‹ L'athéismeChapitre 51 sur 87 · Les Lois naturelles ^ op. cit., pp · texte numérisé non relu

Les Lois naturelles ^ op. cit., pp

La constatation même, de ce déterminisme amène la plu)part des hommes à imaginer une entité immuable, qui, Tayant établi, le surveille et le dirige ; c'est toujours la tendance dualistique qui veut que les transformations des choses qui changent soient dirigées par des êtres qui ne changent pas, par des divinités statiques immuables, éternelles. Ce qu'il y a de curieux dans cette manière de voir, c'est que ces entités statiques immuables ont été calquées par nos ancêtres sur le modèle de l'homme qui, lui, change sans cesse; les monistes n'ont pas à s'embarrasser de cette théorie anthropomorphique ; il leur suffit de constater le déterminisme sans vouloir lui assigner une cause aussi mystérieuse que lui-même, et de se dire, ce qui est le terme de toute connaissance scientifique : « Les choses sont comme elles sont et non autrement ».

Le déterminisme, admis par tout le monde dans l'ordre des choses inanimées, ne Test plus quand il s'agit de la vie ; le déterminisme est établi pour toutes les modifications des choses mesurables, mais les dualistes placent, dans les corps vivants, des activités qui peuvent être connues de leur propriétaire sans que se modifie rien qui soit susceptible de mesure; pour ces activités là, il est bien évident qu'il ne peut plus être question de déterminisme, puisqu'elles échappent à tout contrôle. Il est bien difficile à un moniste invétéré

182 l'athéishb

de parler de ces activités qu'il n'a jamais pu concevoir, sans dire des choses que les dualistes trouveront absurdes ; je m'y résigne donc d avance, et j'exprime du mieux que je peux la manière dont je comprends la théorie dualiste. L'âme inhérente au corps de l'homme vivant (et quoi que puissent dire quelques dualistes, c'est sur le modèle de l'âme prêtée aux hommes par nos ancêtres qu'ont été imaginées toutes les entités statiques, actives quoique immuables), l'âme est quelque chose d'immuable, mais qui néanmoins a des fantaisies, des passions, etc., et le corps est à sa disposition pour que ses fantaisies non mesurables puissent intervenir dans le monde des choses mesurables. L'âme est au corps ce que le mécanicien est à la locomotive ; le mécanicien ne peut pas locomotiver sans locomotive ; de même l'âme ne peut pas hommer sans homme ; mais l'âme peut amer sans homme, comme le mécanicien peut hommer sans locomotive. Seulement, quand le mécanicien agit en homme sans se servir de la locomotive, il est l'objet de modifications mesurables, tandis que Tâme que nous lui comparons peut avoir toutes sortes de fantaisies sans que se modifie rien qui soit susceptible de mesure, pourvu qu'il ne lui vienne pas à l'idée de faire manœuvrer le corps qu'elle dirige. La comparaison est donc imparfaite et il n'en pourrrait être autrement, car il est impossible de comparer à rien d'observable

DÉFBN8B DU MONISMB 183

l'âme des dualistes ; dans le cas du mécanicien qui dirige la locomotive, les dualistes voient une âme de mécanicien dirigeant à sa fantaisie un corps de mécanicien et aussi la locomotive à laquelle est attaché le mécanicien.

Cependant, si cette comparaison est imparfaite à un certain point de vue, elle est bonne d'une autre manière, car elle exprime bien congrûment rindépendance de Tâme et du corps. Le mécanicien homme peut hommer sans se préoccuper de sa locomotive et indépendamment d'elle ; il pourrait hommer de la même manière s'il était attaché à un métier Jacquard, ou même s'il n'avait aucune machine à sa disposition ; mais du moment qu'il est attaché à une locomotive, il ne peut que locomotiver lorsqu'il lui prend idée d'actionner sa machine. De même l'âme attachée au corps d'un homme peut âmêr en toute liberté tant qu'elle n'a pas fantaisie d'activer le corps qui lui est soumis; mais, dès que cette fantaisie la prend, elle ne peut qu'hommer au moyen d'un corps d'homme, et encore d*un corps d'homme sain ; d'ailleurs le mécanicien non plus ne pourrait locomotiver qu'avec une locomotive en bon état. C'est de toutes les fantaisies que se permet l'âme humaine, quand elle ne se décide pas à hommer, que M. Armand Gautier dit « qu'elles n'ont pas d'équivalent mécanique ». Du moment qu'elle se décide à activer le corps, le corps se comporte comme une machine,

f, ^-ri

à laquelle sont applicables les lois de la physique et de la chimie, et c'est pour cela que nous croyons que tout est déterminé dans Thomme, parce que tout ce qui se passe en lui d'observable pour nous, étranger, est soumis au déterminisme universel.

Voilà, me semble-t-il, la thèse des dualistes. La machine humaine fonctionne suivant les lois de la physique, de la chimie, de la physiologie, mais la mise en train de ses divers rouages appartient à Tâme, qui ne fait que ce qu'elle veut. Or, le mécani&me de Thomme est infiniment plus compliqué que celui de la locomotive ; il peut agir de bien plus de façons ; Tàme a beaucoup plus de robinets à ouvrir que le mécanicien, mais c'est toujours elle qui ouvre les robinets. Et, par conséquent, un observateur étranger ne peut jamais prévoir ce que fera un homme ; ^l peut seulement affirmer que l'homme hommera^ mais il ne sait pas quel mécanisme fonctionnel l'âme aura fantaisie de choisir au moment où il observe. L'homme est donc déterminé en tant que mécanisme, et ses actes sont toujours des actes d'homme, mais il y a en lui un principe d'action qui, indépendamment de toute variation des choses mesurables, choisit à sa t fantaisie les mises en train qu'il lui plait.

Il ne sera évidemment pas facile de démontrer directement que les mises en train du mécanisme de l'homme ne sont pas indépendantes de toute

variation de choses mesurables, car la physiologtis nous a appris le rôle du cerveau dans la vie humaine, et nous ne savons pas encore observer directement l'intérieur du cerveau d'un homine vivant. C'est le phrénographe qui résoudra laques tion, et nous n'y serons pas de si tôt. Cepeniîant, sans avoir d'ores et déjà la prétention de lire dans le cerveau des autres, nous pouvons nous rcruirrt compte, par des expériences fort simples, rie la non-indépendance des fantaisies de l'âme par rapport à l'état du corps.

Dans notre exemple de tout à l'heure, le méennicien. était parfaitement indépendant de la locomotive qu'il était chargé de mettre en train ; il ne pouvait, il est vrai, que locomotiver au moyen de sa locomotive, mais du moment qu'il se contentait d'hommer il avait le moyen de le faire en toiito liberté, quel que fût d'ailleurs l'état de sa locomotive ; la machine avait-elle une bielle cassée, un cylindre crevé? manquait-elle d'eau? cela n'empêchait pas le mécanicien de fumer une pipe ou de boire un coup. Au contraire, l'observation la plus élémentaire prouve que cette activité de Tàme, laquelle, au dire de M. A. Gautier, n*a pas d^éqmvalent mécanique^ est sérieusement impressionnée par les modifications du corps qu'elle dirige. Je ne parle pas, naturellement, des cas où cette actî- .vilé viendrait à se manifester au moyen de mouvements du corps ; le désordre de ces mouvements;

186 l'âthâishb

dans le cas de maladies, pourrait être imputé uniquement au mécanisme faussé, et non à la pensée indépendante qui le dirige ; de même un mécanicien bien portant serait incapable de locomotiver convenablement au moyen d'une locomotive qui aurait le cylindre crevé ou manquerait d'eau ; je parle seulement de la pensée qui ne se manifeste par aucune activité mesurable, des réflexions sublimes sur Texistence de Dieu ou sur l'instabilité des choses humaines par exemple ; et je prétends qu'un homme qui a bu trop d'absinthe ne pensera pas, à ce sujet, de la même manière qu'il l'eût fait à jeun. C'est, me dira-t-on, que ses organes des sens, troublés par l'ivresse, lui apportent, sur ce qui se passe dans le monde ambiant, des documents inexacts. Je demanderai alors qu'on veuille bien choisir, s'il y en a, un ordre de pensées qui soit indépendant des documents apportés par les organes des sens aux centres nerveux.

Si mon partenaire m'en signale, je lui demanderai de vouloir bien se griser et remarquer ensuite par lui-même que ses pensées sont modifiées, même dans cet ordre très particulier de questions.

S'il me déclare au contraire qu'il n'en trouve pas, je constaterai avec satisfaction qu'il est du même avis que moi, et qu'il n'est pas besoin d'expérience pour le convaincre du point fondamental du monisme, savoir, que les pensées de l'homme ne sont pas indépendantes de modifications apportées à

des choses qui sont susceptibles de mesure. Il mo sera facile alors de lui faire admettre, contrairement à l'affirmation de M. Armand Gautier, que les pensées de Thomme sont liées à des variaLians dans l'état matériel de son corps, que ces pensées sont, pour employer une expression mauvaise, mais courante, le reflet intérieur des variaiions de sa substance vivante, ou, en d'autres termes, qu'il y a deux manières de connaître ce qui se passe dans un individu vivant: Tune, objective, et, dans l*(5tal actuel de la science, inapplicable à Thomnie parée que les phénomènes mesurables qui se passent dans son cerveau sont trop difficiles à mesurer, Tautre, subjective et très facile à employer, mais accessible seulement à celui qui est à la fois observateur et observé.

Si Ton réussissait 4 doser exactement, avec leur caractère chimique, leur état physique et leurs particularités topographiques, toutes leavanalions qui se produisent à un moment donné dans la substance d'un homme, on aurait donc, dans cette série de nombres, V équivalent des pensées que cet homme a eues au même instant, la traduction de ses pensées dans un langage tel, qu'il n'exi^^te pas encore de dictionnaire permettant de passer du langage humain à ce langage scientifique. Mais avant Tinvention du phonographe, quel savant aurait su lire sur le cylindre d'un appanil enregistreur les hiéroglyphes constituant rinsL*ription

(Je la phrase la plus simple ? Avant le phonographe on aurait pu soutenir que la voix n'est pas représentée dans le mouvement ondulatoire de Tair; c*eût été difficile à soutenir, mais la preuve directe du contraire n'eût pas été facile non plus. De même, tant qu'on aura pas imaginé le pkrénographe, on ne pourra pas donner la démonstration directe du lien qui unit la pensée aux variations mesurables du cerveau, mais il sera néanmoins difficile de nier ce lien, ainsi que je Tai montré tout à l'heure, comme il était difficile, avant le phonographe et après toutes les conquêtes de l'acoustique, de soutenir que le son n'était pas la traduction en langage auditif des mouvements vibratoires que les savants étudiaient et mesuraient dans Tair, par d'autres moyens et dans un autre langage*.

Page 1