‹ L'AtlantideChapitre 9 sur 21 · LE RÉVEIL AU HOGGÂR · texte numérisé non relu

LE RÉVEIL AU HOGGÂR

Il faisait grand jour quand j'ouvris *es yeux. Immédiatement, je pensai à Morliange. Je ne le yis pas, mais je l'entendis, tout près de moi, qui poussait de petits ci is de stupéfaction.

Je l'appelai. Il accourut.

— Ils ne vous avaient donc pas attaché? — lui demandai-je.

— Je vous demande bien pardon. Mais mail j*ai réussi à me débarrasser.

— Vous auriez pu me détacher aussi, — remarquai-je, de très mauvaise humeur.

— A quoi bon, je vous aurais réveillé. Et je pensais bien que votre premier cri serait pour m'appeler. Là ! voilà qui est fait.

Je chancelai en me mettant sur mes jambes.

Morhange sourit.

— *- Nous aurions passé toute la nuit à fumer e|

122 Vatlantide

à boire que nous ne serions pas en plus piteuX état, — fit-il, — N'importe, cet Eg-Ânteouen» avec son hachich, est un beau scélérat.

— Cegheîr-ben-Cheîkh, — rectiflaî-je.

Je passai la main sur mon front.

— Où sommes-nous?

— Mon cher ami, — répondit Morhange, — 'depuis que je suis réveillé de cet extraordinaire (Cauchemar qui va de la grotte enfumée à l'escalier aux lampadaires des Mille et une Nuits, je marche de surprise en surprise, d'ahurissement en ahurissement. Regardez plutôt autour de vous.

Je me frottai les yeux, regardai. Et je saisis la înain de mon compagnon.

^ — MorhaRge, — «uppliai-je» -■ — dites-moi qtté nous con^iiraons -à vèver<

< Nous iious trouvions ilafns mie ^alle arrondie, 3'un diamètre 4» 'cSnquante pieds «nviron, «d'oifie hauteur presque égale, éclaii^ée par une imanense baie, ouverte sur un ciel dHin azur intense.

Des hirondelles passaient et repassaient oavee de petits «ris joyeux et hâtifs.

Le sol, les parois incurvas, le plafond étaieBt d'4i»e »e^èce de anarbre ^iné «omme du perphyre, plaqués d'un ibxzarre métai, ^fais pâle que î'x^r, plus lonoé que :lWgent, recouvert «a cet instfloxt ide la Jimée 'de J'air matinal ({oi >eB±iâiat ii pco* fusion par la baie doitt j'ai ijpsuûJL

Je marchai en (dzancelant vers eeite i)ine, attiré par la fraîcheur de la brise, par ihi iamiâne àiw^ipafarice des songes, et ^nfaocissôdai à lïa iKiluiE^trttde^

Je lie pm retenir un cri « d^adnaication.

Je jae trouvais sur une «or te de balcon, :surl^lombant Je vide» taillé au Hanc même d'oine montagne. Au-dessus de «moi, l'azur; au-dessous» iceâut 4e toutes j^arts par des j>ics gui lui faisaient |ine ceinture conthuie et in^olablie^ oui véritable |mradis terrestre venait de m'apparaitre» à queljques cinquante mètre plus bas. Un jardin s'étenjdait là. Les palmier i^ «berçaient mollement leurs jgsajodes palmes. A Jeurs pied^, .tout le fouillis des petits arbres qu'ils protègent dans les oasis, amanidiers, citironnieri^ oirangers, d^auJtres^ beaucoup d'^iulr^il, dont je ne discernais pas encore, d'une ^Ite baîulieiu*» les essences^». Un Jarge ruisseau bleu, «ali^Bt^tité cpar une cascade, aboutissait à un lac cbai^maat, aux eanx duquel i'aKitude prêtait m tnerveillettse (transparence. Die grands oiseaux tommaijeaQkt en «cercle dans ce ^uits de verdure; <ai ^foyait, sur le Jac, la .table rose d'un flamant. (

Quant aux mesitagnes, gui, ^tout à l'entour»

dressaiept leurs liantes cimes, elles étaient com* plèteaaftent reoouvertes de ne^é.

lie ruisseau bleu, les palmes vertes, les fruits d^or, iCt ^Fidjessus cette neige miraculeuse, tout oela^ (dans l'air dmdmatërid à force de fluidité, composait quelque chose de si pur, de si beau, qae ma pauvre f oaroe d'homme n'en f>Qt supporter pthis Jongteonps l'image. J'appuyai mon front sur la balustrade, toute ouatée ellermême de cette diwine me^e» tft je me mis k pleurer compie un ënfaaL

Morhange aussi était un autre enfant. Mais»

réveillé avant moi, il avait eu le temps sans doute de se familiariser avec cliacun des détails dont le fantastique ensemble m'écrasait.

Posant sa main sur mon épaule» il me contraignit doucement à revenir dans la salle.

— Vous n'avez encore rien vu, — dit-il. — ^Regardez; regardez.

— Morhange, Morhange!

— Eh! mon cher, que voulez-vous que j'y fasse? ^Regardez ! •

Je venais de m'apercevoir que l'étrange salle était meublée — Dieu me pardonne — à l'européenne. Il y avait bien, de-ci, de-là, des coussins touaregs, ronds, en cuir violemment bariolé, des (Couvertures de Gafsa, des tapis de Kaïrouan, des portières de Caramani que j'aurais, en cet instant, frémi de soulever. Mais un panneau, entr'ouvert dans la muraille, laissait apercevoir une bibliothèque bondée de livres. Aux murs était accrochée toute une série de photographies représentant les ;chefs-d'œuvre de l'art antique. Il y avait enfin une table qui disparaissait sous un invraisemblable amoncellement de papiers, de brochures, de livres. Je crus m'eflfondrer en apercevant un numéro — récent — de la Revue Archéologique.

Je regardai Morhange. Il me regarda, et soudain un rire, un rire fou, s'empara de nous, nous secoua une bonne minute.

— Je ne sais pas, — put enfin articuler Moj-hange, — si nous regretterons un jour notre petite

excursion au Hoggar. Avouée» en attendant, qu'elle s'annonce fertile en péripéties imprévues. Cet ineffable guide qui nous endort à seule fiii de nous soustraire aux désagréments de la vie de caravane et qui me permet de connaître, en tout bien tout honneur, les extases tant préco* nisées du hachich; cette fantastique chevau* chée nocturne, et pour finir cette grotte d'un Noureddin qui aurait reçu à l'Ecole normale l'enseignement de l'athénien Bersot, il y a de quoi, ma parole, (aire dérailler les esprits les plus pondérés..

, — Sérieusement, que pensez-vous de tout cela? — Ce que j'en pense, mon pauvre ami? Mais ce que vous pouvez en penser vous-même. Je ne comprends rien, rien, rien. Ce que vous appelez gentiment mon érudition est à vau-l'eau. Et corn* ment voulez-vous qu'il n'en soit pas ainsi? Ce troglodytisme m'effare. Pline parle bien d'indigènes vivant dans des cavernes, à sept jours de marche au sud-ouest des pays des Amantes, k douze jours à Touest de la grande Syrte. Hérodote dit aussi que les Garamantes chassaient, sur leurs chars à chevaux, les Ethiopiens troglodytes, mais enfin, nous sommes au Hoggar, en plein pays targui, et les Touareg nous sont présentés par les meilleurs auteurs comme ne consentant jamais à séjourner dans une grotte. Duveyrier est formel à ce sujet. Et qu'est-ce, je vous prie, que cette caverne aménagée en cabinet de travail, avec ait mur des reproductions de la yénus de Médicis et de

Y Apollon Sauroctone? Fou, j[e vous dis,.îty à d<^. €[uoi devenir fou,. '•*■%

Et Morhange, se laiissant tômBer sur un divan, Recommença à rire de plus belle.

— y oyez, — dis-je, — dû latin.

Je m'étais saisi de feuillets épars sur la taËle dé travail qui tenait lé milieu de là salle. Morhange me les prit des mains et les parcourut avidement., La stupéfaction peinte sur son visage. fuf alors sans Bornes.

— De plus fort en plus fort, mon cher!" II y àici quelqu'un en train dé composer,, à grand renfort de textes, une dissertation sur lès liés des Gorgones : de Gorgonum insulis. Méduse, d*àprè's lui, fut une libyenne sauvage, qui Habitait les environs dû lac Triton, notre CKotl Melîiriî: actuel, et c'est Jà que Persée... Ah ! ^^

La voix de Mbrhange s'était étranglée daiis 4sa gorge. An même instant, une voix, aigre et* jlûtée, venait de retentir dans Fimmense salle.

— Je vous en prie; monsieur. Laissez meà papiers tranquilles.

Je me retournai vers le nouveau yenUj

Une dès portières de Càramani s'était écartée, livrant passage au plii& inattendu dès personnages^ Sî résignés que nous fussions aux éventualités saugrenues, cette apparition dépassait en incohérence tout ce qu'il peut être permis de conceyoîr. ,,

3ur le seuil de la porte se tenait ua petit homme.

, iaw orâ^ie cÈauvei à^ Ik jSgure jatiiie et pointue à demi-cachée par une énorme paire de lunettes certes, avec une petite- Barbe poivre et set Peu de linge apparent, mais une^ impressionnante cravatfe à plastron cerise. Un pantalon blanc» du genre appelé flottard. Des babouches de cuir rouge constituaient le seul détail orientai de son: costl£B9e«

Importait; non- sfans ostentation, la rosette cfoffiçî«r de l'tosttsnction publique;

If ramassa" les' feuillets que; dkns son~ ébsdiis* sèment, Morhange avait laissé choir, les compta; lesi iieolàssa, et; nous ayant jeté un regard^ çour-^ Jrottcé; agita< une sonnette d^* cuivre.

ta' porMère se souleva^ de nouveau. Un: giganjtesque Targui- bfanc^ entra, ff me sembla recon-* iiaffre en lui un* des génies dte la caverne \

— Ferradji; — demandk avec colère Ite petit ôffièier de Flnstruction publique, — pourquoi a-t-ou' conduit ces messieurs dans- la bibliothèque?

Ee»Tai^i' s^nclin*!^ respectueusement.

— Cegheïr-ben-Cheïkh est revenu^ plus tôt qufen» ne Faltendait, sidi, — répondît41, — et leS' embaumeurs n'avaient pas terminé hier soir lew besogne» On- Tes a oondltits iëi. en attendant, ^çileva-*t*il en^ nous désignant;

1. On appelle généralement Touareg l)lajCLC8 le@ serfs Bègres des Touareg. Tandis que les nobles sont' vêtus de cotçApadeS' bleues, ils sont vêtus de cotQnjaad»s< hlanclies, d'où leur nom de Touareg blancs. Voir à ce propos Duveyrier. Les Touareg du Nord, p. 292, (Note de M. Leroux.^

— C'est bon, tu peux te retirer, — fit rageusement le petit liomme.

Ferradji gagna la porte à reculons. Sur le seuil, il s'arrêta et dit encore :

— J'ai à te rappeler, sidi» que; la table est servie.

— C'est bon, va-t'en.

Et l'homme aux lunettes vertes, s'asseyant devant le bureau, se mit à paperasser fébrilement^

Je ne sais pourquoi, en cet instant, une folle exaspération s'empara de moi. Je marchai veral lui.

— Monsieur, — lui dis-je, — nous ne savons, mon compagnon et moi, ni où nous sommes, ni qui vous êtes. Nous voyons seulement que vous, êtes Français, puisque vous portez une des plus^ estimables distinctions honorifiques de notre jpays. Vous avez pu faire, de votre c'ôté, le même raisonnement, — ajoutai-je en désignant le mince fruban rouge que j'avais sur ma veste blanche.

Il me regarda avec une surprise dédaigneuse!

J — Eh bien, monsieur?...

->— Eh bien, monsieur, le nègre qui vient dé Sortir a prononcé un nom, Cegheïr-ben-Cheïkh> le nom d'un brigand, le nom d'un bandit, d'un des assassins du colonel Flatters. Connaissez-vous oâ détail, monsieur?

l.e petit homme me dévisagea froidement et haussa les épaules.

— Certes. Mais qu'est-ce que vous voulez que ^ela me fasse?

— Comment! — hurlaî-je, hors dé moi, — • Alais qui êtes-vous, alors?

— Monsieur, —7 dit avec une dignité comique le petit vieux en se tournant vers Morhange, — je vous prends à témoin des façons singulières de votre compagnon. Je suis ici chez moi, et je n'admets pas...

— Il faut excuser mon camarade, monsieur, — fit Morhange en s'avançant. — Ce n*est pas un homme d'étude, comme vous. Un jeune lieutenant; vous savez, cela a la tête chaude. Et vous devez d'ailleurs comprendre que nous avonisi quelques motifs, Ttln et l'autre, de ne pas possédei: tout le calme désirable.

Furieux, j'étais sur le point de désavouer le$ paroles si étrangement humbles de Morhange^ Mais un regard me convainquit que l'ironie tenait sur son visage une place maintenant au moins égale à celle de la surprise.

^ — Je sais bien que la plupart des officiers sont des brutes, — bougonna le petit vieux, — maii^ ce n'est pas une raison...

— Je ne suis moi-même qu'un officier, mon* sieur, — repartit Morhange, d'un ton de plus en plus humble, — et, si j'ai jamais souffert de l'infériorité intellectuelle que comporte cet état, je vous jure que ce fut bien tout à l'heure, en parcourant — indiscrétion dont je m'excùce — les doctes pages que vous consacrez à la passioixiiante histoire de la Gorgone, d'après Proçlès de Çarthage» cité par Pausanias,

IW L'ATLANTIDE

Un étonnement risible distendit les traits du petit vieux. Il essuya ses conserves avec précipitation.

— Comment? — s*écria-t-il enfin.

— Il est bien regrettable, à ce propos, — continua imperturbablement Morhange, — que nous ne soyons pas en possession du curieux traité consacré à la brûlante question dont il s'agit par ce Statins Sdbosus, que nous ne connaissons quQ par Pline, et que...

— Vous connaissez Statius Sebosus?

— Et que mon maître» le géographe Berlicm:lt..«

— Vous avez connu Berlioux, vous avez ét& son élève! — balbutia, éperdu, le petit homme aux palm^.

— J'ai eu cet honneur» — répondit Morhange, Maintenant très froide

— Mais, alors, mais, monsieur, alors, vous avez eiatendu parler, vous êtes au courant de la ques-^ ttOda, du problème de l'Atlantide?

— Je ne suis pas, effectivement, sans avoir pris connaissance des travaux de Lagneau, de jPioîz^ d'Ârbois de JubainvUle, — fit Morhange, Ipadal.

— Ah l matk Dieu» — et ie petit homme était dans ta plus «sitraorâinaire des agitations» — monsieur, mon cft{4tainey que je suis heureux, que d^xeuae$K..

,,Att m^e ln9taBt» la portière se soulevait dc^ nouveau. Ferradji reparut.

l'atlantidb 131

— SidU ils te font dire que, si yons n'irriyer pas, ils vont commencer sans vous.

— J'y vais,, j'y vais, Ferradji, dis que nous y allons. Âh! monsieur, si j'avais pu prévoir... Mais H^*est si extraordinaire, un officier qui eoionatt Proclès de Carthage et Ârbois de Jubainville, Encore une fois... Mais, que je me présente 1 }A. Etienne Le Mesge, agrégé de l'Université,

— Capitaine Morhange, — fit mon compagnoajr Je m'avançai à mon tour.

— Lieutenant de Saint-Avit B est effectif»

monsieur, que je suis très susceptible de confondre Arbois de Carthage avec Proclès de Jubainvilte* Je verrai plus tard à combler ces lacunes. Pour le moment, je désirerais savoir où nous sommes^ mon compagnon et moi, si nous sommes libres, ou quelle puissance occulte nous détient. Vous avea l'air, monsieur, de posséder suffisamm^it vos aises dans la maison pour ine fixer sur ce point, que j'ai la faiblesse de considérer comme capital.

M. le Mesge me regarda. Un assez vilain sourire erra sur ses lèvres. Il ouvrit la bouche....

Au même instant, un timbre impatient retentissait.

— Tout à l'heure, messieurs, je vous apprendrai, je vous expliquerai... Mais pour Hnstant, voyez, ii faut nous hâter. Cest l'heure du déjeuner, et nos commensaux commencent à se lasser d'attendre.

— Noi^ commensaux?

— Ils sont au nombre de deux, — ^6xpH<înS M. Le Mesge. — Nous constituons à nous trois le personnel européen de la maison, — le personnel îlxe, — crut-il devoir compléter, avec son inquiéjtant sourire. Deux originaux, messieurs, avec qu$ yous préférerez sans doute avoir le moins de rapjports possible. L'un est un homme d'église, esprit étroit, quoique protestantl L'autre, un homme du ^onde dévoyé, un vieux fou.

— Permettez, demandai-je, — ce doit être lui que j'ai entendu la nuit dernière. Il était en train de tailler une banque; avec vous et le pasteur, $ans doute ?•••

M. le Mesge eut un geste de dignité froissée.

.— Y pensez-vous, monsieur, avec moi! C'est avec les Touareg qu'il joue. Il leur a appris tous ïeâ jeux imaginables. Tenez, c'est lui qui frappe furieusement sur le timbre, pour que nous nous, bâtions. Il est 9 h. 1/2, et la salle de trente-etquarante s'ouvre à 10 heures. Faisons vite. Je pense que vous ne serez d'ailleurs pas fâchés de vous restaurer un peu.

— Ce ne sera en eflfet pas de refus, — répondit Morhange.

Par un long couloir sinueux, avec des marches à chaque pas nous suivîmes M. Le Mesge. Le parcours était sombre. Mais, par intervalles, dans de petites niches ménagées en plein roc, brillaient des veilleuses roses et des brûle-parfums. Les émouvantes odeurs orientales embaumaient

Tombre et faisaient un doux contraste avec Tair froid des pics neigeux. #

De temps à autre» un Targui blanc» fantôme tnuet et impassible, nous croisait» et nous entendions décroître» derrière nous» le claquement de ses babouches.

Devant une lourde porte bardée du même métal pâle que j'avais remarqué aux murs de la bibliothèque» M. Le Mesge s'arrêta» et» ayant ouvert» s'effaça pour nous laisser entrer.

Bien que la salle à manger où nous venions de pénétrer n'eût que peu d'analogie avec les salles è manger européennes» j'en connais beaucoup qui pourraient lui envier son confortable. Comme la bibliothèque» une - grande baie l'éclairait. Mais jje me rendis compte qu'elle était exposée vers l'extérieur» tandis que la bibliothèque avait vue sur le jardin situé à l'intérieur de la couronne montagneuse.

Pas de table centrale» ni ces meubles barbares qu'on appelle des chaises. Mais une infinité de crédences en bois doré» comme vénitiennes» des tapis en masse» aux couleurs lointaines et assourdies» des coussins» touareg ou tunisiens. Au milieu» une immense natte où était disposée» dans des paniers de fine vannerie» parmi des buires d'argent et des bacsins de cuivre emplis d'eau odo-* rante» une collation dont la vue seule nous prodigua un réconfort enfantin.

M. Le Mesge» s'avançant» nous présenta aux deux personnages qui avaient déjà pris place sur la natte.

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— Monsieur Spardek^ — dit-il — et je compris Combien notre interlocuteur 9e mettait, par ceite simple phrase, au-dessus des vains titres humains.

Le révérend Spardek, de Manchester, nous fit un salut compassé, et nous demanda l'autorisation de conserver sur la tête son haut-de-fornse k larges bords. C'était un homme sec et froid, grand et maigre. Q mangeait avec une onclioii triste, énormément*

— Monsieur Bielowslgr, — dit M* Le Mesge»

iapsrès nous avrâr présentés au second convive.

— Comte Casimir Bielowsky, betman de Jib>« jîiir, ***- rectifia ce dernier avec une fcoiuia igràcë parfaite, tandis qu'il se levait pour nous serrer la main«

Tout de suite, je me isentis pris d'une certaine sympaiiiie pour rfaetman de Jitomir, qui réalisait le type parfait du vieux beau. Une raie séparait ses cheveux de couleur chocolat <J*ai su plus tard que i'hetman les teignait à Taide d^nne décoction de khôl). Il avait de splendides favoris à la François-Joseph, également chocolat. Lé nez était un peu rouge, sans doute, mais si fin, si aristocratique. Lefi mains étalent des merveilles. Je mis quelque temps à évaluer la date de la mode à laquelle se rapportait l*habit du comte, vert bouteille, à revers jaunes, adorné d'un gigantesque ^rachat argent et 4^mail Meu. Le souvenir d'un portrait du duc de Morny me fit ^^er pour 188t ou ldS2. La suite de ce récit montrei^ que je nt m'étais guère trompé.

Le comte me fit asseoir à côté de lui. Une éeÉ premières questions qu'il me posa fut pour mé demander si je tirais à cinq.

— Cela dépend de Finspiration, — répondis-jé,

— Bien dit. Moi je ne tire plus, depuis 1866. Un serment. Une peccadille. Un jour, cher ^alewski, une partie d'enfer. Je tire à cinq. Je m^embarque, naturellement. L'autre avait quatre. « Idiot! », me crie le petit baron de Chaux-Giseux, qui pontait sur mon tableau des sommes vertigineuses. Vlan, je lui lance une bouteille de Champagne à la tête. Il la baisse. Cest le maréchal Vaillant qui reçoit la bouteille. Tableau ! La chose s'arrangea, parce que nous étions tous deux francf^" maçons. L'empereur me fit jurer de ne plus tiré^ k cinq. J'ai tenu ma promesse. Mais il y a de$ Moments où c'est dur, dur.

Il ajouta, d'une voix noyée dé mélancolie!

— Un peu de ce Hoggar 1880. Excellent çrïï.

C'est moi, lieutenant, qui ai enseigné aux gen$ **ici l'usage du jus de la vigne. Le vin de palmier, estimable quand on l'a fait eonvenablenàent fei^ menter, deviendrait, à la longue, insipide.

Il ét^it puissant, ce Hoggar 1880. Nous le dégustions dans de larges gobelets d'argent. Il était frais comme un vin du Rhin, sec comme un vîn de l'Ermitage. Et puis, soudain, remembrance de* Yins brûlés du Portugal, il se faisait sucré, fmîteux; un vîn admirable, te dîs-je. ^

Il arrosait, ce vin, le plus spirituel des déjeiî- Sicrs. Peu de ^^andes, à la vérité, maïs toutes^

remarquablement épicées. Beaucoup de gâteaux, (Crêpes au miel» beignets aromatisés, bonbons au lait caillé et aux dattes. Et surtout, dans les grands plats vermeils ou dans les jarres d*osier, des fruits, des masses de fruits, figues, dattes, pistaches, jujubes, grenades, abricots, énormes grappes de raisin, plus longues que celles qui firent ployer les épaules des fourriers hébreux: dans le pays de Chanaan, lourdes pastèques ouvertes en deux, à la chair humide et rose» avec leurs régimes de grains noirs.

J'achevais à peine de déguster un de ces beaux fruits glacés que M. Le Mesge se leva.

— Messieurs, si vous voulez bien, — dit-il, s'adressant à Morhange et à moi.

— Le plus tôt que vous le pourrez, quittez ce vieux radoteur, — me glissa Thetman de Jitomir. — La partie de trente-et-quarante va commencer. Vous verrez, vous verrez. Beaucoup plusi fort que chez Cora PearL

— Messieurs, — répéta d*un ton isec M. L^ Mesge.

Nous le suivîmes. Quand nous fûmes de nouveau tous trois dans la bibliothèque :

— Monsieur, — me dit-il, s'adressant à moi, — vous m'avez demandé tout à l'heure quelle puissance occulte vous détient ici. Vos façons étant comminatoires, j'aurais refusé d'obtempérer, n'eût été votre ami, que sa science met mieux à ïnême que vous d'apprécier la valeur des révélations que je vais vous faire»

Ce^îsànt, U avait fait jouer un déclic dans la paroi de la muraille. Une armoire apparut, bondée de livres. Il en prit un*

— yous êtes, tous les deux, — continua M. Lé Mesge, — sous la puissance d'une femme. Cette femme, la reine, la sultane, la souveraine absolue du Hoggar, s'appelle Antinéa. Ne sursautez pas, monsieur Morhange, vous finirez par comprendre.

Il ouvrit le livre et lut cette phrase ;

«Je dois vous ?n prévenir d'abord, avant d'en-frer en matière 1 ne soyez pas surpris de m'en-* fendre appeler des barbçares de noms grecs. »:

— Quel est ce livre? — balbutia Morhange»

dont la pâleur, en cet instant, m'épouvanta.

— Ce livre, — répondit lentement, pesant ses mots, avec une extraordinaire impression dé triomphe, M. Le Mesge, — c'est le plus grand» le plus beau, le plus hermétique des dialogues de Platon, c'est le Critias ou V Atlantide.

— Le Critias? Mais il est inachevé, ^— mur- Inura Morhange.

— n est inachevé en France, en Europe, par* tout, — dit M. Le Mesge. — Ici, il est achevéjf

/érifiez l'exemplaire que je vous tends.

— Mais quel rapport, quel rapport, — répétait Morhange, tandis qu'il parcourait avide* ment le manuscrit, — quel rapport y a-t-il entré ce dialogué, complet, îl me semble, oui, complet,.

quel rapport avec cette femme, Antinéa? Pourquoi est-il en sa possession?

— Parce que, — répondit imperturbafalesnent le petit homme, — parce que ce livre» à cette femme, c'est son livre de noblesse, son Gotha, en quelque sorte, comprenez^vousf Parce qu'il établit sa .prodigieux généalogie; -paxct qu'elle

— Parce qu'elle est? — répéta Morhangë.

— Parce qu'elle est la petîte-fllle de Neptune» la dernière descendante des Atlantes.

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