LES TEMPÊTES
sans cesse se briser sur le poulier, les chaînes impuissantes se cassèrent. Tout était perdu.
En moins de temps qu'il n'en faut pour le décrire, laLérida^ devenu le jouet des flots, allait donner de bout dans Pangle d'un bastion, où son bout dehors, son beaupré et son étrave furent brisés du coup.
n ne s'agissait plus alors de sauver le navire ; le salut de l'équipage devenait douteux. C'est en courant qu'on avait quitté la jetée, vingt embarcations avaient transporté de l'autre côté du port des citoyens dévoués et prêts à tout tenter pour le sauvetage. Fort heureusement, le navire était assez près de terre pour qu'on pût lancer abord des lignes afin de ramener les hommes de l'équipage. Les lamaneurs» les douaniers de service, et beaucoup d'autres citoyens courageux furent assez heureux pour arracher ainsi à la mer presque tous les marins en danger.
n n'y eût eu aucun deuil à déplorer si deux hommes saisis d'une frayeur, que justifie la perspective d'un pareil péril, ne s'étaient précipités ensemble sur un cordage trop faible pour les supporter. On les virait à terre, lorsqu'un coup de ressac est venu déterminer la rupture de la ligne à laquelle ils se cramponnaient.
On les voit surnager quelques instants encore parmi les épaves que broyaient les vagues ; puis, plus rien !
Après ce navrant épisode, le capitaine, qui était resté le dernier à son bord, put à son tour saisir une ligne qui l'amena sain et sauf. Bientôt le navire disparut , brisé par les vagues. ...
Peu de temps avant cet ouragan, vers la mi-janvier, de violentes tempêtes bouleversaient l'Atlantique et y soulevaient uiie mer énorme. Tous les journaux ont parlé du danger couru par le Péreire, paquebot français parti de Brest le 16 janvier, en destination de New- York, et assailli, quatre jours après son départ, par une lame monstrueuse, dont la masse a été évaluée à plus de 700 tonnes d*eau. Ce paquebot, qui portait 200 personnes, et 500 tonneaux de marchandises, n'a dû son salut qu'à la solidité de sa construction, à Ténergique sang-froid de son capitaine et à rhabileté de sa manœuvre. Après le formidable coup de mer qui pouvait faire sombrer le navire, on a recueilli au milieu des débris vingt et un blessés, et on a relevé quatre cadavres. En outre deux passagers avaient disparu.
Ajoutons, en terminant, que dans la zone torride et dans tous les climats à haute température, les ouragans sont fréquents et se déploient avec une violence prodigieuse ; dans nos climats tempérés, ils sont à la fois plus rares et moins violents ; et dans les régions polaires, les grandes secousses atmosphériques, qui sont du reste assez habituelles, se réduisent à des vents de tempête, ou seulement à des vents très-forts.
.ilBES.
.as météores qui viennent troubler Toi^dre appa- ^^onie de la nature, parmi les grands phénomènes qui /erreur et la désolation où ils apparaissent^ il eo est un Âii remarquer par ses formes bizarres et gigantesques, par ./^^ étrangères auxquelles il paraît obéir, par les lois incoû- (^\çi en apparence contradictoires qui le règlent, enfin par les ^at's qu'il occasionne. Ces désastres sont eux-mêmes accom- !rnés de circonstances particulières si étranges, qu*on ne peut ^^fondre leur cause avec les autres météores funestes à Thumauité. Ce météore si menaçant, si extraordinaire, et heureusement 5i rare dans nos contrées, est celui que les Français désignent maintenant d'une manière générale par le mot Trombe.
C'est par ce paragraphe que le météorologiste Peltier ouvre son ouvrage spécial sur les Trombes. Avant ses études ingénieuses et patientes, l'explication de ce curieux phénomène atmosphérique laissait beaucoup à désirer. Aujourd'hui, nous pouvons désigner / exactement sa nature et son caractère, en disant qu'une trombe est
/ une colonne d'air, pivotant ordinairement avec rapidité sur elle-
/ même, et se mouvant d'une translation relativement lente, car on
I peut généralement la suivre à la marche. Cette colonne d'air tour-
billonnant a l'électricité pour cause et pour force motrice. Le vent souvent furieux quelle produit par son mouvement même, et qui détermine sur son passage les effets désastreux que nous allons voir, n'est pas le résultat de courants atmosphériques déployés sur une grande échelle, comme dans les cyclones, mais il
^ xdimensions toujours très-restreintes de cette pro-
^4u> Les trombes n'ont souvent que quelques mètres
^^ ^MT puissance est sans égale : elles balayent le
^ ' "^9, rasent les champs^ les arbres^ les mai-
•^ ^es, avec une énergie telle que nul ves-
^ *^«' ' le passage de l'effrayant météore.
^^% %^ ^ "** phénomène prend naissance.
% t^ ^^ 'i® considérable, la surface in-
%<^ ^ aisse vers la terre, sous la forme
% ^* A cône, comme un grand porte-voix
•^"^ ^us la nue et dont Tembouchure s'appro-
sol ou de la surface de la mer. Ce cône ren- ^ *as ou moins développé, plus ou moins altéré, . particulier des nuages et de la localité. Ce qui est , c'est un lien de vapeur entre les nuages et la terre, ^a-dessous de la colonne nuageu e une grande agitation apparaît sur la mer ou sur le sol. Cette agitation est comparée par les marins à celle d'une ébullition qui lancerait des vapeurs, des filets en gerbes liquides. Sur la terre la poussière des routes, les corps légers forment une fumée analogue. Il arrive bientôt que le tourbillon inférieur s'élève assez haut, et que la colonne supérieure descend assez bas pour qu'ils se joignent et se soudent en une seule et même colonne, plus épaisse du haut que du bas, et assez souvent transparente comme un tube dans lequel ou voit quelquefois des vapeurs monter ou descendre.
Lorsque le milieu des eaux soulevées sur la mer est plus compact, il parait comme un pilier placé pour soutenir la colonne descendante. Enfin il se fait dans cette colonne ou trompe marine un tapage qui varie considérablement, depuis le sifQement du serpent jusqu'au bruit de lourdes charrettes courant dans des chemins rocailleux. Ce bruit est bien plus considérable sur terre que sur mer.
Le génie de la destruction semble s'incarner dans cette singulière formation. La trombe s'avance avec une apparente lenteur, siffle des menaces effrayantes, se tord en convulsions, trace son sillage à travers les productions de la nature ou de l'humanité, faisant voler en éclats, disparaître en fumée tout ce qui s'oppose à son cours. Les désastres opérés par cet agent formidable montrent que sa pression atteint parfois quatre à cinq cents kilog. par mètre carré. On le voit prendre des troupeaux, des hommes, des rivières même, et les soulever à d'étonnantes hauteurs. Les toits
M6 LB3 TROMBS&
des édifices sont emportés dans les airs; les murs sont écartelés par la brusque violence d*une main de fer irrésistible. Pour apprécier à sa valeur cet étrange météore^ considérons un instant quelques-unes de ses prouesses les plus mémorables.
Voici par exemple deux trombes qui furent observées au sud de Paris^ le 1 6 mai 1 806^ de une à deux heures après midi, et qui semblent arrangées tout exprès pour la description théorique. Elles sont rapportées par Peltier^ d*après un professeur nommé Debrun. On peut les appeler les trombes de Paris.
La première commença vers une heure, et parut offrir au moins 12 pieds d« largeur à sa base, près du nuage, comme se trouverait celle d'un c6ne renversé et dont la pointe serait en bas. Elle prit alors successivement la longueur de 15, 30 à 40 pieds; plus elle descendait, plus sa forme conique devenait aigué; car, dès le commencement de sa sortie du nuage, elle formait un cône parfait A force de gagner en longueur et de perdre en proportion dans son volume , elle ne devint pas plus grosse que le bras.
Cette trombe chassait fort doucement vers le sud, ensuite vers Touest et le sudouesU niais d'une manière infiniment lente , et me paraissait être au-dessus des dernières maisons du faubourg Saint-Jacques, puis au-dessus de la plaine de Montrouge, Montsouris et la Glacière. Elle était de la couleur du blanc grisâtre des nuages ordinaires et ressortait très-bien du fond noirâtre des nuées.
Ce qui frappa le plus mon attention, ce fut de voir qu'elle formait un long tuyau, en partie demi^transparent, prenant plusieurs courbes ou inflexions, asses semblable à un long boyau flexible, dans lequel je voyais monter k$ vapeun par ondulations, comme on verrait la fumée s'élever dans un tuyau de poêle qui serait de verre ; ce qui était fort remarquable, c^est que Tascension des vapeurs était bien plus déterminée, bien plus active vers la partie inférieure, qui pouvait être alors à 3 ou 400 pieds environ au-dessus de terre.
Comme la nue qui formait la tète de la trombe avançait, le corps de la trombe se courbait et la suivait, en s'allongeant de 15 à 1600 toises, pour ne pas s'en détacher; mais quand la trombe dev^int d'une grande longueur, par conséquent d'un volume très-petit, et qu'elle vint à prendre une inclinaison bien considérable (formant à peu près avec l'horizon un angle de 90 degrés) ; alors le corps de la trombe serpenta légèrement.
Cette trombe, dans sa plus grande inclinaison, paraissait avoir sa queue au-dessus d'Arcueil et sa tète au-dessus de Châtillon; mais, pendant le chemin que fit sa tète, je ne pus m'empècher de remarquer qu'il semblait en quelque sorte que la partie la plus inférieure était fortement attirée ou retenue par la vallée d'Arcueil, et qu'elle ne pouvait s'en éloigner facilement.
Elle dura plus de trois quarts d'heure, et finit par sa pointe; sa partie supérieure me parut se replier dans le nuage qui lui avait donné naissance, ce que je ne pourrais pourtant pas affirmer positivement, vu qu'elle était alors à une grande distance au S. S. 0. de Paris, fort petite de volume, et que des nuages vaporeux me la cachèrent.
Environ vingt minutes après la formation de cette trombe, j'en vis commencer une seconde, qui, à la vérité, ne présenta pas de particularités aussi inléressastes que la première, mais qui fut d'un eflEet beaucoup plus majestueux. Elle fut produite par un nuage, bien moins élevé que celui nui avait formé la première, et se montra au-dessus de l'hospice Cochin, rue du Fauoourg-Saint-Jacques, et de l'Observatoire. Elle était grisâtre; avait, dans toute sa longueur, un tuyau lumineux
LBS TROMBES. 1&97
comme 1« lune; j« voyais, dans sa partie inférieure, les rapem^s monter très-distioctement et rapidement. De temps à autre , et par petits intervalles, le corps de cette trombe s^allongeait ou se raccourcissait successivement , et quelquefois trèspromptement. Elle passa devant la première , et paraissait n'en être éloignée an nord que de 1600 à SOOO pas; mais la première, vers la fin de son apparition, Coyait beaucoup plus vite vers le sud ; elle suivit un peu la même direction que la première, et sa partie inférieure se courba légèrement vers Touest.
n partit un coup de tonnerre dMn nuage peu éloigné des trombes, surtout de la seeonde, et tout près d'elle, vers son côté ouest ; elles n'en parurent nullement af* fectées. Nous jugeâmes aussitôt, par le bruit que fit le coup, que la foudre avait frappé la terre. Il tomba alors, autour du lieu où j'observais, des gouttes d'eau larges comme le pouce, mais très-rares, et aussi, presque en même temps, quelques grains de grêle de la grosseur d'une noisette.
La seconde trombe se replia graduellement vers son nuage générateur, qui l'absorba en assez peu de temps; elle disparut totalement au bout de vingt-cinq minutes, durée entière de son existence.
Ces trombes si théoriques étaient fort inofifensives^ comme on le voit. Elles ne paraissent pas avoir touché terre^ du reste; et sans doute elles Teussent été moins pour un ballon qui se serait égaré dans leur voisinage. Mais voici des trombes à l'œuvre^ dont le passage à la surface du sol a laissé des témoignages non douteux de la puissance de ces météores.
Le 6 juillet 1822, à une heure et demie de l'après-midi, dans la plaine d'Assonval, à six lieues de Saint-Omeret de Boulogne.... les nuages, venant de différents points, se rassemblèrent rapidement, et bientôt ils n'en formèrent plus qu'un, qui couvrit entièrement l'horizon. Un instant après, on vit descendre de ce nuage une vapeur épaisse, ayant la couleur bleuâtre du soufre en combustion. Elle formait un cône renversé dont la base s'appuyait sur la nue. La partie inférieure du cône, qui descendait sur la terre, forma bientôt, en tournoyant avec une vitesse considérable, une masse oblongue de 30 pieds environ, détachée du nuage.
Elle s'éleva en faisant le bruit d'une 6om6« de gros calibre qui éclate, laissant sur la terre un enfoncement en forme de bassin circulaire de 20 à 25 pieds de circonférence, et de 3 à 4 pieds de profondeur à son milieu. A peine éloigné de cent pas du point de son départ, en dirigeant sa route de l'ouest à l'est, la trombe franchit la haie d'un manoir, y abat une grange, et donne à la maison, plus solidement bâtie, une secousse que le fermier a comparée à celle d'un tremblement de terre. Elle avait, en franchissant la haie , déchiré et emporté la couronne des arbres les plus forts ; vingt-cinq à trente arbres étaient renversés et couchés en sens divers, de manière à prouver que la trombe faisait son chemin en tournoyant. D'autres furent enlevés et accrochés, ainsi que plusieurs couronnes, au sommet des plus grands arbres (de 60 à 70 pieds de haut).
Après ces premiers effets, la trombe parcourut une distance de deux lieues sans toucher à terre, en emportant de très-grosses branches d'arbre, qu'elle vomissait à droite et à gauche avec bruit ; arrivée à la pointe d'un bois , elle y arracha de nouveau la tète de plusieurs chênes, que Ton vit passer avec elle au-dessus du vil<* lage de Vendôme, situé au pied de la colline du côté est de la forêt.
Il sortait de temps en temps de son centre, des globes de vapeurs soufrées; les ans et les autres rejetaient, dans divers sens, des branches que le météore avait entraînées de très-loin.
Le bruit qu'il faisait dans sa marche r^ide était semblable à celui d^une voiture
pesante courant au galop sur un chemin pavé. On entendait une explosion semblable à celle d'un fusil à chaque soilie d'un globe de feu ou de vapeur; le vent, qui était impétueux, joignait îi ce bruit un sifflement terrible. Après avoir déchiré la terre et emporté tout ce qui lui résistait, la trombe s'élevait au-dessus du sol pour aller à une lieue et deux lieues de distance recommencer ses ravages.
De là elle [)éiiélra dans la vallée de \\ iternestre et Lambre. Le premier de ces villages, coin()Osé de quarante habitations, n'en conserva que huit intactes. Trenleileux maisons, avec leurs granges, furent renversées, et une énorme quantité d'arbres abattus, déchirés et emportés à une grande distance. On remarqua à Witer* nestre que les pignons et les murs des maisons furent couchés d'une manière divergente, de dedans en dehors.
Le désastre ne fut pas moins considérable à Lambre. Plusieurs personnes di*linguènnt parfaitement la marciie tournoyante du météore, sa couleur d'un brun soufré, et le centre de feu ardent d'où sortaient des éclats de vapeurs bitumineuses. Les arbres qui entouraient l'église furent cassés et déracinés; le mur et le toit de. la maison du curé enlevé, et dix-huit maisons, la plupart bâties en briques, sapées à leur fondation, avec le phénomène extraordinaire de l'écartement des murs eu dehors.
Voici maintenant une autre trombe non moins bizarre ;
Le 26 août ♦1823, à trois heures de l'après-midi, après un temps calme et trèschaud, une trombe se manifesta auprès de la commune de Rouvier (Eure-et-Loir). Elle fut précédée par une nuée noire , venant du S. 0., qui fut suivie par d'autres moins noires, jaunes et d'autres couleurs, dans lesquelles le tonnerre ne discontinuait pas, et qui lanoa de la grêle. Paraissant adhérer par le haut à la nue, en même temps fjue sa hase touchait à la terre , elle renversa ou brisa tout ce qui se trouva sur son passage, enlevant la terre, les arbres et autres corps, qu'elle rejeta autour d'elle à de grandes distances. Le tourbillon était d'une couleur jaune noirâtre, due, sans doute, à la poussière et aux autrescorps qu'il enlevait. Les teuil^ les des haies et des arbres qui n'ont point été enlevés et qui se sont trouvés sur son passage ont été dessécliét's comme si elles avaient été brûlées. — Dans le hameau de Marchefroid, où son elfel a duré moins d'une minute, elle a détruit cinquanfce-tnMs habitations; les habitants ont à peine entendu l'orage, et il n'y est tombé que trèspeu de grêle. Elle y a tué subitement un enfant de trois ans près de sa mère; on a remarqué sur son cou une blessure en forme de trou; mais on n'a pas su pw quel corfjs elle avait été faite. — Dans la vallée deSaint-Ouen,le météore a arrache ou brisé 800 pieds de beaux arbres, puis s'est dirigé jusqu'à Ver, près de Mantes, dans un espace de cinci lieues environ, sur kO à 50 toises de large : des maisons ont été enlièrenient rasées et écroulées; des combles entiers ont été enleyés de dessus leurs murs. Dans le sens et à contre sens de la ligne suivie par la trombe, des branches d'arbres ont été brisées en sens opposés. Des arbres anracbés, et tète, tronc et racines transfiortés à plus de 1000 mètres, et arrêtés par d'autres arbnîs restés debout ; d'autres, dans la vallée, ont été rompus h 4, 6, 10, 15 et 20 pieds de liauteur, ce qui ferait penser que dans cette petite vallée la trombe n'exerrait pas ses rava^'-ps jns(prâ terre.
Une de ces destructions a été bien régulière. Les quatre murs d'un jardin, saVh^ dément bâtis eu pierre, ont été entièrement renversés chacun dans leur sens en dehors du jardin, dans une, ligne droite, et comme si les pierres avaient été rangées pour la construction du mur. ['ne voiture attelée de trois chevaux et chargée de grains a été enlevée de dessus ses roues et son essieu^ qui sont restés à l4irre, et a passé par-de<sus un bàtinienl, dont elle a crevé le toit. Les lambeaux de la voiture ont été retrouvés en partie de l'autre côté du bâtiment. Le grain a disparu. Les chevaux, sans éprouver aucun mal, furent entièrement désenharnachés.
L*exeiiiple suivant n'est pas moins curieux.
Le 26 août 1826^ on voit rarrondissement de Carcassonne trayersé par une énorme colonne de feu qui^ rasant le champ^ déracina tout sur son passage. Un jeune homme de dix-neuf ans^ se trouvant dans la direction de ce météore^ fîit tourbillonné, enlevé dans les airs, et eut la tète fendue sur un rocher. Quatorze moutons furent enlevés et tombèrent asphyxiés. Cette colonne d'air et de feu renversa des murs, déplaça d'énormes rochers^ déracina les plus grands arbres^ pénétra dans un château par deux issues, souleva et renversa les pierres de taille de la porte cochère^ brisa la porte, en tordit toutes les pentures, fracassa une fenêtre^ pénétra dans le salon, se fit jour à travers le plafond^ perça le second étage^ s'élança vers le toit, et fit écrouler ces trois appartements avec un fracas terrible. Des dames qui se trouvaient dans le salon virent le globe de feu y pénétrer, et ne durent leur salut qu'à une énorme poutre qui fit voûte et retint la boiserie. Une trombe d'air, pénétrant par la croisée au-dessus de la cuisine, renversa une cloison, souleva le plancher, brisa les meubles, bouleversa les lits, ouvrit les armoires sans rien déranger, perça un gros mur et en jeta les débris à une très-grande distance, brisa les combles du château, déracina et souleva un énorme chêne vert de cinq pieds de circonférence, écrasa deux maisons, emporta des charrettes, se précipita dans le ravin, déracina plusieurs noyers énormes et ravagea les vignes en bouleversant le terrain ; l'air était imprégné d'une forte odeur de soufre.
Parmi les trombes qui ont laissé les plus dramatiques souvenirs, nous devons citer celle de Monville, du 19 août 1845. Tout le monde connaît cette ravissante vallée de Maromme à Malaunay et Clères, qui décore de si charmants paysages le chemin de fer de Rouen à Dieppe. Au jour fatal que nous venons d'inscrire, à une heure de l'après-midi, par un temps chaud et accablant, un tourbillon d'une nature étrange vint fondre subitement sur la vallée. Les grandes filatures de Monville furent enveloppées soudain, secouées, tordues et renversées, en moins de temps qu'il n'en fallut pour se reconnaître, d'après ce que me racontait encore ces jours derniers l'un des témoins oculaires, qui habite maintenant le Havre. La fabrique dans laquelle travaillaient des centaines d'ouvrières s'effondra au milieu d'une tempête électrique soudaine, et ees malheureuses furent ensevelies sous les décombres. Un certain nombre ne furent pas écrasées immédiatement. Protégées par le hasard, elles se trouvaient comme emboîtées, et se communi-
([liaient mutuellement leurs impressions sans se voir ni reconnaître à quel cataclysme elles devaient leur changement d'état. La plu- |)art étaient convaincues que c'était la fin du monde, et s'attendaient au jugement dernier.
Des ouvriers furent lancés au dehors par-dessus des haies et des clôtures ; d'autres furent écharpés par les métiers à vapeur qui continuaient à tourner au milieu de la catastrophe. Quelques-uns, sans être atteints, sul)irent une telle commotion de frayeur, qu'ils moururent huit jom*s aprcs, suhitement, sans maladie! Des murs^ (les chamhres entières furent retournés, de telle sorte qu'on ne les reconnaissait plus. Sur d'autres points, les bâtiments furent (îomme pulvérisés et la place absolument nettoyée. Des solives, des [)lanches mesurant jusqu'à 1 mètre de long sur 12 centimètres (le large et plus de 1 d'épaisseur, des archives, des papiers, furenl soulevés et emportés jusqu'à 25 et 38 kilomètres delà! jusque près de Dieppe. Les arbres situés sur le passage du météore furenl couchés à terre, quelle qu'ait été leur grosseur, et presque partout réduits en lattes et desséchés. La bande ravagée s*étendii sur 15 kilomètres; sa largeur alla en grandissant, depuis 100 mètres vers la Seine, sous Caiiteleu, jusqu'à 300 mètres vers Mon ville, et en décroissant jusqu'à GO mètres vers Clères. Le baromètre était subitement tombé de 7G0 à 705 millimètres.
Olte brusque dilatation de l'air n'a pu se produire qu*en troublant profondément l'équilibre de TAtmosphère dans le voisinage dv ces régions. Un habitant du Havre me racontait dernièrement que le jour de la catastrophe, avant midi, il a vu très-distinctement un navire se débattie contre la tempête, à trois lieues à peine du ri Nage, quoi(jne au Havre même la mer fut relativement calme.
La catastrophe de .Monville reste dans les souvenirs de la \ormau(1i(» nn même titre ([ue ceux des plus funestes naufrages. Kort heiuHMisemeat, h's trombes n'atteignent pas souvent de pareilles [)roj)ortions, ou n aiiivent pas précisément en ces points habités OH le travail rassemblt» des multitudes humaines et concentre en (pielque sorte le maximum des etïets de destruction. Plusieurs, non moins énergiques peut-être, n'ont pas trouvé un pareil aliment à dévorer. — O'iie qui l»oul(»versa les environs de Trêves, en 1 829, avait la forme d'une cheminée sortant d'un nuage et vomissant des jets de llammes et de vapeurs. Bientôt elle sembla pareille à un serpent, ondubi au-dessus de la campagne, et traça un sillon de dix à dix-huit pas de large, sur une longueur de deux mille cent pas, hachant même les berbes, épis, plantes, légumes, qui
lapissaienl le sol. Mais il n'y eut ni destruction d'habitations, ni mort d'hommes. — Celle qui ravagea Chatenay (Seine-et-Oise), le tSjuin 1839, grilla les arbres qui se trouvèrent sur sa circonférence, et renversa ceux qui se trouvèrent sur son passage même;
- Trombe» de ul:c.
les premiers même furent si singulièrement grillés, que leurs branches et leurs feuilles tournées du côté du météore étaient tout à dit desséchées et roussies, tandis que les autres restèrent vertes et vivantes. Des milliers d'arbres de haute futaie furent renversés
et couchés dans le même sens^ comme des gerbes de blé. Un pommier fut transporté à deux cents mètres de distance^ sur un* monceau de chênes et d'ormes. Les maisons furent bouleversées dans rintérieur^ sans être renversées pour cela. Plusieurs toits firent Toffice de cerfs-volants. Un mur de clôture fut partagé en cinq portions presque égales de sept à huit mètres chacune : la première^ la troisième et la cinquième furent renversées dans un sens ; la seconde et la quatrième en sens opposé ! Plusieurs rangs d'ardoises eurent leurs clous arrachés^ sans qu elles eussent été enlevées pour cela^ et comme si elles avaient été replacées par la main du couvreur.... Dans une trombe qui sévit sur le village d'Aubepierre (Haute-Marne), le 30 avril, le toit du lavoir a eu ses tuiles exactement retroussées , tous les rangs sens dessus dessous.
Dans les régions sablonneuses des déserts d'Afrique et d'Asie, le voyageur rencontre parfois des trombes de sable gigantesques qui s'élèvent de la terre aux nues, et se tordent avec des convulsions et des sifflements de serpents. C'est ce curieux phénomène que représente notre dessin précédent, d'après le voyage aux frontièrpN russo-chinoises de Th. W. Atkinson.
Les trombes qui se manifestent sur la mer, les lacs, les rivièreH, et qu^on désigne sous le nom de trombes d'eau, ne diffèrent des trombes d'air qiie par leur situation. Au lieu de poussières, de feuilles, d'objets solides attirés par la colonne tourbillonnante, c'est de Feau, ordinairement à 1 état de vapeur très-condensée, quelquefois aussi à Tétat liquide, qui se mêle à Tair de la trombe. Peltier rapporte un grand nombre d'exemples observés sous toutes les latitudes. Je n'en vois aucun qui ait englouti des navires, ou du moins qui l'ait fait en laissant un témoin. Ordinairement, on coupe à coups de canon la base de la colonne menaçante. Un jour cependant, le 29 octobre 1832, je vois sur la mer d'Fonie un navire pris par une trombe qui le fait basculer de la poupe à la proue, tantôt l'enfonce, tantôt l'enlève, le fait pirouetter rapidement et l'inonde d'eau, au grand effroi des passagers, qui attendaient la fin cr comme quelqu'un qui du fond d'un puits en regarde le haut. »
Le nuage attiré peut s'approcher assez près de la terre pour soulever des masses d'eau avec les corps qu'ils contiennent; le* plus gros tomberont isolément en raison de leur pesanteur, mais les plus petits seront transportés plus loin et relâchés en masse. C'est par ce moyen qu'ont lieu les pluies de petites grenouilles et de petits poissons, dont nous parlerons au chap. vi du Livre suivant.