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I 23. - L'ATHÉE ET LA PEUR

Si Tathée a peur de la douleur, il doit avoir aussi d'autres peurs instinctives, des peurs inexpliquées qui sont, comme sa conscience morale, le résultat héréditaire de caractères ancestraux. Je ne parle pas de la peur du danger réel ; cette peur est indispensable ; elle fait partie de Tinstinct de la conservation, pourvu qu'elle se borne à la conscience du péril et conduise à trouver les moyens de l'éviter . Nuisible est au contraire la peur stupide qui, devant le danger imminent, paralyse l'individu et le livre à son ennemi, désarmé par un fatalisme impuissant.

Cette peur stupide et nuisible ressemble, par beaucoup de points, à la peur mystique, à la peur héréditaire de dangers irréels, dont les enfants en particulier souffrent si violemment ; c'est la peur des animaux devant la foudre, la peur des personnes faibles devant l'obscurité où « on ne sait pas ce qu'il y a ». Certainement, cette peur est héréditaire; c'est un re^te atavique des croyances de nos ancêtres qui se trouvaient désarmés, malgré tous leurs efforts, devant les caprices de dieux inconnus et autoritaires ; la peur mystique est le sentiment de l'impuissance humaine devant la

volonté des dieux, des êtres surnaturels qu'enfanta l'imagination de nos aïeux. L'athéisme guérit de cette peur, quelque fortement fixée qu'elle soit dans notre hérédité ; la certitude que rien de surnaturel n'agit sur nous, et que, par un acte intelligent, nous pouvons essayer de lutter contre tous les dangers qui nous menacent, met un effort raisonné et conscient à la place d'un tremblement convulsif.

Que l'athéisme guérisse de la peur mystique, alors qu'elle coexiste avec une conscience morale dont les indications sont cependant en contradiction avec la logique, cela prouve qiie la peur n'est pas aussi fortement ancrée dans notre hérédité ; il est vraisemblable, en effet, que la peur provient seulement des premiers âges de l'humanité, tandis que la conscience morale, relative aux conditions de la vie sociale, n'a pu que se renforcer à chaque génération.

A vrai dire, ce n'est pas l'athéisme, c'est la science, qui guérit l'humanité de la peur héréditaire, en lui donnant chaque jour des moyens nouveaux de lutter contre des causes naguère mystérieuses de destruction ; le développement de la science a limité les caprices des dieux. Chose curieuse, pour un athée du moins, le développement de la science, donnant des explication ; déterministes de la plupart des phénomènes, n'a pas fait disparaître la croyance religieuse, quoique

ayant réduit, le plus souvent, le rôle des dieux à celui de témoins impuissants. Il est vrai qu'il reste le miracle I Pour ma part, si je ôroyais au miracle, je mourrais de peur, ne trouvant jamais dans un déterminisme irrégulier des raisons précises de faire tel ou tel effort en face de tel ou tel danger. Il est vrai que le miracle est considéré comme rare ; les croyants se conduisent ordinairement comme si le miracle n'existait pas; sans cela ils serai'ent fatalistes. Il est possible que la différence entre les athées et les croyants ne soit, dans la plupart des cas, qu'une question de mots I

Une des peurs les plus répandues est celle du cadavre.

Je me suis souvent demandé si la peur de la moTt ne prendrait pas, chez les hommes, un caractère moins obsédant, dans le cas où nous ne laisserions pas de trace morphologique de notre existence éphémère, dans le cas où nous nous évanouirions dans les gaz atmosphériques comme la flamme d'un feu follet qui s'éteint. Je crois que le cadavre, avec la rigidité de ses colloïdes coagulés, avec la décomposition hideuse qui défigure des traits naguère chéris, fait plutôt horreur que peur; et cette horreur, plus sentimentale que raisonnée, ne disparait pas fatalement devant le développement de la science, car elle est du domaine de la conscience métaphysique ou mo-

raie, et non de celui de la logique; c'est l'habitude seule qui en vient à bout, indépendamment des croyances religieuses, comme le prouve Tindififérence des médecins, croyants ou non, qui ont passé longtemps à l'amphithéâtre. Il est regrettable qu'un texte de loi religieuse, peut-être mal interprété, appliqué, en tout cas, sans l'ombre de raison, s'oppose, dans notre pays, à la mesure d'hygiène physique et morale que serait la crémation.

Si la science a guéri l'humanité de la peur, c'est une raison suffisante pour que nous aimions la science. Il y en a peut-être d'autres pour que nous ne l'aimions guère l Qui de nous n'a envié, un jour ou l'autre, le bonheur de la vache ruminant paisiblement à l'ombre d'un cKâtaigner? Qui n'a désiré un jour abdiquer sa souveraineté humaine» en échange d'une bienheureuse inconscience ? Sans la peur, la peur stupide qui devait empoisonner le bonheur de vivre chez les ancêtres des vaches comme elle le fait aujourd'hui chez les gazelles et autres animaux timorés, quelle joie ne trouverionsnous pas à oublier tout ce que nous savons, à ne retenir de nos acquisitions ancestrales que les mécanismes instinctifs qui nous amènent à éviter le danger. La science engendre des questions, des préoccupations de toutes sortes.

Le cheval sait-il qu'il mourra? Rien ne nous force à le croire ; il craint la douleur et non la

mort; je pense qu'il doit avoir le sentiment héréditaire de son immortalité; il n'a donc pas la ressource du suicide, mais peut-il être assez malheureux pour souhaiter n'être pas ? Le suicide n'est compréhensible que chez celui qui croit au néant ; il est absurde chez un être convaincu de son immortalité.

Autre question : le cheval sait-il qu'il engendre quand il fait l'acte générateur? Le roussin sait-il qu'en roussinant, comme dit Rabelais, il fait un poulain à sa jument? Combien différente serait la vie de l'homme s'il satisfaisait son besoin génésique sans en connaître les conséquences lointaines? Il n'est pas absurde de se demander cela, car l'homme qui sait pourtant, depuis des milliers de siècles, comment il engendre, n'en a pas la notion héréditaire; les enfants héritent de l'instinct sexuel, mais ignorent ses conséquences, tant qu'on ne les leur a pas apprises. Vaudrait-il mieux qu'ils les ignorassent toujours? J'écris ces réflexions au hasard, pour montrer que l'arbre de la science donne peutêtre quelques fruits amers, et que Dieu fut vraiment sévère en punissant si cruellement Adam d'y avoir goûté I

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