L'attelage de la marquise. Le secret de l'abbé Césaire. Comment on devient pacha
Durant rautomne de 1883, un escadron de chasseurs fut envoyé, pour les grandes manœuvres, dans la petite ville de G..., située au milieu d'une lande immense du Morbihan, entre Pontivy et la mer.
G... ne se pique point d'être la patrie du prrogrès. Elle est à vingt-huit kilomètres du chemin de fer, et le télégraphe ne s'y est établi qu'à rencontre d'un vote unanime du conseil municipal refusant les cinq cents francs que l'État lui demandait pour sa quote-part dans la dépense.
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— Nous n'avons pas besoin que Paris espionne ce qui se passe chez nous, disaient ces braves Bretons.
Dieu sait pourtant que G... n'a rien à cacher. Tout au plus quelques paquets de tabac circulant en contrebande et quelques coups de pen-bass un peu trop vigoureux, les soirs de Pardons, quand l'année s'est montrée bonne pour le cidre.
Bien entendu, cette cité méfiante a conservé ses vieux remparts, dont les talus, affermés à quelques bouchers propriétaires de moutons, constituent le principal revenu de la caisse municipale. L'éclairage est demeuré stationnai re et la police de la voirie quelque peu relâchée. Après huit heures du soir, les rares passants gardent soigneusement le milieu du pavé, car certains détails du service intérieur des maisons s'accomplissent par les fenêtres, inconvénient peu grave dans un pays où il pleut trois cents jours par an, l'un dans l'autre.
au moment de la Révolution, sur ses deux
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mille âmes, G... comptait viogt-cinq maisons nobles dont les armoiries se voient encore dans le granit sombre des façades. La plupart de ces familles ont disparu, envolées vers le soleil d'une civilisation plus vivante, ou endormies pour toujours, soit sous les dalles de la vieille église, soit, à quelques lieues plus loin, dans le caveau de Quiberon.
Quatre ou cinq s'éteignent là, fièrement drapées dans l'orgueil du nom comme dans un manteau qui cache leur pauvreté et leur souffrance, réalisant ce tour de force de vivre, à la fm du xix* siècle, avec ce qui était déjà la gêne quatre-vingts ans plus tôt.
On n'avait pas vu de cavalerie à G... depuis les soulèvements de 183-2, à l'exception des quatre hommes et du brigadier de gendarmerie. Les chasseurs y furent accueillis avec des dispositions qui flottaient entre la curiosité et la résignation, sans revêtir aucunement la forme de l'enthousiasme. Eux-mêmes, d'ailleurs, les officiers surtout, entraient là comme on entre au Purgatoire, heureux de penser que les
manœuvres les tiendraient du malin au soir en rase campagne, hors de celle bourgade loule noire de granit et d'ardoises, aux allures sévères d'abbaye, où tout parlait bas-brelon, jusqu'aux enseignes des cabarets.
Le premier jour, l'escadron fit son entrée à G... vers les sept heures du soir, à moitié mort de faim et de fatigue. Les sept ou huit officiers descendirent de cheval devant l'hôtel Le Goaziou, qui s'était chargé de leur mess. Puis, leur dîner fini, la plupart s'allèrent mettre au lit, dans les logements qui leur étaient assignés chez l'habitant. Il fallait avoir le temps de se reposer avant la « surprise . qui devait être tentée par l'ennemi sur les deux heures et demie du malin, d'après le
programme.
— Chez qui logez-vous, d'Avricourl? demanda au lieutenant de ce nom un de ses
camarades.
— Je n'en sais vraiment rien, répondit ce dernier, et j'avoue aue je ne m'en inquiète
guère.
Pais, tirant un papier de la poche de son
dolman :
- Diable l fit-il; la marquise de la Méaiigon! C'est un nom qui sonne bien. Je lui ferai remettre ma carte en entrant chez elle.
— Vous avez toujours de la chance pour vos logements, vous!
— Oh! de la chance! parce que ma bourgeoise est marquise? Vous pouvez croire que 6i elle était, par-dessus le marché, jeune et jolie, elle ne resterait pas dans un trou pareil. Allons, bonsoir! Notre enragé de général aurait bien dû mettre l'alerte noclurne à neuf heures du malin...
— Et surtout nous faire chasser de G... par rennemi, au lieu de nous y laisser vainqueurs durant une semaine.
La marquise habitait, sur le Mail, une maison bâlie du temps de Louis XV, mais dont aucun ornement d'architecture ne pouvait indiquer l'époque, parce qu'il en coûte trop cher de fouiller le granit breton de moulures, de coquilles et de volutes. Le temps lui-même renonce à l'entamer.
Raoul d'Avricourt n'eut qu'à pousser, pour pénétrer chez sa noble hôtesse, les battants de la lourde porte de chêne ouverte en dedans. Le spectacle qu'il aperçut dans la cour, à la
lueur mourante du crépuscule, était si étranije, qu'il se dissimula, pour mieux voir, derrière un massif de lauriers-thym qui flanquait l'entrée, à rintérieur.
Devant le perron, une calèche de forme surannée stationnait, veuve de tout attelage, mais non pas de cocher, car un vieillard à cheveux blancs était assis sur le siège, aussi fier que s'il eût tenu sous son fouet une paire de carrossiers de cinq cents louis. Une vieille feaiiiie, appuyée sur deux femmes plusjeuaes, descendait les marches et s'apprêtait à monter dans le véhicule.
Avant d'y prendre place, elle interpella de sa voix cassée, encore grasseyante, l'automédon honoraire.
— Vous tenez bien vos chevaux, Thégonnec?
— Madame la marquise n'a rien à craindre, répondit l'homme très haut, en se découvrant.
— Bien, mon ami. Soyez prudent. Vous savez combien je suis poltronne en voiture.
Madame de la Méaugon s'installa dans le fond de sa calèche et ses deux compagnes sur
le siège du devant. Deux servantes en coiffes relevèrent le marchepied monumental, et Tune d'elles fut ouvrir les battants de la porte cochère, tandis que le vieux cocher, descendu sans bruit, faisait de la main un geste d'autorité auquel deux gars vigoureux, dissimulés dans un coin du mur, répondirent en venant docilement se placer aux palonniers. Thégonnec avait pris la tête du timon; les deux servantes étaient derrière, prêtes à pousser. Dans l'intérieur de la voiture, la voix de la marquise commanda :
— Chez madame du Faoiiet!
Aussitôt l'attelage humain raidit ses musclés, l'équipage s'ébranla, franchit le seuil et disparut dans la rue. Le lieutenant pouvait se croire le seul être humain resté dans la maison.
Mais, comme il se demandait de quelle façon il pourrait li cuver sa chambre dans cette demeure déserte, un bruit de bottes ferrées se (jf entendre dans l'ombre de la cour.
— C'est toi, Moreau? appela l'officier.
— Oui, mon lieutenant; je vous attendais pour vous conduire chez vous.
Cinq minutes après, Raoul procédait à sa toilette de nuit dans une pièce tellement vaste que l'unique bougie de cire qui l'éclairait ne parvenait ày répandre qu'une lueur incertaine. Perdu dans cet espace immense, le maigre mobilier, qui eût tenu à l'aise dans une mansarde à l'exception du lit colossal, paraissait plus insuffisant encore. Et, contraste saisissant, sur la table de châtaignier noirci par les années, on voyait briller l'argent, le cristal et l'ivoire des pièces nombreuses du nécessaire élégant d'un homme à la mode.
— Ah çà! dit le lieutenant, tandis que le fidèle Moreau lui tirait ses bottes, à quelle fantasmagorie viens-je d'assister? Ces gens-là sont-ils fous? Ou bien est-ce l'usage du pays de mettre le cocher à la place des chevaux? Tu n'es pas homme à vivre ici depuis deux heures sans être au courant des histoires delà maison.
— Pour ce qui est d'être au courant, répondit le soldat valet de chambre, je crois y être à
peu près, grâce à ce que le vieux Thcgonnec parle français ou quelque chose d'approchant. Nous sommes chez la marquise de la Méaugon, retraitée ici, seule avec ses deux pelites-filles.
— Gela ne me dit point pourquoi elle ménage tant ses chevaux.
— Ses chevaux, mon lieutenant? Il y a deux ans qu'ils traînent la diligence d'Auray. Mais la vieille dame, qui est aveugle et au trois quarts sourde, ne s'en doute pas. Faut vous dire qu'elle avait un gendre, le comte de Pordic, qui avait mis toute sa fortune dans une grande banque. Seulement il y a eu un...
— Un krach!
— C'est ça, mon lieutenant. Alors tout a été nettoyé; le comte est mort de chagrin et ses deux demoiselles, pour empêcher leur grand'mère de laire de même, l'entortillent depuis deux ans, sauf le respect que je vous dois, ^ous avez vu le coup de la voiture; moi j'ai vu le coup du dincr.
— Qu'est-ce que tu veux dire?
— J'étais à la cuisine, ayant besoin de tiédir l'eau de Fanfreluche. J'ai eu l'œil sur le service,sans en avoir l'air, et j'ai compris le truc, Lien simple d'ailleurs. Une ailedepoulet pour l'ancienne et des crêpes de blé noir pour les jeunes. C'est la misère en quatre volumes.
— Mais avec quoi paye-t-on tout ce monde?
— Thcgonnec et les deux bonnes sont seuls delà maison, et, dans ce pays-ci, un domestique ne coûte pas cher ta nourrir. Quant à leurs gages... pas de danger qu'ils les dépensent; vous me comprenez. Pour ce qui est des deux timonniers, ce sont deux neveux du cocher qui viennent donner un coup de main à leur oncle, leur journée tinie.
— Ce qui m'étonne, c'est que la marquise n'ait pas été dispensée du logement militaire. C'était son droit.
— Elle n'a pas voulu. C'est une vieille dame qui a du cœur et de la fierté haut comme une montagne. Tout de même, un peu plus de rentes vaudrait mieux... Mon lieutenant n'a besoin de rien?
— Non, va te coucher. Tu m'éveilleras cette nuit, à deux heures. Aie soin qu'où prévienne ces dames, pour qu'elles ne soient pas effrayées si elles entendent quelque chose.
Le vicomte d*Avricourt était fils d'un gentilhomme de vieille souche et d'une bourgeoise richissime. Mais, en garçon intelligent, il avait lire de cette mésalliance le meilleur parti possible, prenant de son père le nom, le caractère et les sentiments, qui étaient d'un homme de race, tandis qu'il héritait de sa mère, morte jeune, deux yeux noirs très beaux et un ou deux millions fortliquides. Seulement, s'il se servait — et même très bien — de ses yeux, il n'avait encore que la nue propriété
des millions. En attendant que son père les lui laissât, il vivait de sa solde de deux cent seize francs par mois, sans faire plus de dettes quMl n'est convenable. Il est vrai qu'à ces appointements un peu maigres, le comte d'Avricourt avait la bonne habitude d'ajouter un subside mensuel de mille écus. C'est un système que devraient bien prendre les pères qui ont des enfants dans les grades inférieurs de l'armée.
Raoul avait le meilleur cœur du monde. 11 se coucha, tout gêné de dormir dans les draps d'une marquise dont les petites-filles n'avaient pas de quoi manger de la viande. Aussi y dormit-il fort mal. 11 pensait au singulier équipage de madame de la Méaugon, et ne se sentait plus aussi fier d'avoir fait accepter, au printemps, une paire de ponettes merveilleuses à une certaine dame qui n'était pas marquise, bien que ses draps fussent plus fins et sa cuisine moins frugale.
— Voilà ce que c'est que le monde ! pensaitil. Celle-là a trouvé mon cadeau parfaitement correct et, si ie m'avisais d'envoyer seule-
ment un pot-au-feu à mon hôtesse actuelle, sa cuisinière me le jellerait à la tête. El cependant je sens qu'il me sera impossible de dîner demain si je pense aux galettes de blé noir de mesdemoiselles de Pordic. Pourvu qu'elles soient laides, mon Dieu! ces pauvres filles I
L'homme le plus généreux s'apitoie doublement sur les souffrances d'autrui,si cet aulrui est une femme agréable. Saint Martin luimême, trouvant sur sa roule, au lieu d'un mendiant, une jolie pauvresse, n'eût pas gardé la moitié de son manteau pour lui. Mais peutêtre qu'il n'eût point été canonisé pour son aumône.
Quand Moreau vint le réveiller, Raoul rêvait que la marquise, accompagnée de ses petilesfilles — qui, malheureusement, étaient jolies — se promenait au Bois dans une Victoria que lui, d'^vricourl, avait payée.
A riieure convenue, les ennemis, représentés par deux ou trois compagnies de ligne, tentèrent la surprise; mais ils furent accueillis de la bonne façon et chaudement poursuivis jusque dans leurs positions, avec des alternatives de revers et de succès. A dix heures du matin on se battait encore. Un peloton opérait au galop un mouvement tournant dans un chemin creux.
— Halle! commanda d'Avricourt, qui conduisait la petite troupe.
Les vingt-cinq chasseurs appuyèrent sur les
rênes. Les chevaux fatigués s'arrêlèrent sur place, tout en chassant les mouches par des coups de pieds qui faisaient sonner les fourreaux des sabres contre leurs flancs baignés de
sueur.
— A gauche, en bataille ! cria de nouveau
Tofficier.
La manœuvre s'accomplit; le peloton se mit en haie, laissant un espace assez étroit entre les têtes des chevaux et le talus de terre surmonte de châtaigniers qui bordait l'autre côté
du chemin .
— Gomment! grommela une vieille moustache, la journée n'est pas fmie ? En voilà une invention que leurs grandes manœuvres ! Je parie que ces fainéants de pousse-cailloux vont encore nous canarder. Avec ça que c'est malin, dans des chemins comme ceux où nous
sommes!
— Allons! dit un sous-officier; taisez-vous, les autres; faites pas tant d'embarras ! Ce n'est rien. G'estsimplement le bon Dieu qui va défiler par la droite.
En eiïet, on voyait s'approcher un cortège qui formait, avec le peloton immobile sous les armes, un contraste des plus saisissants.
Unjeune gars marchaitd'abord, tenant d'une main une lanterne fixée au bout d'un bâton^ et faisant, de l'autre, tinter sa sonnette de cuivre. Puis un Breton en veste courte, en bragoii-brass retombant sur le mollet, portant sous le bras son large chapeau noir, ses cheveux gris flottant sur les épaules, conduisait par la bride un bidet à tous crins, pouvant avoir quatre pieds au garrot. Sur la paisibk monture, un vieux prêtre en surplis s'en allait donner le viatique à quelque malade ai^onisant dans une chaumière voisine. Sept ou huit paysannes de tout âge suivaient, égrenant leurs rosaires, et faisant, avec leurs cierges allumés et leurs grandes coiffes du temps de la duchesse Anne, l'effet d'une de ces processions que les artistes du x\v siècle aimaient à peindre sur les vitraux de l'époque.
L'arrière-garde était formée par une servante au costume plus moderne, mais aussi
peu luxueux, accompagnant sa maîtresse, une jeune fille à la taille élégante, au profil arii^locralique, dont une mantille noire, jelce a la hâte, couvrait l'admirable chevelure d'or prde. Ses yeux d'un azur clair, mais soutenu, avaient, à cause de la profondeur infinie du regard, celle attraction saisissante que des yeux plus foncés exercent d'ordinaire. On y lisait à la fois la pureté et la tendresse, le dévouement et la poésie, la mélancolie et le courage, mais surtout le rayonnement glorieux d'uue âme loyale et fière. Certes, partout cette belle personne eût été remarquée. Mais, au fond de ce désert breton, dans le cadre mystique de ce paysage austère, au jour vague que l'ombrage épais répandait sur cette scène étrange, l'apparition éclatait avec le charme de l'inaltendu et dans l'harmonie d'un décor qui semblait avoir été fait pour elle.
La petite procession défila devant le front des chasseurs qui présentaient le sabre, tandis que leurs chevaux, mâchant le mors, avaient l'air de sourire à la vue de l'étrange congénère
donl les oreilles, le garrot et la croupe formaient une ligne horizontale, et dont la crinière lavée touchait presque le sol.
Au passage de l'hostie, le lieutenant avait salué de l'épèe. M^ns, quand la belle jeune fdle blonde arriva devant lui, la lame brillante était encore baissée vers la terre, comme si, à cette vierge chrétienne, il adressait aussi son hommage.
Et, dans le silence à peine troublé par la sonnette de l'enfant de chœur, ainsi que par le glas qui tintait au loin du haut d'un clocher invisible, Raoul d'Avricourt, contemplant avec extase rinconnue, s'oublia jusqu'à dire à demi-voix :
— Il doit faire bon de mourir sous le reirard de deux yeux semblables !
La rougeur qui colora les joues de la jeune fille montra qu'elle avait entendu ces paroles. Bientôt le cortège sacré disparut àun angle du chemin, tandis que les cavaliers, le sabre remis au fourreau, continuaient leur marche dans la direction opposée.
11 n'y avait pas un de ces hommes qui ne fût
devenu plus sérieux. Quant au lieutenanl.la rencontre de ces deux consolatrices suprêmes : la reliïionctlarcmme.allanlremplirleurmission
saiiite, l'avait jeté subilemenl dans une suite de pensées qui ne se logent pas, d'ordinaire, sous le képi d'un officier de vingt-huit ans.
Il revoyait un lit de mort, celu i de sa mère; un prêtre bénissant l'agonisante. 11 entendait la dernière parole de celle qu'il avait tendrement aimée :
— Mon cher enfant, j'espère que Dieu te
donnera un; bonne femme 1
Puis,commeune réponse vivante au dernier vœu de' la morte, l'apparition mystérieuse de tout à l'heure lui revenait à l'esprit, avec une insistance étrange. Qui était- elle, cette jeune ÛUe inconnue que la charité conduisait près du lit funèbre d'ua pauvre? Certes, celle-là était une bonne femme, et comm e elle était belle ! — Oui, pensa encore une fois Raoul d'Avricourt, on serait heureux demou-Jr pleuré par ces yeux tendres et fidèles, en tenant cette main compatissante!
2i L'ATTELAGE DE LA MAUQUISE
Bientôt le peloton arrivait en vue de la fernrie isolée où un déjeuner formidable avait été commandé, la veille, pour les états-majors des deux armées. Personne n'ignore combien deux ou trois douzaines d'huîtres et quelques verres de chablis développent les dispositions d'une nature déjà bonne par elle-même. A peine rentré dans ses quartiers, d'Avricourt fit une toilette minutieuse, qui transforma le guerrier poudreux en un cavalier de haute mine. Puis il envoya demander à la marquise s'il pouvait avoir l'honneur d'être reçu par elle. Nous voici loin de la simple carte que le lieutenant jugeait suffisante la veille au soir.
La réponse se fit attendre cinq minutes, que Raoul employa à se passer lui-même en revue dans une glace un peu ternie par l'humidité. Cependant il s'agissait de rendre visite à une aveugle pour qui tous ces frais devaient être perdus. Mais, qui sait? mesdemoiselles de Pordic seraient peut-être là, et tout permettait d'espérer qu'elles avaient de bons yeux.
Averti qu'il serait le bienvenu, Raoul fut in-
L'ATTELAGE DE LA MARQUISt 23
trodail par Thégonnec, transformé en valet de chambre, dans un salon qui s*accordait déplorablement avec le carrosse sans chevaux et le dîner sans rôti. On eût dit que le commissairepriseur et son marteau venaient de passer par là. Sur la tapisserie damassée des murs, pâlie par le temps, on voyait partout des carrés de nuance plus vive gardant la trace de tableaux de prix disparus depuis peu. Au-dessus de chaque porte, un panneau de plâtre s'étalait comme une page blanche sinistrement éloquente : on avait fait argent de tout.
La marquise entra, conduite par ses petitesfilles. Cette vieille femme avait Tair si noble, si souverainement calme, si parfaitement bon, que Raoul crut un instant que c'était lui le ruiné, et que cette grande dame allait lui dire :
— Pauvre jeune homme ! ne vous désolez point. A votre âge, tout s'arrange.
De chaque côté de cette belle figure, un visage frais et rose, distingué, charmanl, remplaçait avec avantage les portraits envolés.
Mesdemoiselles de Pordic ne se ressemblaient pas, ou se ressemblaient comme la rose rouge à la rose blanche. L'une blonde, mélancolique, rêveuse; Tautre brune, enjouée, sémillante, qui semblait l'aînée, mais pas de beaucoup. Les trois femmes étaient vêtues de noir, et l'on devinait que les couturières qui avaient taillé leurs robes n'étaient pas loin.
— Madame, fit d'Avricourt en s'inclinant un demi-mètre plus bas qu'on ne fait aujourd'hui pour les duchesses de la rive gauche, il est difficile que vous ne maudissiez pas votre envahisseur. J'ai voulu mettre à vos pieds, le plus tôt possible, mes excuses pour ce dérangement i'^volonlaire.
— Involontaire de votre côté, Monsieur, mais non pas du mien. Je suis fille de soldat et j'ai tenu, malgré mes privilèges de vieille femme sans défense, à prendre ma part des charges de la guerre. On m'en a récompensé en m'envoyant un homme comme il faut. A propos, ajouta l'aveugle avec une gaieté surprenante pour qui savait son histoire, il paraît gue nous
l'avons échappé belle, celle nuil. Mais, grâce à vous, j'élais prévenue que la ville ne serait poinl prise.
— Elle ne sera prise que dans huil jours. Jusque-là vous êtes condamnée à l'ennui de noire présence.
— L'ennui ne saurail-être grand, hélas! Je n'y vois plus el n'enlends guère. Au moins, n'êtes-vous point trop mal chez moi? Vos chevaux s'entendent bien avec les miens, j'espère. Ceux-ci ne sont pas habitués à voir des étrangers; mais ils sont vieux, et forcément paisibles.
Mesdemoiselles de Pordic devinrent rouges comme des cerises en entendant ces paroles. Quant à Raoul, depuis le commencement de l'enlretien, il n'avait guère cessé de regarder l'une des jeunes filles, la blonde, et celle-ci avait tenu obstiaémenlles yeux baissés à terre, ce qui est quelquefois, pour des yeux de dixhuit ans, la meilleure manière d'y voir fort
bien,
— Pardon, Mademoiselle, dit-il enfin; mais
il me semble que nous nous sommes rencontrés ce malin.
— Oui, répondil-elle, tout heureuse de détournci une conversation Iristemenlgênante. Vous savez, grand'mère? Ces soldats que nous avons trouvés dans le chemin de Kergrist, c'était Monsieur qui les commandait. Comme c'était beau, tous ces cavaliers armés en guerre, abaissant leurs sabres devant un pauvre prêtre, qui semblait l'image de la paix !
— Et devant vous, qui sembliez l'ange de la charité. Mademoiselle. Vous ne craignez pas la fatigue, à ce que je vois, quand il s'agit d'une œuvre pieuse.
— Hélas! je ne me fatiguerai plus à retourner chez la pauvre Annie, qui laisse des pelils enfants sans pain et sans asile.
— Vous daignerez accepter mon aumône pour vos protégés, dit Raoul en tirant son portefeuille.
— Oli ! s'écria la jeune fille, les yeux brillants de joie. Que vous êles bon! Comme les chers petits vont bénir notre rencontre 1
Ils y ont gagné du pain pour tout l'hiver.
— Et moi, fit doucement Raoul, retrouvant son émotion de la veille, j'y ai gagné des souvenirs qui dureront plus que Tliiver.
Yvonne r.e répondit pas et, durant une minute, le silence régna dans le salon de la marquise.
— Madame, dit enfin rofficieràson hôtesse qui, le cou tendu et l'oreille au guel, attendait la suite de l'entretien, je vois que, malheureusement, il ne vous est pas possible d'accompagner vos petites-fil !es dans leurs promenades.
— Ma santé s'y oppose. Tout ce que je peux faire, c'est de monter en voilure trois fois par semaine pour aller passer la soirée avec une vieille voisine encore plus à plaindre que moi, car elle est paralysée et ne quitte pas son fauteuil.
L'entretien continua quelque temps. La marquise parla au jeune homme de sa famille : il se trouva qu'ils avaient des alliances communes.
— Eh bien ! dit madame de la Méangon, puisque nous sommes parents ou à peu près, il faut dîner avec moi demain soir. J'avais un cordon bleu qui m'a quittée et dont la place est vacante depuis lors. Mais un militaire en campagne s'accommode de tout, et ces petites feront ie leur mieux pour que vous ne mouriez pas de faim.
Cette fois, les € petites » devinrent pâles de terreur, et quatre grands yeux suppliants se levèrent sur lofficier comme pour dire :
— Nous espérons bien que vous n'aurez pas la cruauté d'accepter.
Mais lui, semblait ne s'apercevoir de rien.
— Madame, répondit-il, un plus discret que moi se croirait tenu à refuser. Moi, j'accepte; seulement, puisque nous sommes en guerre, vous me permettrez de vous poser mes conditions. Mon ordonnance, qui rendrait des points à Vatel, s'emparera de vos fourneaux, et vous prendrez votre part de notre butin de tout à l'heure.
— Fi I monsieur rofficier. Du butin ! Vous
conduisez-vous, par hasard, comme des Prussiens ou des Cosaques?
— Nullement, bien que l'imitation soit à Tordre du jour. Dans nos charges de cavalerie, nous faisons des hécatombes de gibier. J*en ai rapporté plein mes fontes.
Ce fut au tour du jeune homme à rougir de son mensonge, qui ne trompa point mesdemoiselles de Pordic. On le vit bien à la fierté blessée qui éclata dans leurs regards. Mais, en se levant, Raoul mit un doigt sur sa bouche et montra aux deux orphelines leur grand'mère qui souriait de plaisir dans son fauteuil. Elles comprirent le geste et chacune, d'un mouvement spontané, tendit la main au lieutenant. Celui-ci, en se retirant, eut une longue conférence avec Moreau, qui était précieux pour îes combinaisons de tout genre.
Le soir, tandis qu'elles se déshabillaient dans leur chambre commune, Jeanne de Pordic, la brune, dit à sa sœur, continuant une conversation depuis longtemps commencée :
— Ce vicomte d'Avricourt est, en vérité, fort bien de sa personne. Tu Favais reconnu tout de suite?
— Tout en le voyant entrer chez grand'mère. Mais si lu savais comme il était mieux à cheval, à la tête de ses hommes, moins verni, moins brossé, l'air plus guerrier, enfm ! Et, avec cela, une voix si douce!
— Gomment ! une voix si douce ! pour commander son escadron?
Yvonne rougit; mais elle ne jugea pas plus à propos que le matin de raconter ce que Raoul avait dit de ses yeux.
— Comme il est bon ! continua-t-elle sans répondre. Cent francs! Voilà ces pauvrets tout à fait riches. Plus riclies que nous, ajoutal-elle avec un sourire triste. Ah ! malgré tout, cette rencontre, presque à côté d'un lit de mort, m'effraye un peu. Qui sait si nous ne la regretterons pas?
— Superstitieuse ! Pourquoi la regretterions-nous? Je n'ai jamais vu d'homme inspirant aussi vite la confiance. Il a rendu le sou-
rire à grand'mcre; c'en est assez pour que je l'adore.
— El lui t'aimera. Il te prendra et je resterai seule. Tu verras si je me trompe; on a toujours dit que j'ai le don de seconde vue.
— Tu ne sais pas ton métier. S'il en aime une, ce sera toi. Tu es blonde, lu as le type gaélique et tu l'appelles Yvonne : comment veux-tu qu'un Parisien y résiste?
— Tiens, tu as le talent de rire de tout ! Songe que, demain, nous allons dîner des largesses de cet homme.
— Il faudra bien que tu t'y habitues, quand tu seras sa femme. A vous deux, vous aurez cent mille cinq cents francs de rente, car son brosseur a dit à Tliégonnec qu'il en aurait cen mille de son côté.
La discussion continua quelque temps en core. Puis, dans les lits blancs, tout se lut Seulement un œil capable de percer les ténè bres eût pu voir que, sous l'aile myslcrieus du rêve, c'était le visage d'Yvonne, la bellf attristée, qui, maintenant, souriait.
Le îendemain, quand on fut au rôti, madame de la Méaugon dil à son hôle, après avoir trempé ses lèvres dans un verre de vieux médoc :
— Monsieur, me voilà prête à confesser que votre ordonnance est un homme précieux pour la cuisine. Mais avouez que ma pauvre cave a de beaux restes.
Il y avait du temps que les restes du celliei de la marquise étaient devenus la possession de l'hôtelier Le Goaziou, qui avait consenti à en
rétrocéder dlveis éclianlillons à Moreau, pour la circonstance. Aux paroles de son aïeule, la fière Ysonne rougit et baissa la têle dans son assiette. Elle ne faisait que cela depuis le commencement du repas, non pour manger, car elle avait à peine touché à ce qu'on lui servait. On eût dit qu'elle regrettait ses galettes de blé noir, et l'on ne se fut pas trompé, peut-être.
— Je ne m'y connais pas beaucoup, fit Jeanne, qui trouvait plus digne d'accepter la situation en face; mais je jurerais que ce vin-là a fait plus d'un voyage avant d'arriver ici.
— C'est pour cela qu^il est si bon, répondit Raoul. Je n'en ai jamais goûté qui me fasse autant de plaisir. Madame la marquise, je le bois cà votre santé et à l'iionneur que vous me faites en ce moment.
La conversation devint plus gaie. Raoul avait de l'esprit. Il en aurait eu davantage s'il eût moins regardé en face de lui, c'est-à-dire du côté d'Yvonne, qui était jolie à tourner une tête plus solide que celle d'un lieutenant de chasseurs. Quand on se leva de table, le pauvre
d'Avricourt se sentait si déconfit qu'il lui sem blait que madame de la Méaugon dût s'en apercevoir, tout aveugle qu'elle était. Mais la chère femme étaitpréoccupée d'une autre idée. Après qu'on eut passé au salon, elle dit à ses petites-fdles :
— Mes enfants, voici l'heure où vous allez à l'église. xM. d'Avricourt vous permettra de le laisser seul avec moi un quart d'heure.
Raoul s'inclina et mesdemoiselles de Pordic disparurent.
— Mon cher vicomte, commença la douairière quand ils furent seuls, ce n'est pas souvent qu'il m'arrive de causer avec un homme au courant des choses. Laissez-moi donc vous faire mes confidences. Mon gendre, je puis bien vous le dire, s'entendait aux affaires comme moi à commander l'exercice. Je n'en dirai point de mal puisqu'il n'est plus là ; mais, somme toute, il a été fâcheusement inspiré le jour où il a mis toute notre fortune dans cette banque... vous savez de quoi je veux parler?
— Je le sais. Madame.
— Certaines gens prétendent qu'on nous a pris nospauvres écus jusqu'au dernier. Moi, je n'en crois pas un mot, car il y a, parmi les chefs delà corn; agnie, des noms qui sont la meilleure des sûretés. Mais, quoiqu'il en soit, depuis deux ans nous n'avons pas touché un sou, et, de vous à moi, je ne laisse pas que d'être fort gênée.
— C'est une difficulté passagère, fit Raoul. Peut-être n'avez-vouspas réclamé?
— Si, assurément. Seulement on n'écoute guère une pauvre femme aveugle, reléguée au bout du monde. Ma petite-fille Jeanne, qui me sert de secrétaire, n'a jamais obtenu de réponse à ses lettres.
Hélas! elle en avait reçu, des réponses ! Mais au lieu d'envoyer de l'argent, on en demandait.
— Pour le moment, continua la marquise, quelques milliers de francs, à compte sur les intérêts, me feraient prendre patience et je laisserais mes débiteurs tranquilles, provisoi* rement. Peut-être, Monsieur, pourriez-vous
m'indiquer un homme consciencieux, qui se charserait d'as^ir en mon nom?
— Prenez mon notaire, Madame, fit d'Avricourt. C'est un habile homme, qui m'a rendu un service du même genre à moi-même, car je suis, comme vous, intéressé dans ces soties affaires.
— Et l'on vous a donné de l'argent?
— Un peu, oui. Il ne s'agit que de savoir montrer les dents. J'écrirai demain à maître Fossier. Mais d'abord, Madame, veuillez me donner quelques chiffres.
Quand mesdemoiselles de Pordic revinrent de l'église, elles trouvèrent madame de la Méaugon rajeunie de vingt ans.
— Mes enfants, dit-elle, venez m'embrasser. Je suis bien heureuse, ce soir. Sans vous l'avouer, j'étais assez inquiète de votre avenir. Mais monsieur notre vieil ami que voilà m'a rassurée. Peut-être qu'après tout, votre pauvre père n'a point été si mal inspiré dans le piacetîîenl de sa fortune.
Les jeunes filles levèrent encore une fois sur
L'ATTELAGE DE Ik MARQUISE 37
Raoul leurs grands yeux, presque sévères. Encore une fois il mil un doigt sur sa bouche. Pendant ce temps-là, on entendit la pauvre aveugle qui disait :
— Yvonne ! qu'on fasse prévenir madame du Faouët de ne point m'attendre ce soir, parce que j'ai du monde chez moi. Tliégonnec peut déleler.
Chère noble femme, de qui le foyer visité par la ruine était privé maintenant d'autres visiteurs ! 11 fallait entendre sa voix cassée s'enfler joyeusement pour dire :
— J'ai du monde chez moi.
Si quelqu'un eût prophétisé, la veille, àRaoul, qu'il passerait une des plus charmantes soirées de sa vie en face d'une aveugle septuagénaire, et de deux jeunes filles en robe de mérinos noir, il eût haussé les épaules. Cela prouve qu'il ne faiît jurer de rien, surtout de ne point aimer quelque jour une pauvre petite provinciale qui le mérite, quand on a feint, jusque-là, d'aimer beaucoup de brillantes Parisiennes ojui ne le méritent guère.
La marquise voulut que d'Avricourt racontât son histoire. Il obéit sans se faire prier, en supprimant quelques détails... Le résultat fut une biographie tellement édifiante qu'il fallait se demander pourquoi ce jeune homme n'était pas au séminaire au lieu d'être aux grandes manœuvres. Cependant, sur les trois femmes, il y en avait une au moins qui eût été bien fâchée que Raoul portât la soutane au lieu de ce bel uniforme qui lui allait si bien. Celle-là était mademoiselle Yvonne, la mélancolique, dont tout le monde disait à G. . .
— En voilà une qui mourra religieuse.
Quand cette vieille bavarde de pendule essaya
de frapper ses onze coups, Raoul eût voulu la jeter par la fenêtre. La marquise, presque aussitôt demanda l'heure.
— Grand Dieu! fit-elle; nous perçons la nuit. Ces enfanU doivent tomber de sommeil.
Mais personne n'avait envie de dormir.
D'Avricourt baisa la main de la marquise et de mademoiselle Jeanne. Devant la seconde
sœur il s'inclina profondément, sans chercher à prendre ses doigts. Et cependant ce fui Yvonne qui devint toute rouge.
Le lendemain, au jour, tandis que Raoul guerroyait dans les landes voisines, Morcau galopait vers la gare la plus proche pour mettre à la boîte de l'express un pli portant l'adresse suivante :
M. FOSSIER, NOTAIRE,
RUE DE Lille, Paris.
La soirée du lendemain et celle du surlendemain ressemblèrent à celle qui vient d'être racontée, ce qui valut au lieutenant, devenu invisible pour ses camarades, une grêle de plaisanteries qu'il s'efforça de ne prendre ni trop bien ni (rop mal.
Le matin du cinquième jour fut témoin d'un événement bien rare. Le courrier apportait une lettre chargée à l'adresse de la marquise de la Méaugon! mademoiselle Jeanne, mandée en toute hâte, retira de renvoi oppe trois bil-
lels de mille francs et une leLlrede maître Fossier, notaire.
Pendant la lecture de la lettre, madame de la iMéaugon, radieuse, caressait de ses doigts amaigris les trois billets, qui, eux, du moins, n'étaient pas une imposture.
— Vous voyez, ma fille! dit-elle à Jeanne de Pordic. Avais-je raison de vous blâmer de jeter trop facilement le manche après la cognée? Mais comme il est vrai de dire qu'il faut avoir des amis partout! Ce notaire me paraît être un bien brave homme, et M. d'Avricourt un conseiller précieux.
Jeanne s'enfuit, sous prétexte d'aller porter la bonne nouvelle à sa sœur.
— Yvonne, s'écria-t-elle, le voilà maintenant qui veut faire croire à grand'mère que nous sommes riches! Mais, pour le coup, c'est trop !
Quand elle eut raconté l'envoi du prétendu acompte :
— Il faut tout dire à grand'mère, fit Yvonne. Nous ne pouvons pas seulement toucher du doigt l'argent de cet homme.
— J'y ai déjà réfléchi, répondit Jeanne. Voici ce que je vais faire. Je préparerai un reçu que lusignerasavecmoi.Nousrendronscette somme un jour, quand nous serons toutes seules. Nous nous placerons comme institutrices, s'il le faut. Mais je n'ai pas le courage de détromper grand'mère. D'ailleurs, pourla voir mourirtranquille, je me sens capable d'accepter l'aumône.
— Alors, dit lentement Yvonne, je partirai, moi.
— Pourquoi, ma sœu r? Tu n'as donc plus autant de courage que moi?
— Non, je n'ai plus de courage. J'aime mieux nous voir mourir toutes trois que dp prendre so;i argent,
— Je comprends, soupira Jeanne. Tu l'aimes. Pauvre Yvonne !
Et l'aînée de mesdemoiselles de Pordic laissa tomber ses mains tandis que ses lèvres murmuraienl :
— Ah! mon Dieu! rendcz-la aveugle, elle aussi. Qu'elle ne voie pas ce qu'elle vame faire souffrir I
L'ATTELAGE DE. LA MAllQUlSE i:\
Pendant ce temps-là, dWvricourt, tout en poussant à gauche el ù droite ses reconnaissances, conimençait à ne plus se reconnaître lui-même. Il en arrivait à trouver la Bretagne un charmant pays, les grandes manœuvres une institution des mieux conçues, les femmes de Paris des poupées sans esprit et sans cœur. Il allait plus loin. Son imagination n'avait pas besoin de bâtir des châteaux en Espagne, puisqu'il en avait un tout fait en Lorraine, et fort beau ; mais elle installait dans la demeure en question le plus amoureux des jeunes ménages et même le plus rose des bébés, ce qui était aller un peu vite.
La jeune femme était blonde; une jolie nuance. Elle s'appelait Yvonne; un joli nom que Raoul répétait à part lui, pour mieux s'en
convaincre :
— Oui, ma chère Yvonne. — Non, ma pelile Yvonne. — Yvonne, avez-vous dit à la nourrice d'aller promener votre fille? — Yvonne, m'aimes-lu? — A celle question, Yvonne ne répondait pas, et pour cause,
et Raoul n'osait pas répondre pour elle.
— Au fait, pensait ce chasseur devenu subitement timide, qui me dit qu'elle m'aimera jamais? Et puis qu'importe l L'épouser? Allons donc ! Est-ce qu'on se marie à mon âge quand on a le monde devant soi et un uniforme sur \e dos? D'ailleurs je m'exposerais à faire un sot marché. J'ai cent mille livres de rente et elle n'a rien. Comment saurai-je jamais si c'est moi qu'elle accepte ou le fils de ma mère?
Le lieutenant d'Avricourt était né sous une heureuse étoile, car le hasard allait se charger d'éclairer ce doute, peu facile à résoudre d'orjinaire.
Comme il descendait de cheval, au milieu de l'après-midi, dans la cour de madame delà Rléaugon, les deux sœurs parurent. L'aînée tenait une lettre et un papier.
— Monsieur, dit-elle, le lieu n'est pas très bien choisi pour ce que nous avons à vous dire. Mais il est essentiel que grand'mère ignore cet 3ntretien. En deux mots, vous nous avez prêté trois mille francs, un peu par force. Nous les
acceptons et sommes sincèrement vos obligées. Voici notre reçu, signé de ma sœur et de moi. Raoul aurait voulu être à cent pieds sous terre.
— Gela commence bien! pensa-t-il, tout en prenant, fort penaud, le papier qu'on lui tendait, car le ton de miademoiselle Jeanne ne comportait aucune réplique.
Gela devait finir bien plus mal — ou bien mieux.
Par la porte de la rue restée ouverte, une belle dame venait d'entrer, vêtue d'un costume dit de voyage mais bien plutôt combiné pour faire voyager les autres que pour voyager soimême. Gette élégante personne semblait être là comme chez elle. C'était son opinion, d'ailleurs, puisqu'elle était chez son ami l'officier à qui elle venait faire une surprise. Elle avait l'humeur vive et adorait les coups de théâtre, ce qui était son droit puisqu'elle était artiste dramatique à ses heures. J'oublie déjà le nom de la scène où elle montrait quelquefois ses épaules et autre chose encore. Elle avait
trouvé le moyen de servir deux maîtres : soxn directeur à qui elle ne coûtait guère, etd'Avricourt qui n'en était pas quitte à si bon marché.
On lui avait dit que la Bretagne était un pays à peu près sauvage, où il ne fallait pas se gêner. Elle s'avança versd'Avricourt, la main tendue, ne s'embarrassant guère de la présence de ces deux jeunes filles, dont sa femme de chambre n'eût pas endossé le costume pour un empire.
— Ah! ah! fit-elle. Je crois, parole d'honneur, que je vous dérange !
Fiez-vous donc aux hommes! Au lieu de prendre la délicieuse menotte gantée de frais qui se présentait à lui, Raoul devint blême de colère. Mademoiselle Yvonne, qui avait décidément le don de seconde vue, tant elle corn* prenait vite les choses, devint blême aussi; ses jambes plièrent sous elle, et le lieutenant la reçut dans ses bras. Il ne se fût jamais douté que le service des ambulances offrît des agréments semblables. Il tenait la réponse qu'il cherchait depuis le matin.
La pauvre Yvonne revint à elle, juste à temps
L'ATTELAGt; DE LA MARQUISE il
pour entendre rofficier dire à Moreau, qui se trouvait toujours là quand on avait besoin de lui :
— Va-t'en chez un loueur, commande une voiture et fais-y monter madame. Tu la conduiras à la gare et, quand tu l'auras vue partir, tu reviendras m'en rendre compte.
La belle voyageuse lut dans les yeux du plus ingrat des vicomtes qu'il n'y avait pas à discuter. Elle suivit Moreau, emportant un papier qu'elle avait ramassé à terre : c'était le reçu des deux sœurs. D'Avricourt le racheta plus tard un bon prix et, certes, les pauvres orphelines ne se doutaient guère que leur signature valût tant d'argent.
Mademoiselle de Pordic avait refermé les yeux, et Raoul en profitait pour la garder sur son cœur. C'était un plaisir qu'il comptait se donnei- souvent, car, dès ce moment, son parti était pris et il ne trouvait plus que le mariage fût chose si sotte.
Yll
Le soir, comme à Tordinaire, le lieutenant se fil annoncer chez la marquise. Il avait l'oreille basse ; mais il vit tout de suite que madame de la Méaugon ne savait rien.
— Arrivez, mon hôte, fit la vieille dame du fond de son fauteuil. J'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre : la plus jeune de mes petites-filles est souffrante et sa sœur reste près d'elle. Vous voilà condamné au tête-à-tôte.
— Eh bien, Madame, j'en profiterai pour causer avec vous de choses sérieuses, car mes
neuves sonl comptées. Ne songez-vous pas à marier vos petiles-filles?
— Je ne songe qu'à cela. Mais vous êtes au courant de nos affaires, et vous savez où le bât nous blesse. Vous connaissez trop le monde pour qu'il soit besoin de vous dire que les épouseurs ne font pas queue chez nous. Vous qui opérez des miracles, feriez-vous celui de trouver des maris à deux jeunes filles dont la dot est moins facile à prouver que la noblesse? Avez-vousdes sujets en vue?
— J'en ai un, mais il y a deu:; difficultés. La première, c'est que mon homme songe à la cadette de ces demoiselles.
— nies connaît donc?
— Il les connaît. Le second obstacle c'est que mademoiselle Yvonne doit avoir de lui une assez fâcheuse idée, et qu'elle pourrait bien se défier du prétendant.
— Comment! Elle l'a vu?
— Ilélas! elle ne l'a vu que trop...
— Mais, Monsieur, interrompit la marquise toute tremblante, il n'est pas possible que vous
vouliez parler?... Comment admettre qu'il puisse être question?... Vous devez prétendre aux plus grands partis de France... Vous pouvez choisir entre mille...
— C'est précisément pour cela que je choisis si bien. Malheureusement, je débute mal, et je soupçonne que, si mademoiselle Yvonne est indisposée, c'est contre moi qu'elle Test.
— Contre vous? mais, mon cher enfant, estce possible? Si j'avais quelque soixante ans de moins, je serais folle de vous, moi qui vous parle. Ah! sainte Vierge! inlisposée contre vous, Yvonne ! Il faudrait qu'elle fut plus aveugle et plus sourde que sa grand'mère.
— Eh! Madame, qui sait! fit Raoul. Mais, puisque vouf; prenez mon parti, daignez le prendre tout à fait. Je n'ai plus qu'une soirée à passer ici. Demain, je vous ferai mes adieux. Si mademoiselle Yvonne n'est pas guérie, je comprendrai qu'il ne me reste rien à faire. Si elle se trouve assez bien pour se laisser voir, je reviendrai chez vous dans peu de semaines, après avoir reconduit mes hommes dans leur
L'ATTELAG'. D K LA MAHOUlSt .M
garnison. Alors, Madame, vous m'apprendrez si vous avez réussi à gagner ma cause, que je ^ous confie.
— Ne vaut-il pas mieux pour vous que je la perde, et n'allez-vous point un peu vite en besogne? Il y ahuit jours, vous ne soupçonniez pas notre existence!
— Ah! ne me parlez pas de ce que j'étais il y a huit jours. J'ai vu ici, en moins d'une semaine, plus de grandeur, de noblesse, de vraie beauté, que je n'en ai rencontré dans toute ma vie; et j*ai vingt-huit ans! Voilà ce qu'il faut dire à mademoiselle Yvonne, et, si cela ne suffit point, ajoutez, Madame, qu'ayant perdu ma mère, moi aussi, je n'ai point eu le bonheur de la voir remplacée par une grand'mère comme j'en connais.
— Vous me flattez; 3'est dans votre rôle. Mais, Monsieur, vous avez un père. Et les pères, d'habitude, recherchent peu les belles-filles sans dot. Du moins c'était comme cela de mon Umps.
— Oh! Madame, c'est bien changé mainte-
nant. Mon père m'a répété plus de cent fois qu'il n'avait épousé une femme riche que pour permettre à son fils de se marier à sa guise*
— Vous avez réponse à tout. Enfin, Monsieur, revenez demain. Nous verrons si ma petite Yvonne veut quitter sa chambre.
Raoul se retira, assez content de sa soirée. Il n'était pas sorti par une porte que mesdemoiselles de Pordic entraient par l'autre.
— Mes enfants, dit la marquise, asseyez-vous là. J'ai de grosses nouvelles à vous apprendre.
— Peine inutile, grand'mère, répondit Jeanne. Nous écoutions par la serrure.
— Er, comme je suis sourde, M. d'Avricourt parlait très haut. Fi, Mesdem.oiselles ! N'avezvous pas honte d'espionner aux portes, comme des femmes de chambre ?
Les manœuvres étalent terminées. On avait passé la revue linale. Le lendemain, avant le jour, les cliasseurs devaient abandonner G...
à sa solitude.
Tandis que le punch municipal flambait a la mairie et que la fumée des cigares, déplorablemenl bumides, luttait d'épaisseur avec l'éloquence des toasts, Raoul d'Avricourt, qui s'était excusé, pénétrait dans le salon de madame de la Méaugon. Celle-ci l'attendait seule.
— Mademoiselle Yvonne?... inlerrogea-t-il avec une émotion dont on lui sulbon gré dans la pièce voisine.
— Il faut croire que son malaise d'hier était plus grave que nous ne pensions. Elle jure qu'elle ne saurait quitter sa chaise longue, en ce moment, sans risquer sa vie.
— Alors elle ne veut pas de moi ?
— A vous dire le vrai, je crois que vous lui faites un peu peur. Elle a sur le mariage des idées qui sentent la province d'une lieue, et prétend qu'elle mourrait de chagrin si, un jour, elle se voyait trompée.
— Eh! Madame, je vous prie de croire que je suis tout aussi provincial sur ce point. Mais qui parle de tromper ou d'être trompé? Les vilaines paroles que voilà ! Ne saurait-on point avoir confiance? J'aime votre petite-fille de tout mon cœur, et je vous jure que je la rendrai heureuse.
— La confiance? Entre nous, Monsieur, c'est justement ce qui paraît manquer à Yvonne. Elle m'a raconté quelque chose qui me donne
L'ATTELA G b: DELAMAPxQUISE 55
à croire que vous êtes ce qu'on nomme un charmant... mauvais sujet.
— Iléias î vous auriez raison à moitié. Ecoutez ma confession. Vous verrez...
— Doucement, mon lieutenant, fit la marquise en tournant la tête avec inquiétude du côté de la porte. J'ai l'oreille trop dure pour ui confesseur, et vous seriez obligé de dire vos péchés trop haut.
— Enfin, Madame, en un mot comme en cent, j'ai fait à peu près ce que peut faire un jeune homme qui court le monde à vingt ans, avec un uniforme sur le dos et trop d'argent dans ses poches. Mais, à l'heure où je vous parle, j'ai rompu avec mes mauvaises habitudes...
— Peste! voilà des habitudes qui reçoivent fLîcilement leur congé! Êtes-vous sûr qu'elles soient loin?
Raoul fut sur le point de répondre qu'elles devaient être bien près de Paris si le train n'avait pas eu de retard. Mais il dit sérieusement:
— Je ne garantis rien, puisque votre petitefille me repousse. Peut-être que je vais devenir
cent fois pire qu'avant, et ce sera sa faute. Vous lui direz que mon cœur était resté bon et que ce cœur était à elle. Vous pouvez ajouter qu'elle est la première à qui je Tai donné.
En ce moment, une porte s'ouvrit et Jeanne parut, tirant par le bras sa sœur, qui étaii un peu bien rose pour une personne malade.
— Monsieur, fit l'aînée avec un son de voix singulier, j'ai peut-être conseillé à ma sœur une imprudence; mais je lai engagée à ne point laisser partir, sans lui dire un mot d'adieu, l'hôte qui a été si plein d'attentions pour notre grand' m ère.
— Bon cela! appuya la marquise à demi-voix. Yvonne tendit la main à Raoul, qui la prit
se mit à genoux et la baisa lentement sans rien dire. Si c'était un adieu, il faut avouer qu'il ressemblait terriblement à un au revoir.
— Eh bien ! personne ne parle plus? demanda l'aveugle, étonnée du silence qui régnait. Qu'est-ce qu'ils font?
— Ils ne font rien, grand'mère, répondit Jeanne qui remplissait, un peu pâle, le rôle de
maîtresse des cérémonies. Ils sont là, à genoux près de votre fauteuil, attendant que vous les bénissiez. Etendez les mains. Vous toucherei leurs deux tètes.
Deux mois après, un soir, la mnrquise monla dans sa calèche pour aller, comme à l'ordinaire, chez son amie du Faoûct. Elle n'avait plus avec elle qu'une seule petile-fille. L'autre était partie, le malin, avec son mari, au sortir de la messe de son mariage. Mais, cette fois la voiture de madame de la Méaiigon élaii tn-înée par de vrais chevaux.
— Jeanne, dit la vieille femme quand on fut en route, vous allez rire de moi. Je regrette le pauvre attelage que votre sœur m'a forcée de
changer contre un neuf. L'autre me conduisait plus doucement.
Mademoiselle de Pordic, sans répondre, pressa doucement la main de sa grand'mère. Elle avait le cœur gros et songeait que, désormais, l'attelage blond et brun était dépareillé pour toujours.
A la fin de l'année, la marquise de la Méaug^on mooru. et Jeanne resta seule. Sa sœur Yvonne voulut la prendre avec elle.
— Viens, disait la vicomtesse d'Avricourt; je te trouverai un autre Raoul. En attendant, tu auras un frère.
Jeanne a voulu rester à G... et rester fille, sous prétexte que le nom de Pordic vivra ainsi quelques années de plus. Mais ceci n'est qu'un prétexte.
En vérité, il faut être Bretonne et fille de Chouans pour dévouer sa vie à porter le deuil d'un amour ignoré.
LE
Lèvent et la pluie d'une affreuse soirée de novembre font rage, au dehors, contre les persiennes fermées. A rintérieur, en face d'un feu brillant, autour d'une table que l'abat-jour enveloppe de son cône de lumière, trois personnes sont absorbées par des occupations diverses.
Un homme qui a dépassé soixante ans, une jeune fiile qui semble en avoir seize au plus — le père et la fille, à en juger par l'analogie de certains traits — achèvent une partie de dames.
A l'autre bout de la table, une femme de quarante ans écrit des lettres.
Sousla lumière de la lampe, le crâne dénudé, le front puissant du joueur luisent comme de rivoire. Ses lèvres et son menton rasés, ses larges favoris déjà presque blancs indiquent, au premier abord, le juge ou le marin. Mais ce visage d'une pâleur mate n'a jamais connu les caresses brutales du vent salé de la mer; ces main? douces et soignées comme celles d'une femme n'ont pas été brûlées par le soleil des tropiques. Il n'y a pas de doute possible, c'est un magistrat que nous avons sous les yeux.
Sa fille est une mignonne, agréable, assez jolie brunette, au regard vif, décidé, plein de fiancbise. Son teinl légèrement bistré est celui d'une Espagnole du nord, mais son nez est celui d'une vraie Parisienne, et son regard velouté, plein de douceur, dirigé droit en avant, n'a pas celte étincelle un peu dure, cette obliquité inquiétante de l'œillade des femmes de là-bas. Ces yeux bons, francs, sincères, n'eussent pas été le rêve de Musset
peignant une de ses marchesas désordonnées et fongueuses. Ils seront, peut-être sont- ils déjà, celui d'un honnête homme cherchanl la compagne de sa vie.
Quant à la personne occupée à sa correspondance, le seul bruit de sa plume grinçant sur le papier, à la façon d'une lime sur le ler, dénote une nature nerveuse pour ne pas dire — ce serait juger bien vite — un caractère désagréable. La main est maigre, ainsi que toute la personne. Le visage serait presque beau sans une contraction pénible des lèvres, laissant croire que cette bouche est condamnée perpétuellement à avaler des choses d'une acidité spéciale.
Cette personne, cependant, n'est pas une vieille fille : l'anneau d'or brille à son doii^t. C'est la seconde femme du président des Touches, la belle-mère de la jeune fille qui joue aux dames. Les moqueurs disent qu'elle est deux fois présidente honoraire, puisque son mari a donné sa démission depuis dix ans et qu'elle n'a jamais connu les joies mater-
nelles. Les méchants ajoutent qu'elle était deux fois faite pour être belle-mère.
— Tu n'es pas à ton jeu ce soir, Sabine? dit M. des Touches à sa fille. On dirait que tu pousses tes pions au hasard. A quoi penses-tu?
— Oh! papa, je vous demande pardon. Mais songez que, dans moins d'une heure, ma nouvelle institutrice sera ici. Et c'est si ennuyeux cette connaissance à faire !
— Alors, si cela t'ennuie, tâche que celle-là soit la dernière. Croirait-on qu'à ton âge tu e5 déjà à la cinquième.
— C'est vrai, mais je n'en ai fait partir que deux, répondit Sabine en jetant sur sa bellemère un re^^arJ qui semblait indiquer l'auteur des deux autres catastrophes. Ce qui m'inquièle dans celle-ci, c'est qu'elle est Anglaise, et j'ai les Anglaises en horreur.
— Qu'en sais-tu, puisque tu n'as jamais eu que des Françaises ou des Allemandes?
— Hélas! je la vois d'ici, la fâcheuse miss Wood. Une grande fille maigre avec des lunettes
Dleues, un chapeau en forme de cloche, des manches à gigol et des pieds énormes, chaussés de holtines à élastiques età tirettes qui rt^lombent. Oh !
— Le fait est, appuya madame la présidente honoraire en posant sa plume, qu'il me tarde de savoir ce que Sabine pourra gagner à avoir une Anglaise près d'elle.
— Mon Dieu! répondit M. des Touches, elle y gagnera d'abord d'apprendre l'anglais.
— Elle l'apprenait très bien avec mademoiselle Worms, l'Allemande.
— Oh! très bien? s'écria Sabine, devenue tout à coup l'avocat delà cause contraire. Maurice prétend que je suis arrivée à parler une langue intermédiaire, qui rappelle vaguement le suédois.
— Vous oubliez, ma chère, dit le président avec quelque sévérité, combien mademoiselle Worms vous était antipathique et ce que vous souffriez quand elle mangeait ses épinards avec son couteau.
se LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAIRE
— Pauvre Mina? s'écria Sabine, c'est moi qui l'ai corrigée en lui mettant un jour dans les mains un couteau à papier en buis, comme moins dangereux pour cet usage délicat.
— Il est neuf heures, fit M. des Touches en regardant la pendule. Pourvu que rien ne soit arrivé ! Quel temps ! Les chemins de traverse doivent être devenus des fondrières.
— Aussi, mon ami, je me demande pourquoi vous avez fait sortir le coupé et les deux chevaux par une nuit pareille. Le tilbury et une jument de ferme eussent mieux convenu, à coup sûr.
— C'eût été delà barbarie. Songez que celte pauvre fille est en route depuis hier soir et qu'elle a traversé le détroit par une tempête rentable.
— Précisément. Apres une tempête sur mer, qu'est-ce que trois lieues sous la pluie en voiture découverte?
— Sabine, mon enfant, dit le président sans répondre à cet argument barbare, je t'engage à t'assurer qu'il v a un bon feu chez miss Wood
LE SECRET l; E L'ABBÉ CÉsAiRE G7
et qu'elle trouvera son dîner chaud en arrivant.
— C'est très bien d'être bon, remarqua madame des Touches quand la jeune fille se fut éloignée. Mais si Ton traite cette personne comme l'enfant de la maison dès le premier jour, je me demande où nous en arriverons.
— Nous en arriverons d'abord à la garder, et à n'avoir pas l'ennui d'en chercher une autre. Si vous n'aviez pas traité mademoiselle Worrns en domestique, elle serait encore ici, et votre équipîige ne courrait pas les chemins de traverse à cette heure et par ce temps.
— Si nous savions seulement ce que sera celte Anglaise qui tombe du ciel avec si peu de de renseignements.
— Ma chère amie, les renseignements se pèsent et ne se comptent pas. Il y a quarante ans que je connais l'abbé Césaire, et je sais ce que /aut son jugement.
— Loin de moi la pensée d'en discuter !a valeur ; mais je me demande comment un curé de canton de la Charente-Inférieure peut con-
naître si bien une jeune lille qui n'avait jamais mis le pied hors de l'Angleterre avant ce matin.
— Voyons, BerLhe, ne recommençons pas des discussions inutiles. Vous saveztout comme moi que l'abbé Gésaire a habité Londres, il y a quinze ans, et y est retourné plusieurs fois"^ depuis. D'ailleurs, vous n'oublierez pas ce qui est convenu entre nous. Pour l'éducation de ma fille, je crois nécessaire de conserver à moi seul la responsabilité des décisions sérieuses.
— Papa, j'entends les chevaux. Dieu! qu'il me tarde de la voir! ditîSabineenentr'ouvrant vivement la porte du salon.
Le père et la fille sortirent dans le \estibule pour recevoir l'institutrice, tandis que la maîtresse de maison, s'installant dans un fauteuil au coin du feu, prenait une pose digne.
Madame des Touches se montrait en tout fort soucieuse de sa dignité, ainsi qu'il convient a la femme d'un président de Chambre honoraire de la Cour de Paris. Cet honoraire était
LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAlKE 69
d'ailleurs un adjeclif gros de déceptions qu'elle n'avait point pardonnéesà son mari et ne semblait point disposée à lui pardonner jamais. Elle l'avait épousé quatorze ans plus tôt, déjà vieille fille, assez pauvre, aigrie au fond du cœur d'avoir vu se passer dans le monde terne de la magistrature moyenne le meilleur de sa jeunesse et d'une beauté bien vite fanée.
A cette époque, M. des Touches, père d'une petite fille de deux ans et d'un fils de quinze, président de Chambre, fort en vue, était regardé par tous ses collègues comme destiné aux honneurs de la cour suprême.
Deux ans plus tard, il donnait sa démission, une démission inexpliquée qui faisait du bruit dans la presse et au palais, mais plus encore dans son intérieur. Madame des Touches poussa des gémissements tels qu'on eût dit de quelque malheureuse épouse trahie, dont U mari s'est échpsé, emportante dot. Cependant le mari lui restait, et, pour de bonnes raisons, sa dot n'avait rien à craindre. Mais ce qui était parti, c'était son rêve d'être un jour la femme
d'unconseilleràla Cour de cassation, peut-être plus, et de recevoir, à son tour, après en avoir fait jusqu'à vingt-huit ans, les grandes révérences des femmes et des filles des magistrats d'un ordre inférieur.
Au lieu de cela, la vie sérieuse de la campagne, dans un château confortable, mais sévèrement situé sur les bords de la Charente, entre de grandes prairies tristes, inondées chaque hiver, et des coteaux gris plantés de vignes, sans un arbre. Gomme relations, la noblesse peu nombreuse des environs, et les raresfonctionnairesde Saintes que la longueur du chemin et les frais d'un locatis n'effrayaient pas. Gela durait de juin à mars. Vers cette époque, on allait à Paris, pour trois ou quatre mois. Mais quelle figure faire dans un appartement de mille écus, au troisième étage, rue de Beaune,et sans chevaux à soi, car l'équipage restait au Sauzet.
Gependanl Sabine avait une grosse fortune du chef de sa mère ; seulement, M. des Touches •ivait, à cet égard, des idées si étranges I
LE SECRE'f DE L'ABBE GÉSAIRE 71
— A quoi sert à voire fille d'être riche? disait la présidente. Ce n'est pas dans un salon de vingt pieds carrés que vous lui trouverez un mari.
— Un salon! répondait le père de Sabine. Nous en aurons trois quand il en sera temps. Mais, jusqu'à vingt ans, je garde mon enfant pour moi seul. En attendant, de bonnes lectures et de bonnes promenades lui valent mieux que tous les salons du monde.
Gela était dit très doucement, aussi madame des Touches n'insistait-elle pas, car elle savait que la gravité des résolutions de son mari était en raison inverse du volume de sa voix; une vieille habitude de magistrat. Jadis, quand il condamnait un homme à mort, il fallait tendre l'oreille pour connaître la sentence. S'il lavait la tète à un témoin qui voulait tergiverser, on l'entendait de la salle des Pas-Perdus.
En résumé, il n'y avait rien eu de changé depuis douze ans dans le petit appartement de la rue de Beaune. Sabine avait grandi, non sans avoir plusieurs institutrices « tuées sous
elle », comme elle disait tout haut, en pensant tout bas qu'elle aurait pu dire aussi a sous sa belle-mère ».
Et voilà pourquoi, par la plus détestablt soirée de novembre qu'il soit permis d'imaginer, miss Mary Wood arrivait d'une traite du couvent de Roehampton, à quatre lieues de Londres, pour continuer et achever, s'il plaisait à Dieu et à madame Berthe, l'éJucation de Sabine des Touches.
Devant îe perron du petit chatean dn Saiizel, sous la pluie et le vent qui semblaient redoubler leurs rafales, les deux chevaux fumants, crottés jusqu'au ventre, s'étaient arrêtés. Un domestique portant une lanterne ouvrait la portière du coupé. On ne vit d'abord qu'un pied émergeant de la caisse sombre, un pied charmant qui n'avait rien d'Anglais, non certes ! mais qui paraissait bien en peine de savoir où il allait se poser.
Par bonheur, Sabine ne craignait ni le vent
ni la pluie. En deux bonds, elle avait descendu les marches et presque pris dans ses bras la pauvre voyageuse.
— Appuyez-vous sur moi, miss Wood, ditelle. Quel bonheur que vous soyez arrivée! Vous devez être morte de faim, de fatigue et de froid.
— Mademoiselle Sabine? demanda une voix très douce qui sortait de derrière plusieurs voiles et qui n'était pas comme le pied, car l'origine anglaise s*y faisait franchement sentir. Ohl vous vous êtes mouillée pour moi. Gomme je suis tâchée!
Dans le vestibule peu éclairé, la jeune fille avait commencé à dépaqueter son institutrice avec le soin et la curiosité d'une fillette déballant sa poupée neuve. Quand les couvertures, les plaids, les châles eurent été défaits, Sabine toucha l'épaule de la nouvelle venue dont les yeux éblouis ne distinguaient pas encore les objets.
— Yoici mon père, dit-elle.
M. des Touches s'avançait, la main tendue.
— Mademoiselle, dit-il, vous êtes chez de? amis qui vous auront bientôt fait oublier, je l'espère, cet affreux voyage. Prenez mon bras. Je vais vous présenter à ma femme, qui sera ravie de vous voir, et à un bon feu dont vous vous approcherez avec plaisir, je pense.
Adiré vrai, madame des Touches ne parut point « ravie » à l'aspect de la nouvelle institutrice de sa belle-fille. Elle répondit, par une légère inclination de la tête, à la révérence de la pauvre Mary qui se sentait plus glacée qu'elle ne l'avait été en touchant, à minuit, l'estacade de Calais toute ruisselante de l'eau de la mer.
— Vous avez fait bon voyage? demanda la présidente sans songer à ce qu'elle disait, car elle était occupée à considérer le visage de l'Anglaise avec une attcnlion moins que bienveillante.
— On peut toujours dire qu'on a fait bon voyage, répondit doucement celle-ci, quand on arrive à bon port et qu'on est reçue comme je viens de l'être. Mademoiselle, j'en ai peur, s'est mouillée pour m'aider à descendre.
—Vous êtes folle, Sabine ! s'écria madame des Touches en reportant les yeux sur les vêtements humectés de sa fille. N'y avait-il donc pas un domestique pour ouvrir la portière ? Toujours des exagérations! Allez vite changer de robe.
— Oh ! ma mère, si vous permettez, c'est inutile, dit Sabine en regardant son père, ce qui lui arrivait souvent quand elle parlait à madame des Touches.
— Tu n'as vraiment pas froid, mon enfant?
— Oh! non, papa. Dans cinq minutes tout sera sec.
— Alors, occupe-toi du dîner de miss Wood et conduis-la dans sa chambre. Pour ce soir. Mademoiselle, si vous le permettez, les rôles seront intervertis, et c'est vous qui serez confiée aux soins de ma fille.
Restée seule avec son mari, madame des Touches se renversa dans son fauteuil, joignit les mains par le bout des doigts, et, agitant son pied devant la flamme, elle dit avec cette ironie tranquille de la femme qui a raison, îmais dédaigne de s'eni^révaloir ;
— Eh bien ! je pense que vous la trouvez suffisamment jolie? On ne pourra pas nous reprocher, dans tous les cas, d'avoir choisi un repoussoir pour Sabine.
— Sabine n'a pas besoin de repoussoir, Dieu merci! Quant à Mary Wood, j'avoue que je l'eusse préférée moins belle. Mais qu'y faire?
— Voilà ce que l'on gagne à prendre des institutrices par correspondance. On s'en mord les doigts.
— Je n'ai pas pris celle-là par correspondance, ma chère; ne revenons pas là-dessus. Quant à me mordre les doigts, rien ne prouve que l'envie m'en vienne jamais. Les jeunes filles très belles se gardent assez souvent mieux que les laiderons.
— Voilà une théorie que je ne discuterai pas. Mais le vulgaire bon sens apprend qu'il ne faut pas donner à une fille à marier, ou à peu près, un chaperon dont les yeux tourneront la tête à tous les hommes.
— Eh! qui sait? répondit gaiement M. des Touches. Il y a peut-être là un calcul profond.
Si l'homme qui prétend à la main de ma fille a la tête si mal attachée, j'aime mieux qu'il la perde tandis qu'il n'est pas encore mon gendre, et vous aussi, je pense.
— Vous avez réponse à tout. Dieu veuille qu'il en soit toujours de même. Laissez-moi vous demander encore s'il est bien prudent d'introduire une merveille semblable dans une maison où il y a un jeune homme.
— D'abord le « jeune homme » est à cent cinquante lieues d'ici et nous ne le verrons guère avant U mois de septembre. Ensuite, vous savez combien Maurice est sérieux, occupé de sa carrière qu'il adore et qui promet d'être brillante. Un homme qui est arrivé, a vingt-neuf ans, à la direction d'un parquet n'est pas si prompt à s'enflammer.
Au même instant, on entendit se fermer la porte extérieure du vestibule. La personne qui venait d'entrer frappait des pieds ù grand bruit sur le pavé de marbre, sans doute pour faire tomber la pluie de ses vêtements.
— Seigiieur ! s'écria la châtelaine, qui peut
venir à neuf heures et demis du soir par un temps pareil?
Gomme pour lui répondre, la porte du salon s'ouvrit et donna passage à un prêtre de haute taille, très droit et très robuste encore, malgré ses cheveux blancs. Son visage, rayonnant d'intelligence, était celui d'un saint, mais d'un saint qui ne s'est point sanctifié dans une cellule et a connu le monde ailleurs que dans une cure de campagne. Sur le front très large, on lisait une certaine expression malicieuse, tempérée par une bonté sans limites.
— J'aurais parié que c'était vous, mon cher curé, dit le magistrat en allant avec empressement au devant du prêtre. Elle est arrivée, et ma llUe la fait dîner en ce moment.
— Mon Dieu! monsieur le curé, vous êtes trempé! dit la maîtresse de maison avec un regard où l'on devinait plus de sollicitude pour les tapis du salon que pour la personne du visiteur.
— Excusez-moi, Madame, dit le vieux prêtre avec un profond salut et un fin sourire. Mais
il a tant plu qu'il ne reste pas de boue dans les chemins, et c'est surtout de l'eau que je vous apporte. Elle n'est pas trop fatiguée? continua l'abbé Gésaire en se retournant vers son ami.
— J*ai peur qu'elle le soit beaucoup; mais elle semble courageuse et robuste. Le bonheur de vous voir lui fera oublier sa fatigue. Je craignais pour votre pupille que cette tempête ne vous empêchât de venir ce soir.
— Le pauvre enfant aurait moins besoin de me voir si elle était arrivée par un ciel radieux : je n'ai pas fermé l'œil cette nuit en songeant à la chère petite, ballottée, seule, sur le détroit. Elle n'avait jamais vu la mer !
Pendant ces paroles, M. des Touches avait sonné.
— Prévenez ces demoiselles, dit-il au domestique, que je les prie de passer au salon avant de remonter. Ne leur annoncez pas que M. le curé est venu. ,
— Vous ne nous aviez pas prévenus que miss^ Wood est une beauté? fit la présidente, reve-
nant à son idée avec l'inexorable ténacité des femmes d'un certain caractère.
— Madame, j'ai prévenu votre mari que miss Wood est une jeune fille très bonne, très intelligente, très dévouée à ses devoirs et remarquablement instruite et bien élevée. J'ai dit et je répète que je réponds d'elle, ce qui est vrai dans tous les sens, car je me considère comme son tuteur devant Dieu. Je ne suis pas compétent pour décider si elle est une beauté, mais je déclare que je n'y vois nul inconvénient et surtout nul remède.
Hélas! oui, miss Wood était une beauté, il n'y avait pas à se faire d'illusions. Elle paraissait en ce moment sur le seuil, conduite par Sabine qui lui donnaic le bras comme à une amie et qu'elle dépassait de plusieurs pouces. Elle avait quitté son manteau de laine et son chapeau de voyage. Malgré un soupçon de raideur britannique, sa taille richement développée était une merveille d'élégance et de grâce. Sous l'épiderme des joues, fm et lustré comme le pétale d'une rose nouvelle, un sang
riche faisait courir les teintes toujours changeantes de la jeunesse. Les yeux d'un bleu foncé, largement ouverts, honnêtes, confiants, un peu mélancoliques peut-être, des yeux liquides, comme disent les Anglais, s'abritaient sous de longs cils presque bruns. La chevelure, au contraire, était d'or pâle. Tordue en lourdes tresses qui lançaient à chaque mouvement des lueurs blondes, elle eût fait l'orgueil d'une reine et semblait poser comme une couronne massive sur une tête d'une rare petitesse. La physionomie sérieuse, intelligente, paraissait un peu froide à cause de la régularité même des traits. Mais, sous ce noble visage, on sentait l'enthousiasme et la vie comme on devine, derrière le marbre d'un portique, les vastes salles pleines de lumières, de chaleur et de parfums. Auprès d'elle, cependant, Sabine des Touches ne paraissait point plus laide, avec son minois piquant de méridionale, où l'espièglerie de l'enlant gâtée laissait entrevoir déjà les premières approches de la coquetterie un peu gamine des femmes d'aujourd'hui.
En apercevant l'abbé Gésaire, miss Wood avait eu un mouvement pour s'élancer. Elle s*était contenue, mais elle était devenue toute pple.De son côté, le vieux prêtre qui n'oubliait jamais un devoir, même de simple éducation, — et la sienne était raffinée, — commença par saluer aiïectueusement mademoiselle des Touches, marquant, dès la première minute, avec son tact infaillible, l'attitude qu'il comptait garder envers sa protégée.
Enfin, il s'approcha de celle-ci dont les grands yeux semblaient l'appeler d'une supplication muctlc. Il posa une main sur la tête de la jeune fille inclinée devant lui avec ce respect plus marqué des catholiques anglaises pour les ministres de la religion, et, d'une voix un peu basse, il lui dit :
— Poor chitd ! Ihope you are not too miich fatigiied from this dreadful joiirney.
Il savait que ces quelques mots de la langue qu'elle avait toujours parlée feraient plus de bien à la pauvre Mary qu'un long discours.
— Eh bien! continua-t-il en français, pour
donne]* à la jeune fille le temps de vaincre l'émotion qui la gagnair, vous ne vous êtes pas trompée de chemin? J'avais peur que vous ne vous réveilliez à Ostende, à Cologne, ou même tout simplement au fond de l'eau. Je ne vous demande pas si vous avez été malade pour vos débuts.
— Je ne l'ai pas été, répondit la jeune fille un peu lentement., mais dans un français irréprochable. Je suis bien contente, parce que quelqu'un m'a dit : « Après cette épreuve, vous pourrez aller en Amérique sans craindre le mal de mer. s Les lames étaient si grosses !
— Et vous n'avez pas eu peur?
— Un peu, mais loutle monde a été très bon pour moi! D'ailleurs, cette mer furieuse était superbe. Je l'admirais tant qu'il me paraissait impossible qu'elle pût me faire du mal, et, chose étonnante, il me semblait l'avoir déjà vue.
— Vraiment? dit l'abbé Gésaire, qui demeura un instant perdu dans ses pensées. Maintenant, reprit-il bientôt, parlez-moi de votre Supé-
rieure. Comment va-t-elle, la sainle femme?
— Elle va bien, mon Père, mais elle est fort trisle de mon départ. Elle m'a chargée pour KOLis d'une lettre qui est dans ma malle...
— Vous me l'apporterez demain, si M. des Touches veut bien le permettre. Et maintenant, mon enfant, allez dormir, et que Dieu rende bonne votre première nuit sur le sol de... de ma paroisse.
— Merci, mon Père.
— Appelez-moi : monsieur le curé. Nous ne sommes plus au couvent ici. Mais le nom ne fait rien à l'affaire et le cœur de votre vieil ami ne changera jamais pour vous.
Miss Wood, très émue, salua M. et madame des Touches et sortit du salon toujours escortée de Sabine qui la regardait sans la quitter des yeux, avec une admiration non déguisée.
L'abbé Gésaire se retira presque aussitôt.
Une heure après, tout le monde reposait dans la maison, et celle qui dormait le mieux était la pauvre orpheline.
Elle venait, cependant, de quitter l'abri
tranquille de ses belles années. Pour la première fois, sa bouche avait goûté ce pain qu'il lui faudrait gagner jusqu'à la vieillesse, peutêtre. Devant elle, maintenant, s'ouvrait la réalité sombre.
Mais il n'y a guère qu'une chose qui écarte .^ le sommeil de deux yeux de vingt ans. Dormez, la belle ! Un jour, vous aussi, vous connaîtrez l'insomnie.
A neuf heures, le lendemain matin, Mary Wood, remise, comme on se remet à cet âge, des fatigues de la veille, attendait dans sa chambre, séparée par un salon d'études de celle de son élève, que quelqu'un lui donnât signe de vie. Un pâle soleil de novembre, qui semblait presque brillant à ses yeux d'Anglaise, éclairait un paysage assez triste. A ses pieds l'enclos, moitié parc moitié jardin, étalait ses buis aux dessins étranges, ses corbeilles de fleurs mourantes cerclées de leurs
cordons de pommiers nains, ses allées où la [>luie de la veille laissait une surface lisse de boue jaunâtre. Un bassin carré , débordant d'une eau trouble où surnageait une tonne à demi submergée, dormait derrière sa margelle aux moulures rongées par la mousse, tandis que, sur les couches désertes, des cloches de verre semblables aux lentes d'un campement abandonné, conservaient encore la mémoire des cantaloups depuis longtemps disparus.
A gauche, au delà d'un mur palissé d'espaliers, la prairie où quelques maigres tas de regain finissaient de pourrir s'étendait jusqu'à la Charente, bordée d'un rideau monotone de peupliers jaunis, derrière lesquels la voile grise d'une gabarre descendant vers Saintes se montrait et disparaissait tour à tour.
A droite, un coteau peu élevé, planté de vignes à perte de vue, était coupé, près du château par « la garenne », l'orgueil de l'habitation du Sauzet. De ce côté, au-dessus des têtes encore presque vertes des chênes séculaires, on apercevait le toit trapu et les der-
nières assises d'une tour romane délabrée. Celait le clocher de Saint-Eutrope.
D'un œil mélancolique, miss Wood contemplait ce paysage si différent du site charmant de Roehamplon que, deux jours plus tôt, elle apercevait encore. Au moment où elle commençait à s'oublier en des pensées tristes, un coup léger frappé à la porte la fit tressaillir.
— Comment, miss Wood, déjà levée et prête! fit la voix de Sabine. Voilà une heure que je marche sur la pointe du pied dans ma chambre de peur de vous réveiller.
Mary eut un mouvement pour tendre les mains avec effusion à son élève. Mais elle se souvint qu'à partir de cette heure, son rôle d'institutrice était commencé et lui défendait tous les luxes, même celui des effusions.
— Je vois que vous êtes très bonne, Sabine, dit-elle en rougissant légèrement, ce qui arrivait sans cesse à cause de l'étonnante fmesse de sa carnation. Voilà la deuxième fois que je m'en aperçois depuis hier soir.
— Je ne suis pas très bonne, ou plutôt je ne
suis bonne que pour ceux qui me sont sympathiques. Quel mystère que la sympathie ! Hier, en voyant votre pied tâtonner pour trouver la marche, j'ai senti que vous m'attiriez à vous, et cependant je ne connaissais pas votre figure. Mais le thé est servi. C'est vous qui le ferez, voulez-vous? car moi je ne m'y entends guère.
— Ce n'est donc pas votre déjeuner de tous les jours?
— Non, mais je veux m'y habituer. On dit que les Anglaises sont si malheureuses sans leur thé!
Cinq minutes après, comme les deux jeunes filles étaient assises en face de la bouilloire fumante dans le petit salon de Sabine, Mary demanda :
— Avez-vous eu déjà plusieurs institutrices?
— Vous êtes la cinquième. Je vois que cela vous fait frissonner, mais vous avez tort. Je sens que vous serez la dernière et nous resterons longtemps ensemble, car je n'ai que seize ans et papa veut me marier très tard.
— Qu'est-ce qui vous fait croire que je rcs-
terai plus longtemps que les autres? demanda miss Wood en souriant.
— Je vous l'ai dit : vous m'êtes sympathique. Avec les autres, j'avais un système. Je les étudiais pendant quinze jours. Au bout de cet essai loyal, comme on dit maintenant, j'étais fixée, et, si mon institutrice ne me convenait pas, ce n'était pas long. J'en ai fait partir deux, et je vous assure que celles-là ne songeaient pointa me trouver très bonne.
— Mon Dieu ! Sabine, vous me racontez des choses terribles. Et les deux autres?
— Oh! celles-là, c'est... ce n'est pas moi qui les ai fait partir. Vous savez que madame des Touches n'est pas ma mère.
— Je lésais. Avez-vous connu la... la véritable ?
— Je n'avais que huit jours quand elle est morte. Et vous, miss Wood, possédez-vous encore vos parents?
— J'ai perdu ma mère à trois ans. Mon père avait déjà succombé aux colonies. Je ne me souviens ni de l'un ni de l'autre.
Il y eut un silence de quelques minutes, Mary le rompit bientôt. Elle n'était paslàpour faire partager ses tristesses à sonélève.
— Avez-vous appris l'anglais, Sabine ?
— Hélas! oui, avec une institutrice allemande! Aussi je me sens malheureuse d'avance en songeant combien vous allez rire de ma prononciation. Mais vous, miss Wood, estil vrai que vous parlez toutes les langues?
— Pas tout à fait, mais vous trouverez que j'en parie déjà trop, peut-être, si je dois vous les apprendre.
— Papa dit que vous m'apprendrez le dessin, le piano, le chant, la physique, enfm tout ce queje voudrai. Vous êtes un puits de science, n'est-ce pas? Moi, j'ai peur d'une chose, c'est que vous me tassiez recommencer la grammaire française.
— Qu'est-ce qui vous donne cette crainte?
— Toutes les autres débutaient par là. Elles prétendaient qu'on m'avait fait suivre une méthode déplorable et qu'il fallait reconstruire Tédifice par la base. Aussi, telle que vous me
voyez, je ne suis jamais arrivée au bout de ma syntaxe.
— Voilà ce que c'est que d'étudier ses institutrices au lieu d'étudier ses leçons. Que savez-vous comme art d'agrément?
— Je dessine assez mal et je joue du piano assez bien. Mais tout cela c'est du temps perdu, car, quand je serai mariée, je ne toucherai plus ni à mes crayons ni à ma musique. C'est si prétentieux une jeune femme qui pose pour l'art !
— Mais de quoi vous occuperez- vous, alors?
— Je m'occuperai de mon mari. Gela vaut bien un piano.
— Oui, mais un piano est toujours là. J'ai entendu dire qu'en France, à Paris surtout, les maris sortent souvent.
— Oh ! s'écria Sabine avec impétuosité, mon mari ne sera pas Parisien !
— Vous me paraissez avoir des opinions très arrêtées sur les choses.
— C'est ce que dit papa. Cependant on me traite toujours comme une enfant. En fait de théâtres, j'en suis encore à l'Hippodrome et au
9i LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAIRE
Concert Pasdeloup. En fait de monde, à des dîners de tantes et de cousines où Ton s'amuse... je ne vous dis que ça. Vous jugerez par vousmême, au mois d'avril.
— Alors vous préférez la campagne?
— J'adore le Sauzet, et j'y aurais été la plus heureuse des créatures si je n'avais eu mes institutrices sur le dos.
— Soyez juste. Elles ne pouvaient pas faire votre éducation sans que vous les vissiez quelquefois. Moi aussi, je serai forcé d'être « sur votre dos ».
— Oh ! vous, ce n'est pas la même chose, et je ne pourrai jamais me figurer que vous êtes mon institutrice. Vous en avez si peu l'air !
— C'est un compliment que vous croyez m'adresser ?
— Assurément. Les autres étaient affreuses, tandis que vous!... Figurez- vous que je m'attendais à voir paraître une vieille fille jaune comme un coing, avec de longues dents, de longs pieds et des tire-bouchons sur les oreilles, Jugez de mon heureuse surprise...
— Allons ! Sabine, c*esL assez causé. Travaillons. Montrez-moi vos cahiers.
— Tiens ! cela vous fâche d'enlendre dire que vous n'êtes point laide? Où allons-nous, mon Dieu ! Je vous assure que les autres...
— Eh bien ! ne m'avez-vous pas dit que je ne ressemble point aux autres?
— Travaillons, dit Sabine en embrassant miss Wood. Vous ferez de moi tout ce que vous voudrez. On ne peut pas vous haïr.
Quand M. des Touches entra chez sa fille, ainsi qu'il faisait chaque matin, il la trouva penchée sur ses bvres.
— Papa, dit-elle en sautant au cou de son père, si vous saviez comme j'aime déjà ma chère miss Wood I
Dans Taprès-midi, Sabine monta en voiture avec ses parents pour une visite de voisi-
nage.
— Je pense qu'il vous est agréable d'aller passer une heure ou deux chez l'abbé Gésaire, dit le président à miss Wood. Bien que la distance d'ici à Saint-Eutrope ne soit pas longue, je vous engage à rentrer avant la nuit.
— Je vous remercie, Monsieur, répondit Mary. J'aurai soin d'être de retour au château de bonne heure.
— A bientôt, fit Sabine, en embrassant l'Anglaise.
— ■ Mon Dieu! dit madame des Touches à sa belle-fille, quand la voiture fut en mouvement, où en arriverez-vous dans six mois, si vous en êtes déjà aux accolades le premier jour ? J'aurais pensé, continua-t-elle en s'adressant à son mari, que vous auriez fait accompagner miss AVood par une femme de chambre ?
— Eh! ma chère, quelle idée! ce serait la première fois qu'une institutrice de Sabine aurait un chaperon.
— Oui, mais les autres étaient d'âgée et de figure à n'en avoir pas besoin.
Le père et la fille soupirèrent sans se regarder. L'un songeait qu'il devait s'attendre à voir ce reproche amer revenir souvent dans l'entretien. L'autre se disait que la pauvre miss Wood aurait bientôt à se repentir d'être jolie.
— Nous aurions pu, reprit Sabine, la prendre avec nous et la déposer à la porte de la cure, avec un léger détour.
9«f LE SECRET DE L'ABBÉ GESAIRE
— Il ne manquerait plus que de lui donner ces habitudes, répondit madame des Touches.
Cependant l'inslitutrice, enveloppée dans son plaid et coiffée d'un petit chapeau de paille noire très allongé devant, de celte forme gracieuse appelée par les Anglais : baby's hood, s'engageait, d'une marche un peu lente, sous les chênes encore garnis de leurs feuilles. Pour la première fois, depuis quarante-huit heures, elle avait le temps de penser, de méditer, de se souvenir. Deux jours plus tôt, à la même heure, elle était à genoux près du ftiuteuil de madame O'Brien, la supérieure presque octogénaire du couvent de Pioehampton, où elle avait passé son enfance et sa jeunesse.
Elle entendait encore les paroles de la sainte religieuse :
€ Nous ne nous reverrons plus dans ce monde, mon enfant, du moins je le souhaite pour vous. Le malheur pourrait seul vous ramener dans cette maison dont vous trouverez toujours la porte ouverte. Que Dieu vous bénisse. Vous n'aurez bientôt plus que lui sur
qui compter, car l'abbé Gésaire approche, comme moi, du terme. Celui-là est un saint et, quoi que vous fassiez, — c'est ma dernière parole — vous ne lui rendrez jamais la centième partie de ce qu'il a fait pour vous. »
Ensuite, elle avait perdu de vue les grands arbres de Roehampton. La course vertigineuse avait commencé, l'entraînant successivement, comme dans un rêve d'alTolement infernal, à travers le tourbillon bruyant et enflammé de Londres; sur une mer dont elle devinait dans les ténèbres les déchaînements furieux ; au milieu des longues avenues désertes d'une autre capitale s'éveillant à peine. Puis encore des kilomètres dévorés, des ponts franchis presque sans les toucher, des souterrains faisant subitement la nuit et le tonnerre, des arrêts brusques dans des gares, avec des nom.s inconnus criés à la hâte. Enfin, le terme du voyage, une maison nouvelle, des visages étrangers, une vie différente, la vie qui se gagne, le travail qui se paye !
Et cependant, il ne fallait pas se plaindre.
Sur les trois êtres dont elle devenait la commensale, deux au moins promettaient d'être bons pour l'étrangère. Elle ne quittait, hélas! aucun parent. Elle retrouvait l'homme qui, depuis son bas âge, lui tenait lieu de famille, qu'elle respectait (le toute sa vénération, qu'elle aimait de toute sa tendresse.
Elle était sortie de la garenne. Une légère éminence, plantée de bruyères, à descendre, un ruisseau à franchir sur un pont rustique, une barrière peinte en blanc à ouvrir, et les premières maisons de Saint-Eutrope se dressaient devant elle, alignées de chaque côté de Ja route.
C'était un grand bourg qui ne ressemblait guère aux villages d'Angleterre, car, ici, un mot expliquait tout, résumait tout, gouvernait tout : la vigne. Partout l'œil n'apercevait que des tonneaux, tantôt vides, rangés devant les maisons, rebattus à grand bruit par le cercleur, roulés presque debout, avec un miracle d'équilibre, par l'apprenti courant derrière eux; tantôt pleins, chargés sur de longues charrettes
que des bœufs poussaient lourdement de leurs grands fronts matelassés de toisons de brebis.
Dans les fossés du chemin, les brûleries faisaient couler le résidu sombre, à l'odeur alTadissante, de leurs alambics, tandis qu'au coin de chaque cour, h chai soigneusement fermé étalait sur les tuiles de son toit, comme sur une immense trogne enluminée, la teinte chaude produite par l'émanation des fûts d'eaude-vie vieillissant dans l'ombre.
Mary suivait l'interminable rue où la pluie de la veille avait laissé une purée blanche de boue calcaire. Sans demander son chemin, elle se dirigeait vers l'église qui formait le centre du bourg. Au pied de la vieille tour délabrée, dont elle apercevait la maigre croix de fer penchée par le vent, elle était sûre de trouver la cure et celui qu'elle allait voir. Elle atteignit la place, formée par la rencontre de deux rues perpendiculaires. Elle passa devant la gendarmerie, dont l'adjectit : naticnale, peint de frais, rappelait au passant que les gouvernements changent, mais que les voleurs restent.
Endormie pacifiquement au soleil, la Bastille cantonale ne laissait voir, par la porte entr'ouverte de sa cour, qu'une garnison féminine de quatre ou cinq amazones restaurant des culottes bleues. La directrice des Postes et Télégraphes vit passer Mary et la salua. Youée par ses fonctions au plaisir de connaître les secrets de chacun et au chagrin de les taire, elle aurait pu dire qui était miss Wood, d'où elle arrivait, ce qu'elle était venue faire dans « la localité ».
Déjà Mary se demandait si elle n'allait pas se faire indiquer, par cette affable personne, la direction du presbystère. Mais, voyant l'église ouverte, elle y entra, voulant, avec la tendre recherche d'un cœur pieux, que sa première visite fût pour le Maître, la seconde pour le serviteur.
Le temple, assez pauvre, était désert. Les pays où l'on récolte le plus de vin ne sont pas ceux où l'on répa?^ le plus de prières, et Saint Eutrope n'échappait pas à la loi générale. En s'agenouillant près du pilier dont l'enduit de chaux blanche enlevé pnr les coudes laissait
voir presque partout la pierre jaunâtre, Mary sentit peser sur elle une impression de tristesse. Tel ce serrement de cœur qui nous saisit en pénétrant dans un intérieur où la gène éclate. Quelle différence entre ces murs nus, ces fenêtres dont les vitraux blancs, ternis par la poussière, laissaient pénétrer une lumière crue, cet autel strictement orné du nécessaire, et la chapelle de Roehampton avec ses tableaux, ses sculptures, l'or des chandeliers et des lampes brillant dans la lumière empourprée des verrières gothiques !
— 0 mon Dieu! dit-elle en appuyant son front dans ses mains, vous êtes, vous, toujours le même.
Et, de ses lèvres, s'échappa, avec un soupir, l'appel ardent et plaintif des êtres qui sont seuls au monde.
Elle n'aurait pas pu dire depuis combien de temps elle était là, lorsqu'une main touchant légèrement son épaule l'arracha à sa prière. Elle leva la tête et vit devant elle le visage paternel du saint prêtre qui lui souriait.
— Vous avez bien fait de commencer par lui^ dit-il à voix basse en montrant l'autel. Mais, à présent, c'est mon tour. Venez.
Le presbytère ressemblait aux autres maisons, aux pauvres s'entend, sauf qu'il n'y avait devant la porte ni la rangée de tonneaux, ni le petit ruisseau d'eau noire.
Quand Mary fut assise dans l'un des deux fauteuils de paille qui garnissaient le modeste parloir, l'abbé Césaire prit place dans l'autre, s'y établit commodément comme pour une longue causerie et, regardant la jeune fille avec un air de satisfaction complète, il engagea l'entretien par ces mots :
— Eh bien?
— Eh bien, répondit gaiement l'institutrice, me voici. C'est ce que j'ai à vous dire de plus intéressant.
— N'avez-vous pas été bien surprise quand voire bonne supérieure vous a dit que je vous faisais débuter comme ma paroissienne?
— Bien surprise et encore plus heureuse. Depuis que j'ai Tâge de réfléchir, je savais qu'il
me faudrait un jour gagner ma vie. Je ne m'en effrayais point, car je lâche de n'avoir peur de rien, excepté de ce qui est mal. Mais ce qui était, malgré tout, une réalité pénible devient pour moi un rêve inespéré.
— Et moi, depuis bien des années, j'avais décidé, sans en rien dire à personne, que la première éducation dont vous auriez la charge serait celle de Sabine des Touches. Vous voyez que, quand l'abbé Gésaire a décidé une chose...
Et le digne prêtre aspira voluptueusement une prise, comme une récompense décernée par lui-même à son succès.
— Mais, dit miss Wood, comment se fait-il que vous ne m'ayez jamais parlé de cette famille, même quand vous êtes venu àRoehampton au mois de juillet?
— Eh! mon enfant, par une prudence bien simple. Si mes projets n'avaient pas abouti et qu'au lieu de venir ici, vous eussiez été forcée devons placer bien loin, comprenez-vous quelle déception et quel chagrin pour vous?
— M. des Touches sait-il tout cela?
— Il le sait maintenant. La chose une fois faite, il m'aurait paru que c'était peu loyal de dissimuler. D'ailleurs, l'ancien président est pour moi un ami et l'un des hommes que j'estime et respecte le plus en ce monde,
— Vous le connaissez depuis longtemps?
— Depuis qu'il était étudiant à Paris, et moi vicaire à Saint-Sulpice. Je l'ai perdu de vue, il y a vingt ans, quand ma santé m'a obligé à quitter le ministère paroissial. C'est alors que je suis allé en Angleterre et que le couvent d'où vous sortez m'a choisi comme aumônier. Mais je nevoulais pas mourir loin de la France. Je suis revenu dans la Saintonge qui est mon pays et celui de la famille dans laquelle vous allez vivre. Le président a voulu m'avoir pour curé et je me suis laissé faire, ce qui ne m'a pas empêché, presque chaque été, de revoir ma chère chapelle, mes bonnes religieuses et ma petite Mary. Voilà toute l'histoire.
— Toute l'histoire! vous oubliez la partie qui me regarde. Où serais-je maintenant sans vous? Qui sait si je ne serais pas une men-
dianle des rues ? A qui dois-je, pauvre orpheline, d'avoir été élevée comme une fille de pair, dans le premier couvent catholique de Londres?
— Vous le devez à Dieu qui nous a donné pour enfants, à nous autres, ceux qui n'ont plus de père ici-bas.
— Ah ! je me demande souvenl si je n'ai pas gagné au change. A mesure que j'ai pu réfléchir davantage, j'ai deviné un triste mystère sous les réticences de votre charité. Gomme mes pauvres yeux se sont l'atigués souvent à vouloir percer la nuit sombre qui environne ma naissance!
— Ne regardez que Tavenir qui réclame tout votre courage. Pensez à vos nouveaux devoirs. Quelle impression vous a produite volie arrivée au Sauzet?
— Certes — je me le disais tout à l'heure — je n'ai point à me plaindre. J'ai trouvé, en Sabine, une jeune fille très bonne, très simplCv avec quelques-uns des défauts que j'ai entendu critiquer chez les Françaises. Je n'ai
rien à ajouter sur M. des Touches, après ce que vous en avez dit tout à l'iieurc, si ce n'est que mon impression confirme vos paroles. Quant à madame des Touches...
— Ne vous pressez pas de la juger. Elle n'a, d'ailleurs, que voix consultative pour l'éducation de sa belle-fiUe. Sur ces trois personnes, je suis sûr que deux au moins vous apprécieront et vous aimeront. Soyez vous et faites votre devoir. Peu à peu il vous apparaîtra, au moyen de votre tact et de mes conseils. Ayez grande confiance en M. des Touches. C'est un homme rare et supérieur à tous les points de
vue.
— Pourquoi a-t-il quitté la magistrature si
jeune?
— Il ne Ta dit à personne, et vous devez éviter soigneusement toute allusion à ce sujet ^ui lui est pénible. Et maintenant, venez que je vous montre mon jardin et l'école de mes bonnes Sœurs. Après quoi je vous promets un thé tellement anglais, qu'en fermant les yeux, vous vous croirez à Roehampton.
A la clmte du jour, miss Wood encouragée et réconfortée par les heures qu'elle venait de passer avec le bon abbé, reprenait le sentier de la garenne.
Pendant ce temps-là, Tancien aumônier lisait la lettre suivante dont madame O'Brien. la supérieure, avait chargé pour lui Toiseau qui s'envolait, afin de chercher sa vie à travers le monde :
« Monsieur et vénérable abbé,
» La pauvre Mary part tout à l'heure, bien trislede nous quitter et bien heureuse à la pensée que vous l'attendez à l'autre bout du chemin. Je me réjouis, quant à moi, du succès de vos désirs. Dans une famille comme celle dont vous m'avez fait la peinture, avec les conseils de votre sagesse et de votre affection à sa portée, Mary a toutes les chances de commencer, de la façon la plus favorable, la dure carrière qui s'ouvre devant elle.
> En vous portant garant de son mérite,
VOUS n*avez pas à craindre le reproche d'avoir fail des promesses qui ne seront pas tenues. Mary Wood est une personne hors h'gne sous tous les rapports. Son instruction est complète; c'est ce que nous pouvons faire et, probablement, ce que nous avons fait de mieux depuis longtemps. Sa piété est grande, mais éclairée et solide. Son jugement est sûr; son courage à toute épreuve. S'il s'agissait de beaucoup d'autres, je dirais que son extérieur est trop séduisant, mais je la crois, plus que le très grand nombre, à l'abri de ce côté, et, d'ailleurs, avons-nous le droit de reprocher à Dieu d'avoir donné à sa créature une perfection trop grande?
» Durant les deux mois de vacances qu'elle vient de passer chez lady Claremont, ainsi qu'elle le fait depuis plusieurs années, elle a achevé d'acquérir un usage du monde qui en fait une jeune femme accomplie. Elle a été fort remarquée, et son ancienne compagne, en \a ramenant à Roehampton, me disait que Mary pouvait espérer, selon toute apparence, un
LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAIRE \l\
mariage avantageux dans notre pays, où l'absence de dot n'est pas, comme dans le vôtre, 'un vice rédhibitoire pour une jeune fille.
» Mais vous voulez que la chère enfant connaisse la France ,et ni elle ni moi ne songeons à discuter les décisions du seul protecteur qu'elle ait en ce monde. Que Dieu l'assiste et la conduise.
» Son départ me causera moins de tristesse si, comme je l'espère, je reçois de vous la promesse que son absence ne privera pas de vos visites habituelles le petit troupeau dont vous avez été le pasteur, et qui se recommande aux prières de votre charité. »
— Oui, certes, j'ai voulu qu'elle connaisse la France, dit en lui-même le curé de Saint-Eutrope en refermant la lettre. Et cependant, plus rinstant décisif approche, plus je me demande si mon instinct m'a sagement guidé. A la grâce de Dieu ! je crois que j'ai fait mon devoir, le ciel fera le reste.
Le jour baissait déjà. C'était l'heure où Tabbé Gésaire allait voir ses malades.
— Justine! cria-t-il d'une voix forte, mon chapeau et ma douillette, je sors.
Une vieille femme à cheveux gris, dont la haute taille commençait à se courber, entra en s'essuyant les yeux. Ses vêtements sombres et son bonnet de tulle noir lui donnaient presque l'air d'une religieuse. Mais son visage n'offrait pas, en ce moment surtout, cette expression de calme dont les années du cloître revêtent la physionomie humaine.
— Pourquoi n'étes-vous pas venue la voir? demanda le prêtre. Vous vous êtes cachée, je
gage ?
— C'est vrai, monsieur le curé, fit la servante. Je n'ai pas eu le courage de me trouver en face d'elle.
— Il faudra bien finir par avoir ce courage, mon enfant. Miss Wood viendra souvent ici. D'ailleurs, elle ne se doute pas que vous.. . Tavez vue naître et que vous êtes avec moi la seule créature vivante qui sachiez son histoire.
— Dieu veuille qu'elle ne se doute jamais de ce que je sais 1
— Peut-être aurez-vous le devoir de le dire un jour, Justine; ce sera votre expiation. Mais vous auriez été surprise de la retrouver si grande et si belle. Vous ne l'auriez pas reconnue si vous aviez pu la voir.
— Je l'ai vue, monsieur le curé, sans qu'elle m'aperçoive. Elle est le portrait de sa pauvre mère. Ah ! me voilà bouleversée pour longtemps !
— Il faut vous calmer, mon enfant; Diei: vous a pardonné. L'enfant que vous avez su retrouver dans l'immensité de Londres vous pardonnera un jour. Sans vous, peut-être, elle serait aujourd'hui une mendiante.
— Êtes-vous contente de voire après-midi, Sabine? demanda miss Wood à son élève quand elles se retrouvèrent ensemble, durant l'heure précédant le dîner.
— Elle n'a rien eu d'extraordinaire. Chaque semaine, une fois au moins, nous allons à la Grand'Gombe, chez nos cousins d'Uzel. Ces dames font leur tapisserie, sous la charmille, quand il fait beau, au salon quand il pleut, tan dis que mon père et mon oncle se promènent dans les champs en causant agriculture.
— Vous ne devez pas beaucoup vous amuser. Est-ce qu'il y a des enfants dans la maison?
— Un seul, qui se nomme Roger. Le baron a des idées à lui sur l'éducation et sur la politique. Aussi n'a-t-il jamais voulu que mon cousin quittât la maison paternelle.
— Alors, il a un précepteur?
— Oh ! fit Sabine en rougissant un peu, je ne crois pas Roger très fort sur le latin ou le grec, mais c'est un si bon garçon ! Ses parents passent toute l'année à la Grand'Gombe, sauf quelques semaines à Paris, au printemps. M, d'Uzel n'aime que la campagne et je crois que son fils sera comme lui.
La cloche du dîner se fit entendre.
— Grand Dieu ! s'écria Sabine, descendons vite. Si vous étiez en retard le premier jour, madame des Touches ne vous le pardonnerait pas. Elle ne pardonne pas facilement, ma bellemère.
A table, le président et miss Wood firent tous les frais de la conversation qui roula exclu-
sivement sur la visite de l'institutrice à Saint- Eulrope. Sabine écoutait, évidemment charmée par le langage de Mary, qui s'exprimait avec la correction un peu raffinée d'une étrangère bien instruite dans notre langue, soulignant ses réponses, moins par ses gestes dont elle était sobre, que par l'expression parlante et animée de sa physionomie, pleine de mobilité et de charme.
Madame des Touches ne perdait pas un seul des mouvements de la jeune fille, lui faisant subir, à l'insu de la pauvre Anglaise, un véritable examen sur les règles de la conduite à table.
Gomme on passait au salon, la présidente ne put s'empêcher de dire du ton un peu sec d'un examinateur grincheux qui n'a pas trouvé le placement de ses boules noires :
— Est-il vrai, Mademoiselle, que vous n'ayez lamais quitté le couvent jusqu'à aujourd'hui?
— Je n'ai jamais eu d'autre home, comme nous disons. Madame. Mais une de mes compagnes qui m'aimait beaucoup est devenue
lady Clareinont, et, plusieurs lois, j'ai passé des mois de vacances chez elle.
— C'était un grand château?
— Un des plus grands d'Angleterre, Madame, à ce que j'ai entendu dire.
— Alors vous devez trouver notre maison bien petite et bien sévère?
— Ma chambre de Roehamplon était plus petite encore, et la règle plus sévère. Cependant j'ai vécu bien heureuse là-bas.
— Vous avez entendu? demanda madame des Touches à son mari quand ils furent seuls. Croyez-vous qu'il soit agréable pour une maîtresse de maison d'avoir chez elle une fille qui a des habitudes semblables? Je rougirai, maintenant, chaque fois qu'il me faudra faire reservir au déjeuner un plat de la veille. Un des plus grands châteaux d'Angleterre ! Vous avez vu sa désinvolture en disant cela? Positivement elle a l'air d'une duchesse égarée chez de petits bourgeois.
— Hélas ! ma chère amie, la perfection n'est pas de ce monde. Souvenez-vous de ce que
VOUS a fait souffrir Fraulein VVorms par ses manières qui n'avaient certes rien de ducal. Celle-ci me semble avoir fort bien pris son parti de n'être pas chez des gens qui ont vingt millions de rente.
Le lendemain, après midi, le soleil était radieux, et les chemins devenus secs permettaient une longue promenade dans la campagne.
— De quel côté irons-nous, miss Wood?
demanda Sabine, l'heure de sortir arrivée.
— Mais, dit l'institutrice en riant, je suis forcée d'abdiquer mon autorité tant que je ne connaîtrai pas mieux le pays. Choisissons le premier chemin qui s'ouvrira devant nous.
11 se trouva que ce chemin était celui de la Grand'Oombe. Au bout de quelques pas, Sabine prit la parole :
— Je voudrais vous demander une faveur, miss Wood. Je ne suis plus une petite fille, puisque je vais accomplir mes dix-sept ans. Je n'ai pas d'amie intime et j'ai... une belle-mère. Tous m'avez inspiré, dès la première minute,
une grande confiance, parce que vous êles simple. J'adore les gens simples. Si vous vouliez être pour moi autre chose qu'une institutrice? Figurez-vous que nous nous sommes connues au couvent, et que vous êtes chez moi comme vous étiez chez lady Glaremont.
— Ma chère Sabine, répondit Mary, votre pensée me touche plus que je ne puis dire. Mais ce que vous me demandez avec tant de bon cœur ne dépend ni de vous ni de moi. Nous ne vivons pas seules, au Sauzet.
— Aussi ne serons-nous des amies qu'en tête-à-tête. Hors de là, l'étiquette régnera entre nous comme à la cour de Louis XIV. En public, je vous appellerai miss Wood. Mais, si vous vouliez, quand personne ne pourra nous entendre, je vous appellerais Mary.
— De tout mon cœur, dit l'institutrice sincèrement émue, à une seule condition : votre père le saura.
— Je le lui dirai ce soir, mais nous pouvons commencer provisoirement, voulez-vous?
Pour toute réponse, miss Wood embrassa cordialement son élève.
— Voyez-vous ? continua celle-ci, on pourrait croire que rien ne me manque. Et cependant, je vis dans une solitude pénible. Mon père m'adore, mais ses fonctions l'ont rendu un peu grave et je le trouve même souvent triste. Mon frère se jetterait au feu pour moi, mais, en dehors d'un mois de vacances, je ne l'aperçois jamais. Je n'ai donc personne à qui je puisse dire tout ce que je pense, et je vous assure que je pense beaucoup.
— Tant pis! répondit miss Wood. 11 ne faut pas trop penser, à votre âge.
— Mon Dieu ! Mary, on dirait que vous avez trente ans.
— Pire que cela. J'ai une élève qui va en avoir dix-sept.
Soudain, comme elles arrivaient au détour d'un petit bouquet d'arbres, elles aperçurent un jeune homme qui venait à leur rencontre, cheminant lentement, et fort occupé à faire
LE SECRET DE L'ADBÉ CESAIRE 121
voler au loin, du bout de sa lourde canne, les pierres roulantes du sentier.
C'était un grand garçon de cinq pieds huit pouces, avec des épaules larges en proportion. Ses pieds, chaussés de grosses bottines, ne brillaient point par la petitesse, ni ses mains, qu'il gardait nues, par la blancheur. Le regard très franc de ses yeux bleus avait quelque chose de si jeune, on aurait presque pu dire de si enfant, que le visage à peine marqué d'une moustache blonde semblait comme déplacé sur ce corps de colosse. Le jeune promeneur n'était ni beau ni laid, et semblait s'en soucier médiocrement, comme de beaucoup d'autres choses d'ailleurs.
La vue des deux jeunes filles ne parut lui causer aucune surprise. Il continua à s'avancer du même pas, en interrompant prudemment ses exercices de catapulte, qui pouvaient devenir meurtriers à cette distance.
Arrivé à la portée convenable, il ôta son large chapeau de feutre, un peu blanchi par le soleil et les averses et, tendant à ma-
demoiselle des Touches sa main énorme
— Bonjour, Sabine, dit-il, comme s'il eût salué un camarade.
— Bonjour, Roger, répondit la jeune fille avec une égale absence d'émotion. Je vais vous présenter à miss Wood. Mon cousin, Roger d'Uzel, dont je crois vous avoir déjà parlé.
— Vous avez fait bon voyage, Mademoiselle? demanda le flegmatique personnage en remettant son chapeau, après avoir salué. Mauvais temps sur la Manche, n'est-ce pas? Avez-vous eu le mal de mer?
— Mais non, répondit Mary, sui^rise, moins qu'une autre, en sa qualité d'Anglaise, d'une rencontre si peu cérémonieuse.
— Vous avez plus de chance que moi, alors. En fait de traversée, je ne connais que celle de Bordeaux à Royan et... je ne vous dis que ça. I^'est-ce pas, Sabine? vous y étiez.
— Oui, hélas! quel affreux souvenir! Vos parents vont bien aujourdluii?
— Comme d'habitude, merci. Et que dit votre nouvelle institutrice de notre pays de
LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAIRE \l'i
SeTÎnlonge? N'est-ce pas qu'il est beau, Mademoiselle?
— Oh ! très beau, répondit Mary, respectant rhoEorable conviction qui éclatait chez son interlocuteur. Vous paraissez l'aimer beaucoup.
— Certes, Mademoiselle. Si vous connaissiez la Grand'Combe 1 Vous la connaîtrez bientôt, j'espère. Je ne pense pas que vous ayez vu souvent de résidences plus agréables, en Angleterre. Ce n'est pas que je veuille prétendre que le Sauzet... C'est si joli, le Sauzet !...
— A la bonne heure ! dit Sabine en riant. J'allais me fâcher. Mais vous devenez terriblement diplomate, Roger.
— Moi 1 diplomate? Oh! non, par exemple. Je ne pense même pas en avoir l'air, n'est-ce pas, Mademoiselle?
— Non, fit l'Anglaise en riant. J'ai vu souvent le portrait de lord Palmerston. Il ne vous ressemble pas.
- Et moi je n'ambitionne pas de lui ressembler. Le métier d'homme d'État ne saurait
l-2i LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAIRE
me plaire. Vivre et mourir à la Grand'Combe heureux, tranquille et sans soucis, voilà tout mon rêve. Mais qu'est-ce que j'aperçois là?
A côté d'une charrette chargée de cercles, embourbée dans une fondrière du chemin de traverse, un paysan à la tête grisonnante faisait pleuvoir sur une vieille jument essoufflée une grêle de jurons et de coups.
— Allons ! allons 1 père Isidore, cria Roger d'Uzel. Ne battez pas votre pauvre bête. Prenez-la plutôt par la bride. D'un coup d'épaule, je vais-vous sortir de là.
11 le fit comme il le disait. Jetant sur le gazon sa canne et son chapeau, ils'arc-bouta aux ais boueux du véhicule. Le sang monta à ses joues déjà colorées par la santé, on entendit un léger craquement dans les planches et l'équipage, hors de peine, se remit à roulei lentement.
— Bien des remerciements, monsieur Roger, disait l'homme. Vous êtes toujours là quand il faut rendre service. A votre âge, bien sûr, j'étais un luron. Mais, sans vous vanter, je
n'aurais pas voulu nie lutter avec vous. Et je doute si aucun gars du canton voudrait s'y frotter aujourd'hui.
Le sauvetage opéré, Roger ramassa sa canne et son chapeau, tira sa montre et prit congé des deux jeunes filles aussi simplement qu'il les avait abordées.
— Quel bon garçon que ce Roger ! s'écria Sabine quand le jeune athlète eut repris le chemin de la Grand'Combe. Si vous saviez comme tout le monde l'adore ici 1
— D'après ce que je viens de voir, cela ne m'étonne pas. Mais je croyais votre cousin beaucoup plus jeune. Vous en parliez comme d'un enfant.
— Tout le monde le traite ainsi, à commencer par mon oncle qui l'envoie bourrer sa pipe quand elle est vide. Et, de fait, il est bon et simple comme un enfant. Quelle différence avec les jeunes gens d'aujourd'hui!
— iMiséricorde! fit Mary en riant. Quelle expérience ! Je croyais que le monde était un pays inconnu pour vous.
— Je le connais par les récils des voyageurs. Moi aussi, on me traite en petite fille. Papa ne veut pas me marier avant ma vingtième année. Mais cela m'est égal. Rien ne ma presse.
Cette rencontre avec Roger d'Uzelneful pas la seule. On eût dit que le diable s'en mêlait, si le diable avait quelque chose à voir dans des rencontres aussi honnêtes. Au miUeu de leur promenade, au moment où elles s'y attendaient le moins, Mary et son élève voyaient le jeune homme sortir d'un bouquet d'arbres ou déboucher de quelque che3min creux. Il les saluait du clair regard de ses yeux jeunes, du franc sourire de son honnête figure épanouie, leur tendant, comme à de bons camarades, sa large main nue. Puis, au bout d'un quart d'heure de conversation d'écolier, il disparaissait comme il était venu.
Chaque semaine, Sabine et ses parents se rendaient à la Grand'Combe, ou les d'Uzel venaient au Sauzet. Il était convenu tacitement — et mademoiselle des Touches n'était pas
étrangère à un arrangement qui lui convenait sans doute — que Mary consacrait à visiter l'abbé Gésaire le temps de ces entrevues.
Il avait bien fallu, à la fm, que Justine se présentât devant la jeune Anglaise. D'aborc étonnée des allures étranges de la servante qui semblait trembler devant elle, miss Wood n'avait pas été moins surprise de se voir traitée, au bout de peu de temps, par la vieille bonne du presbytère, comme si elle, Mary, eût été sa maîtresse véritable.
C'étaient, delà part de la pauvre créature, des attentions, des soins prodigués avec le dévouement d'un chien fidèle, et même avec cette adoration craintive de l'esclave Hindou, dont l'attouchement est une souillure.
Un certain jour de décembre qu'une épaisse couche de neige à demi fondue couvrait la terre, miss Wood arriva chez l'abbé ses chaussures traversées par l'humidité. Le prêtre était absent. Avec des mains qui tremblaient bien fort, Justine débarrassa la jeune fille de
ses bottines mouillées et, à genoux devantelle, réchauffa en les frottant comme ceux d'un enfant ses pieds glacés. Tout à coup, vaincue par une émotion secrète, elle y posa ses lèvres en fondant en larmes. Puis, comme le curé entrait, elle s'enfuit en sanglotant.
— Pauvre Justine ! dit Mary tout émue ellemême, que lui arrive-t-il donc?
— Oh! répondit l'abbé, ne soyez pas surprise de ses façons bizarres. Vous lui rappelez une petite fille qu'elle a tendrement aimée- C'est un brave cœur que ma vieille Justine. Vous le saurez ciuand vous la connaîtrez mieux.
Le temps s'écoulait, rapide, au Sauzet, en dépit de régalité sans incidents d'une vie monotone.
A la fm de Tannée, miss Wood, après avoir envoyé ses vœux à la Mère O'Brien, continuait ainsi sa lettre :
<s Bientôt deux mois que je vous ai quittées Il me semble que j'arrive, tant les jours ont passé comme des ombres, et tant mon regret de vous est le même. Si je vous avais près de moi, comme j'ai le vénérable protecteur à qui
je dois, parmi tant de bonheurs, celui de vous avoir connue, je dirais que je suis complètement heureuse. Je vischez des gens distingués, bons, honnêtes, dignes de respect; M. des Touches, surtout, mérite ces éloges. D'ailleurs il a complètement la confiance de l'abbé Césaire, et c'est tout dire. La présidente, sa seconde femme, est d'un esprit moins large et, probablement, d'une origine moins élevée. De ce côté, j'ai des précautions à prendre pour éviter les chocs. Mais, grâce au cher curé de Saint-Eutrope qui sait, d'un mot, dire tant de choses, je n'ai pas eu à faire usage, au moins jusqu'ici, de cette patience et de cette résio^nation que vous m'avez éloquemment prê-
cliées.
» D'ailleurs, mon élève me consolerait de bien des peines, si j'en avais. Elle répond assez peu. Dieu merci! à l'idée que je me faisais d'une jeune Française de son âge, de son rang et de sa fortune. Le lendemain de mon arrivée, elle était déjà mon amie, et j'ai eu besoin de me souvenir de vos conseils pleins de prudence
pour ne pas sortir de la réserve que ma nouvelle situation me commande. Cette jeune personne cache, sous une simplicité presque enfantine et souslarondeursansprétentiond'unbonsens remarquable, un esprit de décision dont son père lui-même, habitué à la voir en robes courtes, ne soupçonne pas l'énergie. Il faut dire qu'il me laisse, en ce qui touche l'éducation de sa fille, une responsabilité que je trouve parfois trop complète. Je le crois absorbé par un chagrin dont j'ignore la cause et qui jette, à certains moments, sur son intérieur, un jour un peu sombre.
» Mais j'aime cette vie calme qui me rappelle souvent la chère maison de Roehampton. J'ai le double plaisir de travailler et de faire travailler un esprit intelligent et prompt à saisir les choses. Je chante souvent à l'église de la paroisse. La première fois, j'avais le gosier un peu serré en songeant à notre bien-aimée chapelle ; et je pense que l'abbé Césaire était comme moi, car sa voix tremblait en donnant la bénédiction. Il prétend qu'on vient un peu plus
dans son église pour m'entendre. Hélas! elle est presque vide! pauvre curé!
> Nous ne voyons pas beaucoup de monde. Les voisins sont rares, et je ne crois pas qu'on s'évertue, chez nous, à multiplier leurs visites. Après Pâques, nous irons à Paris ; mais, d'après ce que me dit Sabine, je ne dois pas m'attendre à y trouver une vie plus agitée qu'au Sauzet. Je n'ai pas besoin de vous dire si je m'en consolerai facilement. »
Vers la fm d'avril, en effet, le château, comme chaque année, fut fermé pour quelques semaines et les des Touches accomplirent leur migration accoutumée vers la capitale.
Contrairement à ce qu'elle attendait, miss Wood reçut, dès ses premiers pas à Paris, une impression si étrange qu'elle en fut étonnée elle-même. G'étaitmoins de l'admiration qu'une satisfaction mystérieuse de tous ses instincts. 11 lui semblait avoir toujours connu la place de la Concorde avec ses fontaines, le jardin des Tuileries avec ses babys innombrables, les boulevards avec leur fièvre qui donne à la
flânerie elle-même quelque chose de liâlé et de nerveux.
— Alors, disait Sabine toute joyeuse, vous aimez Paris?
— Oui, certes. C'est une ville superbe. Je dirais la plus superbe des capitales si je connaissais d'autres grandes villes que Londres.
— Quel bonheur ! et quelles charmantes promenades nous allons faire! J'en étais arrivée à craindre de sortir avec mademoiselle Worms. Je lui aurais pardonné de ne pas admirer Paris; mais elle voulait me faire admirer Berlin. Vous jugez comme c'était facile!
— N'ayez pas peur. Je ne vous forcerai pas à admirer Londres. Ici, les façades des palais elles-mêmes ont un air de fête, et comme un sourire lumineux qui semble souhaiter aux gens la bienvenue. Et la foule aussi est différente. Les uns courent à un plaisir, les autres aune fatigue, mais personne ne paraît, comme chez nous, se diriger vers un ennui. Je reproche seulement une chose à vos Français.
— Laquelle ?
— C'est d'avoir la curiosité trop grande et le regard trop... facile. Voyez comme ils se retournent tous parce que deux jeunes filles passent seules. Nous traverserions Londres d'un bout à l'autre, sans qu'on prenne garde à nous.
— Que voulez-vous! ré pondit Sabine, chaque pays a ses habitudes. Mais, à dire vrai, quand je sortais avec mademoiselle Worms, on nous regardait moins. Elle était si laide, la malheureuse!
Un jour que les deux jeunes filles, accompagnées de madame des Touches, se promenaient à pied sur la contre-allée des Acacias, un homme très élégant qui passait en phaéton, à côté d'un ami, fit arrêter l'équipage, descendit précipitamment et s'avança vers miss Wood avec une joyeuse surprise en lui tendant la main.
— Gomment! c'est vous? s'écria-t-il en anglais. Quelle rencontre charmante! par quel hasard êtes- vous en France?
— Bonjour, sir George, répondit Mary en
français, sans quitter le bras de Salnne. Votre beile-sœur se porte bien, j'espère? Mademoiselle des Touches, mon élève, et sa mère. — Sir George Glaremont.
Des saluts furent échangés. La présidente €t sa belle -tille regardaient curieusement l'étranger qui ne semblait nullement étonné, 3n véritable Anglais qu'il était, d'apprendre iju'il parlait à une institutrice.
— Ainsi on ne vous verra pas à Glaremont cet automne? dit-il. Quelle mauvaise nouvelle! Toutes les chasses, tous les bals, tous les dîners du monde ne consoleront pas de votre absence les invités de mon frère et de sa femme. Quanta moi, ajouta-t-il gracieusement, je vais écrire qu'on ne compte pas sur ma visite.
Au bout de quelques minutes de conversation, sir George rejoignit son ami, après une nouvelle poignée de main à miss Wood.
— Vous semblez connaître beaucoup ce jeune homme? demanda madame des Touches, vexée d'avoir joué un rôle neutre dans l'entretien.
— C'est le frère de lord Glaremont, Madame.
Vous savez combien Jady Isabel a toujours été bonne pour moi.
— Je n'ai jamais compris cette familiarité qui existe chez vous entre les jeunes gens el les jeunes filles, même...
— Même de situation différente, reprit Mary, continuant la pensée de madame des Touches. Peut-être le mot situation n'a-t-il pas tout à fait, chez nous, la même signification qu'en France.
— Il faut bien le croire, répliqua sèchement la présidente. Seulement, je vous ferai remarquer que vous êtes en France.
Le visage de miss Wood se couvrit de routeur, et Sabine, voyant qu'elle allait répondre, lui pressa doucement le bras.
La jeune Anglaise se tut, mais elle revint à la maison l'âme étrangement agitée. Pour la prfMnière fois, depuis qu'elle avait quitté Roeliampton, elle avait eu besoin de vaincre sa fierté. Elle aurait pu dire ce soir-là, elle aussi, qu'il y a des victoires qui valent des défaites.
LE SECKET DE L'ABBÉ CÉSAIKE 137
— Mary, lui dit le lendemain matin Sabine, tandis qu'elles prenaient le thé, j'aurais voulj être Anglaise et je me sens l'amie de sir George Glaremont. Voilà un vrai grand seigneur! Et puis, chez vous, ce sont les jeunes filles qui choisissent leurs maris. Le contraire est absurde.
— C'est possible, répondit miss Wood qui avait ses raisons pour ne pas laisser son élève divaguer sur ce thème délicat. Mais je vous ferai remarquer à mon tour que nous sommes en France.
— Eh ! fit Sabine, vous en ête.* déjà à citer ma belle-mère ! Grand bien vous Tasse. Quant
à moi... Voulez-vous que nous allions aupiano, Mademoiselle?
Yll
Un matin, M. des Touches reçut de son fils le télégramme suivant :
(( Expulsions ordres religieux ordonnées à X... J'envoie ma démission au garde des sceaux. A bientôt,