CHAPITRE II
Dieu en 1793. — Sentiments des Écoles de médecine grecque, romaine, sarrasine. — Anecdote sur le législateur arabe Mohammed. — État de la méde cine du xi» au xiv« siècle : Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin, Roger Bacon , Arnauld de Villeneuve ; ce dernier ne fut au fond qu'un hérésiarque et non pas un athée. — Époque de la Renaissance : Paracelse, Van Helmont, etc. ; anecdote sur une séance de l'Académie impériale de médecine.
Marseille, mai 1867.
Il y a environ deux mois, qu'en grattant le badigeon de l'église des Dominicains de Marseille, des ouvriers mirent à découvert, sur le fronton de l'édifice, l'inscription suivante, quiy avait étégravéeaprèslaféteduS juin 1794:
Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprè.me
ET l'immortalité DE LAME.
Après avoir contemplé avec quelque surprise cet étrange factum qui s'était montré subitement à mes yeux au détour d'une rue, en quelque sorte commele fantôme d'une triste époque, je finis par me dire que Dieu, sachant trèsbien que l'immense majorité du peuple français n'avait pas cessé de le reconnaître intérieurement, pendant la Terreur, avait été si peu flatté de la fameuse fête de l'Être suprême, organisée par des buveurs de sang humain, qu'il leur avait ménagé, un mois après, l'expiation du 9 thermidor.
J'estime pourtant qu'aujourd'hui il ne trouvera pas inutile le rappel que je vais faire, autant que possible par ordre chronologique, des hymnes que chantèrent à sa louange, en étudiant les merveilles de notre organisme, les princes de la science. L'inscription dont je viens de rappeler les termes est profondément ridicule, pour ne rien dire de plus ; elle aurait eu un certain piquant, elle aurait été charmante, on en conviendra, si les prêtres de la guillotine, qui l'inventèrent, l'avaient modifiée ainsi qu'il suit : a Le peuple français daigne reconnaître l'existence d'un Etre suprême, etc.*»
Quoi qu'il en soit, je commencerai par évoquer la grande ombre d'Hippocrate, le père de la médecine, et, pour donner une juste idée de sa morale et de sa religion, je me bornerai à rapporter la substance du serment qu'il faisait prêter à ses élèves dans le sanctuaire de Gos,
* Je crois faire plaisir à mes lecteurs, en rapportant ici le plaisant arr<^tô que lit placarder, la veille de la fête , la Commission municii^le de Toulon , ma ville natale :
♦< La Commission municipale prévient les habitants ((ue demain décadi il se célèbre la fête en l'honneur de l'Être Suprême; il leur est ordonné, sous peine d'être regardés comme mauvais citoyens, d'orner leurs fenêtres du pavillon u itional. de nettoyer le devant de leurs maisons et de les illuminer le soir.
» La Commission municipale, voulant donner à cette fête l éclat dû à la dignité de l'Être Suprême, invite, savoir : les citoyennes non mariées de se rendre au Pavé-d'Amour (c'est le nom de l'une des rues de Toulon) , les citoyennes mariées à la place aux Huiles , les jeunes citoyens sur le Cours et les vieillards à la place Saint- Jean. De ces divers points ils se
rendront sur le Cliamp de Bataille pour danser et prendre part à la
fête.
»Tout citoyen, homme ou femme, qui se montrera sans cocarde, sera mis en état d'arrestation. >»
lorsqu'ils prenaient la robe doctorale ; je ne dis pas le bonnet, parce que cette coiffure n'était pas, on le sait, en usage chez les Grecs d'autrefois :
(( Je jure par Apollon le médecin, par Esculape, par Hygie, par Panacea et par tous les autres dieux et déesses, d'être fidèle aux lois de l'honneur et de la probité dans l'exercice de la médecine ; je donnerai mes soins gratuits à l'indigent et n'exigerai jamais un salaire audessus de mon travail ; admis dans l'intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qui s'y passe, ma langue taira les secrets qui me seront confiés, et mon état ne servira pas à corrompre les moeurs ni à favoriser le crime,
» Que les hommes m'accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ! Que je sois couvert d'opprobre et méprisé de mes confrères si j'y manque ! »
Des commentateurs d'Hippocrate ont cherché à démontrer qu'il ne croyait pas à l'immortalité de l'âme et qu'il considérait celle-ci comme une matière subtile, comme un feu invisible, impalpable, qui s'éteignait à la mort. Mais la croyance à une autre vie étant admise chez les païens comme chez nous, on ne voit pas comment le père de la médecine aurait pu la conciher avec le dogme d'une âme matérielle et périssable. Son spiritualisme aurait été plus précis , moins obscur, moins contestable sans doute , s'il avait pu se dégager des erreurs du polythéisme, religion éminemment sensuelle et qui était peu favorable au développement des doctrines psychologiques.
Contemporain et admirateur du père de la médecine, Sorrate, dont la philosophie était principalement fondée sur la connaissance de soi-même, ne cessait jamais, dans ses entretiens avec ses disciples, de faire ressortir tous les
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faits, toutes les circonstances qui démontrent l'existence du Dieu unique et Timmortalité de l'âme humaine.
« Ne vous semble-t-il pas, disait-il un jour au sceptique Aristodème, que celui qui a fait les hommes dés le commencement leur a donné des organes parce qu'ils leur sont utiles ; les yeux pour voir les objets visibles, les oreilles pour entendre les sons ? A quoi nous serviraient les odeurs si nous n'avions pas de narines? Quelle idée aurions-nous de ce qui est doux, de ce qui flatte agréablement le palais, si la langue n'y siégeait pas comme arbitre ? N'est-ce pas une merveille de la Providence que nos yeux, organe faible, soient munis de paupières qui, comme deux portes, s'ouvrent au besoin et se ferment durant le sommeil ; que ces paupières soient garnies de cils qui, pareils à des cribles, les défendent contre la fureur des vents ; que les sourcils s'avancent en forme de toit au-dessus des yeux, pour empêcher que la sueur ne les incommode en découlant du front? que l'oreille reçoive tous les sons sans se remplir jamais? que chez tous les animaux les dents antérieures soient tranchantes, et les molaires propres à broyer? Ces ouvrages, faits avec un tel ordre, douteriez-vous s'ils sont le produit du hasard ou le fruit d'une
intelligence suprême ! »
a Dieu, ajoutait-il, n'a pas borné ses soins à la conformation de nos corps ; mais, ce qui est bien i)lus important, il nous a donné l'âme la plus parfaite. Après l'homme, quel est l'animal dont l'âme connaisse l'existence de Dieu, auteur de tant de beautés et de merveilles ? Quel animal adore la divinité? quel autre, par la force de son esprit, sait prévenir la faim, la soif, le froid, le chaud, guérir les malades, augmenter ses forces par l'hygiène , ajouter à ses
connaissances par le travail , se rappeler ce qu'il a entendu, ce qu'il a vu, ce qu'il a appris ? N*est-il pas clair que les hommes vivent comme des dieux entre les autres animaux? qu'ils leur sont supérieurs par leur nature, la conformation de leur corps, par les facultés de leur dme?y>
On reconnaîtra sans peine que les dernières réflexions de Socrate vont tout droit aux savants modernes qui s'évertuent sans cesse à faire de l'homme la pire des brutes, en l'assimilant au gorille africain. Je ne crois pas inutile de faire cette remarque en passant, bien que la question de notre consanguinité avec ce singe ait été vidée un peu plus haut.
Les sentiments de GaUen en matière de religion ne diffèrent pas de ceux d'Hippocrte ; seulement, il les a exprimés dans son traité d'anatomie De usujyartium, un peu plus en médecin et d'une manière moins générale, interpellant les sceptiques et les athées de son époque :
c( Je ne m'arrêterai point, leur dit-il, à réfuter vos extravagances ; ce serait déshonorer la cause sainte que vous avez attaquée. Pour toute réponse, je vais composer à l'honneur du Créateur le seul cantique qui soit digne de lui. Ce ne sont point des holocaustes ni des parfums que je lui offrirai, mais je vais faire connaître combien est grande sa sagesse, combien est infinie sa puissance, dans la composition admirable des parties du corps humain. J y vois le témoignage le plus certain de son ineffable bonté, et la source d'éternelles actions de grâces que nous devons lui offrir pour toutes ses faveurs.»
Si Galien avait été chrétien, il ne se serait certes pas exprimé en termes plus orthodoxes. Du reste, dans ses écrits, il a parfaitement fait la distinction de l'âme et des
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forces particulières à la matière organique ; toutes ces intuitions admirables qui rélevèrent si au-dessus de ses contemporains, il les dut uniquement à son génie développé par l'étude de la médecine et surtout de l'anatomie.
Des écoles grecque et romaine, je passe à l'école arabe ou sarrasine, celle des Rhazès, des Albucasis. des Averroës, des Avenzoar, etc.; en dépit des erreurs de l'alchimie et des superstitions dont elle fut entachée, son spiritualisme n'est pas douteux. Oui ne sait d'ailleurs que les musulmans, tout fatalistes qu'ils sont, confessent Dieu et l'immortalité de l'âme !
Les témoignages émanés de cette école sont néanmoins peu connus, et il faudrait fouiller dans les bibliothèques de l'Espagne pour les recueillir : je ne citerai donc ici que trois des médecins arabes qui ont été traduits : Rhazès, Maimonides (deCordoue), médecin du sultan en 1200, et son maître Averroës.
Un jour qu'Almansor, premier ministre du sultan de Cordoue, félicitait Rhazès d'une cure merveilleuse qu'il avait faite et qui avait mis en émoi toute la ville: « Je peux avoir quelque mérite médical, lui répondit le grand médecin, mais c'est à Dieu seul qu'appartient le pouvoir de guérir les graves maladies et de ressusciter les morts. »
((Dieu débouté! s'écrie Maimonides dans un de ses ouvrages, tu as formé le corps de l'homme avec une sagesse infinie, tu as réuni en lui d'innombrables myriades de forces qui agissent sans relâche comme autant d'instruments pour entretenir et conserver dans son ensemble cette belle enveloppe de son âme immortelle.»
Quant à Averroës, il a été accusé d'athéisme par les musulmans et par les chrétiens à la fois, sans qu'il le fût
réellement ; ce n'était au fond qu'un esprit fort, comme il en surgit trop souvent dans les hautes régions de l'intelligence. C'est ainsi que, dans ses conversations intimes, il se laissait aller volontiers à dire qu'il ne faisait cas d'aucune religion ; que celle des chrétiens était impossible à cause de ses mystères ; que la religion des Juifs était bonne tout au plus pour les petits enfants, par le fait de ses innombrables préceptes et de ses observations légales ; enfin, que la rehgion musulmane, qui ne s'occupait que de la satisfaction des sens, était une religion de pourceaux ; il s'écriait ensuite : Moriatur anima mea morte philosophorum! Maison 1727, le célèbre Friend, médecin de la reine d'Angleterre, qui fut le panégyriste et le commentateur d'Averroës, a parfaitement démontré que l'accusation d'athéisme portée contre lui n'était pas fondée. « Il n'est pas vrai, dit-il, qu'Averroës fût un athée, et qu'il niât l'existence et l'immortalité de l'âme ; ceux qui lui prêtent de pareils sentiments ne se sont point donné la peine d'examiner ses ouvrages ; car ils y auraient remarqué qu* il soutient, tantôt que l'dme est raisonnable, tantôt qu'elle est immatérielle, et qu'il dit même, en termes exprès, qu'elle est immortelle, j>
Du reste, lorsqu'on veut acquérir la preuve que les médecins arabes les plus célèbres furent tous des hommes profondément religieux, on n'a qu'à consulter la vaste histoire de la médecine publiée par l'un d'eux, Abou- Osaïbah, mort en 1269, dont la traduction existe ; l'ouvrage du savant professeur J. Reiske, et les travaux plus modernes de Sprengel et de Renouard. Depuis la chute de l'empire romain, la médecine avait été remplacée par la magie, les évocations, les exorcisme» ; ce furent les
Arabes qui, après la prise d'Alexandrie, la firent renaître en utilisant les débris de la fameuse bibUothèque. En le faisant, ils eurent le bon esprit de ne pas séparer cette science de la philosophie , avec laqueUe on est forcé de reconnaître qu'elle est naturellement et intimement liée.. C'est même à cette dernière circonstance que les médecins arabes durent la réputation extraordinaire dont ils jouirent dans la chrétienté, tandis que leurs propres coreligionnaires n'eurent en eux qu'une médiocre confiance, suivant en cela l'exemple de leur prophète Mohammed, a II n'est pas de meilleure médecine (a dit ce dernier) qu'une vie sobre et tempérante. »
Un prince persan lui ayant envoyé un médecin fameux, il refusa de recourir à son expérience, et comme au bout de quelques années le médecin en question lui faisait des remontrances, il se contenta de répondre : « Mon régime est de ne ma^iger que lorsque mon estomac pousse des cris déchirants.y> Alorsle médecin reprit : Je comprends maintenant que vous ayez si peu besoin de moi ; et s'étant prosterné la face contre terre, il retourna dans son pays. Reinaud, Monuments arabes.)
Du xie au xiv« siècle, la médecine fut exercée par les moines et les prêtres, tant en France que dans les autres pays de la chrétienté . sur les données fournies par les Arabes. Entravée par les subtilités de la métaphysique et surtout par les obstacles apportés aux opérations chirurgicales et à la dissection des cadavres, elle ne fit aucun progrès, et nous ne savons presque rien des hommes qui la professèrent. Dans cette période, qui est aussi ceUe des Croisades, furent successivement créées.
l'école de médecine de Salerne, les écoles de Montpellier et de Paris ; celles-ci étaient soumises aux lois ecclésiastiques, et les professeurs, qui étaient clercs, se vouaient au célibat.
Quatre médecins célèbres appartiennent à cette époque : Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin, Roger Bacon et Arnauld de Villeneuve. Les deux premiers étaient des moines dominicains; le troisième, né en Angleterre, appartenaitàl'ordre de saint François, et le dernier était laïque. Tous les quatre furent considérés comme des sorciers connaissant la pierre philosophale ; car alors tout homme qui, par son intelligence et son savoir, s'élevait au-dessus du vulgaire , passait aisément pour être en relation avec les puissances occultes, avec les anges ou avec les démons.
Je ne dirai rien ici des opinions et des doctrines d'Albert le Grand, docteur en médecine de la Faculté de Paris dès 1236, et qui a écrit environ vingt volumes in-folio sur des sujets alchimiques. Mais je constaterai, en passant, que son éminent élève saint Thomas d'Aquin fut le précurseur du célèbre Stahl, dont il sera question plus loin ; « qu'il enseigna, comme lui, que l'âme n'est pas inhérente au corps, qu'elle le gouverne sans intermédiaire; que le médecin doit tenir compte de ce grand fait dans l'exercice de son art, et qu'il doit surtout savoir distinguer dans nos sensations une partie spirituelle et une partie matérielle.»
Cette doctrine, connue dans la science sous le nom de doctrine thomiste, a été souvent débattue entre médecins, même à notre époque, où elle compte de nombreux partisans. Il ne faut pas la confondre avec celle de Barthez, qui en diffère en ce sens que, d'après ce dernier, l'âme serait
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unie au corps par r intermédiaire du principe vital. Quant à Roger Bacon, à qui Ton attribue Tinvention de la poudre à canon, ou du moins l'idée première du mélange qui la constitue, il était docteur en médecine de l'université d'Oxford et très-livre à l'alchimie et à la mécanique; mais l'orthodoxie de ses croyances ne fut l'objet d'aucun doute, malgré les persécutions que l'ignorance lui suscita.
Ce fut vers la fin de cette période, qui forme la transition entre l'école arabe et la Renaissance , que parut le célèbre médecin provençal Arnauld, dit de Villeneuve, parce qu'il était né dans la petite ville de ce nom. D'une imagination ardente, comme tous les Provençaux, la passion qu'il avait pour la science médicale l'égara et le conduisit à fonder une doctrine physiologique subversive de tout principe rehgieux, et qui fut aussitôt mise à l'index par l'université de Paris, où il se trouvait alors ; menacé par l'Inquisition, qui ne plaisantait pas, il se sauva en Sicile, où Frédéric d'Aragon, qui connaissait son immense savoir et sa haute capacité, lui accorda asile et protection ; il était allé, dit-on, jusqu'à se vanter d'avoir, par des moyens alchimiques, accompli le phénomène de la génération humaine dans une citrouille, et ce seul fait peut donner la mesure de ses égarements.
Toutefois, il résulte des recherches que j'ai faites dans le but d'être bien fixé sur l'athéisme d' Arnauld de ViUeneuve, qu'il fut plutôt un hérésiarque au point de vue chrétien, qu'un inçie dans la véritable acception dece mot. Selon la triste habitude de son siècle, il agita dans ses ouvrages une foule de questions théologiques étrangères, à la médecine, et se fit ainsi des querelles avec l'Église, qui eessadele ménager du moment qu'il Qut qAtaqué s^as
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aucune nécessité, et par le fait d'une haute imprudence, les ordres religieux, les déclarant inutiles, et soutenant qu'il n'y avait de damnés que ceux qui occasionnaient du scandale ou donnaient de mauvais exemples. Il est plus que probable qu'il aurait fini par le bûcher, s'il n'était pas mort pendant la traversée de Sicile en France, vers
Ses nombreux ouvrages, d'abord condamnés par les tribunaux ecclésiastiques, furent imprimés à Lyon en 1520, et à Bâle en 1585; ils forment un gros volume in-folio. Il fut l'inventeur de l'alcool et de l'essence de térébenthine.
Dans les premiers temps de la Renaissance, c'est-à-dire vers 1490, un homme étrange, extraordinaire, qui a été diversement jugé, mais dont le talent médico-chirurgical ne fait pas doute, remplit le monde de sa renommée ; je veux parler de Théophraste Paracelse. A cette époque, où brillèrent les Copernic , les Galilée , les Christophe Colomb, etc. , il fut à la fois, on peut le dire avec justesse, la gloire et la honte de la médecine. Hardi chirurgien, partant bon anatomiste, il fit beaucoup pour cette branche de l'art, si longtemps négligée ; alchimiste expérimenté, il put découvrir le premier les vertus de l'opium, de l'antimoine, du soufre, du nitre, du fer, enfin celles du mercure, qu'il opposa avec de grands succès au terrible fléau dont la découverte de l'Amérique avait doté l'ancien monde ; mais il fut par-dessus tout, il faut en convenir, un charlatan éhonté, prétendant connaître le grand-œuvre et l'élixir de vie, ce qui ne put Tempécher de mourir victime de son intempérance, à 48 ans. L'ivresse était en
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effet son état habituel ; eUe ne l'empêchait ni de faire des leçons publiques, ni de dicter ses ouvrages à son élève
Oporinus ou Oporin.
Déprime abord, lorsqu'on parcourt les écrits, devenus fort rares, de ce singulier personnage, spécialement celui qui a pour titre : De l'art des choses naturelles, on y découvre tant d'assertions irréligieuses ou extravagantes, qu'on demeure convaincu de son athéisme ; mais si, surmontant le dégoût que peut inspirer une lecture de ce genre, on y regarde de plus près, on ne tarde pas à changer d'avis et à reconnaître que si Paracelse , qui se disait en relation avec le diable, avait grande confiance en lui, il faisait tout émaner, d'autre part, delà puissance de Dieu, n déclare en effet que « toutes les choses créées viennent d'une seule matière, qui est le grand mystère, comme l'enfant naît de sa mère ; que c'est de ce mystère que proviennent la substance, l'essence, la force, les semences des animaux, des végétaux, des minéraux ; qu'elles en sont sorties également par voie de génération; enfm, que les semences portent avec elles une vertu céleste qu'il désigne sous le nom à'archée, principe d'action qui les pousse à faire leur évolution , et qui est l'architecte des êtres y> .
A peine me paraît-il nécessaire de faire remarquer ici que le grand mystère ou la grande cause première de Paracelse n'est autre chose que Dieu, qu'il a désigné d'ailleurs par son nom dans d'autres parties de ses ouvrages ; que « l'archée des semences , grand architecte des êtres », est une force qui, dans l'homme, n'est autre que le principe que nous appelons vulgairement l'âme. Je conclus donc que Paracelse a été tout à la fois savant de premier ordre, charlatan, ivrogne, peut-être même un peu fou,
mais qu'il ne mérite pas le reproche d'athéisme qui lui a été adressé, en grande partie peut-être parce que son disciple Oporin a consigné dans ses écrits que pendant deux ans qu'il était resté avec lui, il ne l'avait jamais vu ni entendu prier Dieu.
Du reste, une des plus fortes preuves qu'on puisse faire valoir en faveur de cette opinion sur Paracelse, ce sont les sentiments religieux du célèbre Van Helmont, qui lui fut postérieur de trente-six ans, mais qui adopta complètement ses idées, et continua son système et ses excentricités. Non-seulement, à l'exemple de son maître, il donnait à l'âme un pouvoir absolu sur l'organisme, mais encore il remerciait Dieu de l'avoir fait naître dans une civilisation qui permettait les recherches cadavériques, et favorisait plus qu'aucune autre les progrès de la médecine. Voici un passage que j'extrais de ses Principes de médecitw, imprimés à Lyon et à Venise. Après avoir prouvé que Dieu seul a pu donner la première impulsion au monde et à tous les corps vivants, il dit (chapitre vi, page 66) :
ce N'est-ce pas un blasphème et une impertinence aux hommes, dépenser que tout mouvement soit fait de Dieu, le premier moteur, comme s'il pouvait descendre jusquelà ! Dieu ne meut ni par contact, ni par attraction, ni par expulsion ; c'est par son seul et Hbre vouloir qu'il atteint tout. Il a donné aux choses naturelles des puissances telles qu'elles se meuvent de soi et par une vertu absolue. Leur moteur est leur esprit, ou archée, qui se perpétue par les semences des choses.»
Van Helmont a copié son maître Paracelse, sinon dans ses vices, au moins dans son amour du merveilleux et de
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