CONSTRUCTION
5. Tige. — La tige de fer du paratonnerre est prolongée en haut, comme nous venons de le dire, par un cylindre de cuivre rouga terminé en cAne; à ce point de jonction, elle aété arrondie et réduite à 2 centimètres de diamètre; plus bas, elle reste carrée et va en augmentant d^épaisseur régulièrement, jusqu'au point d'insertioa du conducteur, où elle doit avoir k ou 5 centimèlres de cbté. Sa hauteur totale, entre le sommet du cône et ce dernier point, peut varier de 3 à 5 mètres suivant les circonstances. 11 y a presque toujours plus d'avantage à augmenter le nombre des ti-
Y ges, en les maintenant entre ces limif^s, et en les re-
I liant eutre elles par un conducteur commun pour les
rendre solidaires, qu'à en réduire le nombre en leur I donnant des hauteurs de 7 ou 8 mètres.
Toute la longueur de la tige qui est au-dessous du conducteur, au-dessous du plus bas des conducteurs, si elle en porte plusieurs, ne compte plus comme paratonnerre ; on peut en varier à volonté la forme et choisir celle qui convient le mieux pour la fixer trèssolidement sur ses appuis.
6. Candwtenn. — Le conducteur est adapté à la tige par une très-bonne soudure à l'étain ; cette première partie du conducteur aura S centimètres de càtè, et sa partie arrondie, dressée et étamée d'avance, qui traverse la Uge de part en part, aura 15 millimèlres de diamètre; ainsi les deux surfaces du fer, mélaUiquement unies par la soudure, auront près de 30 centimètres carrés.
Les courbures toujours arrondies qu'il faudra donner au conducteur, soit pour descendre au sol, soit pour s'étendre sur le sol jusqu'à la verticale de la nappe d'eau, suffiront au jeu des dilatations.
Comme il importe que ces soudures ne soient pas fatiguées par des flexions ou par des tractions obliques, on aura soin d'établir dans leur voisinage dss supports de fer à fourchettes qui permettent le glissement longitudinal en empêchant tout ballottement latéral. Ces supports ne doivent pas être des isoloirs électriques.
7. Communtcofion ùvec ta nappa deau. — La nappe souterraine est, comme nous avons dit, celle des pluies du voisinage qui ne tarissent jamais et qui conservenl
Fig. 223.
Tige du paratooneiTB el MU conducteur.
au moins 50 centimètres de hauteur d'eau dans les saisons les plus défavorables.
Le puits du paratonnerre sera construit comme un puits ordinaire ; il doit être restreint à ce service spécial et ne recevoir aucune eau de fosse ou d'égout.
Si les circonstances 1 exigeaient, le puits ordinaire pourrait être remplacé par un forage de 20 à 25 centimètres de diamètre, tube avec soin contre les éboulements.
La portion du conducteur qui descend dans le puits sera faite avec du fer de 2 centimètres de côté; son extrémité inférieure portera quatre racines d'environ 60 centimètres de longueur; un épais nœud de soudure enveloppe tout cet ajustement. Ces racines pourraient être remplacées par une hélice de cinq ou six tours, formée en contournant en tire- bouchon Textrémité inférieure du conducteur luimême.
La partie supérieure du conducteur vertical sera soutenue à rentrée du puits, soit par une cheville assez forte posée sur deux barres parallèles, soit par d'autres moyens analogues; on donnera à ces supports une hauteur telle, que les racines et, au besoin, le nœud de soudure plongent dans Teau; mais il importe que ce poids considérable ne porte pas sur les vases du fond du puits où s'enfonceraient les racines.
On se ménagera les moyens de constater aisément la profondeur de l'eau du puits dans les diverses saisons de l'année, même quand on connaîtrait le mouve-, ment de ces variations de niveau dans les puits voisins.
Enfin, de loin en loin, il sera nécessaire de reconnaître l'état du fer immergé, car il y a certaines eaux qui pourraient peut-être le corroyer trop profondément dans une période de quatre ou cinq années. Il faudra donc défaire la dernière des soudures qui se trouve hors du puits et avoir préparé les moyens mécaniques convenables pour enlever le conducteur et amener au jour son extrémité inférieure.
À cette instruction officielle sur la construction des paratonnerres, publiée en 1867 par rAcadémie des sciences, nous n'avons qu'une remarque à ajouter : c'est que ceux qui ne rempliraient pas toutes les conditions requises seraient plus dangereux qu'utiles. Pour n'en citer qu'un exemple, en 1867, un orage éclata à Fécamp, le tonnerre tomba sur plusieurs maisons dépourvues de protection (ce qui n'étonna personne) ; mais, chose plus étrange, il n'épargna même pas le phare, qui fut entièrement ravagé, bien qu'il fût surmonté d'un paratonnerre. Celui-ci, visité immédiatement, témoigna bien qu't/ remplissait toutes les conditions réglementaires. Mais le phare est édifié sur une falaise profondément calcaire, et l'extrémité inférieure du paratonnerre plongeait dans une citerne creusée au sein de ce sol crayeux. Dès lors le mystère était découvert.
En effet, le conducteur doit communiquer avec de vastes nappes d'eau ayant une étendue beaucoup plus grande que celle des nuages orageux; l'eau elle-même deviendrait foudroyante, si elle n'avait pas un écoulement suffisant. Il est dangereux d'enterrer le conducteur dans le sol humide : 1^ parce que trop souvent on 6*inquiète peu de savoir si cette couche humide est assez étendue;
2** parce qu*on ne s*eiiquiert pas davantage de reconnaître si celte terre conserve une humidité sufIQsante aux temps de grandes sécheresses^ c*est-à-dire au moment où les orages sont le plus à craindre. A défaut de rivière ou de vastes étangs^ il faut mettre les conducteurs des paratonnerres en communication par de larges surfaces avec des nappes d eau souterraines intarissables.
Un bon paratonnerre est un utile préservatif. Je rappellersd à cette occasion que^ dans sa statistique des coups de foudre qui ont frappé des paratonnerres ou des édifices et des navires armés de ces appareils^ Quételet a mentionné cent soixante-huit cas de paratonnerres foudroyés, parmi lesquels il ne s'en trouve que vingt-sept, c'est-à-dire environ un sixième, où les paratonnerres, par suite de graves imperfections constatées dans leur construction, n'ont point complètement préservé les édifices ou les navires qui les portaient. Ce résultat est des plus concluants en faveur de Tefficacité des paratonnerres, et il est, sans aucun doute, la meilleure réponse qu'on puisse faire aux objections mises en avant contre l'emploi des appareils dont il s*agit.
Aucune peinture ne compromet les fonctions électriques d'un paratonnerre, à l'exception de la portion immergée du conducteur.
Depuis quelques années, ou a l'habitude de diviser le conducteur, à son arrivée dans le sol, en deux branches, l'une verticale qui descend jusque dans la couche aquifère, l'autre qui s'étend horizontalement et se ramifie à une très -petite distance du sol. Lorsque la couche supérieure du sol est mouillée, la branche horizontale fonctionne inévitablement et met ainsi à l'abri des irrégularités de construction que peut présenter la branche verticale.
Enfin, remarquons encore que le cercle de protection du paratonnerre n'est pas aussi étendu qu'on serait porté à le croire. Il ne s'étend pas à une distance de trois ou quatre fois la hauteur de la tige au-dessus du toit; ainsi un paratonnerre de 5 mètres ne protège pas à plus de 1 5 ou 20 mètres de son point d'attache. L'effet dépend d'ailleurs de la nature du terrain et des matériaux qui entrent dans la construction de l'édifice. Les grands édifices en demandent plusieurs pour être efficacement protégés, comme on l'a fait à Paris en terminant la réunion du Louvre aux Tuileries. Le métrage de l'immense palais lui attribue une longueur totale de 3 kilomètres et une surface de 1 8 hectares. On avait pris toutes les précautions imaginables pour le préserver du feu du ciel : on n'avait pas songé au feu de l'enfer humain.
GHmTRE VIL
Nous sommes arrivés au complément le plus curieux^ le plus grandiose des diverses manifestations de Télectricité dans TAtmosphère. Nous Tavons vu, le globe terrestre est un immense réservoir de ce subtil fluide, qui existe dans tous les mondes de notre système, et dont le foyer rayonne dans le Soleil lui-même. Comme l'attraction, comme la lumière, comme la chaleur, Télectricité est une force générale de la nature. Ses palpitations entretiennent la vie des mondes ; et sur notre planète elle-même, des courants circulent constamment deTéquateur aux pôles, des pôles à Féquateur.
L'aiguille aimantée, la boussole, nous montre de son doigt délicat cette circulation perpétuelle dirigée vers le nord. Elle oscille et 8*agite lorsque des perturbations dérangent Técoulement normal du fluide. Elle s'affole lorsque parfois ces perturbations deviennent violentes et troublent profondément l'équilibre. La foudre qui tombe sur un navire influence souvent pour toujours le caractère de la boussole, et tandis qu'on prend le nord qu'elle indique pour point de repère, on est tout surpris d'aller se jeter sur des écueils ou vers des côtes inhospitalières. Si une forte aurore boréale illumine le ciel de Stockholm ou de Reikiawik, la boussole de l'Observatoire de Paris se trouble à des centaines de lieues de distance, semble se demander ce qui arrive, et invite le rédacteur du Bul^ letin international à faire attention à ce qui se passe à ce moment-là dans le nord.
L'aurore boréale est un écoulement en grand de l'électricité atmosphérique. Au lieu d'un orage borné à quelques lieues et
gémissant de fureur et de colère, c'est une douce et lente recomposition du fluide négatif du sol avec le fluide positif de Tatmosphère, qui s^accomplit dans les hauteurs aériennes, dans l'atmosphère supérieure hydrogénée dont nous avons parlé dès le commencement de cet ouvrage.
Cet écoulement de l'électricité en vaste nappe fluide n'est visible que pendant la nuit, et revêt toutes les formes imaginables, selon la manière même dont il s'accomplit, et selon la perspective causée par la distance de l'observateur. Tantôt l'œil étonné saisit à peine des ondoiements rapides, blancs et roses, parcourant le ciel comme un frémissement. Tantôt c'est une draperie de moire d'or et de pourpre qui semble tomber des célestes hauteurs. Tantôt c'est une rosée de feu accompagnée d'un étrange bruissement. Tantôt encore, ce sont dos gerbes de zones enflammées, s'élançant du nord dans les différentes directions du compas. C'est surtout vers les cercles polaires, où les orages sont si rares, que ces manifestations de l'électricité terrestre déploient leur douce splendeur.
Michelet, qui sent si exactement et décrit si originalement les grands phénomènes de la nature, nous présente comme il suit l'œuvre des aurores boréales :
Le pôle semble un royaume de la mort. Mais la vie générale y triomphe au contraire. Les deux âmes du globe, magnétique, électrique, chaque nuit font leur fête dans ce désert. Leur aurore boréale est sa consolation sublime.
Les courants aériens, les courants de la mer, en sont les véhicules. Les deux torrents d'eaux chaudes qui, de Java, de Cuba, s'en vont au nord se faire refroidir et glacer, qui, revivant ensuite, retournent incessamment au cœur qui les lança, aident à la correspondance magnétique, électrique, de l'équateur au pôle. Leurs orages sont solidaires. L'été, quand la fonte polaire, quand les courants du nord nous viennent, rafraîchissent la terre, l'élément magnétique semble aller au-devant de l'électricité centrale : de là ces violents orages, surtout près de ce centre, ces éclats de tonnerre, effrayants à nos sens troublés.
Tout au contraire, au pôle la foudre ne s'entend presque jamais. Dans cette nuit profonde d'hiver, tout semble assoupi. Et quel ciel cependant contient plus d'orages ! Presque chaque soir, vers dix heures, il éclate dans sa puissance. La terre, les neiges, les glaciers en sont subitement illuminés. Leurs arêtes vives, Tatmosphère remplie de particules glacées, en brisent, en renvoient les rayons palpitants.
Rien de plus solennel. La terre entière assiste^ on peut le dire; elle est spectateur et acteur. La veille, ou plusieurs heures d'avance, sa préoccupation est partout constatée par Taiguille aimantée.
Mais voilà que dans Tare majestueux d*un jaune pâle, dans sa paisible ascension, éclate comme une effervescence. Il se double, se triple, on en voit souvent jusqu'à neuf. Us ondulent ! Un flux et reflux de lumière les promène comme une draperie d'or qui va, vient, se plie, se replie.
Est-ce tout? Le spectacle s'anime. De longues colonnes lumineuses, des jets, des rayons sont dardés, impétueux, rapides, changeant du jaune au pourpre, du rouge à l'émeraude.
Quelle en sera l'issue? La terre est inquiète. Qui vaincra, qui l'emportera de ces lumières vivantes? Les pôles se le sont demandé.
11 est onze heures du soir. Voici le grand moment. Le combat s'harmonise. Les lumières ont lutté assez. Elles s'entendent, se pacifient et s'aiment. Elles montent ensemble dans la gloire. Elles se transfigurent en sublime éventail, en coupole de feu, sont comme la couronne d'un divin hyménée.
A l'âme terrestre, magnétique, reine du nord. Vautre s'est môlée, l'électrique, la vie de Téquateur. Elles s'embrassent, et c'est la même âme....
Le Spitzberg est une région favorite pour les aurores boréales. Dans son voyage scientifique de 1839, M. Ch. Alartins en a observé et analysé patiemment, un grand nombre, qu'il décrit sous les formes suivantes (voy. le Tour du inonde, 18G5, t. II, p. 10; :
Tantôt ce sont de simples lueurs diffuses ou des plaques lumineuses, tantôt des rayons frémissants d'une éclatante blancheur, qui parcourent tout le firmament, en partant de l'horizon comme si un pinceau invisible se promenait sur la voûte céleste; quelquefois il s'arrête; les rayons inachevés n'atteignent pas le zénith, mais l'aurore se continue sur un autre point; un bouquet de rayons s'élance, s'élargit en éventail, puis pâlit et s'éteint. D'autres fois de longues draperies dorées flottent au-dessus de la tète du spectateur, se replient sur elles-mêmes de mille manières et ondulent comme si le vent les agitait. En apparence elles semblent peu élevées dans TAtmosphère, et l'on s'étonne de ne pas entendra le frôlement des replis qui glissent l'un sur l'autre. Le plus souvent un arc lumineux se dessine vers le nord ; un segment noir les sépare de l'horizon et contraste par sa couleur foncée avec l'arc d'un blanc éclatant ou d'un rouge brillant qui lance les rayons.
782 LES ALKOHES BOUÊALEià.
sV-lcnd, >t: divise et repivscnle bienlûl un éventail lumim-ux qui remplit le tii-l bumil, monte peu à peu vers le zénith, où les rayons en se réunissant forment une couronne qui, à son tour, darde des jets lumineiis duns tous les sena. Alors le ciel semble une coupole de feu; le Idtn, le veit, le jaune, le rouge, h blanc !-e jouent dans les ra\i>iis palpitants de lauroi-e. -Mais ce brillant spectacle dure peu d'instants ; la couronne cesse d'abord de lancer des jets
biiiiineii\, puis san'aiblil peu à peu; une lueur diffuse remplit la ciel; (à et là (|u<'li|ues plaques lumineuses semblables à de légers nuaf^es s'éiendenl cl se resserrent avec une incroyable rapidité comme im ca-ui- (|iii palpite. Bientôt ils pâlissent à leur tour, tout se confond et s'cfVace, l'aurore semble î^tre à son agonie; les étoiles, ([ue sa lumii-i-e a\ait obscurcies, brillent d'un nouvel éclat, et la longue nnil polaire, sombre et profonde, règne de nouveau en sou- \eraine sur les solitudes glacées de la terre et de l'océan. Devant
de tels phénomènes^ le poëte^ rartiste s*inclinent et avouent leur impuissance^ le savant seul ne désespère pas ; après avoir admiré ce spectacle, il Tétudie^ l'analyse^ le compare^ le discute^ et il arrive à prouver que ces aurores sont dues aux radiations électriques des pôles de la terre^ aimant colossal dont le pôle boréal se trouve dans le nofd de TAmérique septentrionale, non loin du pôle du froid de notre hémisphère, tandis que son pôle austral est en mer au sud de TAustralie, près de la terre Victoria.
Quelques indications suffiront pour prouver la nature électromagnétique de l'aurore boréale. Au Spitzberg, une aiguille aimantée suspendue horizontalement à un iil de soie non tordu est tournée vers l'ouest ; dès le début de l'aurore, le physicien qui observe cette aiguille s'aperçoit qu'au lieu d'être sensiblement immobile, elle semble en proie à une inquiétude inusitée et se déplace rapidement à droite et à gauche et de gauche à droite. A mesure que l'aurore devient plus brillante, l'agitation de l'aiguille augmente, et sans sortir de son cabinet l'observateur juge de l'intensité de l'aurore boréale par l'amplitude du déplacement de l'aiguille ; enfin quand la couronne boréale se forme, son centre se trouve précisément sur le prolongement d'une aiguille magnétique librement suspendue sur une chape et orientée dans le sens du méridien magnétique; elle n'est point horizontale, mais inclinée vers le pôle magnétique et se nomme aiguille d'inclinaison. Les aurores boréales sont donc intimement unies aux phénomènes magnétiques du globe terrestre. M. Auguste de la Rive en a réalisé expérimentalement les principaux phénomènes sur une boule de bois représentant le globe terrestre et convenablement électrisée.
Quel étrange monde que celui des pôles! Presque toutes les nuits sont éclairées par ces lueurs électriques phis ou moins brillantes ; à partir du milieu de janvier, on voit à midi un crépuscule d'une heure; l'aurore, annonçant le retour du soleil, s'agrandit en montant vers le zénith; enfin le 16 février un segment du dis- ({ue solaire, semblable à un point lumineux, brille un moment, pour s'éteindre aussitôt; mais, à chaque midi, le segment augmente, jusqu'à ce que l'orbe tout entier s'élève au-dessus de la mer : c'est la fin de la longue nuit d'hiver. Alors, le jour et la nuit se succèdent pendant soixante-cinq jours, jusqu'au 21 avril, commencement d'un jour de quatre mois, pendant lesquels le soleil tourne au-dessus de l'horizon, s'abaissant de plus en plus, et finit par disparaître.
Dans TAmérique septentrionale, à Test du détroit de Behring,
il y a un grand territoire, peu connu des Français : le pays de rj4/(ijiA;ti, traversé par le cercle arctique. C'était, il y a quelques années, l'Amérique russe, et elle ne mesure pas moins de qua-: rante-cinq mille lieues. carrées; les, États-Unis l'ont acheté le 18 octobre 1867. Dans une relation curieuse d'un voyage que Frédé-
Fig. 2ib. — Aurore boréale observée à Bossekop (SpiUbf
rick Whymper y fil en 1865 (voy. le Tour Ju monde, 18C9,t. Il, p. 2/i7),je trouve l'olservation rare d'une aurore boréale en forme de ruban, déployé en ondoiements dans les hauteurs aériennes.
C'était le 27 décembre, écrit le voyageur lui-même. Au moment où nous sommes sur le point de nous coucher, on nous annonce, une aurore boréale dans la direction de l'ouest. Cette nouvelle chasse
le sommeil ; nous grimpons en toute hâte sur le toit le plus élevé du bâtiment du fort pour contempler le splendide phénomène. Ce n*est pas Tare si souvent décrit^ mais un serpent de lumière souple, ondoyant, variant sans cesse de forme et de couleur : tantôt il a la teinte pâle et douce des rayons de la lune; tantôt de longues bandes bleues , roses, violettes , se roulent sur ce fond argenté; les scintillations vont de bas en haut, et mêlent leur clarté à celle des étoiles brillantes, qu'on aperçoit à travers la vaporeuse spirale.
Parfois Taurore boréale revêt la forme d'une coupole d'où tombent des pendentifs de pluie lumineuse, impalpable. Au moment de terminer son voyage en Islande, le 21 août 1866, M. Noël Nou- <(aret en observa de fort intéressantes de cette figure.
Après avoir donné notre grand bal sur la Pandore, dit- il, nous appareillâmes pour le départ, et nos bons amis d'Islande répétaient en voyant partir la Pandore : « Voilà le soleil de l'Islande qui s'en va I » En effet, la frégate française arrive avec la belle saison, avec le soleil, elle s'en va dès qu'on aperçoit la première étoile, qui est comme le signal de la première aurore boréale. A partir de ce moment, on a ordinairement deux aurores par nuit : la première à onze heures jusqu'à onze heures trois quarts. La seconde, plus brillante que la première, parait à minuit et éclaire le ciel et la mer pendant de longues heures. Quand l'aurore va se former, on aperçoit comme un nuage noir à l'horizon, dans la direction du nord-nord-est; les bords du nuage s'éclairent, puis, tout d'un coup, du fond de cette cuvette noire part une fusée rapide, qui est immédiatement suivie de plusieurs autres. Ces fusées laissent dans le ciel une traînée lumineuse^ peu à peu elles arrivent jusqu'au zénith et finissent par s'étendre sur la totalité de la voûte céleste. L'aurore est alors dans tout son éclat; du ciel se détachent de longues franges qui descendent mollement et que l'observateur croit pouvoir saisir avec ses doigts. Une blanche clarté envahit tout le ciel et la mer. C'est dans ce milieu magique qu'il fallait voir la belle Pandore au moment où elle s'éloignait des côtes d'Islande. Sa gracieuse mâture, ses vergues élancées et chargées de lumière, se découpaient franchement sur cette sorte d'auréole qu'on eût dit ménagée pour l'heure des adieux, et je passai toute la nuit sur la dunette à contempler cet imposant météore , éclairé par cette u lumière du nord » , comme ils l'appellent dans leur langage pittoresque, et qui doit être désormais leur unique soleil.
Les aurores boréales sont assez rares en France, et la vie entière peut se passer sans qu'on ait eu le plaisir d'en admirer une
788 LKS AURORES BORÉALES.
sciile, un [leu (onipUMe. Nous venoDS d'être gratifias à Paris de trois de ces phénoinf'ni's, avec un déploiement d'intensité bien remarquable, les 15 avril et 13 mai 1869, et le 24 octobre 1870.
Celle du 15 aM-il, que je n'ai pas observée moi-même, l'a été pai- mes amis, MM. SiJberinann au Collège <k France, Chapelas- Coulvier-Gi-avier au Lu\embonrj|:, et Tremesilrinî à Belleville. Elle fut douille, en quelque sorte. Le premier acte se montra à huit lieuies dix minutes sous la forme d'un larj-e faisceau de colonne» lumineuses, rougeàtrcs, dirigées des garde.* de la Grande-Ourse vers l'est, comme un éventail. Le fond ihi ciel aur cette région était •'■gaiement coloré dune lumière roiigcàtre. L'apparition ne dura que quelques minutes. Le second acte se joua à dix heures et demie. De,-i rayons partirent d'un petit arc lumineux situé au nord. Ces ravons, d'une couleur verdâlre très-prononcée à la base nl'êrieiu-e, iirésentaient au contraire à leur extivniité supérieure uue nuance |)ourpre rnagniii([ue. Puis, à cerUiins muuicnls, le phénomène changeait suliitcment d'aspect: la lumîci'e s'agglom^it sur plusieurs points, fonnant des amas ou plaques irès-denses, Irèsbrillantea , blanches au centre de l'aurore, rouges sang a la circonférence. Lu nombre infini de stries lumini'uses, presque parallèles entre elles, parcouraient la bande dans l;i direction du méridien magnétique. Le pliénomènc dura une demi-heure, avec deis variations d'intensité.
Celle du 13 mai a été plus remarquable et plus remarquée. Je l'ai observée attentivement, et voici la description que j'en ai donnée dans le St'i'rle du lendemain :
Gramh auror:' boréiile sut Paris. — Nier '^oir jpudi 13 mai, une magiiitiijue aulon- \,-,v:-^\ti -Vit jL'i.lo.ïée sur le ciel .le Caris.
Tanilisiinini finmJ tuniulle rét-'iiait dans les quartiers elquedes milliers de voix proiiii^iji'til -."inl.Tiieiil cimmie la tempSIe aux abords des réunionsvlectorales, do» llaiLimi.'-' iiiiiiiuii''e~ |>:irtaiit du nonl rayonnaient duns le ciel éloiié.
Ei[ terlaines nies diriL'éea du sud-est au norJ-ouesl on voyait, occupant le cïdt dans cntle deruiiTe rf^'ion, une lueur rouge sombre donnant rim|>ri.'SsioQ de II réverbération d'un lointain incendie.
Sur un liorizon découvert le s|iei'lai'le était spendide.
A i>nze heari.':i, nue immense g-'erlie de rayonnements lumineux s 'élevait d'un segment obscur, monUmt verticalement dans le nord, dépassant l'étoile polaire et Is Pflile-Uui M', et portant jiis<]u'au zènitli sa lueur jaune-orange-
1'rie aulL'i' ;.'erbe s't-levail, obliquement, ii gauche, du même pied que celle-ci, et, '■iimiiii' un iiinuense et large jet de rosée lumineuse, allait éteindre les étoiles de Kl niiinde-OurM-, dont les deux dernières, Zêta et Èta. venaient de passer à leur puitit l'ulhiitiant et étaient voisines du zénith. Delta surtout resta longtemps éclipsé par L-i^t i ■■n^e rayonnemeiil i l'aspect cométaire.
In li'oi.sièiiie faisceau de lumière, obliquant à droite, traversait la voie lactée, pas=.iil entre alphaduCti.li-'*i:cl alpha du Cygne, et s'étendait jusqu'à la tète du Dra-
Flg. UT. — AuroTB boriile obMrvèe duu l'AUskt, le 11 dicanbra 186S.
gon, laissant la brillante étoile de première grandeur Véga rayonner plus à droite dans les hauteurs de Test.
A ces trois faisceaux principaux s'en sont joints ou substitués d'autres pendant les différentes phases du phénomène : Tun entre autres vers le centre et un peu à droite de la verticale abaissée de l'étoile polaire sur Thorizon ; Tautre, qui ne parut qu'à 11 h. 20 m., et s'éleva à l'ouest, à gauche de la Grande Ourse et dans la direction d'Arcturus.
L'immense colonne du centre-nord, qui éclipsa complètement Tétoile polaire dans ses variations lumineuses, transforma insensiblement sa lumière, d'abord jaune-orange, et apparut à 11 h. 5 m. avec la teinte du rouge sang, comme les lueurs nébuleuses du feu de Bengale.
Dans le même temps, la colonne oblique de droite, qui d'abord n'avait que Tintensité d'un faisceau de lumière électrique projeté dans l'air, s'accentua dans une clarté plus vive, et brilla comme un long cylindre de lumière verte, pâle, et cependant assez intense pour éclipser les étoiles de Cassiopée, alors posées au-dessus de l'horizon comme un W gigantesque, et la belle étoile alpha du Cygne.
En dessinant cette aurore boréale, j'ai observé que les traînées lumineuses va riaient d'intensité et de position aussi bien que de couleur.
C'est pour la première fois que j'observe une aurore boréale, phénomène si rare du reste à la latitude de Paris. Parfois, sans doute, on voit le ciel empourpré de lueurs diverses; mais ces lueurs peuvent dépendre de la réflexion de l'intense illumination nocturne de Paris par une atmosphère plus ou moins chargée, de la clarté de la lune et de certains aspects de phosphorescence dans les nuages euxmêmes. Hier nulle illusion n'était possible. Le ciel était pur et magnifiquement étoile, la lune absente, et, comme suspendus dans l'espace, on voyait ces immenses jets de lumière variable projetant leur éventail sous les étoiles.
Dans cette première impression, dis-je, je n'ai pu m'empècher de voir dans ces longues lueurs isolées, et suspendues en apparence dans le vide, des effluves électriques filant en quelque sorte des régions lointaines de l'Atmosphère, variant d'intensité lumineuse suivant l'énergie du courant générateur, représentant pour ainsi dire des éclairs lents, vastes, d'une durée de plusieurs minutes, immobiles en apparence dans leur étendue, et se métamorphosant sous l'action de forces inconnues.
A la hauteur de 20 degrés environ au-dessus de l'horizon, un segment obscur était formé par des nuages noirs, minces, étendus horizontalement, cachant l'origine des gerbes lumineuses, lesquelles du reste étaient moins intenses en bas qu'à leur hauteur moyenne. Ces nuées noires n'étaient pas très-épaisses, car je n'ai pas tardé à distinguer parfaitement Cassiopée, en partie voilée par elles, et la rayonnante étoile Capella, si peu élevée au-dessus de l'horizon.
Quelques étoiles filantes ont signalé cette période. Un bolide est parti du voisinage du zénith à 11 h. 35 m . pour s'éteindre en arrivant à la hauteur de la Grande- Ourse. Un autre a semblé tomber de Véga à 11 h. kb m.
Le ciel avait été couvert pendant la' journée; le soir le vent soufflait du nord avec intensité, et l'atmosphère était sensiblement refroidie.
J*avais été singulièrement frappé par cette aurore^ puisque c*é* tait la première fois que j*étais témoin de ce curieux phénomène. Cependant j'ai trouvé celle du 24 octobre 1870 bien plus remarquable^ bien plus magnifique encore.
On sait que^ pendant le siège de Paris^ les astronomes étaient transformés en officiers du génie ^ et que M. Laussedat avait eu
792 LES AURTAES BORÉALES.
Tingénteuse idée d'installer des lunettes astronomiques sur tout le périmètre des fortifications pour observer les mouvements de l'ennemi, et surtout détruire leurs batterier à mesure qu'elles étaient faites. J'habitai le secteur de Passy pendant ce mémorable hiver, et le soir de l'aurore, ayant remarqué à six heures et demie une lueur rouge très-singulière et persistante sur Cassiopée, je devinai l'imminence d'une aurore boréale et jugeai utile de me rendre sur un point entièrement découvert : au Trocadéro. Il n'y avait pas une âme quand j'y arrivai, et un vent du nord glacial n'invitait guère à s'y arrêter. La lueur rouge persistait toujours. Bientôt une vague lumière blanche éclaira le nord, à l'exception d'un segment obscur appuyé à l'horizon. Ce fait me confirma dans mes prévisions. Cependant je dus attendre une demi-heure avant de voir apparaître la manifestation électrique.
Elle commença à sept heures trente minutes par un accroissement de la lumière blanche, assez intense pour éclipser les deux étoiles les plus basses de la Grande-Ourse, bêta et gamma. Les cinq autres restaient visibles malgré la lumière : c'était un vaste foyer lumineux occupant le quart du ciel. La nuée rougeâtre, ayant un peu changé de place, était alors sur Andromède. Tout à coup, à sept heures quarante minutes , de larges jets de lumière rouge ondoyante s'élancent jusqu'au zénith, s'effaçant ensuite comme des traînées de feux de Bengale. Puis une admirable manifestation se produit. A environ 50 degrés au-dessus de l'horizon, et sur un tiers du ciel, avec plus de 20 degrés de large , une draperie de moire rouge lumineuse se déroule avec des ondulations dorées (un peu vertes par contraste) et reste calme dans le ciel silencieux, pendant une minute entière. Ses plis semblent ensuite ondoyer et se fondre. Dans le centre de l'aurore s'ouvre un foyer de lumière profonde, comme un fuseau dirigé au zénith, lumière blanche qui se dissémine à ses bords comme une rosée d'argent. Quelque temps après, un immense jet rouge part de la gauche et s'élève presque jusqu'au zénith. Les hauteurs du ciel restèrent dès lors illuminées jusqu'après huit heures, comme par l'incendie d'un immense feu de Bengale.
Cette aurore, on le voit, différait beaucoup de la précédente. La première était surtout formée de jets lumineux, droits, lancés du nord ; celle-ci fut surtout remarquable par la forme de draperie qu'elle déploya dans le ciel, et par la vague lumière qu'elle laissa dans les hauteurs. Elle faisait, dirai-je^ plus d'impression ; elle fut beaucoup plus belle.
Des milliers de personnes Font remarquée, à cause des circonstances surtout. Le Trocadéro^ désert à sept lieures^ était couvert à huitheuresd*unemultitudecompacte^ et j'ajouterai même que force me fut de faire une petite conférence en plein air,, les avis ayant été partagés dès labord, si c^était un incendie ou la lumière électrique du Mont-Yalérien. Les gardes nationaux en faction sur les remparts eurent cette soirée-là un spectacle dont ils se souviendront longtemps. 1^ ciel, qui ne s'occupe plus de nos querelles^ offrait le même spectacle à l'armée prussienne, qui autrefois y aurait remarqué le doigt de Dieu lui ordonnant de rentrer au nord.
Le lendemain, l'aurore boréale du siège de Paris jetait ses derniers feux vers six heures du soir, avec moins d'intensité et à travers un ciel nuageux.
Les aurores boréales se passent à toutes les hauteurs. D'après les mesures de Bravais, leur élévation ordinaire serait comprise entre cent et deux cents kilomètres, entre vingt-cinq et cinquante lieues de hauteur. D'après celle des Loomis, le point extrême d'où les fusées sont dardées atteindrait sept cents et huit cents kilomètres : deux cents lieues de hauteur I Elles s'effectueraient ainsi dans l'atmosphère supérieure dont nous avons parlé au commencement de cet ouvrage. On en a mesuré toutefois qui étaient beaucoup plus basses, et descendaient à la hauteur des nuages.
Leur étendue est également très- variable. Ainsi, dans une lettre que je reçois d'Irlande, j'apprends qu'on en a remarqué une fort brillante à Cork le 1i septembre 1871 , à dix heures du soir. Or rien n'a été visible à Paris. Il n'y a pourtant que deux cents lieues d'ici à Cork. Une aurore qui fut observée à Cherbourg le 19 février 1 852 n'a pas été visible à Paris, quoique la distance ne soit que de trois cents kilomètres. Elle ne devait pas être, dit E. Liais, à plus de sept mille mètres de hauteur. A l'opposé, il y a des aurores qui 9e déploient sur une immense étendue. Celle du 3 septembre 1839 a été vue à la fois en Amérique et en Europe, comme celle du 5 janvier 1769. Celle du 2 septembre 1859 a été visible depuis New- York jusqu'en Sibérie, et aux deux côtés de la Terre, dans l'autre hémisphère comme dans le nôtre, au cap de Bonne* Espérance, en Australie, au Salvador, à Philadelphie, à Edimbourg ! C'est la première fois que l'on vérifia de visu ce que la théorie avançait, que les aurores boréales et les aurores australes se produisent en même temps dans les deux hémisphères, sous l'influence d'un même courant. Les extrémités du globe sont en rap-
port intime Tune avec l'autre par le fluide qui circule incessamment dans les airs et dans le sol. En certains moments solennels^ le magnétisme augmente d'intensité et semble ranimer la vie de la
planète.
La production des aurores boréales est pour Humboldt Tun des témoignages les plus frappants de la faculté que possède notre planète d'émettre de la lumiire. « Du phénomène des aurores , dit-il^ il résulte que la Terre est douée de la propriété d'émettre une lumière distincte de celle que lui envoie le Soleil. L'intensité de cette lumière surpasse un peu celle du premier quartier de la Lune. Quelquefois elle est assez forte (7 janvier 183i) pour permettre de lire sans peine des caractères imprimés. Cette lumière de la Terre, dont l'émission ne s'interrompt presque jamais vers les pôles, nous rappelle la lumière de Vénus, dont la partie non éclairée par le Soleil brille souvent d'une faible lueur phosphorescente. Peut-être d'autres planètes possèdent-elles aussi une lumière née de leur propre substance. Il y a dans notre atmosphère d'autres exemples de cette production de lumière terrestre. Tels sont les fameux brouillards secs de 1783 et de 1831, qui émettaient une lumière très-sensible pendant la nuit ; tels sont ces grands nuages brillant d'une lumière calme, sans ondulation, si souvent remarquée; telle est enfin, d'après une ingénieuse remarque d'Arago, cette lumière difTuse, qui guide nos pas au milieu des nuits d'automne ou de printemps, alors que les nuages interceptent toute lumière céleste et que. la neige ne couvre point la terre. »
Remarquons encore que les auroi^es boréales sont soumises h une certaine périodicité. Elles étaient très-nombreuses en Belgique et dans l'Europe occidentale pendant la dernière moitié du siècle précédent. Au dix-septième siècle elles furent très-rares; au seizième elles furent très-fréquentes. Cette périodicité séculaire parait être de 1 siècle 1/2. Il y a une variation mensuelle mieux constatée. C'est vers les équinoxes qu'elles sont le plus fréquentes. Elles paraissent sept fois plus nombreuses aux mois de mars et octobre qu'au mois de juin.
Tels sont les derniers et les plus grandioses phénomènes que nous devions contempler dans cette galerie des œuvres de l'Atmosphère.