CHAPITRE IIL
Nous entrons ici dans un monde merveilleux, plus féerique que celui des mille et une nuits, plus profond que Tantre de Cerbère, plus compliqué que le labyrinthe de Crète,... monde immense et fantastique, que nous ne pourrions décrire et dépeindre qu en un Nolume aussi gros et aussi condensé que celui-ci. Jusqu'ici nous avons (Ml d'énormes difficultés pour ne choisir que les faits les plus capitaux de TobserNation météorologique, et éliminer, bien malgré nous, une multitude de constatations et remarques curieuses qui auraient développé nos chapitres sur une étendue illimitée. Désormais les difficultés redoublent encore; car sur les milliers de faits merveilleux produits par la foudre, lesquels devons-nous recevoir avec hospitalité ? lesquels devons-nous renvoyer impitoyal)lenient? ([uelle classification, ([uelle méthode employer pour faire la jjart (1(î toutes ces diversités, et prendre, sans trop de longueur, une idée cxaclt; et suffisante des tours de force inimaginables que le subtil lluide électrique est caj^able d'effectuer en se jouant, et avec la rapidité de l'éclair?...
Nulle pièce de théâtre, itomédie ou drame, nulle scène de prestidigitation, n'est capable dt^ ri\aliser avec les jeux inconcevables <lu tonnerre. 11 semble que la foudre soit un être subtil, qui tienne le milieu entre la force inconsciente qui vit dans les plantes et la force consciente (jui vit dans les animaux : c'est comme un esprit élémentaire, fin, bizarre, malin ou stupide, clairvoyant ou aveugle, volontaire ou indifférent, passant d'un extrême à l'autre, et d'un caractère unifjue et effrayant, insondable et muet. Il n'y a pas
d'explication à avoir avec lui. Être mystérieux, il ne se livre point. Il agit; voilà tout. Sans doute, ses actions, comme les nôtres, tout en paraissant personnelles et capricieuses, sont soumises à des lois supérieures invisibles. Mais jusqu'à présent il n'est pas encore possible de les rattacher à une cause directrice. Ici, il tue net et broie un homme, sans que ses vêtements respectés aient reçu le plus léger dérangement, la moindre trace de brûlure. Là, il déshabille entièrement une personne enveloppée soudain de l'éblouissant éclair, et la laisse absolument nue, sans qu'elle ait le moindre mal, la plus insignifiante égratignure. Plus loin^ il vole les pièces de monnaie sans toucher au porte-monnaie ni à la poche du possesseur; ailleurs, il enlève la dorure d'un lustre pour la porter sur les plâtres qui ornementent un salon; ici, il déchausse un voyageur et envoie ses bottes à dix mètres de distance, tandis qu'au village voisin il percera une pile d'assiettes par le centre et alternativement de deux en deux seulement.... Quel ordre établir dans toute cette variété ?
Pour former un tableau aussi complet que possible de toutes ces curiosités de la foudre, nous choisirons un nombre déterminé des faits les plus importants, et nous les classerons par analogie en les partageant suivant leurs formes et leurs caractères distinctifs, et en réunissant ceux qui ofTrent entre eux de grands points de ressemblance.
La galerie de tableaux électriques que nous ouvrons ici doit avoir pour mérite unique l'exactitude. Nous serons donc sobres de commentaires, et laisserons les faits se présenter eux-mêmes tels qu'ils ont eu lieu. Le lecteur aura lui-même amples sujets de réflexion après la lecture de chacune de ces relations. On me pardonnera, j'espère, de les faire imprimer en plus petits caractères, car, malgré mon extrême désir d'abréger, les faits sont si nombreux et si variés que, pour être complet, j'ai dû en choisir un nombre considérable. Le lecteur n'y perdra rien. Le sujet lui de mande seulement ici un surcroît d'attention.
L'un des actes les4)1us formidables de la foudre est certainement celui de lucr raide un individu en le laissant dans sa position comme s'il était vivant, et en le brûlant en môme temps d'une manière si absolue qu'il est entièrement consumé. C'est ce que l'on constate, par exemple, dans le cas suivant :
A Vic-sur-Aisne (Aisne), en 1838, au milieu d'un violent orage, trois soldats s'étaient mis à l'abri sous un tilleul. La foudre éclate, et les frappe de mort instantanée tous les trois et du même coup. Cependant tous trois restent debout, dans leur situation primitive, comme s'ils n'avaient pas été atteints par le fluide électrique : leurs vêtements sont intacts! Après l'orage, des passants les remarquent.
leur parlent sans obtenir de réponse, s'approchent, les touchent, et U$ tombent en un monceau de cendres, pulvérisés (A. Poey).
Ce fait n'est pas unique, il y en a un nombre respectable d'analogues, et déjà les anciens avaient remarqué que des foudroyés tombaient en poussière. Il n'en esl pas moins extraordinaire. Voici maintenant un autre mode d'action tout opposé :
Le 29 juin 1869, à Pradette (Ariége), le maire a la malheureuse idée de s'abriter sous un peuplier très-élevé. La foudre éclate quelques moments après, fend l'arbre et foudroie l'individu. Par une de ses fantaisies bizarres et inexplicables, elle le déshabille entièrement et jette autour de lui ses divers vi^tements réduits en lambeaux, à Texceplion d'un soulier seulement* '.
Lell mai 1869, uncuItivateurdesArdillats, nommé Bal)andras,était, dit le Journal de ViUefranche, à labourer avec ses deux bœufs, à peu de distance de son habilation, vers k heures du soir; le temps était lourd* et le ciel couvert de nuages noirs. Tout h coup la foudre gronde et, fendant la nue, vient frapper le laboureur et ses bœufs, qui furent foudroyés. Ce malheureux a été complètement deshabillé par la foudre, et ses sabots avaient été lancés à 30 mètres de lui *.
Le l'»" octobre 1868, sept personnes s'étaient mises à l'abri pendant un orage sous un énorme hêtre, près du village de Bonello, dans la commune de Perrel (r.ôtes-du-Nord\ lorsque tout à coup la foudre vint à éclater sur cet arbre el tua du coup Marianne Guillemot, femme Le Roy. Les six autres personnes ont été terrassées sans être grièvement blessées, àTexception de la femme Le Gourd, dont la jambe et le bras gauches, ainsi que le dos, ont été brûlés. Les vêtements de la foudroyée ont été mis par le fluide en lambeaux très-petits; plusieurs de ceux-ci ont même été retrouvés accrochés aux branches de l'arbre ".
Le 11 août 1855, un homme fut foudroyé sur un chemin près de Vallerois (11 au te -Saône) et complètement dépouillé de ses vêtements. On n'a même pu retrouver que quelques morceaux de brodequins ferrés, une manche de chemise, et quelques lambeaux de vêtements. Dix minutes après la décharge , il reprit connaissance, ouvrit les yeux, se plaignit du froid, et demandait comment il se trouvait là tout nu. Malgré ses blessures, il ne mourut pas *.
L'un des exemples les plus curieux de ce genre est celui-ci, rapporté par Morand :
Les habits et les chaussures d'une femme qui, au moment du foudri>iement était déguisée en homme, furent coupés et déchirés en bandes, et jetés à 5 ou 6 pieds autour de son corps, en sorte que, dans l'état de nudité où elle se trouvait, on fut obligé de l'envelopper dans un drap pour l'emporter au village voisin.
Dans certains exemples, les vêtements, même les plus rapprochés du corps, sont brûlés, déchirés, troués, brisés, sans que la surface de la peau soit lésée. Dans d'autres exemples, la peau est brûlée sans que les vêtements aient du mal.
Un homme eut presque tout le cûté droit brûlé, depuis le bras jusqu'au pied, comme s'il eût clé exposé depuis longtemps sur un brasier ardent, sans que sa chemise, son caleçon et le reste de ses habits fussent aucunement endommagés par le feu (Sestier).
Th. Neale cite un cas où les mains auraient été brûlées ftisqu'aux os dans les gants restés intacts.
Un homme eut ses habits déchirés en atomes sans présenter à la surface du corps aucune trace de l'action du fluide électrique, à l'exception d'une légère marque sur le front (Howard).
Ordinairement les vêtements sont consumés sans flamme ; parfois c^est un rén-
1. Les exemples marqués d'un * sont extraits d'une collection de curiosités de la foudre que je recueille depuis quinze ans dans les journaux scientifiques et autres. On peut les vérifier tous en revoyant les journaux du temps.