LA SALLE DE MARBRE ROUGE
Nous traversâmes derechef une interminable suite d'escaliers et de couloirs à la suite de M. Lq Mesge.
— On perd tout sentiment de Torientation, au milieu de ce labyrinthe, — murmurai-je à Morhange.
— On perdrait surtout la tête, — répcjdit à mi-voix mon compagnon, — Ce vieux fou est incontestablement fort savant. Mais Dieu sait oi^ il veut en venir. Enfin, il a promis que nous allions savoir.
M. Le Mesge s'était arrêté devant une lourde J)orte obscure, toute incrustée de signes bizarres. Ayant fait jouer la serrure, il ouvrit.
— Messieurs, je vous en prie, — dit-il, — passez.
Une bou£fée d'air froid nous frappa en plein
>isagé., Il régnait une véritable température de cave dans la nouvelle salle où nous venions d^ pénétrer, ::,^
L'obscurité me permit d'abord assez mal d'apprécier ses proportions. L'éclairage, volontairement restreint» consistait en douze énormes lampes de cuivre, formant colonnes, posées à même le sol, brillantes de larges flammes rouges. Quand nous entrâmes, le vent du corridor fit osciller; ces flammes qui agitèrent, une minute, autour de nous, Xios ombres agrandies et étrangement déformées^ Puis, le souffle se tassa, et les flammes redevenue^ rigides dardèrent de nouveau parmi les ténèbre^ Jeurs immobiles becs rouges.
Ces douze lampadaires géants (chacun avait environ trois mètres de hauteur) étaient disposés en une sorte de couronne, dont le diamètre avait pour le moins cinquante pieds. Au milieu de cette couronne, un tas sombre m'apparut, tout strié de tremblants reflets rouges. En m'approchant, je dkcemai une source jaillissante. C'était cette eau fraîche qui entretenait la température dont j*ai parlé.
D'immenses sièges naturels étaient taillés à même le rocher central, d'où s'épandait la murmurante et ténébreuse fontaine. Ils étaient 'matelassés par de soyeux coussins. Douze brûle-parfums, à l'intérieur de la couronne de flambeaux Tougel, dessinaient une seconde couronne, d'un diamètre moitié moins long. On ne voyait pas^ fdans Fobsçurité, monter leur fumée Ver§ la ypûtej
JSSB L'ATLANTIDE
mais leur alangnissement, combiné avec la frai* cheur et le bruit de Teau, bannissait 'de rame toot désir autre que celui de demeurer là, toujours.
:M. Le Mes^ nous avait fait asseoir au centre de la salle, isiur les fauteuils cyclopéens. Lui-anëme |Krit place entre «nous.
— Dans quelques instani;^, — dit-il, "vos yeux; se «eivoiut accoutumés à l'obscurité.
Je remarquai :que, comme Klaus <un temple, il parlait Ims.
Peu à peu, nos yeux, "se «firent en effet à ceifce lumi^% roïige. Il n'y .avait juère «que la partie inférieure ^de l-énorme «aUe qui fût ^éclairée.
Toute la voûte était noyée dans Tombre, et Ton n'en pouvait dii« la hauteur. Vagueiuent, ^i-dessus de nos iêtes, j'^eroevais un grand lustre dont r<»: était léobé,<coBELHie tout le rester par de sombres lueurs rouges. Mais rien tne permettait d'^évcduer la longueur de la traîne «qui le suspendait au plafond obscur. ^
liC :pav!ë de marbre était d'un :gr2dia si ;poIi ^gae les grandes èoî^chères s'y reflétaient.
Cette salle, je le répète, était ronde, cercle parfait dont la fontaine à laquelle >noi£& tournio^as te dos était le ceiïtre.
Nous faisions done face aux ]>ierDis arrondies, bientôt, nos rega3>ds «ne purent s'en détacher^ Voû^iee qui .rendait ces parois i*emasrquHbles Nielles se divisaieni: en .une «^ie de nldies soiabres, dont la ligne noii^ était coupée, devant nous, par la porte ^ui triait de s'ouvrir pour iicfus Jivirer
passage; derrière notis, par une secon&e porte, trou plus noir que je devinai dans l'ombre en me retournant. D'une porte à l'autre, je comptai soixante de ces niches, soit, au total, cent vingt. Chacune d'elles était haute de trois Tnètres, large d'un.. Chacune d'^eQes contenait une espèce d'étui, phis large du haut que du has, fermé seulement dans sa partie înférîeure. Dans ces étuis, dans tous sauf dans deux qui me faisaient face, je crus discerner une foKBe 'brillante, -une forme humaine à n'en pas douter, quelque chose comme une statue d'un bronze ^très pâle. Dans l'arc de cercle >que j'avais devant nîoi. Je comptai -nettement trente de ce» l>izarres ^statues.
Qu'étaîerit ces làtatuesî Je voulus voir, je me levai.
La main de M. Le Mesge se posa isur imon bras.
— Tout à l'heure, — murmura-t-îl à voix toujours très basse, — tout à l'heure.
Les -regards du professeur étaient fixés sur la porte par laquelle nous avions pénétré dans la salle, et derrière laquelle un bqrutt de pas de -plus en •plus distinct «e faisait maintenant entendre.
EHe s'ouvrît en sflence et livra passage à trois Touareg blancs. Deux d'eirtre eux partaient sur leurs épaules un long paquet ; le troisième me pamt être îe Aef .
Sur ses in\lications, ils déposèrent le paquet sar le srf cft Tctirèrent d'une des niches dont j'ai parlé rétuî oBlong que, tonrttes, elles contenaieirt.
— Vous pouvez approcher, messieurs, — îiouaS dit alors M. Le Mesge.
Sur un >signe de sa part, les trois Touareg se retirèrent de quelques pas en arrière.
— Vous m'avez demandé tout à l'heure, — dît M. Le Mesge, s'adressant à Morhange, — de vous donner une preuve des influences égyptiennes sur ce pays. Que dites-vous de cette caisse, d'abord?
Disant ces mots, il désignait l'étui que les ser-> yiteurs venaient d'allonger sur le sol, après ravoir retiré de sa niche.
Morhange poussa une sourde exclamation.
Nous avions devant nous une de ces caisses destinées à conserver les momies. Même bois luisant, même peinture de vives couleurs avec cette seule différence qu'ici les caractères tifinar remplaçaient les hiéroglyphes. La forme, étroite du bas, large du haut, eût dû, à elle seule, immédiatement nous en avertir.
J'ai déjà dit que la moitié inférieure de ce grand étui était close, donnant à l'ensemble l'aspect d'un sabot rectangulaire.
M. Le Mesge s'agenouilla et fixa sur la partie antérieure de la caisse un rectangle de carton blanc, une large étiquette, qu'il avait prise sur son bureau quelques instants plus tôt, en quittant la bibliothèque.
— Vous pouvez lire, — dit-il simplement, maisi toujours à voix basse.
Je m'agenouillai aussi, car la lueur des grandie Candélabres ne permettait qu'à peine de déchijBFrei;
l'étiquette, où je reconnus néanmoins ré criture du professeur.
Elle portait ces simples mots, eS grosse fondé J Numéro 53, Major Sir Archibald RusselL Ni à
Richmond, le 5 juillet 1860, Mort au Hoggar^ l^
3 décembre 1896.
Je m'étais relevé d'un bond.
— Le major Russelll — m'écriai-je.
— Plus bas, plus bas, — fit M. Le Mesgé, ^-* Personne n'a le droit d'élever la voix, ici.
— Le major Russell, — répétai-je, obéissant •comme malgré moi à cette injonction, — qui partit, l'année dernière, de Khartoum, pour explorer le Sokoto?
— Lui-même, — répondit le professeur,
— Et... où est-il le major Russell?
— II est ici, — répondit M. Le Mesge.
Le professeur fit un signe. Les Jouaregs blancs se rapprochèrent.
Un silence poignant régnait dans la salle mystérieuse, que troublait, seul, le glou-glou frais de la fontaine.
Les trois nègres s'étaient mis en devoir de défaire le paquet qu'ils avaient déposé en entrant près de la caisse peinte. Courbés sous le poids d'une indicible horreur, Morhange et moi, nous Regardions.
Bientôt, une forme raidie, une forme humaine nous apparut. Vr éclair rouge brilla sur elle. Nous avions devant nous, allongée sur le soU
enveloppée d'une espèce de pagne de mousseliner blanche, une statue de bronze pâle, une statue semblable à celles qui, tout autour de nous dans les hicbes, droites, paraisi^ient fixer sur nous un impénétrable regard.
— > Sir Àrchibald Russell, — murmiira lentement M, Le Mesge,
Morhange, muet, s'approcha, il eut la force de soulever le voile de mousseline. Longuement, longuement, il dévisagea la morne statue de bronze.
— Une momie, une momie, — dit-îl enfin, — vous vous trompez^ monsieur ce n'est pas une momie*
' — A proprement parler, non — répliqua M. Le Mesge, — ce n'est pas une momie. C'est bien pourtant la dépouille mortelle de Sir Archibald Russell, que vous avez devant vous. Je dois, en effet, cher monsieur, vous faire remarquer que les procédés id'embaumement employés pour le compte d'Àntinéa diffèrent des procédés usités dans Tàncienne Egypte. Ici, point de natron, point de bandelettes, point d'aromates. L'industrie du Hoggar, du premier coup, est parvenue à un résultat que la science européenne n'a obtenu qu'^rès de loiiga tâtonnements. Quand je suis arrivé ici, quel n'a pas été mon étonnement en constatant qu'on y pratiquait une méthode que je croyais connue uniquement du monde civilisé.
^M. Le Mesge, de son index ployé, frappa un |)êtit coiqp sur le front mat de Sir Archibald Russeiï» Un tintement métallique retentit.
— C'est du bronze, — murmurai je. — Ce n*€st pas là un front humain. C'est du bronze.
M. Le Mesge haussa les épaules.
— C'est un front humain, — af firma-t41> traniphant, — et ce n'est pas du bronase. Le bronze est plus foncé, monsieur. Ce métal-ci est le grand métal inconnu dont parle Platon dans le Critiûs, et qui tient le milieu entre l'or et l'argent; c'est le métal particulier à la montagne Atlantide. C'est l'orichalque.
Me penchant davantage encore, je constatai jque ce métal était le même que celui dont étaient Jrevêtues les parois de la bibliothèque.
— C'est l'orichalque, — continua M. Le Mesge, ♦— Vous n'avez pas Taîr de comprendre comment tin corps humain peut vous apparaître sous l'espèce d'une statue d'orichalque.'Capitaine Morhange voyons, vous à qui je faisais crédit d'un certain savoir, n'avez-vons donc jamais entendu parler du procédé du docteur Variot pour conserver le corps autrement que par l'embaumement?
N'avez-vous jamais lu le livre^ de ce praticien? n y expose la méthode dite galvanoplasKque. Les tissus cutanés, en vue d*être Tendus conducteurs, sont enduits d'une couche de sel d'argent, très légère. Le corps est ensuite trempé dans un bain de sulfate de cuivre, et la polarisation fait son œuvre. Le procédé avec lequel on a métallisé le corps de
1. Variot L'anthropologie galvanique, Paris, 1800, (Note ^ M. Leroux.)
cet estimable major anglais est le même. Le même» à cela près que le bain de sulfate de cuivre a été remplacé par un bain de sulfate d'orichalque, matière autrement rare. C'est ainsi qu'au lieu d'une statue de pauvre hère, d'une statue de cuivre, vous avez devant vous, une statue d'un métal plus précieux que l'or et l'argent, une statue, en un mot, digne de la petite-flBe de Neptune.
M* Le Mesge fit un signe. Les esclaves noirs saisirent le corps. En quelques instants ils eurent glissé le fantôme d'orichalque dans sa gaine de bois peint. Celle-ci, mise droite, fut placée dans sa niche, à côté de la niche où une gaine toute pareille portait l'étiquette n* 52.
Puis, leur tâche achevée, sans mot dire, ils se retirèrent. L'air froid de la mort balança une fois de plus les flammes des torchères de cuivre et fit îdanser autour de nous de grandes ombres.
Morhange et moi étions restés aussi figés que les spectres de métal pâle qui nous entouraient. Soudain, je fis un effort, et m'approchai en chancelant de la niche voisine de celle où l'on venait, de dresser la dépouille du major.anglais. Mes yeux cherchèrent l'étiquette, l'étiquette n* 52.
M'appuyant contre le marbre rouge de la paroi je lus :
— Numéro 52. Capitaine Laurent Delignè, Né à Paris, Je 22 juillet 1861. Mort au Hoggar, le 20 octobre 1896.
— Le capitaine Deligne, — ïnurmura Mo-
ï-hangéy — parti en 1895 de Colomb-Béchar pour nr^ imimpun, et dont on n'avait plus eu de nouyelles!
— Parfaitement» — dit M. Le Mesge, avec un petit signe de tête approbateur.
— Numéro 51, — lut Morhange, claquant maintenant des dents, — Colonel von Wittmcam, né à léna en 1855. Mort au Hoggar le 1*' mai 1896. Le colonel Wittmann, l'explorateur du Eanem, disparu du côté d'Agadès!
— Parfaitement, — dit encore M. Le Mesgê.
— Numéro 50, — lus-je à mon tour, m'agrippant à la muraille pour ne pas tomber. — Marquis Alonze d'Oliveira, né à Cadix le 21 février 1868. Mort au Hoggar, le 1" février 1896... Oliveira, qui marchait vers Araouan !
— Parfaitement, — dit toujours M. Le Mesge.
— Cet Espagnol était des plus instruits. J'ai eu avec lui des discussions intéressantes sur la position géographique exacte du royaume d'Antée.
— Numéro 49, — dit Morhange, et sa voix n'était plus qu'un souffle. — Lieutenant Woo^ dhouse, né à Liverpool, le 16 septembre 1870. Mort au Hoggar, le 4 octobre 1895.
— Presque un enfant, — dit M. Le Mesge.
— Numéro 48, — dis-je. — Sous-lieutenant Louis de Maillefciz, rJ à Provins, le...
Je n'achevai pas. L'émotion étrangla ma voix.
Louis de Maillefeu, mon meilleur ami, mon ami
d'enfance, à Saint-Cyr, partout... Je le regardais»
je te reconnaissais sous la croûte métalU^^^ Louis de Mailkfeu!...
Et> le front collé à la muraille froide» les épaules secouées, je me mis à pleurer à longs simglots.
J'entendis la voix oppressée de Morfaange, •s'adressant au professeur.
. — Monsieur, cette scène a assea duré. Fi»issons-en.
— Il a voulu savoir, — répondit M. Le Mesge.
^Qu*ypuis-je?
Je marchais sur lui. Je le saisis au& épaules.
— Comment est*il ici? De quoi est-U imort?
— C€>mme tous les autres» — répondit le professeur, — comme le lieutenant Woodhouse, comme le capitaine Déligne, comme le major Russell, comme le colonel von Wittmano, comme les quaranteH»ept d'hier, comme tous ceux de demain.
— De quoi sont-ils morts? — dît à son tour impérativement Morhange.
Le professeur regarda Morhange; je vis mo»
camarade pêlir.
— De quoi sont-ils morts, monsieur? Ils sont morts d'amour.
Et il ajouta d'une voix très basse et très grave :'
— Maintenant vous savez.
Doucement, avee des précautions que nous n'aurions guère pu hii soupçonner» M. Le Mesge nous arracha au regard fixe des statues de métal. Un instant après, nous nous trouvions, Morhange et moi, assis de nouveau, effondrés plutôt, parmi
les coussins, au centre de la pièce. La plainte de la fontaine invisible nfurmurait à nos pieds. M. Le Mesge était entre nous.
— Maintenant, vous save?, — répéta-t-il. — • yous savez, mais vous ne coinprenez pas encore.
Alors, à voix très lente, il laissa topi|)er ces J)aroles.
— Vous êtes, comme ils Vont été., des prisonîiiers d'Antinéa... Et Antinéa a à se venger.
— T- A se venger, — dit Morhange, dont }e calme jetait revenu. — Et de quoi, je vous prt<î? Qu*ayons-nous fait, le lieutenant et moi, à l'Atlantide? JPn quoi avons-nous encouru sa haine? '
— C'est une vieille, une très vieille querelle, — répondit gravement le pxofesseur. — Une querelle qui vous dépasse, monsieur Morhange,
— Expliquez-vous, je vous prie, monsieur lé ^professeur.
— Vous êtes les Hommes. Elle est la Femme. — ait la voix songeuse de M. Le Mesge. — Tout est
Jà.
— »• yraiment, monsieur, je ne vois... nous n0 voyons pas bien.
— yous allez comprendre, Avez-vous réelleîneixt oublié à quel point les belles reines, barbares de Tantiquité ont eu ^ se plaindre des étran- ^içys que la fortune poussa vers leurs rivages? Lé poète Victor Hugo a exprimé assez \A&ïx leuri détestables agisseipent^ dans son poème colonial iotitulé la Fille d'O-TaitU Si loin quQ nous repprtent nos souvenirs, nous ne voyons que procédéiâE
p[68 l'atlantide
;semblables de grivèlerie et d'Ingratitude. Ces mes- - sieurs usaient largement de la beauté de la damé ^t de ses richesses. Puis» un matin, ils disparaisjsaient. Bien heureuse encore si le quidam» ayant fait soigneusement le point, ne revenait pas avec jdes navires et des troupes d'occupation.
— Votre érudition me ravît, monsieur; -^ dit ;^orhange, — continuez.
— Vous faut-il des exemples? Hélas, ils foiiM>nnent. Songez à la façon cavalière dont se icomportèrent Ulysse vis-à-vis de Calypso, Dîotnède à Fégard de Callirhoé. Que dire de Thésée ïivec Ariane? Jason fut avec Médée d'une légèreté inconcevable. Les Romains ont continué la tradition, avec plus de brutalité encore. Enée, jqui a tant de traits communs avec le Révérend Spardek, a traité Dîdon de la façon la plus indigne. César fut pour la divine Cléopâtre un goujat lauré. Tite, enfin, cet hypocrite de Tîte, après avoir vécu une année entière en Idumée à ses crochets, n'a emmené à Rome la plaintive Bérénice que pour mieux la bafouer. Il était temps que les fils de Japhet payassent aux filles de Sem ce formidable arriéré d'injures.
« Une femme s'est rencontrée pour rétablir au profit de son sexe la grande loi hégélienne des oscillations. Séparée du monde aryen par la for* midable précaution de Neptune, elle évoque ▼ers elle les honmies les plus jeunes et les plus vaillants. Son corps est condescendant, si son âme i^ inexorable. De ces jeunes audacieux* elle prend
L'ATLANfiDE 169
ice qu'Us peuvent donner. Elle leur prête son corps tandis qu'elle les domine de son âme. C'est la première souveraine que la passion n'ait jamais faite, même un instant» esclave. Jamais elle n*a eu à se ressaisir, car elle ne s'est jamais abandonnée. Elle est la seule femme qui ait réussi la dissociation de ces deux choses inextricables, l'amour et la volupté.
M. Le Mesge se tut un moment, puis reprit :
— Elle vient, une fois par jour, dans cet hypogée. Elle s'arrête devant ces stalles. Elle médite devant ces statues rigides. Elle touche ces poitrines froides, qu'elle a connues si brûlantes. Puis, après avoir rêvé autour de la stalle vide où. Lientôt il dormira pour toujours dans sa froide gaine d'orichalque, nonchalante, elle s'en retourne ver^ celui qui l'attend.
Le professeur cessa de parler. La fontaine s'entendit de nouveau au milieu de l'ombre. Mes poignets battaient, ma tête était en feu. Une fièvre immense me brûlait.
— Et tous, tous, — crîaî-je, sans souci du lieu, — ils ont accepté! Ils ont plié! Ah! Elle n'a qu'à Tenir, elle verra bien.
Morhange se taisait.
— Cher Monsieur, — dit M. Le Mesge d'une voix très douce, — vous parlez comme un enfant. Vous n^ savez pas. Vous n'avez pas vu Antinéa. Dites-vous bien une chose, c'est que, parmi eux, — et d'un geste, il embrassa le cercle muet des statues, — il y avait des hommes aussi courageux que
VOUS, et moins nerveux peut-être. L'un, cehii qui repose sous l'étiquette numéro 32, je me rappelle, «tait un Anglais flegmatique. Quand il parut devant Ântinéa, il fumait son cigare. Comme les autres, cher monsieur» il s'est courbé sous le regard de sa souveraine.
« Ne parlez pas, tant que vous ne l'avez pas vue. L'état universitaire qualifie peu pour discourir des choses de la passion, et je me sens emprunté pour vous dire ce qu'est Antinéa. Je vous affirme seulement ceci, c'est que, dès que vous l'aurez vue, vous ne vous souviendrez plus de rien. Famille, patrie, honneur, tout, vous renierez tout pour elle.
— Tout, monsieur, — interrogea d'un ton trê^ calme Morhange.
— Tout, — affirma avec force M. Le Mesge.
— Vous oublierez tout, vous renierez tout.
De nouveau, un léger bruit retentit. M. Le Mesge. consulta sa montre.
— Au reste, vous allez voir.
La porte s'ouvrit. Un grand Targui blanc, le plus grand de ceux que nous ayons encore aperçus dans cette redoutable demeure, entra et se dirigea vers nous.
Il me toucha légèrement le bras, après s'être incliné.
— Sulyez-le, monsieur, — dît M. Le Mesge.
Sans mot dire, j'obéis,
CÎL4PITRE XI
ANTINÉA
Nous longeâmes, înon feonducteuî él moî, ùil nouveau corridor. Ma surexcitation grandissait. Je n'avais qu'une hâte» être en face de cette femme, hû dire... Pour le reste, j'avais fait le sacrifice de âia vie.
Je me trompai en espérant voir immédiatement feette aventure prendre une tournure héroïque. Dans la vie, les genres ne sont jamais délimités* J'aurais dû me rappeler, par une infinité de détails précédents, que le burlesque était, dans mon équipée, régulièrement enchevêtré avec le tra- ^wjue.
Etant arrivé devant uue peUte porte claire, motf l^ide s'efifaça pour me laisser entrer.
Je me trouvai alors dans le plus confortable des cabinets de toilette. Un plafond de verre dépoli déversait sur le dallage de marbre une lumière
gaie et rose. Le premier objet que je vis fut une pendule, accrochée au mur, et dont les chiffres étaient remplacés par les signes du Zodiaque. La petite aiguille n'avait pas encore atteint le signe du Bélier.
Trois heures, trois heures seulement!
Cette journée m'avait déjà paru longue d'un siècle... Et je n'en avais parcouru qu'un peu plus de la moitié.
Puis une autre idée traversa mon cerveau, et un rire convulsif me secoua.
« Antinéa tient à ce que je lui sois présenté avec tous mes avantages. »
Une grande glace d'orichalque tenait tout un c&té de la chambre. En y jetant un coup d'œil, je compris que, décemment, la prétention n'avait rien d'exagéré.
. Ma barbe Inculte, une effroyable couche de crasse plombant mes yeux, descendant en rigoles sur mes joues, mon costume maculé par toutes les glaises sahariennes, déchiré par toutes les brousses du Hoggar, faisaient de moi, à la vérité, un assez piteux cavalier. "*
J'eus tôt fait de me dévêtir et de ine plonger dans la baignoire de porphyre qui tenait le milieu du cabinet de toilette. Un engourdissement délicieux me saisit dans l'eau tiède et parfumée. Devant moi dansaient mille petits pots dispersés sur une précieuse coiffeuse de bois sculpté. Ils étaient de toutes les dimensions et de toutes les couleurs, taillés dans une sorte de jade extrême-
ment transparent. La douce moiteur de l'atmosphère amortit mon énervement.
« Au diable l'Atlantide, et Thjrpogée, et M, Le Mesge », eus-je encore la force de penser.
Et je m'endormis dans mon bain.
Quand je rouvris les yeux, la petite aiguille de la pendule atteignait presque le signe du Taureau. Devant moi, ses mains noires appuyées au bord de la baignoire, se tenait un grand nègre, visage découvert, bras nus, front serré dans un immense turban orange. Il me regardait, en riant silencieusement de toutes ses dents blanches.
— Qu'est-ce que c'est encore que ce particulier?
Le nègre rît plus fort. Sans mot dire, il m'empoigna et me souleva comme une plume hors dé mon eau parfumée, maintenant d'une teinte sur laquelle je préfère ne pas insister.
En un rien de temps, je me trouvai allongé sur une table de marbre inclinée.
Le nègre se mit à masser avec une vigueur extraordinaire.
— Eh là! plus doucement, animal.
Mon masseur ne répondit pas, mais il se mit à Hre et à me frotter plus fort.
— D'où es-tu, tQi? Du Kanem? du Borkou? Tu 3ris trop pour être un Targui.
Même silence. Ce nègre était aussi muet qu'hilare.
« Après tout, je m'en moque, me dis-je, en désespoir de cause. Tel qu'il est, je le trouve plus
sympathique que M. Le Mesge, avec s<»i érudition cauchemardesque. Mais, vrai Dieu, quelle recrue il f^-ait pour le Hamnmn de la rue des Mathurinsl »
— Cigarette, sidi.
Sans attendre ma réponse, le nègre m'avait introduit dans la bouche une cigarette qu'il sdluma, et se remit derechef à ni'astiquer.sur toutes les coutures^
a II parle peu, mais il est obligeant »> pensai-j«.
Et je lui envoyai une bouffée de fumée en plein yisage.
Cette plaisanterie parut infiniment de son goût. Jl manifesta aussitôt son contentement en m'appliquant de grandes claques.
Quand il m'eut dûment étrillé, il prit sur la ^[^oiffeuse un petit pot, et se mit à m'oindre le corps d'une pâte rose. Toute fatigue parut s'enyoler de mes muscles rajeunis.
Un coup de marteau frappé sur un timbre de icuivre. Mon masseur disparut. Entra une vieille négresse rabougrie, vêtue des plus criards oripeaux. Elle était bavarde comme une pie, mais je ne compris d'abord pas un traître mot dans l'interminable chapelet qu'elle dévidait, tandis que, s'étant emparée de mes mains, puis de mes pieds, elle polissait leurs ongles avec des grimaces conyaincues.
Un nouveau coup de timbre. La vieille fit place à un second nègre, ^elui-ci grave» tout de ^lang yètu, avec une calotte de coton tricoté sur
«on efâne c^Iong. C'était le barbier» et sa main était douée d'une prodigieuse dextérité. Il eut tôt fait de couper mes cheveux, fort convenablement, ma foi. Puis, sans me demander si Je n'avais pas une taille i»référée, il me rasa complètement.
Je considérai avec plaisir mon visage tout entier réapparu.
«, Ântinéa doit aimer le genre américain, pensai-je. Quel affront à la mémoire de son digne grand-père, Neptune! »
Au même instant, le nègre gai entra, et déposa un paquet sur le divan. Le barbier s'éclipsa. J'eus quelque étonnement à constater que le paquet, déployé soigneusement par mon nouveau valet de chambre, contenait tin costume complet de flanelle blanche^ pareil en tous points à ceux que portent, l'été, les officiers français d'Algérie.
Le pantalon ample et souple paraissait fait sur mesure. La tunique était sans reproche, et avait mêmej ce qui acheva de me combler de stupéfaction, les deux galons d'or mobiles, insignes de m<m grade, retenus de chaque côté des manches par deux ganses. Comme chaussures, ilne paire de hautes pantoufles de maroquin rouge soutaché d'or. La lingerie^ toute de soie, semblait venir en droite ligne de la rue de la Paix.
— Le dîner était délectable, — murmurai-je, en me considérant dans la glace d'un œil satisfait. — Le gîte est parfaitement ordonné. Oui, mais voilà j il y a le reste^
Je ne pus réprimer un petit frisson, en repen-
sant» pour la première fois, à la salle de marbre rouge.
Au même instant, la pendule sonna la demie avant cinq heures.
On frappa discrètement à la porte. Le grand Targui blanc qui m'avait conduit parut sur le seuil.
S'étant avancé, il me toucha de nouveauté bras et fit un signe.
De nouveau, je le suivis.
Nous enfilâmes encore de longs corridors^ J'étais ému, mais j'avais retrouvé au contact de l'eau tiède une certaine désinvolture. Et puis, surtout, plus, beaucoup plus que je ne voulais me l'avouer, je sentais grandir en moi une immense curiosité. Dès ce moment, si on était venu me proposer de me reconduire sur la route de la Plaine blanche, près de Shikh-Salah, aurais-je accepté? Je ne crois pas.
J'essayai de me faire honte de cette çuriosité« Je songeai à Maillefeu :
(( Lui aussi, il a suivi le couloir que je suis à présent. Et maintenant, il est là-bas, dans la salle de marbre rouge. »
Je n'eus pas le temps de prolonger cette réminiscence. Brusquement, comme. par une sorte de bolide, j'étais bousculé, projeté à terre. Le couloir était noir, je ne vis rien. J'entendis seulement un hurlement railleur.
Le Targui blanc s'était effacé, le dos collé à li| muraille^
— Bon, — murmurai-je en mé relevant, — ;voiIà les diableries qui commencent.
Nous continuâmes notre route. Bientôt une lueur autre que celle des veilleuses roses commença à éclairer le couloir.
Nous arrivâmes ainsi devant une haute porte de bronze, toute découpée à jour par de bizarres dentelles lumineuses. Un timbre pur tinta, les deux battants s'entr'ouvrirent. Le Targui resté dans le couloir les referma derrière moi.
Machinalement, je fis quelques pas dans IsL salle où je venais de pénétrer seul; puis, je m'arrêtai, figé sur place, portant la main à mes yeux.
J'étais ébloui de l'azur qui venait de m'apparaltre.
II y avait plusieurs heures que les lumières tamisées m'avaient déshabitué du grand jour. Il entrait à flots, par tout un côté de l'immense salle. ^
Elle était située dans la partie inférieure dé cette montagne, plus taraudée de couloirs et de galeries qu'une pyramide égyptienne. De plainpîed avec le jardin que j'avais, le matin, aperçu du balcon de la bibliothèque, elle paraissait le continuer. La transition était insensible : si des tapis s'étendaient sous les grands palmiers, des oiseaux voletaient à travers la forêt des colonnes de la salle.
Le contrasté la faisait obscure, dans toute la ]partie que ne baignait pas directement le jour de l'oasis. Le soleil, en train de mourir derrière la
montagne, peignait de rose les graviers âe$ allées, et de rouge sanglant le flamant hiératique p^sé» une patte en l'air, au bord du petit lac de profond saphir.
Soudain, une seconde fois, je roulai à terre. Uae masse brusque venait de tomber sur mes épaules. Je sentis un ehaud contact soyeux sur mon cou, une haleine brûlante sur ma nuque. En mêja^e temps, le hurlement moqueur qui m'avait si fort troublé dans le couloir retentissait de nouveau.
D'un tour de reins, je m'étais dégagé, envoyant au hasard un solide coup de poing dans la direction de mon assaillant. Le hurlement jaillit encore, de douleur et de colère cette fois.
Il eut pour écho un long éclat de rire. Furieux, je me redressai cherchant des yeux l'insolent pour lui dire son fait. Et alors, mon regard devint fixe, fixe.
Ântinéa était devant moi.
Dans la partie la moins éclairée de la salle, sous une espèce de voûte rendue artificiellement lumineuse par le jour mauve de douze vitraux myrrhîns, sur un amoncellement de coussins bariolés et de tapis de Perse blancs, — les plus précieux, — quatre femmes étaient allongées.
Je reconnus dans les trois premiStes des femmes touareg, à la beauté splendide et régulière, vêtues de magnifiques Mouses de soie blanche, boidées d'or. La quatrième, très brune de peau, presque um uégrillûaue, était la pins jeune, et sa Ww^Q
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'de soie îrottge refeaussart la sombre teinte de soëi yîsage, de ises bras^ de ses pieds nus. Toulej quatre, elles entouraient Fespèce de tour de tapiig blancs» recouverte d'inné gigantesque peau de fiopif swr laqueHe Antinéa était accoudée.
Antinéa!* chaque fois que je Tai revue, je inf suis demandé si je Favaîs bien regardée alors^ troublé comme je Fêtais, tellement, chaque fc^B^ je la trouvais plus belle. Plus belle f pauvre wlc^ pauvre langue. Mais vraiment est-ce la faute de 1^ haigue, on de ceux qui galvaudent un tel mott
Ott ne pouvait se trouver en présence de cefX4 femme sans évoquer celle pour qui Ephractœo^ soumit FAtlas, pour qui Sapor usurpa le sceptn{ d^Oi^rmantfias, pour qui Mamyios subjugua Staf jet Tentyris, pour qui Antoine prît la fuite...
O tiexaJblcmt cœur humain^ si jamais tu vibm». C'est dans. VéUeînte altièie et chaude de ses braH^
Le kfaft égyptien descendait sur ses abondanfe| boucles, bleues à force d'être nok-es. Les dem^ pointes de la lourde étofife dorée atteignaient Ie4 frêles hanches. Autour du petit front bombé e| Jêtw, Furseus d'or s'enroulait, aux yeux d^éme* jaude, dardant au-dessus de la tète de la jeuaig femme sa double langue de rubis.
Elle avait une tunique de voile noir glacé à'ot^ très légère, trèn ample, resserrée à peine par uiMf écharpe de mousseKne blanche, brodée d'iris cxf perles noires.
31^ était le costume d'Anfînéa. Mais elle, soie|
et charmant fatras, qu'était-eUe? Une sorte 'dé jeune fille mince, aux longs yeux verts, au petit profil d'épervier. Un Adonis plus nerveux. Une reine de Saba enfant, mais avec un regard, un sourire, comme on n'en a jamais vu aux Orientales* Un miracle d'ironie et de désinvolture.
Le corps d'Antinéa, je ne le voyais pas. Vraiment, ce fameux corps, je n'aurais pas pensé à le regarder, même si j'en avais eu la force. Et c'est peut-être ce qu'il y eut de plus extraordinaire dans cette première impression. Songer aux suppliciés de la salle de marbre rouge, aux cinquante jeunes gens qui avaient pourtant tenu entre leurs bras ce mince corps : rien que cette pensée m'eût paru, en cette seconde inoubliable, la plus horrible des profanations. Malgré sa tunique auda- Meusement fendue sur le côté, sa fine gorge découverte, les bras nus, les ombres mystérieuses devinées sous le voile, cette femme, en dépit de sa monstrueuses légende, trouvait le moyen de demeurer quelque chose de très pur, que dis-je d# yirgînal.
Pour l'instant, elle était toute au rire qui l'avait saisie, quand, en sa présence, j'avais roulé à terre^
— Hiram-Roi, — appela-t-elle.
' Je me retournai. J'aperçus mon ennemi.
Sur le chapiteau d'une des colonnes, à vingt pieds du sol, un splendide guépard était agrippé. Son regard était furieux encore du coup de poing que je lui avais décoché.
^- Hiram-Roi, — répéta Antinéa, — Icfl
L'ATLANTIDE ISÎ
La bête se détendit comme un ressort. Elle s^ );rouvait maintenant blottie aux pieds de sa maîtresse. Je vis la langue rouge lécher les fines chenilles nues.
— Demande pardon au monsieur» — dit la jeune femme.
Le guépard me regardait haineusement. La peau jaune de son mufle se fronça autour de la moustache noire,
— Ff tt, — grogna-t-il, à la façon d'un gros iphat.
— Allons, — ordonna Antinéa, impérative.
A regret, le petit fauve rampa vers moi. Humblement, il mit sa tête entre ses pattes, et attendit. Je caressai le beau front ocellé.
— Il ne faut pas lui en vouloir, — dit Antinéa, — Il est d'abord ainsi avec tous les étrangers.
— Il doit être alors bien souvent de mauvaise; humeur, — dis-je simplement.
. Ce furent mes premières paroles. Elles amenèi*ent un sourire sur les lèvres d'Antinéa.
Elle promena sur moi un long et tranquille regard, puis :
— Aguida, — dit-elle, s'adressant à une des femmes touareg, — tu auras soin de faire compter vingt-cinq livres d'or à Cegheïr-ben-Cheïkh.
— Tu es lieutenant? — demanda-t-elle, aprèft fine pause.
— Oui.
— D'où es-tu?
— De France,
3M2 l'aiuintide
— Je pouvais m'en ^Lonier, — ^elie AVtc irofue. — Mais de quel pays 4e France?
•*- D'un pjiys qui s'appelle le Lot-el-€aroinie'
— De quel endroit, dans ce pays?
— De Duras.
Elle réfléchit un instant.
— Duras ! Il y coule une petite riyière, le Dropt. P y a un grand vieux cbâteau.
— Vous connaissez Duras, — imsrmurai-je, piasourdi.
— On y va de Bordeaux, par un petit chcpàa de fer, — poursuivit-elle. — C'est une route facaissée, avec des coteaux pleins de vignobles» Une couronnent des ruines féodales. Les villages font de beaux noms : Monségur» Sauveterre-4ejfBiiyenne, la Tresne, Créon... Çréori ^mme danl fJLntigone.
— Vous y êtes allée?
Elle me regarda.
^— Dis-moi tu, — fit-elle avec une sorte de lassifnde. — Il faudra, tôt ou tard, que tu me tut(»es. £!ommence tout de suit
Cette promesse menaçante me combla swf ^eure d'un immense bonheur. Je songeai aux paroles de M. Le Mesge : « Ne parlez pas tant jjue vous ne l'aurez pas vue. Dès que voo^ Ta»- |ez vue, vous renierez tout pour elle. »
— Si je suis allée à Duras? — poursuivit-^ite Jlvec un éclat de rire. — Tu t'amuses. T'imagiues- |tt la petite-fille de Neptune dans un compartiment fie première classe, sur une ligne d'intérêt locri?
L' ATLANTIDE iSS
Etendant la main, elle me montra Fénormé tocher blanc qui dominait les palmiers du jâr* dtn.
— n est tout mon horizon, — dit-elle graveuent.
Parmi plusieuriS livres qui traînaient jantoûT jd*elle, sur la peau de lion, elle en prit un, qu'elle imvrit au hasard.
— C*est l'indicateur des chemins de fer de l'Ouest, — dit-elle. — Quelle lecture admirable pour quelqu'un qui ne bouge pas! Actuellement, a est cinq heures et demie du soir. Un train, uri frain omnibus, est arrivé, il y a trois minutes, à Surgères, dans la Charente-Inférieure. Il en repartira dans six minutes. Dans deux heures, il arrivera à la Rochelle. Comme c'est bizarre ici, dé songer à ces choses. Tant de distance!... Tant de; Mouvement! Tant d'immobilité!.*.
— Vous parlez bien le français, — Ôs-jé.
Elle eut un petit rire nerveux.
— J'y suis bien obligée. Comme l'allemand, comme l'italien, comme l'anglais, comme l'espagnol. C'est mon genre de vie qui m*a faîte une fameuse polyglotte. Mais c'est le français que je préfère, au touareg et à l'arabe même. Il me semble que je l'ai toujours su. Et crois bien que je ne dis pas cela pour te faire plaisir.
Il y eut un silence. Je songeai à son aïeule, à celle dont ï^lutarque disait : « Il y avait peu de nations avec qui elle eût besoin d^înterprète; Cléopatre parlait dans leur propre langue aux
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Ethiopiens, aux Troglodytes, aux Hébreux, iiva^ Arabes, aux Syriens, aux Mèdes et aux Parthes. »:
— Ne reste pas ainsi planté au milieu de la salle. Tu me fais de la peine. Viens t'asseoir, là, à mon côté. Poussez-vous, monsieur Hiram-Roi.
Le guépard obéit avec humeur.
— Donne ta main, — conmianda-t-elle.
Il y avait à son côté une grande coupe d'onyx^ Elle y prit un anneau d'orichalque, très simple. Elle le passa à mon annulaire gauche. Je vis alors[ qu'elle portait le même.
— Tanit-Zerga, offre à monsieur de Saint-Avit un sorbet à la rose.
La négrillonne de soie rouge s*empressa«
— Ma secrétaire particulière, — présenta Antinéa, — mademoiselle Tanit-Zerga, de Gâo, sur le; Niger. Sa famille est presque aussi antique que la mienne.
Disant cela, elle me regardait. Ses yeux verts pesaient sur moi.
— Et ton camarade, le capitaine, — înterro^ gea-t-elle d'une voix lointaine, — je ne le connais, pas encore. Comment est-il? Est-ce qu'il te ressemble?
Alors, pour la première fois depuis que j'étaîsj auprès d'elle, je songeai à Morhange. Je ne répondis pas.
Antinéa sourit.
Elle s'allongea tout à fait sur la peau de lion. Sa jambe droite devint nue.
— Il est l'heure d'aller le retrouver, — dit-elle
languissamment. — Tu recevras d'ici peu meS ordres, Tanit-Zerga, reconduis-îe. Montre-lui d*abord sa chambre. Il ne doit pas la connaître,
Je me levai et lui pris la main pour la baiser# Cette main, elle l'appuya fortement à mes lèvres à les faire saigner sous cette espèce de marque de possession.
J'étais maintenant dans le couloir sombre* La petite fille à la tunique de soie ^ouge allait idevant.
* — Voilà ta chambre, — dit-elle.
Elle reprit :
— Maintenant, si tu veux, je te mènerai vers la salle à manger. Les autres vont s'y réunir pouç le dîner.
Elle parlait un adorable français zézayant.
— Non. Tanit-Zerga, non, je préfère rester ici, ce soir. Je n'ai pas f aitn. Je suis fatigué.
— Tu te rappelles mou nom, — fit-elle.
Elle en paraissait fière. Je sentis que j'auraîs[ en elle, le es échéant, une alliée.
— Je me rappelle ton nom, petite Tanit-Zerga, parce qu'il est beau ^.
J'ajoutai :
— Maintenant, laisse-moi, petite, je veux être ieul.
Elle s'éternisait dans la pièce. J'étais touché et
1. En berbère, tànit signifie éouree; zerga est le féminin 49 Tadjectif azreg, bleu, (Notjs de M. Leroux.}.
1^ l'atlaxtide
agace. Un immense besoin de mè riq^S^ s6f moimême m'avait saisL
— Ma chambre est au-dessns de la tienne, — dit-eDe* — Snr cette table, il y a un timbre de (Cuivre» tn n*auras qu'à frapper, si tu veux ijuelqué chose. Un Targui blanc viendra.
Cette reconmiandation, une seconde, m'amusa.
J'étais dans un hôtel, au milieu du Sahara. Je n'avais qu'à sonner pour le service.
Je regardai ma chambre. Ma chambre! ^uî:
combien de temps serait-elle mienne?
C'était une pièce assez large. Des coussins, uâ divan, une alcôve taillée dans le roc, le tout éclairé par une vaste baie que voilait un store de paille*
J'allai vers cette fenêtre, je levai le store. La[ Jueur du soleil couchant entra.
Le coeur plein de pensées inexprimables, je ïn'accoudai à l'appui rocheux. La fenêtre étsdt (Orientée vers le Sud. Elle dominait le sol d'au tnoins soixante mètres. La muraille volcanique jQlait au*-dessous, vertigineusement lisse et noiré^
Devant moi, à deux kilomètres environ, s'élevait une autre muraille : la première enceinte dé terre du Critias. Puis, très loin, au delà, j'aperçuâ Timmense désert rouge.