‹ L'athéismeChapitre 19 sur 87 · LA PRIÈRE · texte numérisé non relu

LA PRIÈRE

La prière est la plus importante occupation des croyants; évidemment, un athée ne peut pas se rendre compte de l'état d'esprit d'un homme qui prie ; il ne peut discuter cet état d'esprit qu'avec sa logique d'athée ; il a, par conséquent, bien des chances de raisonner faux et de méconnaître Tun

des éléments du problème; mais les croyants sont exposés à la même erreur en condamnant les athées, et ils ne s'en privent pas. Je ne parlerai donc de la prière qu'à propos de ses rapports avec le déterminisme ; j'ai lu, en effet, qu'il y a des croyants déterministes, et cela me paraît incompréhensible, mais ce sont les seuls dont je puisse parler; les autres sont trop loin de moi.

Un homme qui prie remercie Dieu de ses bienfaits et lui en demande d'autres. J'ai dit, au paragraphe précédent, ce que je pense des remerciements ; voyons maintenant ce que peut demander un déterministe. Un miracle, évidemment! Dieu a créé le monde, et lui a imposé des lois par lesquelles tout est réglé. Si un enfant est malade, les conditions de sa lutte contre l'agent pathogène sont déterminées ; l'issue en est fatale si les lois naturelles sont appliquées; la mère^ ne prévoit pas cette issue, mais elle pense que Dieu la connaît et elle lui demande d'écarter la mort du chevet de son fils, c'est-à-dire, de faire un miracle, de donner un accroc aux lois qu'il a lui-même édictées. Si l'enfant meurt tout de même, la mère se dit qu'elle n'avait pas mérité le miracle demandé, et elle bénit le Seigneur dans son inflexibilité. Si l'enfant ne meurt pas, elle ne se dit pas que la maladie pouvait n'être pas mortelle; le miracle a eu lieu, et la mère est pleine de reconnaissance; cela n'a d'ailleurs d'inconvénient pour personne, et le pis

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qui puisse arriver à Tenfant guéri, c'est de se voir habiller de bleu ou de vert pomme pendant trois ans.

Si j'étais croyant, je serais humilié de voir rapetisser mon Dieu au point de croire qu*il peut être sensible à la couleur du vêtement d'un gamin, mais, si j'étais croyant, je comprendrais peut-élre aussi que toute marque d'obéissance, à propos de la chose la plus insignifiante, prend une valeur en tant qu'acte de soumission. Il est bien diflicile à un alhée de raisonner les gestes de ceux qui croies t ! En tout cas, l'athée le plus convaincu ne pourra pas s'empêcher d'être ému en voyant prier une mère auprès du lit de son iSls ; sûrement il ne la raillera pas, pas plus qu'il ne la raillerait sll lui voyait préparer pour le malade une potion sûrement inefficace. Ce qu'il y a de plus douloureux devant le mystère de la maladie, c'est de rester inactif; avoir l'illusion de faire quelque chose est un grand soulagement; la prière procure ce soulagement à ceux qui croient; ne leur retirons pas cette consolation, parce que nous n'y pouvons pré- I endre.

Il ne faudrait pas cependant que la croyance à l'utilité de la prière empêchât d'employer les remèdes connus et utiles; ce n'est plus guère à craindre de nos jours, du moins dans les pays civilisés; je crois que la mère la plus fanatique ne refuserait pas d'employer le sérum de Roux con-

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jointement avec les patenôtres, si son enfant avait le croup ; mais cela tient à ce que la foi n'est plus bien vive ; elle est moins vive, le plus souvent, que Tamour maternel. Une foi absolue ferait sombrer ses adeptes dans le fatalisme le plus dangereux; il me semble du moins que je serais fataliste si j'étais croyant; en tout cas je ne serais pas dangereux pour les mécréants que je me contenterais de plaindre de toutes mes forces. Comment, après avoir dit : « Je crois en Dieu, le père tout-puis^ sant », peut-on se permettre d'imposer à d'autres hommes la volonté de Dieu? Les croisés croyants sont invraisemblables. Comment peut-on dire en invoquant le père tout-puissant : « que votre règne arrive, que votre volonté soit faite I » Cela dépasse ma logique d'athée. « Dieu fit bien ce qu'il fit », a dit le bon La Fontaine et, l'homme qui s'imagine, dans ses guerres religieuses, faire les affaires de Dieu, est comparable à la « mouche du coché » du même fabuliste. Encore la mouche est-elle plus importante pour le coche que l'homme pour Dieu ; elle peut faire cabrer les chevaux: La posture logique pour un croyant est de laisser faire, de prier, et d'avoir peur.

Je me demande d'ailleurs si les fanatiques des guerres religieuses avaient la prétention de faire œuvre pie et s'imaginaient gagner le ciel ; cela était peut-être vrai de quelques-uns d'entre eux ; pour la plupart, il me semble, laissant de côté les

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intérêts matériels des combattaDts, que le principal mobile de leur ardeur belliqueuse était le désir d'avoir raison, d'avoir plus raison que les autres et de leur imposer leur manière de voir en les soumettant ou en les exterminant. Cela est très humain.

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