‹ L'atmosphère [microform]Chapitre 254 sur 269 · DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES ORAGES · texte numérisé non relu

DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES ORAGES

sur lesquelles ils versent la grêle sans parcimonie, comme nous l'avons vu.

Les orages accomplissent ordinairement une fonction utile et réparatrice dans le système organique terrestre. Ils nettoient Tatmosphère et le sol^, chassent les miasmes, renouvellent rélcclricité, font circuler rox\i.n''ne, distribuent Tozone, rajeunissent la nature. Ce sont (le ces secousses violentes et salutaires comme il nous en faut parfois à nous-mêmes pour secouer notre torpeur et surexciter notre vie. Quand la tempête est passée, lors même que des branches ont été trop secouées et que des feuilles jonchent le sol, le bois parfumé sourit au ciel, et exhale des parfums qui ne sont jamais si intenses ni si purs qu'après une pluie d'orage.

L'action salutaire des orages en météorologie ne doit cependant pas nous taire oublier les accidents funestes parmi lesquels nous avons^ dans le cliapitre précédent, remarqué tant de singularités curieuses. Nous pouvons au contraire légitimement nous demander quel est le nombre des victimes de la foudre.

Combien le tonnerre tue-t-il d'hommes par an?

Depuis 1835, le ministère de la justice constate annuellement les décès causés par la foudre. Le docteur Boudin les a relevés à cette source jusqu'en l( 63, et j'en ai continué le relevé jusqu'à ce jour, par robligcance du directeur des affaires criminelles. Les chiffres ne sont pas encore arrêtés pour Tannée 1870, si bouleversée d'ailleurs par un tonnerre bien autrement méchant que celui du ciel. Voici le résultat de cette statistique.

Aiiiu.-?.

Uit'S [■.ir l.i f'>u<ire e:i Fr.i'ice.

Années.

Nombre d'individos

lues p.ir I.i foudre

en France.

18îil.

18ié3.

ISkl.

5^1 kS

En ajoutant à ce nombre un chiffre proportionnel de 86 décès pour les trois départements de lannexion de la Savoie^ qui ne figurent pas ici jusqu'en 1861, on trouve^ pour la France entière, un total de 3074 décès par fulguration. G*est donc plus de 3000 depuis 1835^ ou en moyenne 90 par an.

Mais les victimes de la foudre ne sont pas représentées seulement par les individus tués raidej seule catégorie dont la justice criminelle fasse la statistique annuelle. U existe aussi une catégorie de blessés dont le chiffre excède de beaucoup celui des morts subites.

On peut admettre, sans exagération, que le nombre total des blessés est au moins trois fois plus élevé que celui des personnes tuées. Il résulterait du nombre de 307% personnes tuées raide par la foudre depuis 1S35, que Ton pourrait évaluer le nombre total des victimes de la foudre, en France, dans la même période à 10000 environ, ou à une moyenne annuelle de 300.

En admettant la même proportion pour Tensemble de la population du globe, on trouve que le nombre des personnes tuées par la foudre peut être estimé à diao mille par an sur la surface entière du globe. C^est quelque chose; c^est trop sans doute. Mais c'est peu comparativement à ce que la guerre détruit : 400000 par an, en moyenne, sur le globe entier.

En examinant les faits et gestes du tonnerre^ on a remarqué qu*il n*y a pas égalité d'accidents pour les hommes et pour les femmes^ et qu'il y a un privilège en faveur du sexe féminin.

Depuis 1854^ le ministère de la justice a, sur la demande du docteur Boudin, rédigé la statistique des décès par fulguration en distinguant les individus des deux sexes. Or^ sur 1630 personnes tuées en France par la foudre^ de 1 854 à 1 869^ voici quelle a été leur répartition selon le sexe :

Années. Sexe masculin. Sexe féminin. Totaux.

75a DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES ORAGES.

Ce relevé nous offre 1 1 60 hommes tués pour 470 femmes ; c'est-à-dire qu'il y a plus du double d'hommes tués par la foudre que de femmes^ de deux à trois fois plus^ exactement : 2^47. Sur 100 personnes foudroyées^ on compte 71 du sexe masculin et seu* lement 29 du sexe féminin. Les relevés faits dans les autres pays conduisent à peu près au même résultat. A quelle cause le sexe « faible » doit-il d'être ainsi respecté par le tonnerre? A quelle galanterie ce privilège peut-il être rapporté? — Cette différence remarquée provient sans doute tout simplement du fait que lea accidents de la foudre arrivent surtout dans les champs^ et en général par d'assez mauvais temps, et que, même dans l'agriculture, il y a alors incomparablement plus d'hommes que de femmes dehors^ les soins si multiples de la famille et du logis étant partout le lot spécial de la compagne de l'homme.

On a remarqué toutefois que dans un groupe également composé des deux sexes, la foudre s'attaque de préférence aux hommes. Peut-être leur stature plus élevée les expose-t-elle davantage; peut-être les vêtements féminins sont-ils meilleurs protecteurs; peut-être enfin le corps lui-même est-il d'une conductibilité différente dans les deux sexes Les enfants sont rarement tués.

Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, je vois entre autres qu*au mois de septembre 1 867, à Comerly (Corrèze), la foudre a enlevé des bras d'une jeune fille un petit enfant qu'elle a jeté sous un lit sans lui faire le moindre mal.

On a remarqué aussi que le tonnerre parait avoir certaines prédilections pour des édifices, des objets, et même des personnes.

Les Affiches des évéchés de Lorraine de 1782 rapportent entre autres le fait suivant :

ff Le jeudi, 22 août, vers minuit, le tonnerre toniba à Metz, près des casernes de Cbambière. Après avoir fait éclater la pierre de (aille de Timposte de Pêcurie n* 3, il se porte à la croisée du premier étage, en brise les châssis, fond les plombs, casse les vitres; puis, prenant sa direction le long d'une bande de fer, il pénètre dans le joint de la pierre de taille de TembrasUre d'une croisée, fail éclater cette pierre, d'où il prend son issue au second étage après avoir soulevé une planche et opéré à la croisée de cet étage la même dégradation qu'au premier. Du second, il s'élève dans une mansarde, y fait tomber beaucoup de plâtre, •casse une hotte, gagne la toiture, écorne les ardoises sur une longueur de 75 cen- •timètres, passe de l'autre côté du toit, brise des planches et des ardoises dans l'espace d'environ 2 mètres carrés, et termine sa course en s'introduisant par les petites fentes du tuyau d'une cheminée voisine, d'où il entre dans la chambre d'un officier, tombe sur le foyer, déplace lès pincettes, la pelle à feu, fait voler les cendres au milieu de la chambre et disparaît par la chemiAée. Chose remaïquabley c'est dans la même chambre que le tonnerre est tombé le 37 moi 1766, à dix heures du soir, lors de l'incendie qui consuma la caaeme. »

Le 10 septembre 1841, la foudre tomba à Péronne, dans la même chambre où, vingl-cinq ans auparavant, elle avait failli lucr le poëte Béranger.

Le 29 juin 1763, le tonnerre pénétra dans Téglise d'Antrasme, fondit les dorures tles cadres et des colonnes de certaines niches, noircit et grilla le? burettes d'étain placées sur une armoire, et perça de deux trous la crédence contenue dans une niche de pierre. Tous ces dégilts ayant été réparés, la foudre tomba le 20juin 1704 sur la même église, noircit et fondit les dorures qui en 1763 avaient été noircies et fondues, et, dans les mêmes limites, grilla les deux burettes et déboucha les «leux trous qui avaient été bouchés et repeints.

Sur douze navires foudroyés plusieurs fois, et signalés par M. Mériam, nous Irouvons les renseignements suivants ;

En 18'45, le navire le Saxon, frappé deux fois en dix jours.

En 1861, le Radient j foudroyé deux fois en quinze jours.

En 1863. le Massachu$ets, frappé deux fois en mer en une heure.

En 1853, le navire Louisa, frappé six fois en mer en une heure; plusieurs hommes sont blessés.

En 1848, le navire le Wpst-Point, foudroyé sept fois en mer en trente minutes : deux hommes sont tués.

Exisle-t-il des personnes douées de ce triste privilège? — Le docteur Boudin cite deux personnes qui paraissaient Toffrir. La première, le P. Bosco (de Turin), «lui nous a été signalé comme ayant été visité par la foiidre trois fois dans trois demeures différentes. La seconde personne est une dame américaine, Mme Hain, habitant South-Hend ;Indiana), et qui fut blessée au pied gauche en mai 1855, après avoir été blessée au même pied quinze ans auparavant.

L'abbé Richard raconte qu'une dame qui habilait en Bourgogne un château, dans une position élevée, a va plusieurs fois la foudre pénétrer dans son apfa^tementj s'y diviser en étincelles de différentes grandeurs, dont la plupart s'altarhaient à ses habits qu'elles ne brûlaient point, et laissaient des taches livides sur ses bras et même sur ses cuisses ; elle disait à ce sujet que le tonnerre ne lui avait jamais fait d'autre mal que de la fouetter deux ou trois fois, quoiqu'il tombât yissez souvent sur son château. Elle était en quelque sorte familiarisée avec ses visites, et disait que le tonnerre ne lui faisait d'autre mal que de la fouetter de temps en temps.

« Dans deux situations toutes pareilles, disait déjà Arago, tel homme, par la nature de sa constitution, court plus de danger que tel autre, il existe des personnes qui arrêtent brusquement la communication de l'électricité et ne ressentent pas la secousse, lors même qu'elles occupent la seconde place de la pile. Ces personnes, par exception, ne sont pas conductrices de la matière fulminante. Par exception, il faut donc les ranger parmi les corps non conducteurs que la foudre respecte ou qu'elle frappe du moins rarement. Des différences aussi tranchées ne peuvent pas exister sans qu'il y ait également des nuances. Or, chaque degré de conductibilité correspond, en temps d'orage, à une certaine mesure de danger. L'homme conducteur comme le métal sera aussi souvent foudroyé que le métal; l'homme qui interrompt la communication dans la chaîne n'aura guère plus à craindre que s'il était de verre, de résine. Entre ces limites, il se trouvera des individus que la foudre frappera à l'égal du bois, des pierres, etc. Ainsi, dans les phénomènes du tonnerre, tout ne gît pas dans la place qu'un homme occupe; la constitution physique de cet homme joue aussi un certain rôle. >

Enfin^ on a également remarqué que Thomme est moins accessible au foudroiement que les animaux.

En 1715, la foudre tomba sur l'abbaye de Noirmoustiers, près de Tours, et y tua

760 DISTRIBUTION GÉOGBAPHIQUE DBS ORAGES.

22 chevaux, sans faire aucun mal à 150 religieux, dont elle visita le réfectoire et dont elle renversa les 150 bouteilles contenant leurs rations de vin.

Le 12 avril 1781, MM. d^Aussac, de Gautran et de Lavallongue, cheminant à cheval, furent frappés par la foudre; les trois chevaux périrent sur le coup; des trois cavaliers, M. d*Aussac seul fut tué.

En Tan IX, la foudre tua, près de Charlres, un cheval et un mulet, en épargnant le meunier qui conduisait ces deux animaux.

En 1810, la foudre tomba dans la chambre de M. Cowens et tua son chien placé à son côté, sans faire le moindre mal au maître.

. En 1819, la foudre tomba sur Téglise de Châteauneuf-les-Moustiers ; elle y tua tous les chiens, mais elle n'ôta la vie qu^à 8 personnes sur plus de 200 qui assistaient à Tofûce.

Le 26 septembre 1820, la foudre frappa, près de Sainte- Menehould, un laboureur conduisant sa charrue; ses deux chevaux furent tués; Thorome en fut quitte pour une surdité passagère.

En 18S6, un enfant conduisait une jument près de Worcester; la foudre tomba, tua la jument et ne fît rien à Tenfant.

Le l«r juin 1855, le tonnerre tomba sur un troupeau de moutons, dans la commune de Saint-Léger-la-Montagne (Haute- Vienne); 78 moutons et 2 chiens de garde ont été tués sur le coup. Une femme qui gardait le troupeau a été légèrement atteinte.

Le 13 août 1852, la foudre tomba sur un fermier de Saint-Georges-sur- Loire, au moment où il conduisait quatre bœufs. Deux de ces animaux furent tués; le fermier en fut quitte pour un engourdissement de la jambe gauche; un troisième boeuf fut paralysé du c6té gauche.

Le 2 février 1859, un troupeau de porcs fut surpris par une trombe, aux environs de Liège ; cent quarante de ces animaux périrent asphyxiés; leurs conducteurs n'éprouvèrent pas le moindre accident.

Pendant la journée du 15 août 1862, trois filles gardaient leurs troupeaux. Vers les cinq heures éclata un violent orage, la pluie tombait à torrents, le tonnerre grondait avec fracas; les bergères, prises à Timproviste, n'avaient pas eu le temps de t entrer leurs troupeaux. Les deux premières cherchèrent un abri contre l'orage en se plaçant sous un châtaignier. La troisième se réfugia sous un chêne, distant de 25 mètres environ de Tendroit où étaient ses camarades. Soudain un coup de tonnerre retentit sur leurs tètes ; une masse de feu descendit sur le châtaignier où étaient les deux autres, et les enveloppa de tous côtés. La troisième aperçut le feu, sentit Todeur du soufre et tomba évanouie. Quand elle eut repris connaissance, ses deux compagnes ne donnaient plus aucun signe de vie ; leurs vêtements étaient brûlés et leurs sabots brisés. Auprès d'elles se trouvaient cinq brebis, an porc et une ânesse, tués par la foudre. Le chien de la bergère avait été coupé en deux.

« Le 11 mai 1865, vers six heures et demie du soir, dit le journal belge ia Jfeuw, un berger, nommé Wéra, se trouvait aux champs avec un troupeau de brebis, lorsque es approches d'un orage le décidèrent à regagner le logis. Arrivés au sommet de la montagne dite le Gay-Vieux-Sarts, dans un chemin étroit et difficile, les moutons se formèrent en deux groupes, les tètes serrées les unes contre les autres, et refusèrent d'avancer. Wéra se mit à l'abri derrière un buisson, lorsqu'un fonnidabie coup de tonnerre se fit entendre. Le berger venait d'être foudroyé avec tout son troupeau. 11 avait été atteint au sommet de la tète : tous ses cheveux étaient enlevés à partir de la nuque, et le fluide électrique avait tracé un sillon sur son front, son visage et sa poitrine. Son corps était dans un état complet de nudité. Tous ses vêtements étaient réduits en lambeaux. Du reste, pas de trace de sang. Le fer de sa houlette, détaché du manche, avait été lancé à plusieurs mètres de distance, et le manche lui-même brisé en deux morceaux. Un petit crucifix en métal et un scapulaire que Wéra poitait sur lui furent retrouvés à quinze mètres de

distance. Des 152 moulons dont se compilait le troupeau, 126 avaient été tués; ils étaient couverts de sang, et leurs blessures étaient aussi variées que bizarres. Les «ifia avaient la téie tranchée net^ les autres la tête percée d'outre en ùutre^ d'autres les jambes fracturées. Quant au chien, on ne sait ce quil est devenu. >

Le 2k juin 1822, près de Hayiensen (Wurtemberg) , un berger et 216 moutons sur 2%8 furent tués en plein champ par le tonnerre.

Enfin, au rapport de M. d'Abbadie, un orage, en Ethiopie, aurait d'un seul coup tué SOOO chèvres et le berger qui les gardait.

La foudre parait aussi avoir des préférences pour certaines espèces d'arbres.

Les anciens pensaient que le laurier préservait du tonnerre. Le hêtre a joui jusqu'à présent dans nos climats de la réputation d*6tre inaccessible à la foudre ; cependant ce n'est pas tout à fait exacte comme on va le voir.

Parmi les nombreux faits et gestes du tonnerre que j'ai recueilli» depuis des années^ j'ai 1 66 notifications d'espèces d'arbres^ qui se classent comme il suit pour le nombre de coups de foudre relatifs à chaque espèce :

54 chênes.

6 hêtres.

2 pommiers.

1 figuier

24 peupliers.

5 frênes.

1 sorbier.

l oranger

14 ormes.

4 poiriers.

1 mûrier.

1 olivier.

11 noyers.

4 cerisiers.

1 aulne.

0 bouleau

10 sapins.

3 catalpas.

1 faux-ébénier.

0 érable.

7 saules.

3 châtaigniers.

1 acacia.

6 pins.

2 tilleuls.

1 robinia-pseudc

>-acacia.

On peut remarquer que la hauteur des arbres n^est pas la cause essentielle de leur foudroiement plus ou moins fréquent, et le tableau qui précède ferait vraiment croire que Tessence même de Tarbre a une influence réelle. Car pourquoi les oliviers, les mûriers, les bouleaux, les érables, si nombreux dans certaines contrées, sont-ils à peine frappés ? La hauteur des arbres joue un rôle : il est certain que si plusieurs arbres sont rapprochés au milieu dVne plaine, la foudre frappera de préférence les plus élevés. Nous en possédons de nombreux exemples. L'isolement des arbres, l'élévation du terrain, la situation par rapport à Torage, la nature du sol, la forme du feuillage et celle des racines ont une influence marquée sur les effets de la foudre et sur sa tendance à frapper les arbres. Elle atteint de préférence ceux dont les racines sont à la fois profondes et étalées.

* Examinons maintenant la statistique de la foudre suivant les lieux. Relevons la distribution géographique des coups de foudre : elle est singulièrement curieuse^ même sur une seule contrée comme la France. La marche des orages^ le relief du sol^ ont une influence marquée sur le degré de fréquence des coups de foudre. Les diverses provinces sont loin d^ètre exposées de la même façon aux risques du tonnerre. Voici le relevé par déparlements de tous les décès par fulguration enregistrés au ministère de la justice depuis 1835 :

702 DISTRIBUTION (iEOORAPHlQUE DES ORAGES.

DKPARTEMENTS CLASSES l>ANS L ORDRE «.RDISSANT DU NOMBRE PROPORTIONNEL

DES DÈr.l.S TAU lULCU RATION DEPUIS 1835.

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