CHAPITRE V
Il était trois heures. De grands nuages noirs avaient lentement empli le ciel, la queue de quelque orage ~ voisin. Ce ciel jaune, ces haillons cuivrés changeaient la vallée de Rocreuse, si gaie au soleil, en un coupegorge plein d’une ombre louche. L/’officier prussien s s’était contenté de faire enfermer Dominique, sans se prononcer sur le sort qu’il lui réservait. Depuis midi, Francoise agonisait dans une angoisse abominable. Elle ne voulait pas quitter la cour, malgré les instances de son pére. Elle attendait les Francais. Mais les 10 heures s’écoulaient, la nuit allait venir, et elle souffrait d’autant plus, que tout ce temps gagné ne paraissait pas devoir changer |’affreux dénouement.
Cependant, vers trois heures, les Prussiens firent leurs préparatifs de départ. Depuis un instant, l’officier rs s’était, comme la veille, enfermé avec Dominique. Francoise avait compris que la vie du jeune homme se décidait. Alors, elle joignit les mains, elle pria. Le pére Merlier, 4 cdté d’elle, gardait son attitude muette et rigide de vieux paysan, qui ne lutte pas contre la 20 fatalité des faits.
— Oh! mon Dieu! oh! mon Dieu! balbutiait Francoise, ils vont le tuer...
Le meunier I’attira prés de lui et la prit sur ses genoux comme un enfant. 25 A ce moment, l’officier sortait, tandis que, derriére lui, deux hommes amenaient Dominique.
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— Jamais, jamais! criait ce dernier. Je suis prét a mourir.
— Réfléchissez bien, reprit l’officier. Ce service que vous me refusez, un autre nous le rendra. Je vous offre
sla vie, je suis généreux... Il s’agit simplement de nous conduire 4 Montredon, 4 travers bois. Il doit y avoir des sentiers.
Dominique ne répondait plus.
— Alors, vous vous entétez?
ro — Tuez-moi, et finissons-en, répondit-il.
Francoise, les mains jointes, le suppliait de loin. Elle oubliait tout, elle lui aurait conseillé une licheté. Mais le pére Merlier lui saisit les mains, pour que les Prussiens ne vissent pas son geste de femme affolée.
1s —Tla raison, murmura-t-il, il vaut mieux mourir.
Le peloton d’exécution était 14. L’officier attendait une faiblesse de Dominique. I] comptait toujours le décider. Il y eut un silence. Au loin, on entendait de violents coups de tonnerre. Une chaleur lourde écrasait
aola campagne. Et ce fut dans ce silence qu’un cri retentit :
— Les Francais! les Francais |
C’étaient eux, en effet. Sur la route de Sauval, a la lisitre du bois, on distinguait la ligne des pantalons
asrouges. Ce fut, dans le moulin, une agitation extraordinaire. Les soldats prussiens couraient, avec des exclamations gutturales. D/’ailleurs, pas un coup de feu n’avait encore été tiré.
—lLes Francais! les Francais! cria Francoise en
30 battant des mains.
Elle était comme folle. Elle venait de s’échapper de
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Vétreinte de son pére, et elle riait, les bras en lair. Enfin, ils arrivaient donc, et ils arrivaient & temps, puisque Dominique était encore 14, debout !
Un feu de peloton terrible qui éclata comme un coup de foudre a ses oreilles, la fit se retourner. L’officier s -venait de murmurer:
— Avant tout, réglons cette affaire.
Et, poussant lui-méme Dominique contre le mur d’un hangar, il avait commande le feu. Quand Francoise se tourna, Dominique était par terre, la poitrine trouée de 10 douze balles.
Elle ne pleura pas, elle resta stupide. Ses yeux devinrent fixes, et elle alla s’asseoir sous le hangar, 4 quelques pas du corps. Elle le regardait, elle avait par moments un geste vague et enfantin de la main. Lests Prussiens s’étaient emparés du pére Merlier comme d’un otage.
Ce fut un beau combat. Rapidement, lofficier avait posté ses hommes, comprenant qu’il ne pouvait battre en retraite, sans se faire écraser. Autant valait-il vendre 20 chérement sa vie. Maintenant, c’étaient les Prussiens qui défendaient le moulin, et les Frangais qui l’attaquaient. La fusillade commenga avec une violence inouie. Pendant une demi-heure, elle ne cessa pas. Puis, un éclat sourd se fit entendre, et un boulet cassa 25 une maitresse branche de l’orme séculaire. Les Francais avaient ducanon. Une batterie, dressée juste au-dessus du fossé, dans lequel s’était caché Dominique, balayait la grande rue de Rocreuse. La lutte, désormais, ne pouvait étre longue. 30
Ah! le pauvre moulin! Des boulets le percaient de
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part en part. Une moitié de la toiture fut enlevée. Deux murs s’écroulérent. Mais c’était surtout du cété de la Morelle que le désastre devint lamentable. Les lierres, arrachés des murailles ébranlées, pendaient 5 comme des guenilles; la riviére emportait des débris de toutes sortes, et l’on voyait, par une bréche, la chambre de Francoise, avec son lit, dont les rideaux blancs étaient soigneusement tirés. Coup sur coup, la vieille roue recut deux boulets, et elle eut un gémissement 1o supréme: les palettes furent charriées dans le courant, la carcasse s’écrasa. C’était l’Ame du gai moulin qui venait de s’exhaler.
Puis, les Francais donnérent l’assaut. Il y eut un furieux combat 4 l’arme blanche. Sous le ciel couleur 15de rouille, le coupe-gorge de la vallée s’emplissait de morts. Les larges prairies semblaient farouches, avec leurs grands arbres isolés, leurs rideaux de peupliers qui les tachaient d’ombre. A droite et 4 gauche, les foréts étaient comme les murailles d’un cirque qui enfer- 20 maient-les combattants, tandis que les sources, les fontaines et les eaux courantes prenaient des bruits de sanglots, dans la panique de la campagne.
Sous le hangar, Francoise n’avait pas bougé, accroupie en face du corps de Dominique. Le pére Merlier venait 25 d’étre tué raide par une balle perdue. Alors, comme les Prussiens étaient exterminés et que le moulin brilait, le - capitaine francais entra le premier dans la cour. Depuis le commencement de la campagne, c’était l’unique succés qu’il remportait. Aussi, tout enflammé, grandissant sa 30 haute taille, riait-il de son air aimable de beau cavalier. Et, apercevant Francoise imbécile entre les cadavres de
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son mari et de son pére, au milieu des ruines fumantes du moulin, il la salua galamment de son épée, en criant :
— Victoire! victoire!
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