MORHANGE SE LEVE ET DISPARAIT
Md fatigue était telle.que je ne fis qu'un soïiimë jusqu'au lendemain. Je me réveillai vers trois keures de Paprès-midi.
Immédiatement, je songeai aux événements de la veille, et ne manquai pas de les trouver très étonnants.
— Voyons, me dîs-je. Procédons par ordre. Il faut d'aiord consulter Morhange.
En outre, je me sentais un formidable appétit.
Le timbre indiqué par Tanit-Zerga était à portée
de ma main. Je le beurtai. Un Targui blanc parut.
— Mène-moi à la bibliothèque, — commandai-je. Il obéit. En traversant de nouveau un labyrinthe
d'escaliers et de couloirs, je compris que je ne saurais jamais me retrouver sans aide.
Morhange était effectivement dans la bibliothèi|ue. Il lisait avec intérêt un manuscrit.
— Un traité perdu de Saint-Optat» •— me dit^
il* — Ah! ;. . Dom Granger était ici! Yoyezi d# l'écriture semi-onciale.
Je ne répondis pas. Sur la table» à côté du manuscrit, un objet avait immédiatement fixé mon attention. C'était une bague d'orichalque, identique à celle qu'Ântinéa m'avait remise la veille, et à celle qu'elle-même portait.
Morhange sourit.
— Eh bien? — dis-je.
— Eh bien?
— Vous l'avez vue?
— '• Je l'ai vue effectivement, — répondit Morhange.
— Elle est bien belle» n'est-ce pas?
— La chose me paraît difficile à contester» — répondit mon compagnon. — Je crois même pouvoir affirmer qu'elle est aussi intelligente que belle.
Il y eut un silence. Morhange» très calme» faisait tourner entre ses doigts l'anneau d'orichalque.
— Vous savez quel doit être notre destin ici? — demandai-je.
— Je le sais. M. Le Mesge nous l'a expliqué hier en termes discrets et mythologiques. C'est évidemment une très extraordinaire aventure.
Il se tut, puis, me regardant bien en face :
— Mon repentir est immense de vous y avoir entraîné. Une seule chose pourrait l'adoucir, c'est de voir que vous prenez assez facilement, depuis hier soir, votre parti de tout cela.
Où Morhange avait-il puisé cette science du
^œur humain? Je ne répondis pas, lui fournissant ^insi la meilleure preuve qu'il avait vu juste.
— Que comptez-vous faire? — murmurai-je ienfînj
II referma son manuscrit» se carra confortablement dans un fauteuil» alluma un cigare et me Répondit en ces termes :
— J'y ai mûrement réfléchi. Un peu de casuistique aidant, j'ai découvert ma ligne de conduite^ ^lle est simple, et ne souffre pas de discussion.
« La question ne se pose pas pour moi tout à fait comme pour vous, à cause de mon caractère quasi-religieux qui, je dois le reconnaître, est ^embarqué dans une inquiétante galère. Je n'ai pas prononcé de vœux, c'est entendu, mais^ outre que je me vois interdire par le vulgaire neuvième commandement des relations avec une personne qui n'est pas ma femmç, j'avoue que je n'ai aucun igoût pour l'espèce de service commandé en vue duquel cet excellent Çegheïr-ben-Cheïkh a bien youlu nous recruter.
« Ceci posé, il resté cependant à considérei^ jlque ma vie ne m'appartient pas en propre, avec faculté d'en disposer comm^ pourrait le faire un 'explorateur privé, voyageant pour des buts à lui et par ses propres moyens. Moi, j'ai une mission à remplir, des résultats à recueillir. Si je pouvais donc reconquérir ma liberté, après avoir payé le singulier droit de péage qui est de coutume ici^ je consentirais à donner satisfaction à Ântinéa, i^ans la mesure de me§ moyens. Je connais asse:^
190 l'atlantipe
Tesprit large de FEgGse, et en particulier cehii de la. congrégation à laquelle j'aspire : cette façon de procéder serait immédiatement ratifiée, et, qui sait? peut-être approuvée. Sainte Marie l'Egyptienne a livré son corps aux bateliers dans une circonstance analogue. Elle n'en a retiré que glorifications. Mais, ce faisant, elle avait la eerli-^ tttde d'atteindre son but, qui était saint. La fin justifiait les moyens;
« Or, en ce qui me concerne, rien de semblable^ Que j'obtempère aux caprices les plus saugrenus de cette dame^ cela ne m'empêchera pas d'être bientôt catalogué dans la salle de marbre romge avec le numéro 54^ ou 55 si elle préfère sXdresseç (âl'abord à vous. I>ans ces conditions...
— I>ans ces conditions?
— Dcins ces conditions, je serais impardonnable d'acquiescer.
— Que comptez-vous faire, alors?
— Ce que je compte faire?...
Merhange appuya sa nuque sur le dossier du fauteuil^ lança au plafond une bouffée de fumée, sourit
— Hieâ, «^^ -^it-il, — et c*est assez. Voyez-vous, l'homine a» sur ?«i femme, eu la matière, une incontestable supémrité. De par sa conformation, il peut opposer la p!r i complète des fins de nonjeeevoir. La f emn^, jt>as.
Et il ajouta^ avec un regard ironique :
— N'est contraint que qui le veut bien.
Je baissai la tête.
~ J'ai essayé, — reprît-il, — vîs-à-vîs d*Antinéa, de tous les trésors de la plus subtile dialectîque« Peine perdue. « Mais ci.In, aî-je dit, à bout d'argumeats, pourquoi pas M, Le Mesge? » Elle s'est mise à rire. « Pourquoi pas le pasteur Spardek? a-t-elle répondu. MM. Le Mesge et Spardel^ sont des érudits que j'estime. Mais
Maudit soit à jamais le rêveur inutile, Qui voulut, le premier^ dans sa stupidité, S'éprenant d'un problème insoluble et stérile. Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté.
« En outre, â-t-ellé ajouté^ avec ce sourire qu'elle a réellement charmant, il est probable que tu ne les as ni l'un ni l'autre bien regardés. » Ont suivi quelques compliments sur ma plastique, auxquels je n'ai rien trouvé à rép(Hidre, tant ces quatre vers de Baudelaire m'avaient désarçonné^ ; « Elle a daigné m'expliquer encore : « M. Le Mesge est un savant qui m'est utile. II connaît l'espagnol et l'italien, classe mes papiers et s*efiforce de mettre en ordre ma généalogie divine. Le rêvé-» rend Spardek sait l'anglais et l'allemand. Le c<»ntè Bielowsky possède à fond les langues slaves; en outre je l'aime comme un père. Il m'a connue petite du temps que je ne songeais pas encore aux bêtises' que tu sais. Ils me sont indispensables dans les rapports que je peux avoir avec des visiteurs de nationalités différentes, quoique je commence à user assez bien des dialectes dont j'ai besoin.... Mais voilà bien des mots» et c'est la première fois
que je donne des explications sur ma conduitéj Ton ami n'est pas si curieux* » Là-dessus, elle m'a congédié. Drôle de femme, en vérité. Je la crois un peu renanienne, mais avec plus d'habitude que )e maître des choses de la volupté. »
— Messieurs, — dit tout à coup M. Le Mesge survenant, — quei tardez-vous? On vous attend pour le dîner.
Le petit professeur était ce soir particulièrement de bonne humeur. Il avait une rosette violette neuve.
— Alors? — interrogea-t-il d'un petit air gaillard. — Vous l'avez vue?
Ni Morhange, ni moi ne lui répondîmes.
Le révérend Spardek et l'hetman de Jitomir avaient déjà commencé de dîner quand nous arrivâmes. Le soleil à son déclin mettait sur les nattes crème des reflets framboise.
— Asseyez-vous, messieurs, — fit bruyamment M. Le Mesge. — Lieutenant de Saint-Avit, vous ^'étiez pas des nôtres hier soir. Vous allez goûter pour la première fois de la cuisine de Koukou, notre cuisinier bambara. Yous m'en direz des nouvelles.
Un serviteur nègre déposa devant moi un superbe grondin, émergeant d'une sauce au piment rouge comme tomate.
J'ai déjà dit que je mourais de faim. Le mets ^ait exquis. La sauce me donna aussitôt soif.
— Hoggar blanc, 1879, — me souffla l'hetman de Jitomir, en emplissant mon gobelet d'une
fine liqueur topaze. — ^ C'est moî qui le soigne î rien pour la tête, tout pour les jambes.
Je vidai d'un trait mon gobelet. La société £0m* mença à m'apparaitre charmante.
— Hé, capitaine Morhange, — cria M. Le Mesge à mon compagnon qui dégustait posément son grondin, — que dites-vous de cet acanthoptérygien? Il % été péché aujourd'hui dans le lac de l'oasis. Commencez-vous à admettre l'hypothèse de la mer Saharienne?
— Ce poisson est un argument, — dit mon compagnon.
Et il se tut, soudain. La porte venait de s'ouyrir. Le Targui blanc entra. Les convives firent silence.
Lentement^ l'homme voilé alla vers Morhangé^^ Il toucha son bras droit*
— Bien, — dit Moihange.
Et, s'étant levé, il suivit le messager.
La buire de Hoggar 1879 était entre moi et le comte Bielowsky. J'en emplis mon gobelet, — un gobelet d'un demi-litre, — et le vidai i\prveusement.
L'hetman me jeta un regard sympathique.
— Hé! hé! — dit M. Le Mesge, me poussant Ici coude, — Ântinéa respecte l'ordre hiérarchiquet
Le révérend Spardek eut «n pudique sourire, . — Hé! hè! — répéta M. Le Mesge.
Mon gobelet était vide. Une seconde, j'eus là tentation de le lancer à la tète de l'agnégé d'histoir re. Mais, bas^e ! je le rejmplis «t k vidai de noareim^
— M, Morhange ne goûtera que par cœur à ce Sâicieux rôti de mouton, — fit le professeur^ de fias en plus égrillard, en s'adjugeant une large tranche de viande.
— II n*aura pas à le regretter, — dît rhetmaa anrcc îiumeur. — Ce n^est pas du rôti : c'est de fe corne de mouflon, Yrsdment, Koukou commence, jfk. se moquer de nous,
— Prenez-vous-en au révérend, — riposta la TOÎx aigre de M. Le Mesge. — Je lui ai répété assez souvent de chercher des catéchumènes autres que ikotre cuisinier.
— Monsieur le professeur, — dît avec dignité M» Spardek,
— Je maintiens ma protestation, — cria M. l-e ifesge, qui, dès cette minute, me parut un peu ^s* — J'en fais juge monsieur, — continua-t-Q en se tournant de mon côté, — Monsieur est aouiRsan venu« Monsieur est sans parti pris. Eh bien, |e le lui demande. A-t-on le droit de détraquer lui emsînîer bambara en lui bourrant tout le jour l9[ iSIe de discussions théologiques auxquelles riea B=e le prédispose?
— Hëlas! • — répondît tristement le pasteur, — comme vous vous trompez. Il n*a qu'une pro- {lenision trop forte à la controverse.
— Eoukou est un fainéant, qui profite de U fsche à Colas pour ne plus rien faire et laissai igrâler nos escalopes, — opina rhetman. — Tîve fe S^pe, — htt^a-t-'lî en remplissant les verres ^ |bl sonâÇa
•^ Je vous assure que ce 8aml>ard mlnquîètei •^ Teprit ai^c beaucoup de dignité M. S^rdek. ^^ Saves-vous où il en ei^ ^Baintenatit? Il nie la {H^seûce réelle. Le voici à detix doigts den aigreurs de Zwingle et d*Œoolâni{>ade% Koukou niaf la i^résence réelle.
— Monsieur, — dit M, Le Mesge» très excité» -* cm. doit laisser en paix les gens chargés de la cuisine. Ainsi le comprenait Jésus» qui, je pense, était aussi boa théologien que vous» et à qui ridée ne vint jamais de détourner Marthe ée ses fourneaux pour lui conter des sornettes.
•^- Parfaitement, — approuva ilietman.
Il tenait entre ses genoux utte jarre qu'il s'efforçait de déboucher.
— Côtes rôties, côtes rôties, — me souffla-t-il, y étant parvenu. — Les gobelets, rassemblemenii )
■— Koukou nie la présence réelle, — continua le pasteur, en vidant tristement son verre.
— Eh! — me dit à l'oreille i'hetman de Jitomic^ — laissez-les dire. Vous i^ voyez donc pas qu*ila sont tout à fait ivres.
Lui-même grasseyait beaucoup. Il eut toutes les peiniMB du m<mde à remplir moo gobelet à peu près jusqu'au bc»*d.
feus envie de repousser le vase^ Puis, une pen* sée me vint :
^ « A l'heure actuelle, Morhange.%. Quoi qull puisse dire... Elle est ai belle! »
Alors, attirant le gobelet à moi» je le vidai de nouveau.
Maintenant M. Le Mesge et le pastetïr s'embrouillaient dans la plus extraordinaire controverse religieuse» se jetant à la tête le Book of commun Prayer, la Déclaration des Droits de l'homme, la Bulle Unigenitus. Petit à petit, Thetman commençait à prendre sur eux cet ascendant de rhomme du monde qui, même ivre à en pleurer, s'impose de toute la supériorité qu'a l'éducation sur l'instruction.
Le comte Bielowsky avait bien bu cinq fois ^lus que le professeur et le pasteur. Mais il portait dix fois mieux, le vtn.
— Laitons là ces ivrognes, — fit-il avec dégoût. — Venez, cher ami. Nos partenaires nous attendent dans la salle de jeu.
— Mesdames et messieurs, — fît Thetman èri y pénétrant, — permettez-moi de vous présenter un nouveau partenaire, mon ami, monsieur le lieutenant de Saînt-Avit. — Laisse faire, — murraura-t-il à mon oreille. — Ce sont les serviteurs de la maison... Mais je me donne l'illusion, vois-tu.
Je vis efifectîvement qu'il était très ivre.
La salle de jeu était étroite *et longue. Une vaste table, à ras du sol, entourée de coussins sur lesquels étaient vautrés une douzaine d'indigènes, composait l'essentiel de rameublement. Au mur, deux gravures témoignaitt du plus heureux éclectisme ? le Saint Jean-Baptiste, du Vinci, et la Maison des dernières cartouches, d'Alphonse àm Neuville.
Sur la table» des gobelets de terré rouge. Une lourde jarre, pleine d'alcool de palme.
Parmi les assistants, je retrouvai des connaissances : mon masseur, la manucure, le barbier, deux ou trois Touareg blancs qui avaient abaissé leur voile et fumaient gravement leurs longues pipes à couvercle de cuivte. Tous étaient en attendant mieux, plongés dans les délices d'une partie de cartes qui me parut bien être le rams. Deux des belles suivantes d'Antinéa, Aguida et Sydya, étaient au nombre des convives. Leur lisse peau bistre luisait sous les voiles lamés d'argent. J'eus de la peine de ne point apercevoir la tunique de soie rouge de la petite Tanit-Zerga. De nouveau, je pensai à Morhange, mais seulement l'espace d*une seconde.
^— . Les jetons, Koukou, — commanda Thetman. — Nous ne sommes pas ici pour nous amuser.
Le cuisinier zwingliste déposa devant lui une caisse de jetons multicolores. Le comte Bîelowsky se mit en devoir de les compter, les répartissant en petits tas avec une gravité infinie.
— Les blancs valent un louis, — m'expliquat-il. — Les rouges cent francs. Les jaunes cinq centiâ. Les verts mille. Ah! c'est qu'on joue ici un jeu d'enfer, vous savez. Au reste, vous allez voir.
— Je prends la banque à dix mille, — dit le Cuisinier zwingliste.
^ — Douze mille, — dit l'hetman.
~ Treize, — dit Sydya, qui, avec un souriras Ë^ouillé, assise sur un des genoux du comte, dis>
j^'Utit âauxirânsèiBMit ses jetons en petites piiBfi>
— - QuatocKe» — disr^ew
-^ QuioM^ -r*^ fit hi Yoix ajgie der Resitis fai
Viditte méflreafio jnaBncure* •^: DiX'Sept» -^ prodfljna l^ietnaaii»
*«-* Viii(;i mille» -**- trancha le ouisisi^v Et il maiteia» bous jetant u» vegard de déii I -^ Vingt, «te prends la hanqne à yingt ndUc^ Llleiman «it un geste de manvaise bmaeax, «^ Satané K^^koul U n'y a rien à faire eealnf
td ammal. Vena ailes «voir à joner semè^ Umk*
tenant. /
KmiLOOt s*étalt plaeé en ptotence au bout de ]*
UMe^ U battait maintenant les eaites avea «M
uaeeteia donil je restai intiertocpté.
— Je vous l'avais dit : comme Qies AauOL BiÉi« Heas» -^ wxtrmsata l'hetman aieo fierté.
-i^ Messieurs^ faites vee jenz» -^ gfapit lë^nègi^ •»^ Faites voe jeux» messieurs*
•w* Attends» animal^ — dit Bielawsky. -^ 'Al yofat bien que les veines sont vides, ici» CaoeniAtti
Les gobelets, furent imm^diateoieot JsesofSiM' pat le masseuv bilaire.
-^ Compe» "^ fit Konfcoii» s'adressant & Sy^in^ la bi^e Targui qu'il avatt à sa dimte^
]La jemie femme coupa» en personne topore* tUieuse» de la inain gauche. Mais il faxA dk^^ que sa droite était occupée par le gobelet q^i'fll^ poiS tait à ses lèvres». Je vis se gonfler la tjg^ govg^ BSftte..
--^ J» doDM» — dit S.oittI«^.^
Noos élicsis placés de la mantàré suhraoeite^ à gausche, rhetmayBu Ageida» dont il enserrait M taiiie fftec Ja pius aristoeraliiiiie désinvoliiire^ Caesinbo» uœ f^mne targui» puts^ deax nègres ¥fâés, graves» attentifs au jeu. A «traite, Sydjca^ mol, la vieille manucure Rosita» Barouf» le lamhlor* une antre femme» deux Touareg Idanea^ graves et attentsÊsu symétriques de ceux 44 aancbet.
— J*eii Tenx» me dit Tbetmaiis Sydya fit un geste négatif.
Koukou tira, donna un q^ufifare à TIietBiaii^ al servit un cinq.
— Huit, — annonça Bielow9&:y.
-- Six, — dtt la Iniie Sydya.
— Sept, — abattit Koukou. — Un t^Ieau pÊH Piastre, — ajoiiia-t4I froidement.
— Je fiiis parcdi, — dit Tiietmaa.
Qacambo et Aguida l'imitërenL De notre clAd
cm était plus réservé. La manucure, BotanaoneiElt iiB làsquait que vingt franco à la fois.
— Je demande l'égalité dea taUeaux, — jjl Koukou, imperturbable.
— Que ce particulier «it iasupportablé, — * nnugnéa le comie. — Vojyià. Es^tu cootent?
fiodcon donna, et abattit neuf.
— Honneur et patrie! — hurla Bielowsky. — • J'iavaia indt...
Moi qui aims éeniL rois» je ne manifestai paol via mauvaise humeiir« Roatta me prit les <:arl^ des maina.
Je regardai, à ma droite, Sydya. Ses immenses cheveux noirs couvraient ses épaules. Elle était réellement très belle, un peu ivre, comme toute cette fantasmagorique assistance. Elle me regardait aussi, mais en dessous, avec un air de bête timide.
« Ah! pensai- je. Elle doit avoir de la crainte« Il y a écrit sur ma tête : chasse gardée. »
Je frôlai son pied. Elle le recula peureusement.
— Qui veut des cartes? — demanda Koukou,
— Pas moi, — iBt Thetman.
— Servie, — ^ dit Sydya.
Le cuisinier tira un quatre.
-^ — Neuf, — dit-il.
— La carte qui m'était destinée, — sacra le pomte. — Et cinq, j'a/ais cinq. — Ahl si je n'avaisj pas jadis promis à Sa Majesté Tempereur Napoléon III de ne plus jamais tirer à cinq. Il y a des; inoments où c'est dur, dur... Et voiLà cette brate de nègre qui fait Charlemagne.*
C'était vrai, Koukou, ayant raflé les trois quarts des jetons, se levait avec dignité, et saluant Tassistance.
— A demain, messies.
— Allez-vous-en tous, — hurla Thetman de Jitomir. — Restez avec moi, monsieur de Saint- Avit.
Quand nous fûmes seuls, il se versa encore un grand gobelet d'alcool. Le plafond de la salle disr paraissait dans la fumée grisé.
-^ Quelle heure est-il? — demandai-je.
L'AiLaNTIDE 201
— Minuit et demi. Mais vous n'allez pas âi'abandonner comme cela» mon enfant, moQ j^es lenfant. J'ai le cœur lourd» lourd.
Il pleurait à chaudes larmes. Les basques dé son habit, sur le divan» derrière lui, faisaient de grands élytres vert ponmie.
— N'est-ce pas qu'Aguida est belle, — fit-il pleurant toujours. — Tenez, elle me rappelle, à peine en plus brun, la comtesse de Teruel, la belle comtesse de Teruel, Mercedes, vous ^save^ bien, qui se baignait toute nue, à Biarritz, devant le rocher de la Vierge, un jour que le prince de Bismarck était sur la passerelle. Vous ne voua ^souvenez pas? Mercedes de Teruel?
J*eus un haussement d'épaules.. ^
— C'est vrai, j'oubliais, vous étiez trop jeune. Deux ans, trois ans. Un enfant. Qui, un enfant. Ah! mon enfant, avoir été de cette époque, et être réduit à tailler une banque avec des sauyages... Il faut que je vous raconte...
Je me levai et le repoussai.
— Reste! reste! — supplîa-t-il. — Je te dirai Jout ce que tu voudras, je te conterai ce que tu voudras, comment je suis venu ici, des choses jque je n'ai jamais dites à un autre. Reste, j'ai besoin de m'épancher dans le sein d'un véritable ami. Je te dirai tout, je te répète. J'ai confiance en toi. Tu es Fiançais, gentilhomme. Je sais que Jtu ne lui répéteras rien.
— Que je ne lui répéterai rieiiâ A qui?
Sa voix s^mpftta. Je crus y saisir iiM JFriflam de
— A qui?
^ — A... à eHe, à Antinéa, — raiirîwi!n»-t4l«
Je me rassis.
CHAPITfiE. Xin
HfSTOîRB BB ï.*HETMAN DE IfTOfim
Le coBatc Casimir en était arrivé à ce point cH Itvresse prend tme sorte de gravité, de 4;oinpoiie*
jtioii.
n se recueillît une seconde, et commença e»
réçît dont Je regrette de ne pouvoir reproduire ifu^mparfaitement le savoureux archaSsme.
« — Lorsque les nouveaux muscats commenceront à rosir dans les jardins d*Ân1inéa, j*^urat soixante-huit ans. C'est une triste chose, mon cluar éniant, d'avoir mangé son blé en herbe. H n'est pas» vrai que la vie est un perpétuel recommencement, Q«elte amertume, quand on a connu les Tuileries* en 1860, d'en être réduit au point où j'en suis!
<c Un soir, bien peu avant la guerre (Je më raj^IIe que Victor Noir vivait encore),. dcA femmes charmantes dont je tairai les noms (Je
*10A l'Atlantide
lis de temps à autre cenx de leurs fils dans la chronique mondaine du Gaulois) me manifestèrent le désir de coudoyer des lorettes authentiques. Je les menai à un bal de la Grande Chaumière, C'était un public de rapins» de filles, d'étudiants. Au milieu du bastringue» plusieurs couples dansaient le cancan à en décrocher les lustres. Nous remarquâmes surtout un petit jeune homme brun, vêtu d'une mauvaise redingote et d'un pantalon à carreaux que ne soutenait sûrement nulle bretelle. II était bigle, avait une vilaine barbe et <ies cheveux poisseux comme des berlingots noirs. Les entrechats qu'il battait étaient extravagants. Ces dames se le firent nommer : Leone Gambetta.
« Quelle misère, lorsque je pense qu'il m'eût Buffi alors d'abattre d'un coup de pistolet ce vilain avocat pour garantir à tout jamais ma félicité et celle de mon pays d'adoption, car, mon cher ami, je suis Français de cœur, sinon de naissance.
<c Je suis né en 1829, à Varsovie, d'un père polonais et d'une mère russe, plus exactement yolhynienne. C'est d'elle que je tiens mon titre d'hetman de Jitomir. Il me fut restitué par le tsar Alexandre II, sur la demande que lui en fit, lors de sa visite à Paris, mon auguste maître, l'empereur Napoléon III.
« Pour des raisons politiques, sur lesquelles on ^é pourrait insister sans refaire l'histoire de la malheureuse Pologne, mon père, le comte Bieîowsky, quitta Varsovie en 1830, et vint habiter
LohÏÏres, Sa fortune, immense, îl se mît à la <lila* pider à la mort de ma mère, par chagrin, m'a-t-il dit. Quand il mourut à son tour, au moment de Faflfaire Pritchard, il ne me laissait guère qu'un millier de livres sterling de rente, plus deux ou trois martingales, d(mt j'ai reconnu plus tard l'inopérance.
« Je ne me souviendrai jamais sans émotion de mes dix-neuvième et vingtième années, époque où je liquidai complètement ce petit héritage. Londres était véritablement alors une ville adorable. Je m'étais arrangé une très aimable gar-» çonnière dans Piccadilly.
Pîccadittgl Shops, palaces, bustte Wid hréezë, The whirling of wReels, and the murmur of trexs*
« La chasse au renard en hriska. les promenades en boggy à Hyde-Park, le raout, sans préjudifce des petites parties fines avec les faciles Vénus de Drury-Lane prenaient tout mon temps. Tout, je suis injuste. Il restait le jeu, et un sentiment de pitié fiiHale me poussait à y vérifier lés martingales du défunt comte mon père. C'est le jeu qui fut la cause de l'événement ^ue je vais dire, et dont ma vie devait être si étrangement bouleversée.
« Mon ami lord Malmesbury m'avait répété cent fois : « Il faut que je vous mène chez une femme exquise qui habite Oxford Street, n* 277, miss Howard. » Un soir, je me laissai faire. C'était le 22 février 1848. La maîtresse de maison était vraiment d'une beauté parfaite et les conviv^
2uu l'atlantide
étaient charmants. Outre Malmesbury, yj eomptai plusieurs relations : tors Clebden, lord CtiesteifieM, sir Francis Mountjoye, major au 2* Life Gumrds, le comte d'Orsay. On joua» puis on se mit A parler politique. Les événements de France faisaient les frais de la conversation» et on discutait à perte d« yue sur les conséquences de l'émeute qui avait éclaté le matin même à Paris» à la suite de Tinterdicticm du banquet du XII* arrondissement» et dont le télégraphe venait d'apporter la nouvelle. Je ne m'étais jamais occupé jusque-là des choses publiques. Je ne sais donc ce qui me passa. par la tête lorsque j'affirmai avec la fougue de mes dixneuf ans que les nouvelles arrivées de France signifiaient la République pour le I^deffiain et TEImpire pour le surlendemain. 9
« Les convives accueillirent ma boutade avec un rire discret, et leurs regards se portaient du côté d'un invité qui était assis cinquième à une tabla de bouillotte où Ton venait de s'arrêter de jouer.
« L^nvité sourît aussi. Il se leva, vînt ver« moi. 3e le vis de taille moyenne, plutôt petit, serré dans une redingote bleue, l'œil lointain et vague.
« Tous les assistants considéraient cette scène nvec un amusement ravi.
« — A qui ai- je ITionneur? — demanda-t-il «Tune voix très douce.
« — Comte Casimir Bielow^sky, — répondîs-je vertement, pour lui prouver que la différence d^àge n'était pas un motif suffisant à justifier son interttgation*