LES RÉGIONS POLAIRES
A 60 degrés^ les golfes et les mers intérieures se gèlent souvent sur toute leur surface. A 70 degrés^ les glaçons flottants deviennent très-nombreux et très-gros. Ils forment quelquefois de véritables iles^ lesquelles peuvent offrir jusqu'à une demi-li^ue de diamètre. Eniin^ vers le 80* degré^ on trouve généralement des glaces fixes, c'est à-dire accumulées, arrêtées et soudées.
C'est un beau spectacle que celui de ces régions silencieuses. Les glaces polaires sont teintes des couleurs les plus vives : on dirait des blocs de pierres précieuses. On y trouve Téclat du diamant et les nuances éblouissantes du saphir et de Témeraude. Ces amas d'eau solide forment tantôt de vastes champs^ tantôt des montagnes élevées.
Les champs de glace composent souvent des plaines immenses. Ces champs sont quelquefois parfaitement unis, sans fissure ni creux^ ni monticules. Scoresby en a vu un flottant^ sur lequel une voiture aurait pu parcourir 35 lieues en ligne droite^ sans le moindre empêchement. Cook en a trouvé un autre^ étroit^ qui joignait l'Asie à l'Amérique septentrionale.
Lorsque ces masses viennent à se rencontrer^ il en résulte des chocs épouvantables^ dont le fracas est semblable à celui du tonnerre.
Les montagnes de glace ^ sans cesse minées par la mer^ changent de figure à chaque instant. Elles se heurtent, se poussent, se brisent ou se soudent. Les montagnes de glace ont communément une surface carrée taillée à pic du côté de l'Océan. De loin, elles représentent de gigantesques découpures blanches qui entament la voûte bleue du ciel. Vues de près, elles ofTrent une surface unie ou hérissée de mamelons; on dirait des pyramides de cristal ou de diamant, des colonnes élancées, des aiguilles pointues, ou bien des édifices bizarres et majestueux avec des arcades, des frontons, des chapiteaux. Mais bientôt ces pyramides se fendent et s'écroulent, une colonne s'affaisse et s'arrondit, une aiguille se transforme en escalier, un édifice se change en champignon.... Spectacle toujours imposant, où l'inconstance des formes rivalise avec leur variété, et la grandeur des blocs avec leur bizarrerie I
C'est un spectacle singulier et émouvant que celui des montagnes de glace flottante vues pour la première fois par le navigateur hasardé dans les régions polaires. Dans son voyage de découvertes dans les mers arctiques, en 1860, le docteur Hayes nous a conservé la première impression produite par ces apparitions.
«I Nous avions rencontré notre premier iceberg, dit-il, la veille de notre arrivée au cercle polaire. En entendant la mer se briser avec fureur contre la masse encore enveloppée de brume, la vigie fut sur le point de crier : f Terre! > Mais bientôt le formidable colosse émergea du brouillard; il venait droit sur nous, terrible et menaçant; nous nous hâtâmes de lui laisser le champ libre. C'était une pyramide irrégulière, d'environ 300 pieds de largeur et 150 de hauteur; le sommet en était encore à demi caché dans la nue ; mais Pinstant d'après, celle-ci, brusquement déchirée, nous dévoila un pic étincelant, autour duquel de légères vapeurs enroulaient leurs volutes capricieuses. 11 y avait quelque chose de singulièrement étrange dans la superbe indifférence du géant. En vain les ondes lui prodiguaient leurs plus folles caresses : froid et sourd il passait, les abandonnant à leur plainte éternelle.
« Dans le détroit de Davis, nous eûmes à passer quelques heures des plus rudes; une fois, surtout, je crus que nous touchions au terme misérable de notre carrière. Nous courions vent arrière sous la misaine et la grande voile, le ris pris et sous le foc, ayant à lutter contre une mauvaise houle, lorsque la lisse de Tavant fut arrachée ; tout tomba sur le pont, il ne resta pas un pouce de toile dehors, excepté la grande voile, qui battait furieusement le mât ; c'est un miracle que nous n'ayon!» pas fait chapelle et sombré immédiatement. Rien n'aurait pu nous sauver, si la barre n'avait pas été tenue par une main vigoureuse.
« Pour la plupart de nos camarades, le Groenland était encore une sorte de mythe; depuis quelques jours nous en suivions les côtes; mais sauf l'apparition de Disco, les nuages et la brume l'avaient constamment dérobé à nos regards. Mais voici qu'il secouait son manteau de nuées et se dressait devant nous dans son austère magnificence : ses larges vallées, ses profondes ravines, ses nobles montagnes, ses rochers déchirés et sombres ajoutaient à sa terrible désolation.
« A mesure que le brouillard s'élevait et roulait lentement ses grisâtres traînées sur la surface des eaux bleues, les montagnes de glace se succédaient et défilaient devant les navigateurs comme les châteaux fantastiques d'un conte de fées. Oubliant qu'ils venaient de libre volonté vers cette région, il leur semblait être attirés par une main invisible dans la terre des enchantements. Les elfes du Nord, dans un accès d'enfantine gaieté, avaient jeté leur voile magnifique et semblaient les conduire à l'étemelle demeure des dieux. Voici le walhalla des hardis rois de la mer, voilà la cité de Freyer, le dieu soleil; Alfheim et les retraites des elfes; Glitner, aux murs d'or et aux toits d'argent, et Gimle, le séjour des bienheureux, plus brillant que le soleil; et là-bas, bien loin, perçant les nuages, Himinborg, le mont céleste où le pont des dieux élève son arche jusqu'au firmament.
« Il est difficile d'imaginer une scène plus chargée d'impressions solennelles; impossible de rendre quel enthousiasme chaque changement soudain de ce glorieux décor éveillait dans l'esprit des navigateurs. »
Les glaces que Ton rencontre sur les côtes du Spitzbei^ et du Groenland ont ordinairement 20 à 25 pieds d^épaisseur; elles for* ment souvent des plaines immenses dont on n*ape*rçoit pas les limites du haut des mâts du vaisseau : c'est ce que Ton nomme des champs de glace. On peut estimer leur étendue à trois ou quatre cents lieues carrées. Un champ de glace présente quelquefois une surface parfaitement plane^ sur laquelle un carrosse pourrait faire trente ou quarante lieues sans obstacle. D'autres fois il est raboteux et inégal; on voit d'espace en espace s'élever des éminences ou des colonnes de 20 ou 30 pieds de hauteur qui for-