‹ L'Attaque du MoulinChapitre 5 sur 51 · a— Emile Zola · texte numérisé non relu

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disparattre. Et, d’un geste lent, elle portait la main 4 son front, comme pour l’empécher d’éclater.

L’officier tourna sur ses talons, en répétant :

— Vous avez deux heures. Tachez de les utiliser.

s Elle avait deux heures. Cette phrase bourdonnait dans sa téte. Alors, machinalement, elle sortit de la cour, elle marcha devant elle. Ou aller? que faire? Elle n’essayait méme pas. de prendre un parti, parce qu’elle sentait bien l’inutilité de ses efforts. Pourtant,

roelle aurait voulu voir Dominique. Ils se seraient entendus tous les deux, ils auraient peut-étre trouvé un expédient.

Et, au milieu de la confusion de ses pensées, elle descendit av bord de la Morelle, qu’elle traversa en -15 dessous de l’écluse, 4 un endroit ot il y avait de grosses pierres. Ses pieds la conduisirent sous le premier saule, au coin de la prairie. Comme elle se baissait, elle apercut une mare de sang qui la fit palir. C’était bien la. Et elle suivit les traces de Dominique dans ]’herbe a0 foulée; il avait df courir, on voyait une ligne de grands pas coupant la prairie de biais. Puis, au dela, elle perdit ces traces. Mais, dans un pré voisin, elle crut les retrouver. Cela la conduisit 4 la lisiére de la forét, ot toute indication s’effacait.

2s Francoise s’enfonca quand méme sous les arbres. Cela la soulageait d’étre seule. Elle s’assit un instant. Puis, en songeant que l’heure s’écoulait, elle se remit debout. Depuis combien de temps avait-elle quitté le moulin? Cinq minutes? une demi-heure? Elle n’avait

30 plus conscience dutemps. Peut-étre Dominique était-il allé se cacher dans un taillis qu’elle connaissait, et ow ils

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avaient, une aprés-midi, mangé des noisettes ensemble. Elle se rendit au taillis, le visita.

Un merle seul s’envola, en sifflant sa phrase douce et triste. Alors, elle pensa qu’il s’était réfugié dans un creux de roches, ow il se mettait parfois a l’afffitt; mais 5 le creux de roches était vide. A quoi bon le chercher? elle ne le trouverait pas; et peu 4 peu le désir de le découvrir la passionnait, elle marchait plus vite. L’idée qu’il avait dQ monter dans un arbre lui vint brusquement. Elle avanga dés lors, les yeux levés, et pour qu’il la sft 10 prés de lui, elle l’appelait tous les quinze 4 vingt pas. Des coucous répondaient, un souffle qui passait dans les branches lui faisait croire qu’il était lA et qu’il descendait.

Une fois méme, elle s’imagina le voir; elle s’arréta, 15 étranglée, avec l’envie de fuir. Qu’allait-elle lui dire? Venait-elle donc pour l’emmener et le faire fusiller? Oh, non, elle ne parlerait point de ces choses. Elle lui crierait de se sauver, de ne pas rester dans les environs. Puis, la pensée de son pére qui l’attendait, lui 20 causa une douleur aigué. Elle tomba sur le gazon, en pleurant, en répétant tout haut:

— Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi suis-je 14 !

Elle était folle d’étre venue. Et, comme prise de peur, elle courut, elle chercha 4 sortir de la forét. Trois 25 fois, elle se trompa, et elle croyait qu’elle ne retrouverait plus le moulin, lorsqu’elle déboucha dans une prairie, juste en face de Rocreuse. Dés qu'elle apercut le village, elle s’arréta. Est-ce qu’elle allait rentrer seule?

Elle restait debout, quand une voix l’appela douce- 30 ment:

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— Francoise! Frangoise!

Et elle vit Dominique qui levait la téte, au bord d’un fossé. Juste Dieu! elle l’avait trouvé! Le ciel voulait donc sa mort? Elle retint un cri, elle se laissa glisser

s dans le fossé.

— Tu me cherchais? demanda-t-il.

— Oui, répondit-elle, la téte bourdonnante, ne sachant ce qu’elle disait.

— Ah! que se passe-t-il?

1o Elle baissa les yeux, elle balbutia.

— Mais, rien, j’étais inquiéte, je désirais te voir.

Alors, tranquillisé, il lui expliqua qu’il n’avait pas voulu s’éloigner. Il craignait poureux. Ces gredins de Prussiens étaient trés capables de se venger sur les

1s femmes et sur les vieillards. Enfin, tout allait bien, et il ajouta en riant:

— La noce sera pour dans huit jours, voila tout.

Puis, comme elle restait bouleversée, il redevint grave.

20 — Majs, qu’as-tu? tu me caches quelque chose.

— Non, je te jure. J’ai couru pour venir.

Il ’embrassa, en disant que c’était imprudent pour elle et pour lui de causer davantage; et il voulut remonter Je fossé, afin de rentrer dans la forét. Elle le

asretint. Elle tremblait.

— Ecoute, tu ferais peut-étre bien tout de méme de rester 14... Personne ne te cherche, tu ne crains rien.

— Francoise, tu me caches quelque chose, répéta-t-il.

De nouveau, elle jura qu’elle ne lui cachait rien.

30 Seulement, elle aimait mieux le savoir prés d’elle. Et elle bégaya encore d’autres raisons. Elle lui parut si

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singuliére, que maintenant lui-méme aurait refusé de s’éloigner. D7ailleurs, il croyait au retour des Francais. On avait vu des troupes du cété de Sauval.

— Ah! qu’ils se pressent, qu’ils soient ici le plus tét

possible! murmura-t-elle avec ferveur. 5

A ce moment, onze heures sonnérent au clocher de Rocreuse. Les coups arrivaient, clairs et distincts. Elle se leva, effarée; il y avait deux heures qu’elle avait quitté le moulin.

— Ecoute, dit-elle rapidement, si nous avions besoin ro de toi, je monterai dans ma chambre et j’agiterai mon mouchoir.

Et elle partit en courant, pendant que Dominique, trés inquiet, s’allongeait au bord du fossé, pour surveiller le moulin. Comme elle allait rentrer dans Rocreuse, 15 Francoise rencontra un vieux mendiant, le pére Bontemps, qui connaissait tout le pays. Il la salua, il venait de voir le meunier au milieu des Prussiens; puis, en faisant des signes de croix et en marmottant des mots entrecoupés, il continua sa route. 20

— Les deux heures sont passées, dit l’officier quand Francoise parut.

Le pére Merlier était 14, assis sur le banc, prés du puits. Il fumait toujours. La jeune fille, de nouveau, supplia, pleura, s’agenouilla. Elle voulait gagner du 25 temps. L’espoir de voir revenir les Frangais avait grandi en elle, et tandis qu’elle se lamentait, elle croyait entendre au loin les pas cadencés d’une armée. Oh! s’ils avaient paru, s’ils les avaient tous délivrés !

— Ecoutez, monsieur, une heure, encore une heure . . . 30 Vous pouvez bien nous accorder une heure!

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Mais I’officier restait inflexible. Il ordonna méme 4 deux hommes de s’emparer d’elle et de l’emmener, pour qu’on procédat 4 l’exécution du vieux tranquillement. Alors, un combat affreux se passa dans le coeur de

5 Francoise. Elle ne pouvait laisser ainsi assassiner son pére. Non, non, elle mourrait plutét avec Dominique ; et elle s’élancait vers sa chambre, lorsque Dominique | lui-méme entra dans la cour.

L’officier et les soldats poussérent un cri de triomphe.

10 Mais lui, comme s’il n’y avait eu 14 que Francoise, s’avanca vers elle, tranquille, un peu sévére.

— C’est mal, dit-il. Pourquoi ne m’avez-vous pas ramené? [1a fallu que le pére Bontemps me cont&t les choses... Enfin, me voila.

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