CHAPITRE PREMIER
État actuel de notre milieu et sifi^nes des temps. — Nécessité de combattre sans répit le matérialisme. — Noblesse de la médecine. - Calomnies dont elle est l'objet et dont elle se défendit dans toutes les époques.
Marseille, mai 1867*.
La géométrie sert à mesurer les sots, répondit un jour Galilée à un zoïle ignorant et moqueur qui lui demandait .d'un air capable à quoi pouvait être bonne cette partie des mathématiques. Si la même question m'était adressée à l'endroit de la philosophie, par ces esprits futiles, légers, superficiels, qui affectent de la mépriser et qui font leur éducation dans Rocambole et Madame Bovary, je leur dirais qu'elle est une sentinelle avancée qui veille sans cesse sur la Société humaine et qui la sauve quelquefois de sa perte, en étalant à ses yeux, avec la rude franchise de la vérité, et sans se laisser effrayer par l'ostracisme ou la ciguë, ses plaies physiques et morales.
C'est ainsi qu'aujourd'hui, après un long silence motivé par le besoin qu'elle avait de se recueiUir, d'observer
* h'Athèwne du xix* siècU ayant été composé en partie à Marseille, en partie en Bretagne et à Paris, pendant l'année qui vient de s'écouler! I auteur croit devoir mentionner l'époque et le lieu où chaque chapitre a été écrit.
d'étudier, cette gardienne vigilante pousse de toutes parts le cri d'alarme, ayant acquis la preuve que notre civilisation, si brillante en apparence, est minée intérieurement par des lésions vitales dont la cure, si elle est encore possible toutefois , appelle la prompte application des moyens les plus énergiques. Ce n'est pas, lui dit-eUe, des progrès du colosse du Nord et du débordement des hordes tartares sur rOccident, qu'il faut avoir peur, mais plutôt de vous seule qui portez dam votresein tous les éléments réu/nis de misère, de subversion et d'anarchie.
Sans doute notre démoralisation , notre corruption , peuvent encore être contestées par des observateurs distraits ou optimistes , tant elles sont dorées , parfumées , habilement cachées sous les fleurs, et, sous ce dernier rapport, on peut soutenir avec justesse que le marchand d'orviétan des temps passés, dont le type tend à disparaître de plus en plus de nos places pubUques, tandis qu'il se multiplie à l'infini dans les hautes sphères sociales, est la véritable personnification du xix« siècle. Aussi, lorsque je rencontre par hasard, au fond de ma province, quelque classique Fontanarose, avec son habit chamarré de clinquant, ses fausses dentelles, ses bagues de strass, ses breloques de chrysocale, et que je lui vois débiter à grand renfort de grosse caisse et de clarinettes criardes la fiole traditionnelle, je manque rarement de me dire m petto : nous voilà bien avec notre charlatanisme incarné, notre soif de réclame, de croix, de nichams, de médailles, notre aversion pour la vérité, notre érudition superficieUe et nos incroyables prétentions.
Oui, la meilleure qualification à donner à notre siècle, pour le caractériser et le distinguer de ses devanciers.
est , sans contredit , celle de siècle des Fontanarose , ou mieux encore, de Fontanarose des siècles (ces deux expressions me paraissant également bonnes) .
Se vouer corps et âme au culte du veau d'or ; étouffer en soi, par l'égoïsme, les sentiments les plus saints de la nature ; faire fortune et vivre en train express en écrasant sans pitié ses semblables, et trop souvent au mépris de son propre honneur ; enfin, s'efforcer sans cesse et quand même de paraître ce qu'on n'est pas, ce qu'on ne peut pas être : tels sont les principes que nous voyons journellement mettre en pratique dans le milieu européen, et plus spécialement dans le nôtre. Où sommes-nous ? où allons-nous? se demandent tous les esprits sérieux et honnêtes, et la vieille philosophie leur répond : Nous sommes débordés par le mal, par la grangrène, et nous allons aux abîmes.
Cependant, que n'a pas fait pour cette Société européenne la providence de Dieu ! Elle lui a fait connaître les applications industrielles et artistiques de l'électricité et de la vapeur, qui ont étendu sa puissance et son bienêtre ; elle lui a donné la chimie, qui n'existait guère que de nom dans le siècle dernier , et dont les innombrables procédés lui permettent de tirer parti des produits les plus vils, de découvrir de nouvelles substances ahmentaires ou médicinales ; elle lui a fait rencontrer les immenses gisements aurifères de la Californie, de l'Australie, etc., dans le seul but, peut-être, d'y appeler les populations exhubérantes de l'ancien monde, et d'amener par suite, peu à peu, la répartition plus égale des masses civilisées à la surface du globe. Or, non-seulement nous n'avons pas tiré parti de ces grandes découvertes, d^ ces bienfeits
'il
providentiels, mais nous n'en avons pas même compris la portée ; ils devaient avoir pour résultats la vie à bon marché, la diminution du paupérisme, l'éloignement des guerres inutiles et ruineuses, la diffusion des lumières de la vraie science fécondée par la religion naturelle, l'augmentation du produit agricole ; ils n'ont servi au contraire qu'à augmenter la misère, à rendre plus lourd l'impôt du sang, à ressusciter les monopoles et les famines, à créer à l'humanité une multitude de besoins factices ; enfin, à ouvrir la porte à toutes les contagions physiques et
morales.
0 siècle du ruoltz, du plaqué et du faux en tous genres, siècle de la moutarde blanche et de la délicieuse revalescière, du caïnisme, de l'ischariotisme, de l'anémie et de l'épuisement prématuré, quelle sera donc ta place dans les annales du monde, et ton orgueil ne redoute- t-il pas le jugement de l'avenir !
Pour conjurer le cataclysme qui menace cette vieille société européenne, jadis le modèle des autres ; qui marche encore, en apparence, sans tituber, mais qui porte en son sein de tels germes de mort, à quels moyens recourir? Avec une philosophie sceptique , une Uttérature immorale, un théâtre sans pudeur et l'influence toujours croissante de l'esprit mercantile, quels efforts peuvent tenter les vrais enfants de Dieu,— car il en reste encore quelquesuns,— pour le salut d'une nation aveuglée, séduite? Se borneront-ils à jouer le rôle de ce Jésus, fils d'Ananus, dont parle Josèphe, qui, après avoir prédit pendant plus de quatre ans, au miheu de la risée pubhque, la ruine de Jérusalem, en vit faire le siège par Titus et périt, peu
de jours avant la catastrophe, frappé par un projectile romain?
A Dieu ne plaise, je Tai déjà dit plus haut, que notre position soit aussi désespérée! Arrivés sur le bord d'un précipice, la Providence ne nous permettra pas d'y tomber; elle nous ouvrira inopinément une de ses portes de salut, et la civilisation européenne, œuvre de tant de siècles , ne périra pas ; mais en attendant que la Providence pense à nous sauver, prophètes de malheur, ne nousbornonspasà dénoncer le mal en nous croisant les bras; au contraire, combattons-le sans cesse , et ne nous laissons pas décourager par notre petit nombre ; la victoire ne sourit pas invariablement aux armées en apparence les plus fortes parce qu'elles sont les plus nombreuses.
La force morale étant de notre côté, faisons jusqu'au dernier soupir une guerre acharnée, impitoyable au matérialisme, partout où il se montrera; attaquons-le sans tenir compte d'aucun de nos intérêts matériels, quels que soient la forme, le déguisement qu'il choisisse pour arriver plus vite à ses fins subversives, car il aime à se cacher sous les manteaux les plus respectables, notamment sous celui de la science. C'est surtout en France et en Allemagne qu'il parle volontiers en son nom.
« D'après certains savants , dit le Df Zimmermann , nous ne serions avec nos facultés intellectuelles et morales rien déplus que l'union, on pourrait dire la somme du père et de la mère , de la nourrice, des Ueux et des circonstances, de l'air et du temps, du son et de la lumière, et toutes nos actions seraient les effets nécessaires de ces différentes causes. Or, s'il est vrai, comme le prétend cette Ecole, que le cerveau distille le sang pour former la pensée,
il s'ensuit que la libre volonté, la conscience humaine, peuvent aller grossir le nombre des préjugés du moyenâge, tous les actes intellectuels et moraux n'étant que le résultat d'un simple calcul. De même que 2 4-3-4-5 font 10, de même aussi autant de phosphore -f- autant de fer -h autant d'oxygène, font un assassin; ou bien encore, un homme qui serait né en même temps que Leibnitz ou que Goethe, des mêmes parents et que la même mère ou nourrice aurait allaité, dont l'éducation, l'entretien, la nourriture, l'instruction . auraient été les mêmes que les leurs, cet homme-là , par la somme de lotîtes ces causes, serait devenu exactement ce que Leibnitz et Goethe ont été ; la loi de nature, que ces savants disent ou croient avoir trouvée, lui donnerait ide^itiquement les pensées de l'une ou de l'autre de ces céléb^'ités, et cela aussi indubUemsnt que la terre tourne autour du soleil en 365 jours, »
Il est une science noble entre toutes les autres et sans contredit immense et complexe s'il en fut jamais : c'est la médecine. Par l'hygiène appuyée sur la physique et la chimie, et en s'occupant des meilleures conditions de vie et de santé des peuples, elle touche à l'économie politique et sociale ; par la physiologie basée sur les saines doctrines philosophiques, après avoir étudié le corps de l'homme, le jeu et les fonctions de ses organes dans ce qu'ils ont de sensible et d'appréciable, elle s'élève jusqu'à la méditation des actes de la volonté, des phénomènes intellectuels et moraux, et, écartant un petit coin du voile qui couvre l'œuvre sublime et mystérieuse de la mixtion psycho-matérielle sur laquelle repose la formation de tous les êtres de l'univers, elle établit mieux qu'aucune autre.
par les plus solides inductions, l'existence de l'âme et son immortahté.
Abstraction faite de la théologie, qui n'a d'ailleurs rien de commun avec elle , la médecine est , de toutes les sciences, celle qui mène le plus promptement et le plus sûrement à Dieu; elle le trouve, le sent, l'admire, en quelque sorte, à chaque pas; mieux qu'aucune autre, elle comprend la nécessité de son intervention , l'absurdité de l'athéisme et de la doctrine du hasard, qu'il a enfantée. Pourtant, chose étrange! c'est de la médecine que l'athéisme et le matérialisme du xixe siècle semblent vouloir faire leur principal moyen de propagande ; ils ont endossé sa robe si longtemps respectée et dont le prestige, quoi qu'on en dise, ne s'est pas encore tout à fait évanoui , pour se ménager un meilleur accueil que par le passé ; ils la menacent ainsi dans sa considération séculaire, dans sa vieille réputation d'honneur et de probité; ils la diffament enfin, en la présentant partout comme l'ennemie naturelle de Dieu , dont elle aurait pénétré tous les secrets, comme le grand pilier du scepticisme et de l'irréligion.
Récapitulant les principales accusations portées contre la médecine, Monfalcon (de Lyon), l'un des médecins les plus distingués qu'ait produits cette ville , où fleurirent dans tous les temps les sciences médicales, s'écriait avec indignation : « De toutes les calomnies lancées contre les médecins, il n'en est pas de plus odieuse et de plus répandue que celle d'athéisme. Les gens de l'art, dit-on partout, contractent dès leurs premières études une immoralité profonde ; c'est dans les tissus inanimés des
cadavres qu'ils puisent les éléments de leur matérialisme: c'est en se livrant à des recherches particulières à certaines sciences occultes, qu'ils se forment des opinions secrètes sur les causes premières et sur l'origine des idées religieuses ; abandonnés à tous les excès d'une imagination déréglée, ils croient, le scalpel à la main, trouver dans nos organes le siège de nos idées, de nos diverses facultés, et la cause de tous nos penchants; plusieurs de leurs auteurs ont fait profession , dans leurs ouvrages , de l'athéisme le plus déclaré ; plusieurs d'entre eux figurent dans l'histoire des superstitions qui ont déshonoré la raison humaine ; enfin la médecine, considérée en elle-même, fournit des preuves qui égarent l'esprit et pervertissent le
cœur. »
Il faut croire du reste que ces accusations n'ont rien de nouveau, puisque depuis près de trois cents ans les médecins n'ont pas cessé de protester contre elles. En 1664, Thomas Brown , fameux médecin et antiquaire anglais , publia dans ce but son ou^Tage intitulé : De la religion du médecin, dont il existe un grand nombre d'éditions, nonseulement en Angleterre, mais encore en Allemagne et en France, et qui a été annoté par plusieurs professeurs distingués. Un peu plus tard, en 1663 , Lussauld (de Paris) publia son Apologie pour les médecins contre ceux qui les accusent d'athéisme; vint ensuite , en 1736, le plaidoyer de Boehmer , l'un des professeurs les plus éminents de l'université de Wittemberg, et qui avait pour titre : De Vunion de l'âme et du corps et des principes médicaux qui
en découlent.
En 1 738, Stingel (d'Augsbourg) hvra à la publicité sa dissertation intitulée :L<?* médecins vengés des jugements ini-
ques qu'on porte contre eux. En 1739, Mathias (de Gœttingue) traita le même sujet dans un volumineux in- 4®, sur lequel je n'ai pu me procurer aucune notion, mais où il doit avoir sans doute épuisé la matière.
De nos jours , Balme , médecin de Lyon , et Brachet, professeur à l'école de médecine de la même ville, auteur de plusieurs ouvrages justement estimés , ont soutenu la même thèse; l'ouvrage du premier a pour titre : Réclamations en faveur des médecins accusés d'irréligion (Lyon, 1824). Celui de Brachet n'est autre chose que son discours inaugural à l'Académie des sciences de Lyon; il est intitulé i/^é'/i^/a/ /on de l'accusation d'athéisme portée contte les médecins.
Enfin, en septembre 1846, la lecture au congrès scientifique de France, séant à Marseille, d'une tiouvelle nomenclature des fonctions organiques, ayant fourni matière (fort injustement d'ailleurs) à de nouvelles calomnies contre le corps médical, je les réfutai moi-même dans un mémoire intitulé : De la spiritualité de l'âme , ou de l'impuissance de la médecine à fonder et à soutenir le matérialisme . Dans ce travail, qui fut lu d'abord au sein de la Société de médecine, imprimé ensuite à 800 exemplaires, je faisais bien remarquer, en débutant, que je l'avais écrit en dehors de tout esprit de secte et en me renfermant strictement dans ma spécialité de médecin ; que je ne croyais pas qu'on pût me prouver le contraire , que je ne redoutais rien de la controverse, et que je regrettais seulement que le défaut d'espace ne m'eût pas permis de rapporter et de développer m vxtemo les nombreux arguments physiologiques et pathologiques que la science possède contre le matérialisme médical.
Je ne saurais mieux faire, en ce moment, que de réitérer cette profession de foi et de déclarer que mes sentiments sont restés les mêmes.
Depuis cette époque, des événements déplorables, des incidents fâcheux sont venus aggraver la position de la médecine française et donner plus de prise à ses ennemis : des manifestations faites à Liège, à Paris, à Genève, et dont elle ne saurait pourtant endosser la responsabilité , ont été données comme l'expression de ses croyances, de ses sentiments, et, cette opinion paraissant gagner journellement du terrain, je me suis demandé si l'heure des grands combats n'était pas venue.
Je viens donc protester avec toute l'énergie dont je suis capable , contre l'absurde proverbe : Ubi très medici duo athei (là où se trouvent trois médecins, il y a deux athées). Je viens examiner, dans un travail plus étendu et mis à la portée des gens du monde, si les grands princes de l'art ont professé l'athéisme dans leurs écrits, et dans ce but j'évoquerai leur propre témoignage.
Je rechercherai ensuite s'il existe réellement , même à Paris, une école matérialiste, ou seulement des médecins matérialistes , ce qui est bien différent ; si les nouvelles découvertes faites dans ces derniers temps en physiologie sont de nature à éblouir à ce point la science médicale , qu'elle doive repousser d'une manière absolue la psychologie de son sein ; s'il est vrai que par la chimie, la physique, la mécanique , les vivisections ou expériences faites sur les animaux vivants, on ait eu raison, à notre époque , du grand et sublime mystère de la vie et de l'intelligence humaine. Enfin, dans le cas où l'existence d'une coterie médicale matérialiste serait inniable, j'enrecher-
cherai l'origine et j'examinerai si elle a sa raison d'être.
Cette tâche, difficile et délicate, on le reconnaîtra sans peine, ne pouvait incomber qu'à un vieux médecin ; je m'efforcerai de la remplir, en évitant avec soin de faire surgir aucune question de personne et en me tenant sans cesse sur le terrain des principes. Mais, je le déclare avant d'aller plus loin : je ne m'amuserai pas à faire la critique détaillée de ces innombrables et absurdes systèmes, toujours réfutés et sans cesse renaissants, à la manière du cancer ; mon temps est en vérité trop précieux pour que je le gaspille ainsi. L'immortel Newton a prouvé l'existence de Dieu , celle de l'âme humaine, parle soleil et les mondes. Pline le naturaliste , Socrate, Linné, Bufi*on, l'ont démontrée par l'étude des oiseaux , des abeilles , des fourmis , des moucherons et même des vers de terre. Le découvreur du fluide électrique. Benjamin Franklin, a fait graver sur son tombeau ses croyances à ce sujet * .
Obscur serviteur du Maître de la nature, je ne saurais rien ajouter, je le sais, à de si hauts témoignages; mais je
* Voici l'f^pitaphe de Benjamin Franklin . qui est assez peu connue el qu'il a composée lui-même :
Ici repose
livré aux vers
le corps de Benjamin Franklin, imprimeur,
comme la couverture d'un vieux livre
dont les feuilles sont arrachées,
la dorure et le titre effacés.
Mais pour cela Touvrage ne sera pas perdu,
car il reparaîtra comme il le croyait,
dans une nouvelle et meilleure édition,
revue et corrigée
par
l'Auteur.
m'imagine, à tort ou à raison , que j'achèverai dignement ma mission en ce monde, si je parviens à démontrer que les plus illustres anatomistes , les plus grands guérisseurs dont s'honore l'art médical, ont puisé dans l'étude du corps humain les plus douces croyances et les plus nobles sentiments.