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CHAPITRE III

C’était une régle posée par l’état-major allemand: tout Francais n’appartenant pas 4 l’armée réguliére et pris les armes 4 la main, devait étre fusillé. Les compagnies franches elles-mémes n’étaient pas reconnues

Scomme belligérantes. En faisant ainsi de terribles exemples sur les paysans qui défendaient leurs foyers, les Allemands voulaient empécher la levée en masse, qu’ils redoutaient.

L’officier, un homme grand et sec, d’une cinquan-

to taine d’années, fit subir 4 Dominique un bref interrogatoire. Bien qu’il parlat le francais trés purement, il avait une raideur toute prussienne.

— Vous étes de ce pays?

— Non, je suis Belge.

rs — Pourquoi avez-vous pris les armes?... Tout ceci ne doit pas vous regarder.

Dominique ne répondit pas. A ce moment, !’officier apercut Francoise debout et trés pale, qui écoutait; sur son front blanc, sa légére blessure mettait une

2o barre rouge. Il regarda les jeunes gens l’un aprés autre, parut comprendre, et se contenta d’ajouter :

— Vous ne niez pas avoir tiré?

— J’ai tiré tant que j’ai pu, répondit tranquillement Dominique.

2s Cet aveu était inutile, car il était noir de poudre, couvert de sueur, taché de quelques gouttes de sang qui avait coulé de l’éraflure de son épaule,

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— C’est bien, répéta l’officier. Vous serez fusillé dans deux heures.

- Francoise ne cria pas. Elle joignit les mains et les éleva dans un geste de muet désespoir. L’officier remarqua ce geste. Deux soldats avaient emmené Domi- s nique dans une piece voisine, oi ils devaient le garder a vue. La jeune fille était tombée sur une chaise, les jambes brisées; elle ne pouvait pleurer, elle étouffait. Cependant, l’officier l’examinait toujours. I finit par lui adresser la parole: 10

— Ce garcon est votre frére? demanda-t-il.

Elle dit non de la téte. Il resta raide, sans un sourire. Puis, au bout d’un silence:

— Il habite le pays depuis longtemps?

Elle dit oui, d’un nouveau signe. 15

— Alors il doit trés bien connaitre les bois voisins?

Cette fois, elle parla.

— Qui, monsieur, dit-elle en le regardant avec quelque surprise.

Il n’ajouta rien et tourna sur ses talons, en demandant 20 qu’on lui amenft le maire du village. Mais Frangoise s’était levée, une légére rougeur au visage, croyant avoir saisi le but de ses questions et reprise d’espoir. Ce fut elle-méme qui courut pour trouver son pére.

Le pére Merlier, dés que les coups de feu avaient 2s cessé, était vivement descendu par la galerie de bois, pour visiter sa roue. II adorait sa fille, il avait une solide amitié pour Dominique, son futur gendre; mais sa roue tenait aussi une large place dans son cceur. Puisque les deux petits, comme il les appelait, étaient 30 sortis sains et saufs de la bagarre, il songeait 4 son

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autre tendresse, qui avait singuliérement souffert, celle-la4. Et, penché sur la grande carcasse de bois, il en étudiait les blessures d’un air navré.

Cinq palettes étaient en miettes, la charpente cen-

s trale était criblée. IJ fourrait les doigts dans les trous des balles, pour en mesurer la profondeur; il réfiéchissait 4 la facon dont il pourrait réparer toutes ces avaries. Francoise le trouva qui bouchait déja des fentes avec des débris et de la mousse.

10 — Pére, dit-elle, ils vous demandent.

Et elle pleura enfin, en lui contant ce qu’elle venait d’entendre. Le pére Merlier hocha la téte. On ne fusillait pas les gens comme ga. II fallait voir. Et il rentra dans le moulin, de son air silencieux et paisible.

rs Quand I’officier lui eut demandé des vivres pour ses hommes, il répondit que les gens de Rocreuse n’étaient pas habitués 4 étre brutalisés, et qu’on n’obtiendrait rien d’eux si |’on employait la violence. I] se chargeait de tout, mais 4 la condition qu’on le laiss4t agir seul.

20 L’officier parut se facher d’abord de ce ton tranquille; puis, il céda, devant les paroles bréves et nettes du vieillard. Méme il le rappela, pour lui demander :

— Ces bois-l4, en face, comment les nommez-vous?

— Les bois de Sauval.

25 — Et quelle est leur étendue?

Le meunier le regarda fixement.

— Je ne sais pas, répondit-il.

Et il s’éloigna.

Une heure plus tard, la contribution de guerre en

3o Vivres et en argent, réclamée par I’officier, était dans la cour du moulin. La nuit venait, Francoise suivait avec

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anxiété les mouvements des soldats. Elle ne s’éloignait pas de la piéce dans laquelle était enfermé Dominique. Vers sept heures, elle eut une émotion poignante; elle vit lofficier entrer chez le prisonnier, et, pendant un quart d’heure, elle entendit leurs voix qui s’élevaient. s

Un instant, l’officier reparut sur le seuil pour donner un ordre en allemand, qu’elle ne comprit pas; mais, lorsque douze hommes furent venus se ranger dans la cour, le fusil au bras, un tremblement la saisit, elle se sentit mourir. C’en était donc fait; 1’exécution allait 10 avoir lieu. Les douze hommes restérent 1a dix minutes, la voix de Dominique continuait 4 s’élever sur un ton de refus violent. Enfin, l’officier sortit, en fermant brutalement la porte et en disant :

— C’est bien, réfléchissez ... Je vous donne jusqu’a rs demain matin.

Et, d’un geste, il fit rompre les rangs aux douze hommes. Francoise restait hébétée. Le pére Merlier, qui avait continué de fumer sa pipe, en regardant le peloton d’un air simplement curieux, vint la prendre 20 par le bras, avec une douceur paternelle. Il l’emmena dans sa chambre.

— Tiens-toi tranquille, lui dit-il, tache de dormir... Demain, il fera jour, et nous verrons.

En se retirant, il l’enferma par prudence. II avait 25 pour principe que les femmes ne sont bonnes 4 rien, et qu’elles gAtent tout, lorsqu’elles s’occupent d’une affaire sérieuse. Cependant, Francoise ne se coucha pas. Elle demeura longtemps assise sur son lit, écoutant les rumeurs de la maison. Les soldats allemands, campés 30 dans la cour, chantaient et riaient; ils durent manger

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et boire jusqu’a onze heures, car le tapage ne cessa pas un instant. Dans le moulin méme, des pas lourds résonnaient de temps 4 autre, sans doute des sentinelles qu’on relevait.

s Mais, ce qui l’intéressait surtout, c’étaient les bruits qu’elle pouvait saisir dans la piéce qui se trouvait sous sa chambre. Plusieurs fois elle se coucha par terre, elle appliqua son oreille contre le plancher. Cette piéce était justement celle ot l’on avait enfermé Dominique.

ro I] devait marcher du mur 4 la fenétre, car elle entendit longtemps la cadence réguliére de sa promenade; puis, il se fit un grand silence, il s’était sans doute assis. D’ailleurs, les rumeurs cessaient, tout s’endormait. Quand la maison lui parut s’assoupir, elle ouvrit sa 15 fenétre le plus doucement possible, elle s’accouda.

Au dehors, la nuit avait une sérénité tiéde.- Le mince croissant de la lune, qui se couchait derriére les bois de Sauval, éclairait la campagne d’une lueur de veilleuse. L’ombre allongée des grands arbres bar-

20 rait de noir les prairies, tandis que l’herbe, aux endroits découverts, prenait une douceur de velours verdatre.

Mais Frangoise ne s’arrétait guére au charme mystérieux de la nuit. Elle étudiait la campagne, cherchant les sentinelles que les Allemands avaient da

25 poster de cété. Elle voyait parfaitement leurs ombres s’échelonner le long de la Morelle. Une seule se trouvait devant le moulin, de l’autre cété de la riviére, prés d’un saule dont les branches trempaient dans |’eau. Francoise la distinguait parfaitement. C’était un grand

3e garcon qui se tenait immobile, la face tournée vers le ciel, de l’air réveur d’un berger.

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Alors, quand elle eut ainsi inspecté les lieux avec soin, elle revint s’asseoir sur son lit. Elle y resta une heure, profondément absorbée. Puis elle écouta de nouveau: la maison n’avait plus un souffle. Elle retourna a la fenétre, jeta un coup d’ceil; mais sanss doute une des cornes de la lune qui apparaissait encore derriére les arbres, lui parut génante, car elle se remit a attendre. ;

Enfin, Vheure lui sembla venue. La nuit était toute noire, elle n’apercevait plus la sentinelle en, face, la 10 campagne s’étalait comme une mare d’encre. Elle tendit Voreille un instant et se décida. II y avait la, passant prés de la fenétre, une échelle de fer, des barres scellées dans le mur, qui montait de la roue au grenier, et qui servait autrefois aux meuniers pour visiter cer- 15 tains rouages; puis, le mécanisme avait été modifié, depuis longtemps |’échelle disparaissait sous les lierres épais qui couvraient ce cété du moulin.

Francoise, bravement, enjamba la balustrade de sa fenétre, saisit une des barres de fer et se trouva dans le 20 vide. Elle commenga 4 descendre. Ses jupons l’embarrassaient beaucoup. Brusquement, une pierre se détacha de la muraille et tomba dans la Morelle avec un rejaillissement sonore. Elle s’était arrétée, glacée d’un frisson. Mais elle comprit que la chute d’eau. de 2s son ronflement continu, couvrait 4 distance tous les bruits qu’elle pouvait faire, et elle descendit alors plus hardiment, tAtant le lierre du pied, s’assurant des échelons. .

Lorsqu’elle fut 4 la hauteur de la chambre qui servait 30 de prison 4 Dominique, elle s’arréta. Une difficulté

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imprévue faillit lui faire perdre tout son courage: ls fenétre de la piéce du bas n’était pas réguliérement percée au-dessous de la fenétre de sa chambre, elle s’écartait de l’échelle, et lorsqu’elle allongea la main, selle ne recontra que Ja muraille. Lui faudrait-il donc remonter, sans pousser son projet jusqu’au bout? Ses bras se lassaient, le murmure de la Morelle, au-dessous d’elfe, commengait a lui donner des vertiges. Alors, elle arracha du mur de petits fragments de - zo pl4tre et les lanca dans la fenétre de Dominique. II n’entendait pas, peut-étre dormait-il. Elle émietta encore la muraille, elle s’écorchait les doigts. Et elle était 4 bout de force, elle se sentait tomber 4 la renverse, lorsque Dominique ouvrit enfin doucement.

1s —C’est moi, murmura-t-elle. Prends-moi vite, je tombe.

C’était la premiére fois qu’elle le tutoyait. I] la saisit, en se penchant, et l’apporta dans la chambre. LA, elle eut une crise de larmes, étouffant ses sanglots, pour

20 qu’on ne I’entendit pas. Puis, par un effort supréme, elle se calma.

— Vous étes gardé? demanda-t-elle 4 voix basse.

Dominique, encore stupéfait de la voir ainsi, fit un simple signe, en montrant sa porte. De l’autre cété,

25o0n entendait un ronflement; la sentinelle, cédant au sommeil, avait di se coucher par terre, contre la porte, en se disant que, de cette facon, le prisonnier ne pouvait bouger.

— Il faut fuir, reprit-elle vivement. Je suis venue

30 pour vous supplier de fuir et pour vous dire adieu.

Mais lui ne paraissait pas l’entendre. II répétait:

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— Comment, c’est vous, c’est vous... Oh! que vous m’avez fait peur! Vous pouviez vous tuer. Il lui prit les mains, il les baisa.

— Que je vous aime, Francoise!... Vous étes aussi courageuse que bonne. Je n’avais qu’une crainte, 5 c’était de mourir sans vous avoir revue... Mais vous étes 14, et maintenant ils peuvent me fusiller. Quand j’aurai passé un quart d’heure avec vous, je serai prét. Peu 4 peu, il l’avait attirée 4 lui, et elle appuyait sa téte sur son épaule. Le danger les rapprochait. Ils ro oubliaient tout dans cette étreinte.

— Ah! Frangoise, reprit Dominique d’une voix caressante, c’est aujourd’hui la Saint-Louis, le jour si longtemps attendu de notre mariage. Rien n’a pu nous séparer, puisque nous voili tous les deux seuls, fidéles 15 au rendezvous... N’est-ce pas? c’est 4 cette heure le matin des noces.

— Oui, oui, répéta-t-elle, le matin des noces. is échangérent un baiser en frissonnant. Mais, tout d’un coup, elle se dégagea, la terrible réalité se dressait 20 devant elle.

— II faut fuir, il faut fuir, bégaya-t-elle. Ne perdons pas une minute.

Et comme ‘il tendait les bras dans lombre pour la reprendre, elle le tutoya de nouveau : 25 — Oh! je t’en prie, écoute-moi... Si tu meurs, je mourrai. Dans une heure, il fera jour. Je veux que tu partes tout de suite.

Alors, rapidement, elle expliqua son plan. L’échelle de fer descendait jusqu’a la roue; 1a, il pourrait s’aider 30 des palettes et entrer dans la barque qui se trouvait dans

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un enfoncement. II lui serait facile ensuite de gagner l’autre bord de la riviére et de s’échapper.

— Mais il doit y avoir des sentinelles? dit-il. — Une seule, en face, au pied du premier saule. s —Et si elle m’apercoit, si elle veut crier? ‘Francoise frissonna. Elle lui mit dans la main un couteau qu’elle avait descendu. II y eut un silence. — Et votre pére, et vous? reprit Dominique. Mais non, je ne puis fuir... Quand je ne serai plus 1A, ces rosoldats vous massacreront peut-étre... Vous ne les connaissez pas. Ils m’ont proposé de me faire grace, si je consentais a les guider dans la forét de Sauval. Lorsqu’ils ne me trouveront plus, ils sont capables de tout.

1s La jeune fille ne s’arréta pas 4 discuter. Elle répondait simplement 4 toutes les raisons qu’il donnait : — Par amour pour moi, fuyez... Si vous m’aimez, Dominique, ne restez pas ici une minute de plus. Puis, elle promit de remonter dans sa chambre. On zone saurait pas qu’elle l’avait aidé. Elle finit par le prendre dans ses bras, par |’embrasser, pour le convaincre, avec un élan de passion extraordinaire. Lui, était vaincu. II ne posa plus qu’une question. — Jurez-moi que votre pére connait votre démarche 25 et qu'il me conseille la fuite?

— C’est mon pére qui m’a envoyée, répondit hardiment Francoise.

Elle mentait. Dans ce moment, elle n’avait qu’un besoin immense, le savoir en sfireté, échapper 4 cette 3o abominable pensée que le soleil allait étre le signal de sa mort. Quand il serait loin, tous les malheurs pouvaient

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fondre sur elle; cela lui parattrait doux, du moment od il vivrait. L’égoisme de sa tendresse le voulait vivant, avant toutes choses.

— C’est bien, dit Dominique, je ferai comme il vous plaira. 5 Alors, ils ne parlérent plus. Dominique alla rouvrir

la fenétre. Mais, brusquement, un bruit les glaca. La porte fut ébranlée, et ils crurent qu’on l’ouvrait. Evidemment, une ronde avait entendu leurs voix. Et tous deux debout, serrés l’un contre l’autre, attendaient dans 10 une angoisse indicible. La porte fut de nouveau secouée; mais elle ne s’ouvrit pas. Ils eurent chacun un soupir étouffé; ils venaient de comprendre, ce devait étre le soldat couché en travers du seuil, qui s’était retourné. En effet, le silence se fit, les ronflements 15 recommencerent.

Dominique voulut absolument que Francoise remont&at d’abord chez elle. [I la prit dans ses bras, il lui dit un muet adieu. Puis, il l’aida 4 saisir ]’échelle et se cramponna 4sontour. Mais il refusa de descendre 20 un seul échelon avant de la savoir dans sa chambre. Quand Frangoise fut rentrée, elle laissa tomber d’une voix légére comme un souffle:

— Au revoir, je t’aime!

Elle resta accoudée, elle tacha de suivre Dominique. 25 La nuit était toujours trés noire. Elle chercha la sentinelle et ne l’apercut pas; seul, le saule faisait une tache pale, au milieu des ténébres. Pendant un instant, elle entendit le frélement du corps de Dominique le long du lierre. Ensuite la roue craqua, et il y eut un léger 30 clapotement qui lui annonga que le jeune homme venait

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de trouver la barque. Une minute plus tard, en effet, elle distingua la silhouette sombre de la barque sur la nappe grise de la Morelle.

Alors, une angoisse terrible la reprit 4 la gorge. A 5 chaque instant, elle croyait entendre le cri d’alarme de la sentinelle; les moindres bruits, épars dans l’ombre, lui semblaient des pas précipités de soldats, des froissements d’armes, des bruits de fusils qu’on armait. Pourtant, les secondes s’écoulaient, la campagne gardait 1oSa paix souveraine. Dominique devait aborder a Vautre rive. Francoise ne voyait plus rien. Le silence était majestueux. Et elle entendit un piétinement, un cri rauque, la chute sourde d’un corps. Puis, le silence se fit plus profond. Alors, comme si elle efit ts senti la mort passer, elle resta toute froide, en face de Pépaisse nuit.

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