‹ L'atmosphère terrestre. Thèse présentée au concours d'agrégation (Section de physique, de chimie et de toxicologie)Chapitre 2 sur 21 · Chapitre Premier · texte numérisé non relu

Chapitre Premier

Les conceptions des anciens sa»* l’atmosphère

Les anciens, dans leurs spéculations quelquefois profondes sur l’origine des choses, mais où la physique et la métaphysique se confondaient le plus souvent, considéraient l’air comme un élément.

Tandis que les plus anciens philosophes de l’école ionienne, Thalès, Anaximandre, regardent l’eau comme 4 a substance primitive d’où sont sorties, par des séparations successives, la terre, l’air et une sphère de feu qui enveloppe le tout comme une écorce, Anaximène, Diogène d’Appolinie (V e siècle avant notre ère) font de l’air même, le principe universel.

Tout, dit Anaximène, résulte de l’air par raréfaction ou par condensation, autrement dit par réchauffement ou le refroidissement. Parla raréfaction, l’air se change en feu; par la condensation il devient le veut, puis les nuages, puis l’eau, puis la terre, puis les pierres. Ces corps simples forment ensuite les corps composés. Dans la formation du monde, l’air produit d’abord la terre, qu’Auaximène imaginait plate et portée par l’air infini en grandeur et embrassant le monde entier. On retrouve ces idées dans Diogène d’Appollinie. (1).

Plus tard on se bornait à distinguer Y air de Y éther ; le premier grossier, hétérogène, impur, est celui que nous respirons et où se produisent ce qu’on appelle aujourd’hui les phénomènes météorologiques; le second, plus subtil, plus pur, est la matière où nagent les corps célestes.

(1) Zeller. Philosophie des Grecs. T. I.

Sénèque (1) énonce le premier quelques idées se rapprochant des conceptions modernes. « L’air, dit-il, s’étend depuis l’éther le plus diaphane jusqu’à notre globe ; plus mobile, plus délié, plus élevé que la terre et que l’eau, il est plus dense et plus pesant que l’éther. Froid par lui même et sans clarté, la chaleur et la lumière lui viennent d’ailleurs. Mais il u’est pas le même dans tout l’espace qu’il occupe; il est modifié par ce qui l’avoisine. Sa partie supérieure est d’une sécheresse et d’une chaleur extrêmes et par cette raison raréfiée au dernier point, à cause de la proximité des feux éternels, et de ces mouvements si multipliés des astres et de l’incessante circonvolution du ciel. La partie de l’air la plus liasse et la plus proche du globe est dense et nébuleuse, parce qu’elle reçoit les émanations de la terre. La région moyenne tient le milieu, si on la compare aux deux autres, pour la sécheresse et la ténuité ; mais elle est la plus froide des trois. »

Ailleurs Sénèque s’exprime ainsi : « L’air est contigu à la terre, la juxtaposition est telle, qu’il occupé à l’instant l’espace qu’elle a quitté.... Son élasticité se prouve par sa rapidité et sa grande expansion. L’œil plonge instantanément à plusieurs milles de distance; un seul son retentit à la fois dans des villes entières ; la lumière ne s’infiltre pas graduellement, elle inonde d’un jet toute la nature. »

Dès le VIII 1 ' siècle, la notion des gaz apparaît et Geber les désigne sous le nom d’esprits. Roger-Bacon, quatre siècles plus tard, signale un air qui est l’aliment du feu et un autre qui éteint le feu.

Le rôle de Fair dans la respiration est entrevu au XV e siècle par Basile Valentin. « L’air, dit-il, est nécessaire à tous les animaux de même qu’aux poissons. Les poissons périssent dans les étangs couverts de glace, parce qu’il leur manque l’air indispensable à la respiration. »

(1) Quæstlones naturales, Lit). II.

Au seizième siècle, Paracelse (1) émet des idées encore plus remarquables en ce sens qu’il assimile la respiration à une combustion. C’est l’air qui fait vivre tous les êtres, c’est l’air qui détermine la combustion du bois. S’il n’y.avait pas d’air, tous les êtres animés mourraient asphyxiés. L’holnme meurt, comme le feu, quand il est privé d’air. Enfin d’une manière fort originale, Paracelse compare le globe terrestre enveloppé de l’air, au jaune d’œuf nageant au milieu du blanc.

Vers la même époque, Léonard de Vinci s’exprime de la même manière : « Lorsque l’air n’est pas dans un état propre à recevoir la flamme, il n’y peut vivre ni flamme, ni aucun animal terrestre ou aérien. » En même temps, il émet l’idée juste de l’absorption de l’air ou d’une partie de ses éléments dans le phénomène de la combustion. Le feu, dit-il, détruit sans cesse l’air qui le nourrit, il se ferait du vide, si d’autre air n’accourait pas. (2).

Joseph Duchesne, plus connu sous le nom latinisé de Quercetanus, entrevit une relation entre l’azote de l’air et l’azote des nitrates « In sale petræ spiritus qui est de natura aëris, et qui tamen flamman concipere haud possit, sed. huic potius contrarius (3). »

Agricola (4), dans le 4 e livre de son traité « De la nature des choses qui émanent de la terre, » mentionne des cavernes d’où s’élèvent des airs délétères.

Jérôme Cardan parle d’un gaz (flatus) qui « alimente la flamme et rallume les corps présentant uu point en ignition ». Ce gaz ne peut être que l’oxygène ou l’oxyde azoteux.

L’auteur remarque, en outre, que « ce même corps existe dans le salpêtre. »

(1) Bûcher und Schriften des edlfin hochgelehrten und bewehrton philosophi medicl Philippi Theophrasti Bombast von Hohenheim, Paracclsi genannt.... durch Johannem Huserum Brisgoium. Bâle 1589, 10 vol. in-4“. T. I, p. 14.

(2) Notice de quelques articles appartenant à l’histoire naturelle et â la chimie, tirés de l’essai sur les ouvrages de Léonard de Vinci par Venturi.

(3) De.priscorum philosoph. medicinæ materia, lib. I, C. 3."

(4) De natura eorum quoe effluunt ex terra. Bâle, in-fol. 1657.

Dans le traité « De varietate rerum » (1) Cardan divise implicitement les corps en combustibles et non combustibles et il établit, contrairement à l’autorité de ses prédécesseurs, que le feu, principe destructeur, u’est pas uu élément. Il n’est d’ail leurs pas toujours aussi heureux et s’il admet que la rouille provient d’un humide aqueux (ab humido aqueo), il ne croit pas que le principe de la rouille existe dans l’air (2).

Parmi les savants qui, au XVII e siècle, firent le plus avancer la science en ce qui concerne ces matières, il faut citer d’abord Van Helmont, puis Robert Boyle, enfin Jean Mayow.

Vau Helmont (né à Bruxelles en 1577, mort le 30 décembre 1644) eut le premier le mérite d’attirer l’attention des observateurs sur les fluides aériformes. Ces corps, jusqu’alors vague ment entrevus, furent désignés par lui sous le nom de gaz ou gas , dérivant par corruption de gahst (geist), qui signifie esprit. Il ne savait point, les recueillir et déclare que le gaz ne peut être emprisonné dans aucun vaisseau, car il brise tous les obstacles pour aller se mélanger avec l’air (3). Van Helmont étudia plus particulièrement le gaz sylvestre, aujourd’hui anhydride carbonique, annonçant formellement que le gaz produit par la combustion du charbon est le même que celui qui prend naissance pendant la fermentation qu’il définit « la mère de la transmutation, divisant les corps en atomes excessivement petits. »

11 reconnut que le gaz sylvestre pouvait exister dans les cavernes, raines, celliers, ainsi que dans les eaux minérales, enfin qu’il se formait dans l’action d’un acide sur les produits calcaires ou dans les intestins pendant la putréfaction.

Ce savant connaissait plusieurs espèces de gaz.

(1) II. Cardani, Mediolanensis, Medici, Do rerum varletato. Lib. XVII. Basil. 1557, tn-8».

(2) Loc. cit., lib. IV, c. 16, p. 157.

(3) Ortus medtcinæ, id est initia physlea inaudita, processus mediçinæ novus in morborum ultionem ad vitam longam, edente auctorls fillo. Editio quarta Lugduni. 1 vol. in-fol. 1656. Edit, française par lp Comte en 1670, in-4".

« Ainsi, dit-il, les gaz diffèrent entre eux selon la matière, la forme, le lieu, le ferment, les propriétés. Ils sont aussi variables que les corps d’où ils proviennent. »

Eu ce qui concerne les éléments, il partage tantôt les opinions des alchimistes, tantôt celles des philosophes grecs.

Cependant il démontre clairement que l’eau ne peut être transformée en air, ni l’air en eau.

« Sans doute l’eau, dit-il, peut être réduite en vapeur ; mais ce n’est là que de la vapeur, c’est-à-dire, de l’eau dont les atomes sont raréfiés et qui se condensent aussitôt par l’action du froid pour reprendre, leur état primitif. »

« La vapeur d’eau qui existe dans l’air d’une manière invisible et qui se résout dans certaines conditions en pluie, est celle qui se rapproche le plus de la nature des gaz. »

« L’air, ajoute-t-il, est un élément sec qui ne peut être liquéfié ni par le froid ni par la compression ; l’air n’est donc point une métamorphose de l’eau, qui est l’élément humide. »

Enfin, la flamme est, selon l’auteur, un gaz incandescent ou

une vapeur allumée « Atque imprimis indubium est, quia flamma sit fumus ascensus, et quod fumus sit corpus gas. » Cette observation est demeurée exacte.

Boyle, que Boerhave a surnommé, justement, l’ornement de son siècle, naquit à Lismore, en Irlande, le 25 janvier 1626. Favorisé par la fortune de la naissance, il refusa les honneurs, auxquels il pouvait aisément prétendre, pour consacrer entièrement sa vie à la science. Ses travaux recueillis par Birel forment la matière de cinq volumes in fol. publiés à Londres en 1644. Il mourut dans cette ville le 30 décembre 1691.

Boyle a contribué puissamment à l’histoire du sujet qui

nous occupe. Tout d’abord, il conteste la nature élémentaire de la terre, de l’air, de l’eau et du feu et il prévoit l’existeuce possible d’un grand nombre de corps simples, puis il s’attache à prouver expérimentalement que le feu arrange seulement les molécules dans un autre ordre.

Boyle définit l’aif « un fluide ténu transparent, compressible, dilatable, enveloppant la surface de la terre jusqu’à une hauteur considérable et se distinguant de l’éther en ce qu’il réfracte les rayons du soleil.

» Il pense que l’air, sur la nature duquel on est loin d’avoir dit le dernier mot, est une matière complexe, et qu’il se compose de trois espèces différentes de molécules : la première proviendrait des exhalaisons des eaux, des minéraux, des végétaux, des animaux existant à, la surface de la terre; la seconde, beaucoup plus subtile, consisterait dans les effluves magnétiques émis par la terre et produisant, par leur choc avec les matières innombrables émanant des astres, la sensation de la lumière ; enfin, la troisième espèce ne serait autre chose que la portion essentiellement dilatable de l'air, compressible et élastique, comme le ressort d’une montre. » (1).

Ailleurs (2) Boyle écrit :

« Les écolès enseignent que l’air est un élément chaud et humide et par suite un corps simple et homogène. Plusieurs philosophes modernes ont pourtant renoncé justement à admettre cette pureté élémentaire de l’air, mais bien peu semblent penser que c’pst un corps aussi complexe qu’il doit l’ètre en réalité, ^'atmosphère, disent-ils, n’est pas absolument pure, mais elle ne diffère de l’air pur et simple que comme l’eau trouble de l’eau claire. Notre atmosphère, à mon avis, est formée non seulement d’un éther très pur, d’une matière subtile répandue dans tout l’univers, mais en outre d’un grand nombre des innombrables ■ exhalaisons du globe terrestre; ou les différents matériaux qui la composent, unis peut-être à certaines émanations des corps célestes, forment ensemble une agrégation confuse de différents efflqves. Parmi les effluves de l’atmosphère, une portion importante doit être de nature saline et flotte inégalement dans ce vaste océan; elles semblent en

(1) Hoofer. Histoire de la Chimie. Torne II, p. 132.

i2) Memoirs for a general history of air. Edit. 1723, vol. III, p. 126.

effet lie pas être également réparties, mais sont de différentes sortes et eu quantités différentes, suivant les lieux ou les saisons. »

Boyle démontre également que les corps en combustion ont besoin d’air e^ qu’ils s’éteignent dans le vide.

En faisant réagir du fer sur un mélange d’huile de vitriol et d’eau commune, il prépare un air artificiel et iudique le moyen de le recueillir par déplacement daos un vase rempli du même liquide acide. L’étude physique de l’air le conduit à la loi qui, en Angleterre, porte son nom, alors qu’en France on la désigne plus généralement sous le nom de Loi de Mariotte; en même temps, il indique pour la densité de l’air par rapport à l’eau la valeur 1 : 853 17/29 (1). C’est lui qui, parmi' les savants de son temps, a donné’de cette quantité l’évaluation la plus exacte.

En ce qui concerne la respiration, Boyle, ainsi que Drebbel et quelques autres physiciens, admet qu’elle a pour effet de purifier le sang et de lui enlever dans les poumons une matière excrémeutitielle. Cette opération est-elle due à la totalité ou à une partie de l’air? Boyle, comme Drebbel, peuche pour la seconde hypothèse, mais sans se prononcer catégoriquement, car comme il l’avoue lui-même, il n’a pu réussir a isoler cette portion de l’air éminemment respirable. Il se borne à conclure qu’il y a quelque substance vitale, disséminée dans toute l’atmosphère, qui intervient dans les principaux phénomènes chimiques.

Dans le traité « le feu et la flamme pesés dans une balance », Boyle nous met au courant de ses recherches sur l’augmentation de poids des métaux par la calcination, qu’il attribue à une fixation d’une partie de la matière du feu. Ce sujet avait avant lui tenté de nombreux expérimentateurs.

D’après M. Berthelot (2) « L’existence des oxydes métalliques et leur formation au moyen des métaux étaient connus

(1) Works of Boyle. Physico-mechan experim, Vol. II, p. 515.

(2) Introduction à l’étude de la Chimie des anciens, p. 228, 232, 233.

de toute antiquité. Les observateurs grecs et latins en faisaient une classe de corps déterminés. On les appelait tantôt les rouilles des métaux, tantôt les métaux brûlés. Le même savant cite deux phrases de Geber d’après lesquelles le plomb et l’étain augmeuteraient de poids pendant les traitements de transmutation.

Eck de Sulzbach, au XV e siècle, avait constaté l’augmentation de poids notable éprouvé par 6 livres de mercure et d’argent amalgamés chauffés dans quatre vases différents pendant huit jours.

Paracelse, lui-même, dit que l’augmentation de poids, que subit l’étain, quand on le calcine, est due à une portion de l’air qui s’unit au métal.

D’après Césalpin (1), la crasse (sordes) qui recouvre le plomb exposé à l’air humide, provient d’une substance aérienne qui augmente le poids du métal « Aéra substantia efficit veluti sordem circa plumbum, unde augetur ejus substantia. »

Taechenius, qui vivait vers le milieu du XVII 6 siècle, affirme que le plomb augmente d’un dixième de son poids, lorsqu’il se transforme en minium, il paraît avoir sur ce sujet les mêmes idées que Boyle et attribue cette augmentation è la flamme (2). Gomme on le voit, l’augmentation de poids que subissent les métaux sous l’influence de la chaleur est un fait connu depuis longtemps. Cependant il n’avait jamais fait l’objet d’un travail spécial et important avant l’époque où Jean Rey publia ses « Essays sur la recherche de la cause pour laquelle l’Estàin et le Plomb augmentent de poids, quand on les calcine (3). »

11) De metallicis libri très, Andrea Cæsalpino Aretino, medlco et philosophe auctore. Nuremberg, in-4°, 1602, lib. III, C. 47.

(2) Hippocrates chemicus qui navissimt salis antlqulssima fundamenta ostendit. Venise 1666, in-12, p. 210.

(3) « Essays de Jean Rey, docteur en médecine, sur la recherche de la cause pour laquelle l’Estain et le Plomb augmeùtent do poids quand on les calcine. 8" A Bazus, par Guillaume Millanges, imprimeur ordipaire du Roi, 1630, 142 p. M. S. Lettre du P. Mersenne à M. Rey, et la réponse do M. Rey sur le sujet de son livre. »

Vers 1630, ce médecin périgourdin annonça que l'étain augmente de poids par la calcination et « que ce surcroît de » poids vient de l’air qui dans le vase a esté espessi, appesanti » et rendu aucunement adhésif par la vehemente et longuement » continuée chaleur du fourneau; lequel air se mesle avecques » la chaux (à ce aydant l’agitation fréquente) et s’attache à ses » plus menües parties; non autrement que l’eau appesantit le » sable que vous jettez et agitez dans icelle, par l’amoitir et » adhérer au moindre de ses grains. »

De plus Jean Rey prétend que l’augmentation de poids de la chaux est limitée.

« L’air espessi s’attache à elle, et va adhérant peu à peu » jusqu’aux plus minces de ses parties; ainsi son poids augmente » du commencement jusques à la fin ; mais quand tout en est » affublé elle n’en sçaurait prendre davantage ».

Pour ses expériences Jean Rey se servit de la balance. A cette occasion il est important de signaler, de nombreux auteurs prêtant à Lavoisier l’introduction de la balance dans les laboratoires, que cet instrument est connu de toute antiquité. Selon M. Berthelot (1) « les alchimistes gréco-égyptiens auteurs du papyrus de Leyde, le plus vieux monument connu de notre science, procèdent continuellement par pesées ». 1 2

Dans une lettre de Rey à Mersenne (2), il est question d’une balance que la 32 e partie d’un grain fait trébucher, or, un grain valait cinq centigrammes, on pouvait donc faire des pesées exactes à deux milligrammes près.

Les essais de Jean Rey fussent sans doute difficilement passés à la postérité sans Bayen, qui, en 1777, eut l’idée de faire réimprimer cet ouvrage, alors très rare, dans le but de coptester à son rival Lavoisier, dont il était jaloux, la priorité

(1) Notice historique sur Lavoisier, lue dans la séance publique annuelle de l’Académie des Sciences du 30 décembre 1889, p. 22.

(2) Hallopeau et Poisson. Les essaya de Jean Rey. Rev. Scientifique, 13 septembre 1890, p. 66.

de la découverte sur laquelle nous aurons à insister dans la suite.

Dans une lettre à l’abbé Rozier, il s’exprime ainsi : (1)

« Voudriez-vous, Monsieur, concourir avec moi, à faire connaître l’excellent ouvrage de Jean Rey. Votre journal se lit dans toute la France ; il est répandu dans les pays étrangers ; si vous vouliez y insérer la note ci-jointe (2), les chimistes de tous les pays sauraient, en peu de temps, que c’est un Français qui, par la force de son génie et de ses réflexions, a deviné le premier la cause de l’augmentation de poids qu’éprouvent certains métaux, lorsqu'on les exposant à l’action du feu, ils se convertissent en chaux, et que cette cause est précisément la même que celle dont la vérité vient d’être démontrée par les expériences que M. Lavoisier a lues à la dernière séance publique de l’Académie des Sciences. »

Le plan de Bayen ne fut pas réalisé. La gloire de Lavoisier n’y a rien perdu et la science y a gagné de mieux connaître Jean Rey.

La modestie de ce savant est grande, il n’hésite pas à reconnaître la part de ses prédécesseurs dans l’étude de ces phénomènes et cite Cardan, Scaliger, Cœsalpin, mais il sait revendiquer cependant ce qui lui est personnel.

Malgré ces travaux, la question avançait fort lentement et la constatation du phénomène n’entraînait pas infailliblement son interprétation exacte.

C’est ainsi que Lémery, qui vivait environ 50 ans après Jean Rey, c’est-à-dire à la même époque que Boyle, attribue, comme ce savant, l’augmentation de poids aux corpuscules ignés qui se sont unis au métal pendant la calcination.

« Les pores du plomb, dit-il (3), sont disposés en sorte que les corpuscules du feu s’y étant insinués, ils demeurent liés et

(1) Essays de Jean Rey. Edit. Gobot, Paria, Ruault, 1777, p. XIII.

(2| Cette note est un sommaire de l’ouvrage de Jean Rey.

(3) Cours de Chymie, p. 119.

agglutinés dans les parties pliantes et embarrassantes du métal, sans en pouvoir sortir, et ils en augmentent le poids. Réciproquement, dans la revivification du plomb opérée par fusion, le métal demeure moins pesant qu’il n’était avant qu’on ne l’eut réduit en chaux, à cause de la perte qui s’est faite des parties sulfureuses. »

Au milieu de ce dédale de faits et d’hypothèses parfois ingénieuses, souvent erronées, les savants de cette époque n’avaient pas su dégager complètement la vérité.

« Tantôt ou voyait les métaux augmenter de poids, tantôt, au contraire, les corps combustibles disparaissaient en brûlant, laissant à peine quelques traces de cendre ou de terre comme résidu. De là cette opinion en apparence évidente que les corps combustibles sont susceptibles de se changer dans la matière des éléments du feu ; ou plutôt de régénérer cette matière qui y était réputée latente. Le soufre renferme du feu en ahoudance, disait déjà Pline dans l’antiquité. Ce même élément du feu semblait au contraire se fixer sur les corps qu’il transformait, tels que les métaux, a

« La notion du feu, celle des matières combustibles, celle des esprits volatils, nos vapeurs et nos gaz d’aujourd’hui furent aussi associés et confondus au moyen âge et jusqu’au XVIII® siècle, par un syncrétisme étrange, mais inévitable (1). »

Cependant les progrès des sciences en général tendaient à porter l’esprit humaiu à déduire des faits un corps de doctrine. De là est née la théorie du phlogistique de Stahl.

Eu voici la substance : Les corps combustibles renfermaient un principe spécial susceptible de se transformer en la matière du feu, l’un des quatre éléments des anciens. Les corps combustibles étaient formés par l’union d’une terre avec le principe nommé phlogistique, qu’ils perdaient sous l’influence d’une élévation de température.

(i) Bertholot. Révolution chimique, p. 28.

Les métaux chauffés perdaient du phlogistique en se changeant en terre. D’autre part, si l’on ajoutait à une terre du phlogistique ou un corps capable d’en fournir, un combustible par exemple, on reconstituait le métal primitif.

Cette théorie présentait un certain caractère de généralité, qui faisait dire à Macquer. «La combustion est le dégagement du principe de l’inflammabilité. «

La doctrine de Stahl, étendue habilement aux principaux faits de la chimie d’alors, parut si claire, qu’elle fut fort bien accueillie par trois générations de savants. Ses disciples ne l’abandonnèrent qu’à regret et plusieurs d’entre eux lui restèrent fidèles jusqu’à leur mort, notamment Priestley et La Méthérie.

La découverte et l’étude des principaux gaz portèrent un coup funeste à la théorie du phlogistique.

Avant de montrer comment s’est établie la chimie pneumatique, il est intéressant de signaler les travaux de quelques savants qui, avant cette époque et à la suite de Van Helmont et de Boyle, firent faire quelques progrès à la question.

Parmi ceux-ci, il y a lieu de signaler en première ligne Mayow, né à Londres en 1643. Docteur en droit et médecin, il écrivit à l’àge de 25 ans deux essais sur la respiration, puis quelques années plus tard il produisit le traité (1) qui l’a rendu célèbre.

Des extraits de cet ouvrage furent insérés dans les Philosophical Transactions de la Société Royale de Londres.

M. Ramsay (2) fait ressortir avec beaucoup de talent la contribution de Mayow à la chimie de l’atmosphère.

Ce savant, en effet, ajouta quelques faits nouveaux à ceux

(1) Tractatus qulnque medico-physici, quorum prlmus agi de sul nitro et gpiritu nitro aero; secundus, de respiratlone ; tertius, de respiratione fœtus in utero et ovo ; quartus, de motu musculari et spiritibus animalibus; ultimus, de rachitide; Studio Joli Mayow LLD et Medici, noc non. Coll, omn., Anlm in Univ- Oxon. Socii e Theatro Sbeldoniano. An. Dom, MncLxxiv.

(2) Les gaz de l’atmosphère. Trad. Charpy, Paris 1898.

connus de ses devanciers et eut le rare mérite de choisir, afin d’eu tirer des déductions personnelles, ceux qui se rapprochaient le plus de la vérité.

« L’atmosphère est, d’après Mayow, formée par les particules de deux sortes de gaz, au moius ; les unes, appelées particules nitro-aériennes, sont nécessaires à l’entretien de la vie et de la combustion des corps inflammables ; les autres, qui subsistent quand le premier constituant a disparu, sont incapables d’entretenir la vie ou la combustion. La portion qui est nécessaire à la vie, est introduite dans le sang par la respiration. Elle est la principale cause du mouvement et des plantes. »

« Les particules nitro aériennes doivent existér dans le nitre et en quantité notable. Mais il est probable que ces particules doivent être contenues dans l’esprit de nitre, car elles n’existent pas dans l’alcali. »

Ailleurs, Mayow fait remarquer que l’augmentation de poids que subit l’antimoine, après avoir brûlé sous l’influence des rayons solaires concentrés au moyen d’une lentille, s’explique difficilement si elle n’est pas due à l’absorption des particules nitro-aériennes et au feu.

Tous les acides contiennent, d’après ce savant, des particules d’air comburant car les acides présentent entre eux uue grande similitude.

C’est ainsi que Mayow compare l’action de l’acide nitrique à celle de l’oxygène sur l’antimoine, ces deux substances étant capables de fournir au môme titre un bezoard (oxyde d’anti moine). Il fait interveuir l’air comburant dans la formation de la rouille et montre les analogies qui existent au point de vue de l’action de cette môme substance dans la combustion du soufre et la transformation de la pyrite en vitriol vert. Dans les deux cas on obtient finalement de l’acide sulfurique.

Ses idées sont généralisées dans cette phrase « J’ai essayé de montrer que tous les acides sont formés de certaines particules salines rendues fluides par les particules nitro-aériennes. »

Tassilly. — 2.

Reprenant une expérience de Boyle qui montre qu’une flamme s’éteint plus rapidement dans le vide que dans l’air, Mayow la discute en faisant remarquer que l’air comburant ne constitue pas la totalité de l’air ordinaire, car une chandelle s’éteint dans l’air confiné dans une cloche alors qu’elle contient encore une notable quantité d’air, mais celui-ci a perdu en partie son élasticité, autrement dit a diminué de volume.

Les idées de Mayow sur la fermentation et la respiration sout aussi intéressantes. Il remarque que la chaleur animale est due à l’absorption des particules d’air comburant par l’animal, et que le pouls est excité par la respiration.

Tout cela est extrêmement remarquable et si une mort prématurée ne l’eût ravi à la science à l’âge de 37 ans, en 1679, on est en droit d’admettre que l’œuvre des chimistes de la fin du XVIII e siècle eût été accomplie un siècle plus tôt; elle comprend:! 0 la découverte des principaux gaz; 2° la composition de l’air et de l’eau; 3“ le rôle de l’oxygène dans la respira tion et la combustion.

Page 1