‹ L'AtlantideChapitre 4 sur 21 · LA MISSION MORHANGE-SAINT-AVIT · texte numérisé non relu

LA MISSION MORHANGE-SAINT-AVIT

— J'ai donc tué le capitaine Morhangé^ — me disait André de Saint-Avit le lendemain» à la même heure, à la même place, avec un calme qui ne tenait aucun compte de la nuit, de Teffroyable nuit que je venais de passer. — Pourquoi t'ai-je dit cela? je n'en sais rien. A cause du désert, peut-être. Es-tu l'homme qu'il faut pour supporter le poids de cette confidence, et ensuite, au besoin, pour accepter les conséquences qu'elle comporte? Je n*en sais rien non plus. L'avenir le dira.Pour l'instant, il n'est donc qu'un fsM certain, c'est, je le répète, que j'ai tué le capi- ^taine Morhange. ^^

Je l'ai tué. Et, puisque ton désir est que je précise à quelle occasion, tu penses bien que je ne vais pas me mettre la cervelle à l'envers pour t'arranger un roman, ni commencer par te racon-

ter afin d'être dans la tradition naturaliste, de quelle étoffe furent faites mes premières culottes, ou, comme le veulent les néo-catholiques, si, enfant, je me confessais souvent, et le plaisir que j'y prenais. Je n'ai aucun goût pour les exhibitions inutiles. Tu trouveras donc bon que ce récit commence strictement à l'époque où j'ai connu Morhange.

Et d'abord, je te dirai que, malgré ce qu'il a pu en coûter à ma tranquillité et à ma réputation, je ne regrette pas de l'avoir connu. Ea somme, indépendamment de toute question de mauvaise camaraderie, j'ai fait preuve d'une assez noire ingratitude en l'assassinant. C'est à lui, c'est à sa science des inscriptions rupestrès, que je dois la seule chose par laquelle ma vie aura été plus intéressante que les misérables petites vies traînées par mes contemporains, à Auxonne ou ailleurs.

Ceci posé, voici les faits ':

C'est au bureau arabe d'Ouargla, où j'étaîà lieutenant, que j'ai, pour la première fois, entendu prononcer ce nom, Morhange. Et je dois ajouter que ce fut pour moi le sujet d'un joli accès de mauvaise humeur. On était à une époque plutôt mouvementée. 'L'hostilité du sultan du Maroc était latente. Au Touat, où s'étaient déjà ourdis les assassinats de Flatters et de Frescaly, cette majesté prêtait la main aux manigances de nos ennemis. Cétaît, ce Touat, le grand centre des complots, des razzias, des défections, en même

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^s que k lieu de ravitaillement des insûaiÉ»; jMibtefi- nomades. Les gouverneurs de rAl^Ëni^' inrman, Cambon, Laferrière» en réclamaient Toth^ ;cupation. Les ministres de la Guerre, taciteme94« pétaient du même avis... Mais voilà, il y avail In ^Parlement qui ne marchait pas» à cause de TAb^ jgleterre, de TAllemagne, à cause surtout â*wuè eertaine Déclaration des Droits de VHomme el ib| fHHogen, qui prescrit que l'insurrection est le pisi sacré des devoirs» même lorsque les insurgés sob| des sauvages qui vous coupent proprement ]# tête. Bref, Taùtorité militaire en était réduite H augmenter discrètement les garnisons du Sa^ à créer de nouveaux postes : celui-ci, ceux df Berresof, Hassi-el-Mia, fort Mac-Mahon, iaSt Lallemand, fort Miribel... Mais, comme dît Csa^ tries, <t on ne tient pas les nomades avec àef bordjs, on les tient par le ventre. » Le ventsigi 0*étaient les oasis du Touat. Il fallait convamcn^ de la nécessité de s^emparer des oasis du ToaaÉ cei messieurs les avocats de Paris. Le mieux £lai| de leur présenter un tableau fidèle des i qui sy tramaient c<mtre nous.

Les principaux auteurs de ces intrigues et sont enccHre les Senoussis, dont le chef spi t»el a été contraint par nos armes de transpo: le liège de la confrérie à quelque mille lienet; de là, à Scbimmedrou, dans le Tibesti. On es^' — je dis on par modestie» — Ildée de repércî" hm traces krfrâées par ces agitateurs sur leiurs ipareosrs favoris : RMi, Temassinîn, la plaîn#

d'Adjemor et In-Salah. C'était, tu lé vois, <i^ moins à partir de Temassinin, sensiblement le même itinéraire que celui suivi, en 1864, par (Gérard Rohlfs.

Je m'étais déjà acquis quelque notoriété par Jieux promenades menées l'une à Agadès, l'autre jà Bilma, et passais, parmi les officiers des bureaux, pour un de ceux qui connaissaient le mieux }a question Senoussis. On me demanda donc lli'assumer cette nouvelle tâche.

Je fis alors remarquer qu'il y aurait intérêt jb faire d'une pierre deux coups, et à jeter, en (pours de route, un coup d'œil sur le Hoggar septentrional, afin de s'assurer si les Touareg d'Ahitarhen avaient toujours avec les Senoussis des rapports aussi cordiaux qu'à Tépoque où ils s'entendirent pour massacrer la mision I^lattera^ , On me donna immédiatement raison. La modification de mon trajet primitif consistait en iceci': c'est qu'arrivé à Ighelaschem, à six cents kilomètres sud de Temassinîn, au lieu de gagner directement le Touat par la route de Rhât à In-Salah, je devais, m'enfonçant entre les massifs du Mouydîr et du Hoggar, piquer au Sud-Ouest jusqu'à Shikh-Salah. Là, je remonterais au Nord, vers In-Salàh, par la route du Soudan et d'Agadès. Soit à peine huit cents kilomètres de plus, sur iin voyage total d'environ sept cents lieues, mais la certitude d'exercer une surveillance aussi jbomplète que possible sur les routes suivies pour §e rendre au Touat par nos ennemis, les Senoussiâ

au Tîbesti et les Touareg du Hoggar. En chemÎK, *— chaque explorateur ayant son violon d'Ingres î — je n'étais pas fâché de songer que je pourrais examiner un peu la constitution géologique de ce plateau d'Eguéré, sur laquelle Duveyrier et lesj autres sont si désespérément brefs ^. f

. Tout était prêt pour mon départ d'Ouargla* Tout, c'est-à-dire peu de chose. Trois meharâ : le mien, celui de mon compagnon Bou-Djema, — un fidèle Chaamba, que j'avais eu avec moi dans ma randonnée vers l'Aïr, moins guide»

dans des pays que je connais, que machine à bâter et à débâter les chameaux, — plus un troisième, portant les vivres et outres d'eau potable, très petites, les haltes avec puits ayant été, paÉ mes soins, suffisamment repérées.

Des gens sont partis, pour ces sortes de voyagea, îivec cent réguliers, et même du canon. Moi, j'en, suis pour la tradition des Douls et des René Caillié : j'y vais seul.

J'en étais à cet instant délicieux où Ton né lient plus que par un fil au monde civilisé, lorsqu'une dépêche ministérielle arriva à Ouargla^

« Ordre au lieutenant de Saint-Avit, y étaitîl dit brièvement, de surseoir à son départ jusqu'à l'arrivée du capitaine Morhange qui doit l'accompagner dans son voyage d'exploration. »

1. Je n'ai aucnpe indication sur la natar.e de la rocké d'Eguéré, mais tout me porte à croire que la masse est^ de çrés. H. Duveyrier. Les Touareg du Nord, p» 86. (Not€ de M. Leroux.)

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Je fu» plus que désappointé. J'scvaii eu seul Kdée de cette excursioB. J'avias ea tootc» les ££Gicultés qvte tu peases ponr en faire agréer en ^axit lien le prlEK^ipe. Et voilà qu'au moiDtiki aA je me faisais une fâte de ces longues beoiiM §. passer tête à tète avec moi senl^ en plein désert

m'adjoignait un inconnu, et qui plus éfdit,

supérieur !

j, Les ccfflidoléances de mes camarades décnpiteeni Jma mauvaise humeur.

l lIAnnumre, immédiatemeuA censoité, leur av»it Posné les renseignements suivants ;

I; « Morhange (Jean-Marte-Françoîs), promotion |& ISSl, Breveté. Capitaine hors cadres (Service ^9graphiqiie de V Armée) ».

— Voilà FeapMcatiaB» — dit Fiia* — Cesrt un j^isfonné. q^ l'on t'eavoie pour tâirer les marrons dn feuv dan» une ehose oift tu. aarasi en tout le jsiaL Breveté! La belle affaire; Les tiiiéories' d'Arpuii dli. Picq our riea^ par ici» cf est Mifi-kff.

— Jie ne suis pas tout à fait de vôtres a^s, --^ jhpina isotre commandant. Us on4 snv su Parlejnesni — il j a^. liélas!: toujours des^ indiscvdtions < — le hvâ vésitable de^ la; mii^sion de Saint-Avit r Imr foorcer kh mahi ponr' roccupatvMv dn. To%iat. Etee MorMnge doiti âtre nn> homme: à te dëvotioû lie la Commission de l'Armée. Tous ces gens-là, ^yez-vous, ministres, parlementaires, g<)uver- Bsnes». se survefllesè entf e- eux». H y aura nn jpu» § écrire une jolie- Mstoire paradbxaik de Te^an^

phan coloniale française, qui s'est toujours faite à rinsu des pouvoirs» quand ce n'a pas été malgré

— Quoi qu'il en soit, le résultat sera le même» •— dis-je amèrement : nous allons être deux Français à*nous épier nuit et jour, sur les routes au Sud. Aimable perspective, alors qu'on n*a pas trop de toute son attention pour déjouer les facé^ tks des indigènes. Quand ya-t41 être ki, ce Monsieur?

— Après-demain, sans doute. Un convoi m'est âanoncé de Ghardaïa. Il est vraisemblable qu'il éB profitera. Tout porte à croire qu*il ne doit fAs 3Mivoir4rès bien voyager seulj

Le Capitaine Morhange arriva en effet le surlendemain à la feveur du convoi de Ghardaia« Je fus la première personne qu'il demanda à voir^

Quand il pénétra, dans ma chambre, où je M'Aais retiré dignement, sitôt que le convoi avait été en vue» j*eus la surprise désagréable de eoastater qu'il me serait assez difficile de lui tenir loBgtempis rigueur.

n était grand, le visage plein et feoloré, leig feux bletis rieurs, la moustache petite et noire, les tbevenx déj& presque blancs.

— J'ai m&le excuses à vous adresser, mon cher Mnsarade, — dit41 aussitôt, avec tme franchise 4Be Je n'ai eomiue qu'à lui. — Vous devez bien éii vouloir & Pimportun qui a dérangé vos projets

retardé votre départ.

— Nullement, 'mon capitaine, — répondis-je froidement.

^ Prenez-vous-eri un peu à ' vous-même.

C'est votre science des routes du Sud, célèbrei à Paris, qui m'a fait désirer vous avoir pour initiateur, quand les ministères de l'instruction publique et du Commerce et la Société de Géographie se sont concertés pour me charger de la mission qui m'amène ici. Elles m*ont en efifet confié, ces trois honorables personnes morales, le soin de reconnaître l'antique voie des caravanes qui, dès le ix' siècle, trafiquaient entre Tunis et le Soudan, par Tozeur, Ouargla, Es- Souk et le coude de Bourroum, en étudiant la possibilité de restituer à ce parcours son antique splendeur. Mais en même temps, au Service géographique, j'apprenais le voyage que vous entrepreniez. D'Ouargla à Shikh-Salah, nos deux itinéraires sont communs. Or, il faut vous avouer que c'est le premier voyage de ce genre que j'entreprends. Je ne craindrais pas de disserter une heure sur la littérature arabe dans Tamphitliéâtre de l'Ecole des langues orientales, mais je me rends compte que je serais assez emprunté ipour demander, dans le désert, s'il faut tourner à gauche ou à droite. Une occasion unique s'offrait de me mettre au courant, tout en étant redevable de cette initiation à un compagnon charmant. Il ne laut pas m'en vouloir si je l'ai saisie, si j'ai lûé de tout mon crédit pour retarder votre départ d'Ouargla jusqu'à l'instant où je pour-

i-aîs VOUS y joindre, A ceci, je n'ai plus à ajoutef qu'un mot. Je suis chargé d'une mission que ses origines rendent essentiellement civile, yoys, vous êtes investi par le ministère de la Guerre, Jusqu'au moment donc où, arrivés à Shikh- Salah, nous nous tournerons le dos pour gagner, vous le Touat, et moi le Niger, tous vos conseils, tous vos ordres, seront suivis à la lettré par un subalterne et, je l'espère, aussi par un ami.

A mesure qu'il parlait avec une si aimable franchise, je sentais une immeni^ joie à voir mes pires craintes de tout à l'heure se dissiper, J'éprouvais néanmoins la mauvaise envie de lui marquer quelque réserve, pour avoir ainsi disposé, à distance, sans que j'eusse été consulté, de ma compagnie.

'^^ Je vous suis très reconnaissant, mon capitaine, d'aussi flatteuses paroles. Quand désirezvous que nous quittions Ouargla?

Il eut un geste de complet désintéressement :

— Mais, quand vous voudrez. Demain, ce soir. Je vous ai retardé. Vos préparatifs doivent être achevés depuis longtemps.

Ma petite manœuvre s'était retournée contre moi, qui n'avais pas mis dans mes projets de partir avant la semaine suivante.

— Demain, mon capitaine? Mais... vos bagages?

Il eut un bon sourire.

— Je croyais qu'il fallait se faire suivre dd

6S 2/A.TLAKTIIIE

Moins d'objets possible* Quelques effets, du jpopier : mon braye ehameau n'a pas eu de peine à. portei* cela« Paui* le reste» je m'en remets à vos jponseils et aux ressources d'Ouargla«

J'étais battu. Je n'avais plus rien à objecter* "Bt ^'aiUeurSf une telle liberté d'eâprit et de manière aie séduisait déjà étrangement*

*-^ Eh bien^ --^ dirent mes camarades, quand l'heure de l'apéritif nous eut rassemblés. «^^ Il a l'air tout à fait épatant» ton capitaine.

— Tout à fait.

**- Tu n'aui;as sûrement pas d'histoires avec lui. A iin Seulement de veiller à ce qu'il ne tire pas à itii, après, toute la couverture.

-^ Nous ne travaillcms pas dans la même partie,. -^ répoâdis^je évasivement.

J'étais pensif, uniquement pensif, je le jure« I>ès ^e moment, je n'en voulais plus à Morhange. Et ]iourtant» mon silence les persuada que je lui conservais de la rancune* Et tous^ lu m'entends» tous, se sont dit» plus tardi quand ont commencé à eou- ]rir les soupçons sur la diose :

« Goupedile, 11 l'est sûrement. Nous qui les isivons vus partir ensemble, nous pouvons raf*flrmer. o

Coupable, je le suis*** Mais, pour ces bas motifs ^4e jalousie... Quelle nausée I ^ Après cela» il n'y a plus qu'à fuir» fuir» jusqu'aux lieux où l'on ne rencontre plus des hommes qui jpensent et raisonnent. '

Morhange survint, son bras passé sous eelui

^Ki c€»Biïmaâai^t, qui avait l'air enei^nté dt cette nouvelle connaissance.

Il le ppésenta bruyamment :

— Capitaine Morhange, messieurs. Un offleier ùs. la vieille école, sous le rapport de la gaîté# |e vous en donne ma parole* H veut partir demain. Mais il faut que nous lui fassions une réception telle que cette idée, avant deux heures, ait quitté sa tête. Voyons, capitaine, vous avez bien huit jours à nous donner.

— Je suis à la disposition du lieutenant de Saint-Avit, — répondit Morhange en souriant doucement.

La conversation était devenue générale. Les verres et les rires s'entre-choquaient. J'entendais mes camarades se pâmer aux histoires qu'avec une inaltérable bonne humeur ne cessait de leur raconter le nouveau venu. Et moi, jamais, jamais, je né m'étais senti aussi triste.

L'heure vint de passer à la salle à manger.

— A ma droite, capitaine, — cria le commandant, de plus en plus radieux. — Et j'espère que vous allez continuer à nous en servir de bonnes» sur Paris. Ici, on n'est plus au courant, vous savez.

— A vos ordres, mon commandant, — dit Morhange.

— Asseyez-vous, messieurs.

Les officiers obéirent, dans un brouhaha joyeux 'ée chaises remuées.

Je ne quittai pas des yeux Morhange, toujours 'd^out.

— Mon commandant, messieurs, vous përînettez, — dit-il.

Et, avant de prendre place à cette table, où, pas une minute, il ne devait cesser de se montrer le plus gai des convives, à mi-voix, les yeux clos, le capitaine Morhange récita le Benedicite.

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