L'HOMME, HARPE A DEUX CORDES
quatre cents mètres au-dessus de Paris. En s'élevant d*un jardin relativement silencieux ^ comme par exemple de l'Obser vatoire ou du Conservatoire, on est tout surpris de pénétrer dans un chaos de sons et de mille bruits divers. Mais voici quelques détails qui montreront mieux encore cette ascension de son :
Le 8i£Det d*une locomotive s'entend à 3000 mètres de hauteur^ le bruit d'un train à 2500 mètres, les aboiements jusqu a 1800 mètres; un coup de fusil se perçoit à la même distance; les cris d'une population se transmettent parfois jusqu'à 1600 mètres^ et Ton y discerne également bien le chant du coq et le son d'une cloche. A 1 400 mètres on entend très-distinctement les coups de tambour et tous les sons d'un orchestre. A 1200 mètres le cahot des voitures sur le pavé est bien perceptible. A 1000 mètres on reconnaît Tappel de la voix humaine; pendant la nuit silencieuse le cours d'un ruisseau ou d'une rivière un peu rapide produit à cette hauteur TeiTet de chutes d'eau puissantes et sonores. A IKK) mètres, le coassement des grenouilles laisse entièrement apprécier son timbre plaintif. Et les si légers bruits crépusculaires du grillon champêtre {cri-cri) s'entendent très-distinctement jusqu'à 800 mètres de hauteur.
Il n'en est pas de même pour les sons dirigés de haut en bas. Tandis que nous entendons une voix qui nous parle à 500 mètres au-dessous de nous, on n'entend pas clairement nos paroles dès que nous planons à plus de 100 mètres.
Le jour oii j'ai été le plus frappé par cette étonnante transmission des sons suivant la verticale de bas en haut, c'est pendant mon ascension du 23 juin 1867. Plongés dans le sein des nuages depuis quelques minutes, nous étions environnés de ce voile blanc et opaque nous cachant le ciel et la terre, et je remarquais avec étonnement l'accroissement singulier de lumière qui se faisait autour de nous, lorsque tout à coup les sons d'un orchestre mélodieux viennent frapper nos oreilles. Nous entendions le morceau exécuté aussi distinctement et aussi parfaitement que si l'orchestre eût été dans le nuage même, à quelques mètres de nous. Nous étions alors au-dessus d'Anlony (Seine-et-Oise). Ayant relaté le lait dans un journal, j'ai reçu avec plaisir, quelques jours après, une lettre du président de la Société philharmonique de cette ville me rapportant que cette société, réunie dans la cour de la mairie, a?ait aperçu l'aérostat par une éelaircie, et m'avait adressé l'un de ses morceaux nuancés le plus délicatement, dans l'espéranc
qu il servirait à mes expériences d'acoustique. En vérité^ on ne pouvait être mieux inspiré.
Dans cette circonstance, Taérostat flottait à 900 mètres du lieu du concert et presque à son zénith. A 1000, 1200 et même 1400 mètres de distance, nous continuâmes d'apprécier distinctement les parties. Cette observation a été renouvelée en diverses circonstances, et j'ai toujours constaté la permanence de l'intensité des sons, et de tous les sons, qui marchent tous avec la même vitesse, et apportent le morceau de musique dans son intégrité.
Loin d'opposer un obstacle à la transmission du son, les nuages les renforçaient au contraire, et faisaient paraître l'orchestre voisin de nous.
Quant à la vitesse, je n'ai pu faire d'expériences qu'à l'aide de l'écho, par un bon chronomètre. Les vitesses moyennes que j'ai obtenues, composées de la double marche du son de la nacelle à la terre et de la terre à la nacelle, sont comprises entre 333 et 340 mètres.
La meilleure surface pour renvoyer l'écho est celle d'une eau tranquille. Il arrive parfois qu'un lac renvoie distinctement une première moitié de phrase, tandis que la seconde partie est diflîcilement achevée par la surface irrégulière du tiTrain delà rive.
J'ai pu, en particulier, observer la réflexion du son par diverses surfaces et étudier sa propagation dans la verticale, à travers des couches de densité différente. Lorsqu'on plane à une assez grande hauteur (3000 mètres), un son violent est renvoyé par la terre avec un timbre si singulier, qu'il ne paraît point venir d'en bas, et donne la sensation d'un accent envoyé d'un autre monde. Lorsqu'à une faible hauteur (300 à 500 mètres) on lance vers la terre un cri monosyllabique, on constate que la surface des eaux tranquilles est la* préférable pour la réflexion du son. L'eau agitée par une brise, même légère, renvoie déjà le son avec trouble. La surface des prés et des champs est encore plus mauvaise. J'ai fait ces constatations avec un soin particulier, et muni du chronomètre, notamment dans mon voyage du 18 juin 1867, en passant sur le lac de St-Hubert, non loin de la forêt de Rambouillet. La surface élastique d'une eau calme renvoie intégralement les ondes sonores, a\ec une fidélité analogue à celle d'un miroir pour la lumière.
Lorsque le son a cessé, il règne encore dans Tair un mouvement qui peut faire vibrer les membranes disposées pour recevoir et traduire cette impression. M. Regnault a mesuré ces ondes st/eyicieuses, il a déterminé les limites de longueur auxquelles s'arrête