ATTITUDE DE L'ATHÉE DEVANT LA MORT
La mort est le triomphe de l'athée.
De nombreux écrivains religieux, et non des moindres par le talent et Tautorilé, ont prétendu qu'en présence de la mort, l'athée, pris de peur, ferait venir un prêtre. C'est là une absurdité impardonnable. Elle a cependant été redite souvent; et d'ailleurs les hommes de talent qui l'ont soutenue ont une excuse : ils ne pensaient pas aux athées vrais, mais à ces fanfarons de l'anticléricalisme qui. par un sentiment de gloriole inadmissible chez un athée, ont voulu élonner leurs contemporains par le spectacle de leur bravoure. C'est une bravoure chez un anticléricar rempli (il le démontra par ses actes même) de superstitions religieuses, de percer une hoslie d'un poignard ou démanger du gras-double le vendredi-saint; ces actes, pour un athée, sont aussi naturels que de couper son pain ou d'aller au cabinet; il ne saurait en tirer gloire; celui qui le fait avec ostentation, ou bien possède sans s'en douter un vieux levain de croyance dont il se moque jusqu'à ce qu'il y succombe, ou bien veut contrister ceux de ses congénères qui respectent les croyances dont il se raille, sentiment qui ne saurait s'allier avec l'athéisme proprement dit, puisque l'athéisme ne laisse place ni à la haine ni à la vengeance.
La mort est, je le répète, le triomphe deTathée.
Si ses raisonnements Font amené à trouver moins de prix à la vie, et cela est incontestable, il a naturellement d'autant moins de peine à la quitter. Mais cette manière sentimentale de raisonner est insuffisante; Tathée ne redoute pas la mort, puisqu'il est convaincu que la différence n'est pas essentielle entre la vie et la mort; il croit au néant qui suit la vie, et Ton'ne saurait redouter le néant; l'athée ne craint pas de devenir rien parce qu'il est convaincu qu'il n'est rien qu'un mouvement momentané de matériaux ayant subi par hérédité un certain arrangement. Pour le croyant, au contraire, à moins qu'il n'ait de ses mérites une opinion extravagante, la mort est pleine de la terreur qui précède le jugement. Si l'on me donnait à choisir, pendant ma vie, entre l'athéisme et la foi, j'hésiterais sans doute; à l'heure de la mort je n'hésiterais pas; l'athéisme est infiniment préférable. Cela n'empêcherait pas d'ailleurs que j'acceptasse la visite d'un prêtre si cela faisait plaisir aux miens; ce geste m'est trop indifférent pour que je refuse.
C'est l'une des plus curieuses d'entre les conquêtes de la science humaine que la certitude de la mort. La mort est le phénomène à venir dont l'homme est le plus certain, et cependant, il n'y croit pas. Il n'y croit pas pour lui-même parce que jamais, dans la lignée ascendante dont il dérive,
aucun de ses ancêtres n'est mort. Tous mes ancêtres sont morts, il est vrai, mais après avoir engendré ceux qui les ont suivis dans la lignée ininterrompue dont je suis le dernier terme, après avoir transmis par conséquent à leurs descendants tous les caractères résultant de leur expérience; rien donc n'a été transmis jusqu'à moi qui ait rapport à l'expérience de la mort; je n'ai, ni par moimême, ni par mes ancêtres, Vexpérience de la mort. Aussi je n'y crois pas, et cependant je sais bien que je mourrai 1 C'est encore l'histoire de la verticale absolue; ma raison contredit mon sentiment. On pourrait dire que l'idée de l'immortalité, si générale chez l'homme (et les animaux), est le résultat héréditaire de la continuité des* lignées qui n'ont jamais^ jusqu'aux animaux actuels, été interrompues par la mort. Il est plus simple d'exprimer la même pensée d'une autre manière:
l'homme n'ayant pas l'expérience 'de la mort ne peut y croire pour lui-même. Il a donc inventé naturellement le dogme de l'immortalité.
La notion de continuité est l'équivalent de celle d'immortalité. Un homme qui croit avoir eu une personnalité continue pendant 70 ans, ne peut admettre que sa personnalité n'est pas éternelle. Toute autre est la croyance de celui qui a compris Textemporanéité de sa personnalité caduque. Je suis, en ce moment précis, un assemblage de matériaux agencés d'une certaine manière; dans un instant, je
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serai un autre assemblage différent du premier, et cette différence se traduira, si mon enveloppe extérieure n'a pas suffisamment varié, par le changement considérable introduit dans mes pensées, dans mon mécanisme cérébral. La continuité entre ces deux états différents est établie par la mémoire, grâce à laquelle des états passés de l'individu sont représentés dans son état présent, grâce à laquelle on peut employer le mot je pour représenter ces organismes différents. Je est immortel, fatalement*.
Une fois qu'on a compris cela, si Ton veut bien admettre que la mort consiste à cesser d'être ce qu'on est, on ne doit plus avoir aucune peur de la mort finale, car, au point de vue subjectif, on meurt à chaque instant*, et la mort définitive qui est la mort objective n'est pas plus importante, subjectivement, que les autres.
L'athée sachant combien il est caduc et qu'il cesse, à chaque instant, d'être lui-même, ne saurait donc avoir peur de la mort.
Je ne dirai pas pour cela qu'il ne redoutera pas la douleur qui accompagne la mort; c'est une autre question. On a peur de se faire arracher
1. J'ai longuement étudié cette question dans Le Con/liL Armand Colin.
2. 11 ne faut pas confondre cette manière de parler avec lo paradoxe de Claude Bernard « la vie c'est la mort ». Il s'agit,
-pour Claude Bernard, de mort objective.
une dent à cause de la douleur de Topération, et Ton peut être athée sans être brave devant la souffrance.
Indépendamment donc de la question de douleur (et je ne serais pas éloigné de penser que le croyant est mieux armé contre la douleur que l'athée ; un fanatique se fait hacher avec joie pour gagner le ciel), indépendamment de la question de douleur, l'athée n'a aucune peur de la mort ; il est sans cesse prêt à mourir, n'ayant pas besoin, avant le néant, de mettre ses affaires en ordre.
Mais, pour être athée, on n'en est pas moins homme ; on a des sentiments d'affection pour d'autres êtres; qui, eux, ne sont pas ordinairement athées, et n'envisagent pas la mort avec la môme indifférence ; là encore, la conscience morale empêche l'athée d'agir rigoureusement suivant son athéisme : il n'a pas à mettre ses affaires en ordre, mais il peut avoir à s'occuper des affaires de ceux de ses proches auxquels il est utile, et qui pourraient souffrir de sa mort, dans leur sensibihté ou dans leurs intérêts.
Dans une société de gens non athées^ l'athée doué de sensibilité et de conscience morale, ne peut jamais agir en athée parfait, car il doit faire entrer en ligne de compte, dans ses déterminations, Terreur qui fait le fond des raisonnements de ses congénères. Dans une société de gens vraiment athéeis, le suicide anesthésique serait évidemment
en honneur; la société disparaîtrait probablement par ce moyen.