‹ L'AtlantideChapitre 5 sur 21 · VERS LE VINGT-CINQUIÈME DEGRÉ · texte numérisé non relu

VERS LE VINGT-CINQUIÈME DEGRÉ

— Yous voyez, — ine disait, une quinzaine de jours plus tard» le capitaine Morhange, — que vous êtes beaucoup plus instruit des anciennes routes du Sahara que vous n'aviez voulu me le laisser supposer» puisque vous connaissez l'existence des deux Tadekka. Mais celle de ces deux villes dont vous venez de me parler est la Tadekka d'Ibn-Batoutah» placée par cet historien à soixante-dix jours du Touat, et que Schirmer^ situe avec raison dans le pays inexploré des. Âouelimmiden. C'est par cette Tadekka que passaient, au xix* siècle, les caravanes sonrhaî gfà, faisaient, chaque année, le voyage d'Egypte,

« Ma Tadekka, à moi, est l'autre, la capital^ 'jies gens du voile, placée par Ibn-Khaldoun à yingt jours au sud d'Ouargla, à trente jours par Pl-Bekri, qui l'appelle Tadmekka^ C'est yeri

cette Tadmekka que je me dirige. C'est cette Tadmekka qu'il faut reconnaître dans les ruinée^ d'Es-Souk. Cest par Es-Souk que passait I^ route commerciale qui, au ix* siècle, reliait lé Djerid tunisien au coude qua le Niger fait à^ Bourroum. C'est pour étudier la possibilité d«i jremettre en valeur cet antique parcours que les ministères m'ont chargé de la mission qui me vaut l'agrément d'être votre compagnon.

— Vous aurez sans doute des désillusions» — • murmurai-je. — Tout me dît que le commère^ qui emprunte aujourd'hui cette voie est inçi* gnifiant.

— Nous verrons bien, — fit-il avec placidité.

Ceci» tandis que nous longions les bords uni-' ieolores d'une sebkha. La large étendue saline^ luisait, bleu p&Ie, sous le soleil levant. Les enjambées de nos cinq meharà y projetaient leurs ombres mouvantes, d'un bleu plus foncé. Par moment, seul habitant de ces solitudes, un oiseau^ espèce de héron indéterminé, s*enlevait et planedt dans Taîr, comme suspendu à un fil, pour se reposer sitôt que nous étions passés.

J'allais devant, attentif à Tîtinéraire. Morfaangé suivait. Enveloppé dans son immense bumonc^ blanc, coiffé de la dbéchia droite des spahis, avee» au cou, un grand chapelet à gros grains alternés noirs et blancs, terminé par une croix de même, H réalisait le type parfait des Pères blancs du eard|-» nal Lavigerie.

Nous venions d'abandonner, pour obliquer Ters le Sud-Ouest, la route suivie par Flattent^ après une halte de deux jours à Temassinia* J*ai l'honneur d'avoir, avant Foureau, signalé rimp<^tance de Temassinin, point géométrique du passage des caravanes, et d'avoir indiqué Tendroit où te capitaine Pein vient de construire un fort. Croisement des routes qui vont au Touat du Fezzan et du Tibesti, Temassinin est le siège futur d'un merveilleux, bureau de renseignements. Ceux que, pendant ces jours, j'y recueillis sur les menées de nos ennemis senoussis furent d'impor*^ tance. J'y notai «n outre le détachement complet avec lequel Morhange me vit procéder à mes enquêtes.

Ces deux jours, il les passa en conversation avec le vieux gardien nègre du tnrbet qui conserve, sous sa coupole de plâtre, les restes dii vénéré Sîdi-Moussa. Les entretiens qu'ils eurent» lui et ce fonctionnaire, je regrette qu'ils vm, soient sortis de l'esprit. Mais, à l'étonncment admiratif du nègre, je compris l'ignorance où je me trouvais des mystères de l'immense Sahara* et combien ils étaient familiers à mon eompa* gnon.

Et sî tu veux avoir idée de l'extraordinaire originalité qu'apportait dans une telle équipée ce Morhange, toi qui as malgré tout une eer* taine habitude des choses ^u Sud, écoute. Ce fut précisément à quelque deux cents kilomètres d'icU en pleine régie» de la Grande IXune, danis^

l'horrible trajet des six jours sans eau. Il ne nous en restait que pour deux jours, avant d'atteindre le premier puits, et tu sais que ces puits-là, comme récrivait Flatters à sa femme, « il faut y travailler pendant des heures pour les déboucher et paryenir à faire boire bêtes et gens ». Eh bien, nous rencontrâmes là une caravane qui allait vers l'Est, vers Rhadamës, et qui avait pris un peu trop au Nord. Les bosses des chameaux, réduites à rien et ballottées, disaient les souffrances de la troupe. Par derrière venait un petit âne gris, un pitoyable bourricot, butant à chaque pas, et que les marchands avaient délesté, parce qu'ils savaient bien qu'il allait mourir. Instinctivement, de ses dernières forces, il suivait, sentant que quand il ne pourrait plus, ce serait la fin, et le grand froufrou des vautours chauves. J'aime les animaux, que j'ai de solides raisons de préférer aux hommes. Mais jamais je n'aurais eu la pensée de faire ce que fit Morhange. Il faut te dire que nos outres étaient presque à sec, et que nos propres chameaux, sans lesquels on n'est plus rien dans le désert vide, n'avaient pas été abreuvés depuis? de longues heures. Morhange fit agenouiller U sien, délia une outre et fit boire le bourricot J'avais certes du contentement à voir sursauter de bonheur les pauvres flancs pelés de cette misérable bête. Mais j'avais la responsabilité, je voyais aussi l'air éberlué de Bou-Djema, et l'air désapprobateur des assoiffés de la caravane. Je fis donc une observation. Comme je fus reçu!

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« Ce que j'ai donné» répondit Morhange, c'est ce à quoi j'avais droit. Nous serons aux puits d*El-Biodh demain soir, vers six heures. D'ici là, je 'sais que je n'aurai pas soif, » Et cela sur um ton où, pour la première fois, je sentais apparaître le capitaine, « C'est facile à dire, pensai-jè d'assez mauvaise humeur, 11 sait que, quand il le voudra, mon outre et celle de Bou-Djema seront à sa disposition. » Mais je ne connaissais pas encore bien Morhange, et il est vrai que, jusqu'au lendemain soir où nous atteignîmes El-Biodh, opposant à nos offres une obstination souriante, S ne but pas, - v

Ombre dé saint François d'Assise! Colline^ d'Ombrîe, si pures au soleil levant! Ce ifut pag un lever de soleil analogue au bord d'un pâl^ ruisseau coulant à pleines cascades d'une échan-< crure des rocs gris d'Elguéré, que Morhangej s'arrêta. Les eaux inattendues roulaient sur Ici sable, et nous voyions, sous la lumière qui les( doublait, des petits poissons noirs. Des pois^ sons au milieu du Sahara! Nous restions toui^ les trois muets devant ce paradoxe de la nature, L'un s'était égaré dans une minuscule crique de sable. Il restait là, barbotant en vain, sori ventre blanc en l'air... Morhange le prit, I3 considéra une seconde, et le restitua à la miritee eau; vive... Ombre de saint François. Collines d'Ombrie..'. Mais j'ai juré de ne point rompre par des] digressions intempestives l'unité de cette nariratioa...

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— Vous voyez, — me disait une semaine plus tard le capitaine Mofhange, — que j'avais xaisoA, en vous conseillant de marcher un peu veni le Sud avant de rejoindre votre Shikh-Salah. Quelque chose me disait que ce massif d'Eguéré n'avait pas d'intérêt, au point de vue qui vous importe. ïeU vous n^avez qu'à vous baisser pour ramasser des cailloux qui vous permettront d'établir, de façon plus péremptoire que ne le firent Bou-^Derba» des Cloizeaux et le docteur Marrés, l'origine volcanique de cette région.

Ceci, tandis que nous longions le versant oceidental des monts Tif edest, vers le vingt-cinquième degré de latitude Nord.

— J'aurais en effet mauvaise grâce à ne pas y&ELs remercier, — dis-je.

Je me souviendrai toujours de cet instant.

Kous avions quitté nos chameaux et étions en train de procéder à la cueillette des f ra^nents de roches les plus topiques. Morhange s'y employait avec un discernement qui en disait long œr ses connaissances en géologie, science qu^ii s^était si souvent défendu de posséder le moins du monde.

Ce fut alors que je lui posai la question suivante:

— Puis-je vons manifester ma reconnaisânme ^1 vous faisant un aveu?

n releva. la tête et me regarda.

— Je vous en prie.

— Eh bien, je ne vois pas très bien l'intérêt pratique du voyage que vous avez entrepris.

II mA un sotirirê.

— Gomment cela? L*exploratîon de Tantique Tofe des caravanes; la démonstration qu'un lien a e&isté dès la plus haute antiquité entre le monde méditerranéen et le pays des noirs, cela ne compte pas à vos yeux? L'espoir de liquider une fois pour toutes la controverse séculaire qui a mis aux prises tant de bons esprits : d'Anville, Heeren, Berlioux, Qaatremère d'un côté; de Tautre, Gosselin, Walekenaer, Tîssot, Vivien de Saîrit-Martîn, vous le jugez dénué d'intérêt? Peste, mon cher, tous êtes dlfficUe.

— J'ai parlé d'intérêt pratique, — dis-je. — yons ne nierei: pas que cette controverse soit uniquement affaire de géographes de cabinet et d'explorateurs en chambre.

tfoiiiange souriait toujours.

— Mon cher ami, ne m'accablez pas. Daignées vous rappeler que votre mission vous a été confiée p$Dr le ministère de la Guerre, et que, moi je tiens lâ mienne du ministère de nnstruction publique. Cette origine différente justifie nos buts divergents. SHe explique en foot cas, je vous le concède ateôm^at, que cdufi que Je poursixfa n'arlt en effet 9iieQn caractère pralique»

— Voi» êtres également mandaté par le mfaïktère du Commerce, — répliquai-'je, piqué au jeu. — De oe el»f, vous vous êtes engagé à étudier Ift p06sfl)ilité de restaurer l'ancienne toute cômniecciale du ix"* siècle. Or« sur ce point, n^essayez p«s de m'àbuser : avec votre I9c1ence de l'histoire

et de la géographie du Sahara, avant de quitter Paris, vous étiez fixé. La route de Djerid au Niger est morte, bien morte. Vous saviez qu'aucun trafic important ne passerait plus par le trajet dont vous acceptiez cependant d'étudier lés possibilités de rcstauratiom,

Morhange me regarda bien en face.

— Et quand cela serait, — dit-il avec la plus aimable désinvolture, — quand j'aurais eu, avant de partir, la conviction que vous me prêtez, savezirous ce qu'il faudrait en conclure?

— Je serais heureux de vous entendre me le dire.

— To«t simplement, mon cher ami, que j'ai êjti moins d'habileté que vous à trouver un prétexte à mon voyage, que j'ai habillé de moins bonnes raisons les motifs véritables qui me conduisent par ici.

— Un prétexte? Je ne vois pas...

— A votre tour, je vous en prie, soyez sincère. Vous avez, j'en suis persuadé, le plus vif désir de renseigner les bureaux arabes sur les menées des Senoussis. Mais avouez que ces renseignements à fournir ne sont pas le but exclusif et intime de votre promenade. Vous êtes géologue, mon cher. Vous avez trouvé dans cette mission une occasion de satisfaire votre penchant. Nul ne songerait à vous en blâmer, puisque vous avez su concilier ce qui est utile à votre pays et agréable à vous-même. Mais, pour l'amour de Dieu, ne niez pas : je ne veux d'autre preuve

que votre présence ici, au flanc de ce Tifedest, fort curieux sans doute du point de vue minéralogique, mais dont l'exploration ne vous a pas moins rejeté à quelque cent cinquante kilomètoes au sud de votre itinéraire officiel.

Il était impossible de me river mon clou avec une grâce meilleure. Je parai en attaquant.

— Dois-je conclure de tout ceci que j'ignore les motifs véritables de votre voyage, et qu'ils n'ont rien à voir avec ses motifs officiels?

J'étais allé un peu loin. Je le sentis au sérieux dont fut, cette fois, empreinte la réponse de Morhange. ^

— Non, mon cher ami, vous ne devez pas conclure «ainsi. Je n'aurais eu aucun goût pour un mensonge qui se fût doublé d'une escroquerie à l'égard des estimables corps constitués qui m'ont jugé digne de leur confiance et de leurs subsides. Les buts qui m'ont été assignés, je ferai de mon mieux pour les atteindre. Mais je n'ai aucune raison de vous cacher qu'il en est un autre, tout personnel, qui me tient infiniment plus à cœur. Disons, si vous le voulez bien, pour employer une terminologie d'ailleurs regrettable, que ce but-là est la fin, tandis que les autres ne sont que les moyens,

— Y aurait-il quelque indiscrétion?

— Aucune, — répondit mon compagnon. — Shikh-Salah n'est plus qu'à peu de jours. Bientôt, nous allons nous quitter. Celui dont vous avez guidé les premiers pas dans le Sahara aveg

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taat de soUieitude ne doit avoir rien de ctehé pour vous.

Nous aous -étions, arrêtés dans la valiée d'ixa petit Qued desséché où* poussaieiKt ^uelqiMs maigres plantes. Une source» près do là, HYldt autour d'elle comme une coisuronne de verdure grise. Les chameaux, débâté& pour la nuit» s-'es* crimaient, à grandes enj^mJbées». à brouter d'épineuses touffes de had. Les parois noires ei lîsaes des monts Tifedest montaient, presque verticalee, au^essus de nos têtes. Déjà, dans Vws: immobile, s'élevait la fumée bleue du feu sur lequel B&Or Djema cuisait notre dîner.

Pas un bruit, pas un souffle d'air. La /umée, droite,, droite, gravissait lentement fes degrés pftle« dlu Jarmament*

— Avez-vous entendu parler de VAtla» d»

Christienmnfi? ^-* demanda Morhange.

-<- Je crois q;ue oui. N'est^e pas un ouvragi^ 4e géographie pubMé. par les. Béné^ctios» sous la ék^ rection d'un certain Dom Granger?

— Votre mémoire est fidèle, — dit Morbaagçu — SouSre;^ néanmotn» que j.e précise des choses auxquelles vous afa^vez pas eu les mêmes ratseiiii que mx)i der voua intéresser. VAtlm. 4u Chm^^ tianisme s'est proposé d'étabUj? les bornas de le grande marée chrétienne, au cours des âges,, et cela pour toutes les parties du globe. CEnvré dig^e de la seience bénédictine, dign^ du pro^ gieux érudit qu'est Doo^ Cran^ger.

-r- Et ce sont ces bornes que vous êtes sa^A

dcMHte venu eonfitater par iekl miurmurai-je^ •— Gi& sontreUeSie, esL efM; — vépondâi mon. comr

Il se irttttt et je itespectai soi^ eSitn^e, bieià décidé d'ailleurs à ne m'étonner de rie&.

— Ont ne peut eifetrer à demi, sans< ridicule, danft la: voie des ccoififâences, — reprit-il après <s|aielq«ies iaatanta de: médoitalion, d'une* voix reâe^ yii^nxmi. t^urt à coup^. très grave, et d^où avait disr pam, lusqja'aai reflet de celte bonne huxnetir: qm avait;, un mois, plu» tâtw causé tazvt. de joie awL jeiifi£is officiers d'Ouaxgla. — J^ai commenafai lisa mien&es* Jte vous, dàraiî toKîL, Fies-rvous néanmarna à. ma discrétksat pour* ne: pas insister snr certeina événememtst de ma teb» intima. Si^ il j a quatre, ass, à la suite dls^ aea: èvâheanjents^ ja péacilaa d^entrer au cloftce,. peu: vous: importe da savoir queUes fiffeni mea* laiaoas^ Je puis admiser» mxAv qpe le passage dans la: ybsp éSjxa être almi^ luToeni dénué dfintérêt aiii suf & pour' modifier la diveniieiii de cette vie; Je puis admirer q!a?um» créature,, doitt te: seul' mérite^ firt d'être bélier aâ été commise par Ile Créateur pour* agir sur ma déstin£9 dans uai sens, aussi inattendue Le menas* tère^ k. lia. poste duquel je vinsi frapper^, avaif^ 1^ les^ motifs^ les plus vaMiles^ pour- douter A la. seildité d'iiae^ telle vocation; €ë que- le* sièda pieni êe* cette fiâçonv il te repreinl trop; souvent A mâtee. Bref, je ne peuix désapprouver Te Pèrs Abbé pour m^avoftr ihlerdît dfe» donner alors ma dAiaissibiy. J*éfaîs capitaine^ Breveté^ de Pànn<^«

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]précédente. Sur iton ordre, je demandai et obtins ma mise en congé d'inactirité pour trois ans. Au bout de ces trois ans d'oblature, on devait bien voir si le monde était définitivement mort pour votre serviteur.

« Le premier jour de mon arrivée au cloître, je fus mis à la disposition de Dom Gran'ger, et affecté par lui à l'équipe du fameux Atlas du (Christianisme. Un bref examen lui permit de juger quel genre de services j'étais susceptible 0k lui rendre. C'est ainsi que j'entrai dans l'atelier chargé de la cartographie de l'Afrique du Nord. Je ne savais pas un mot d'arabe, mais il se trouvait que, en garnison à Lyon, j'avais suivi, à la Faculté ides lettres, les cours de Berlioux, géographe illuminé sans doute, mais plein d'une grande idée : l'influence exercée sur l'Afrique par les civilîsajtions grecque et romaine. Ce détail de ma vie isuffil à Dom Oranger. Incontinent, je fus pourvu ]par ses soins des vocabulaires berbères de Venture, de Delaporte, de Brosselard, de la Grammatical sketch of the Temâhaq, par Starihope Fleeman, et de VEssai de grammaire de la langue temâchek, par le commandant Hauoteau. Au bout de trois mois, j*étais eh mesure de déchiffrer n'importe Quelle inscription tîfinar. Vous savez que le tifinar iest l'écriture nationale des Touareg, l'expression de cette langue temâchek qui nous apparaît comme )a plus curieuse protestation de la race targui yis-à-vis de ses ennemis mahométans.

\ « Dom Oranger avait en effet la conviction

<pài les Touareg furent chrétiens, à partir iPune époque qu'il s'agit de déterminer, mais qui coïncide sans doute avec la splendeur de l'église d'Hippone. Mieux que moi, vous savez que la croÎK est chez eux un motif d'ornementation fatidique. Duveyrier a constaté qu'elle figure dans leur alphabet, sur leurs armes, parmi les dessins de leurs vêtements. Le seul tatouage qu'ils portent sur le front, sur le dos de la main, est une croix à quatre branches égales; le pommeau de leurs selles, les poignées de leurs sabres, de leurs poignards, sont en croix. Et faut-il voi^ rappeler que, malgré là proscription des cloches considérées par l'islamisme comme un- symbole chrétien, les harnachements des chameaux touareg ont pour garniture des clochettes? ^ *

« Ni Dom oranger, ni moi n'attachions une importance exagérée à de telles preuves, trop semblables a celles qui font florès dans le Génie au Christianisme. Mais, enfin, il est impossible de refuser toute valeur à certains arguments théologiques. Le Dieu des Touareg, Âmanaï, incontestablement l'Âdonaï de la Bible, est unique. Ils ont un enfer, ttmsi-tan-elâkhart, le dernier feu, où règne Iblis, notre Lucifer. Leur paradis, où ils reçoivent la récompense de leur bonnes acticms, est habité par les andjeloûsen, nos anges. Et ne nous objectez pas les ressemblances de cette théologie avec celle du Koran, car je vous opposerais, moi, les arguments historiques, et vous rappellerais que les Touareg ont

lutté au cours des âges, jusqu'à une quasi^ittisrmination» pour maiatenir lems croyances cmàlre le» empiétements du faaatisme mahoméUA.

« Maintes fois» avec Dom Granger; j'ai étadié cette formidable épopée où Ton voit les aborir gènes tenir tête aux conquérants arabes. Avec lui, j'ai vu l'armée de Sidi-Okha, un des compabr gnon& du Prophète, s'enfoncer dans le déaûri» jàour réduire les grandes tribus touareg et Hm imposer le Fudimeixt musulman. Ces tribus étaient alors riches et prospères. C'étaient les Ibogg^rcsft» les Imededren, les Ouadelen, les Kel-Guéressw les KeirAïr. Mais les querelles intestines énenFèrent leur résistance. Elle se montra cependant redour taUe» et ce ne fut qu'après un^e longue et atroce guerre que les Arabes réussirent à s'emparer de la capitale des Berbères. Ils la détruiâireni: après en avoir massacré les habitants. Sur ses rvûnea, OkhsL csonstruisît une nouvelle cité. Cette ciJké» c'e^ EsrSouIç Celle que Sidi-Okba détruisii ««t la Tadnftekka berbère. Ce que me demanda Dcm Granger fut précisément que j'allasse essajicir d'exhumer des ruines de l'Es-Souk musulnaaiiA ks vestigies de la Tadmekka berbère, et peai-ètre ohrétiense.

— Je comprends, — naurmuraî-je.

— Très bien, — dit Morhangi^. — Mais ee «itt'il faut naaintenant que vous saisissiez, c'est le sens pratique de ces reK^ieux*. mea maîtres. Scaivenez^vous que^ même aprè» tjpoi» aiMiées de i4e nacoasticpKS, ils conservaient des doutes sw

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la solicité †roa vecationj. Us broirp^eni à Iz fois le moyen de l'^ronYer une fois pour taiites et celui de faire concourir les facilitée offic»}ies et leurs visées particulières. Un matin, je fus appela elte^ le Père Abbé, et voici comment ft me parla%, en présextce de Do» Granger (pii opinail: sitencieusemesit :

« — Votre coogé de non-activité expii^ dans quinze jours. Vous allez rentrer à Paria et soUi»' citef au ministère rotre réintégration. Avec ce^ que vous avez appris ici, et les quelques rctotions que nous avoiks pu eonsserver à Tétai^-major, v0Uj5 a'au^pez aucune dîlfieuUé à être affecté an Servie» g^ogirapbique de Tarmée. Quand tosi»

ntm rue- de Grenelle, vous recevrez m)& inslaruc* Uona.

« J^étaés étonné de leur eonfian&e en mom sa¥oâr.. Bedlevenu ca^laine au Service géographique,, je compris. Au monastère,, la fréquent tation journalière de Gfom Granger et de ses émules m*avait tenu dans la conviction contimjyeUe de la débilité de mes cojsmaissaiaces. Au ecmtaet de mes camwades» jie compris la supériorité de renseignement que j'avais reçu là. Ik» ëétaHSf de ma missicm je n'eus même pa& à me prioecuper. Ce furent les( miiùstères qui vinseiii me solliciter afin que je l'acceptasse. Mon initiative ne s'exerça en tout ceci qu'à une seule occa-» stoft : ajaait appria q«*e v^us, aUiez quitter Ouargla pour le voyage que voici, et possédant quelques^ raisons de récuser ma valeur pratique d'explo*

rateur» j'agis de mon mieux pour retarder votre départ, afin de me joindre à vous. J'espère qu^ ^ous avez cessé de m'en vouloir,

La lumière fuyait vers l^uest, où le soleil était tombé dans un luxe inouï de draperies violettes. Nous étions seuls dans cette immensité, au pied des rocs noirs et rigides. Rien que nous. Rien, rien que nous.

Je tendis à Morhange une main qu'il serra.

Fuis il dit : ( ~

-^ S'ils me paraissent infiniment longis, les quelques milliers de kilomètres qui me séparent de l'instant où, ma tâche accomplie, je pourrai enfin trouver au cl(^tre l'oubli des choses pour lesquelles je n'étais pas fait, permettez-moi de vous dire ceci : ils me semblent à cette heure, infiniment courts, les quelque cent kilomètres qui me restent, avant d'atteindre Shikh-Salah, à par- ^îourir en votre compagnie,

Sur l'eau pâle de la petite source, immobile et fixe comme un clou d'argent, une étoile venait de naître.

— Shikh-Salah, — murmurai-je, le cœur plein d'une indéfinissable tristesse, patience! Nous n'y sommes pas encore.

Effectivement, 'nous ne devions jamais y parvenir.

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