MAURICE. T
— Pauvre garçon ! soupira l'ancien magis« trat. Le voilà, lui aussi, avec sa carrière brisée I Mais comme je Tenvie! il trouve, dans sa re-
LE SECRET DE L'AUBÉ CÉSAIRE V^'à
traite: le repos de sa conscience, tandis que moi!...
Gomme il faisait ces réflexions, la porte s*ouvrit et la présidente entra dans le cabinet de son mari.
— J'ai vu le facteur du télégraphe, dit-elle. Rien de fâcheux n'est arrivé ? Ces télégrammes me font toujours peui .
— Si , j'apprends une nouvelle fâcheuse, mais prévue. Maurice quitte sa carrière.
— Lui aussi ! s'écria madame des Touches avec un geste d'accablement. C'est une habilude de famille, alors. Mais, au moins, dit-il pourquoi, lui?
— L'exécution des décrets contre les religieux est commencée dans son ressort.
— Eh ! mon Dieu ! de quoi se mêle-t-il? L'at-on consulté? est-il responsable? Mais, peutêtre, vous-même lui avez donné le conseil d'agir comme il l'a fait?
— Je ne lui ai rien conseillé du tout. Toutefois, à vous parler franchement, j'estime qu'il n'y avait pas, pour lui, d'hésitation possible.
— A la bonne heure, mais la chose n'en est pas moins déplorable. Je ne connais pas de plus grand malheur pour un homme que d'être inoccupé.
— Oui, c'est un malheur de voir disparaître du jour au lendemain le but de toute une vie, et je l'éprouve aujourd'hui pour la seconde fois. Une fatalité s'attache à moi et aux miens. Il est écrit qu'il n'y aura plus de magistrats de notre nom. Pauvre ^Maurice ! L'enthousiasme du sacrifice passé, je crains que son amertume ne soit vive. Bu moins, ne lui laissons pas voir la nôtre.
L'émotion de M. des Touches était si grande, que sa femme se retira, lui faisant grâce des récriminations que ce sujet fâcheux provoquait d'ordinaire. Le lendemain, Maurice écrivait :
« Vous vous y attendiez, n'est-ce pas? Voilà ce que c'est que de compter un évêque et deux ou trois abbés dans sa famille, ou plutôt d'avoir une famille. Cela gêne dans certains cas, par exemple quand il s'agit d'aller sonner de bon
matin à la porte d'un couvent, entre un serrurier et un gendarme.
» Décidément, il faut toujours compter sur rimprévu. Moi qui trouvais les vacances si longues à venir! Les voilà commencées, et je vous embrasserai bientôt, le plus tôt possible, car on s'occupe trop de moi ici. Ma modestie en souffre. Les journaux du crû ont fait leur numéro de ce matin avec mon nom. Les uns rappellent mes aïeux du Parlement supportant l'exil plutôt que de violer leur conscience, et déclarent que mon départ est un deuil public. Les autres, d'un air bonhomme, insinuent qu'après tout, la perte est assez mince, et mon mérite assez restreint, puisque je peux vivre sans mes appointements.
» Pendant toute la journée d'hier, les visites n'ont cessé d'aflluer et les cartes de pleuvoir. J'ai craint un instant de voir arriver des couronnes, mais j'ai déjà trente-sept invitations d'adieux à dîner.
D D'un autre côté, la prolongation de mon séjour àX... rendrait l'existence de certains
individus impossible. Le capitaine de gendarmerie, qui déjeunait chez moi toutes les semaines, mais qui a quatre enfants, n'ose plus sortir de chez lui de peur d'avoir à me saluer dans la rue. Mon président s'est mis au lit hier soir, et je parierais bien qu'il n'éprouvera du mieux qu'après mon départ. Quant à moi, je fais mes malles. Dès qu'elles seront fermées, je prendrai le train. Je me réjouis de vous embrasser tous. »
Dans une lettre à sa sœur, arrivée par le même courrier, Maurice écrivait, sur un ton un peu différent :
fi Ma démission était forcée, mais je crains qu'elle n'avive chez mon père des regrets encore cuisants, malgré les années. Aussi je prends la chose avec lui du côté plaisant. A toi, ma petite sœur, qui as déjà toute ma confiance, je dirai la vérité. J'éprouve un décou-ragement profond. J'aimais la magistrature comme les marins aiment la mer — quand ils l'aiment. Si tu savais comme j'ai travaillé pouren arriver où j'en suis! Et me voilà, à vingt
huit ans, aussi avancé qu'à ma sortie de l'école, avec cette différence que la route ouverte alors est fermée aujourd'hui. Que vais-je faire? m'inscrire au tableau des avocats? Et après? C'est une carrière toute différente, qui demande des aptitudes tout autres. Je suis dans une tristesse amère et tu seras seule à le savoir. Mais, si c'était à recommencer, je referais ce que j'ai fait, je n'ai pas besoin de te le dire. »
— Pauvre Maurice ! dit Sabine à son institutrice, en lui tendant la lettre qu'elle venait de recevoir. Voyez ce qu'il m'écrit. iNous serons deux à avoir ses confidences.
— Ah! fit en soupirant miss Wood quand elle fut arrivée à la dernière ligne, j e comprends que l'on soit découragé à certaines heures!
Deux jours après, le soir, vers six heures, rinstitutrice, restée seule à la maison, avait profité de cette liberté assez rare pour se mettre au piano et se donner .e luxe de chanter pourelletoute seule. Peu àpeu, l'enthousiasme de l'art s'était emparé d'elle et sa vox superbe de contralto, s'échauffant par degrés, tinissait
par remplir le salon de son timbre chaud comme celui d'un violoncelle. Tout était oublié, en ce moment. Elle n'aurait pu calculer depuis combien de temps elle était là. Après avoir chanté tous les airs qu'elle préférait, elle disait, sur la musique de Wekerlin, les derniers vers delà chanson capricieuse du poète mort jeune:
Menez-moi, dit la belle, Vers la rive éternelle Où l'on aime toujours...!
Lentement, sa voix soupirait le : toujours! tandis que ses grands yeux semblaient chercher dans le ciel les contours lointains du rivage que peu de voyageurs ont découvert.
Soudain, en s' abaissant sur les touches, son regard rencontra celui d'un jeune inconnu qui la contemplait avec une curiosité ardente. Il était grand, brun, assez pâle, en ce moment du moins. Ses favoris noirs encadraient ur visage énergique et distingué, mais voilé d'un nuage que ses yeux perçaient d'une lueur. Il y avait, dans ce regard, moins d'admiration que
de surprise, moins de plaisir que d'une sorte d'inquiétude instinctive.
Quant à miss Wood, bien qu'elle fût loin d'être une pensionnaire , elle s'était levée rouge de confusion.
— Mademoiselle, dit le jeune homme revenant à lui et saluant profondément, veuillez me pardonner mon indiscrétion, si c'en est une. Je suis le frère de Sabine et je devine sans peine que vous êtes miss Wood.
— J'étais restée seule, dit Mary comme en s'excusant, et je m'étais oubliée...
— Oh! Mademoiselle, c'est moi qui m'oubliais à vous écouter... à vous regarder. Grâce àvous, mon retour dans cettemaison ressemble si peu à ce que j'attendais !
Tout en fermant le piano, Mary fixait sur le voyageur ses grands yeux étonnés.
— Oui, continua ce dernier. Je rentrais ici fort sombre, car je viens d'éprouver la première grande déception de ma vie. Mais, peut-être, ne savez-vouspas...
— Si, Monsieur. Votre sœur m'a tout dit.
Je sais quel sacrifice vous venez d'accomplir et, bien que je sois une pauvre étrangère, iJ me semble que j'en comprends l'étendue.
— Ma sœur vous aime beaucoup, Mademoiselle?
— Pas plus que je ne l'aime. C'est une chère et douce enfant, si simple, si naïve et si bonne!
— Eh! mon Dieu! Mademoiselle! dit le Irère de Sabine en souriant, on croirait, à vous entendre, que vous avez le double de son âge.
— Ce qu'il y a de sûr, répondit gravement Mary, c'est que je devrais l'avoir, puisque ceux qui me l'ont confiée attendent de moi que je remplace sa mère.
Le jeune homme considéra un instant celle qui venait de parler ainsi. Puis, s'inclinant avec respect :
— Je vois, Mademoiselle, qu'ils ne se sont pas trompés.
Au même moment la porte s'ouvrit, une forme s'élança, Maurice était dans les bras de sa sœur.
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— Méchant! disait Sabine. Ne pouvais-lu nous prévenir? J'aurais été si contente d'aller à ta rencontre!
M. des Touches, vivement ému, tenait une des mains de son fils. La présidente, gênée de cette situation toujours plus ou moins fausse de la belle-mère dans une scène de famille, croisait et décroisait les plis de son manteau en répétant, faute de mieux :
— Pauvre Maurice ! pauvre Maurice !
Miss Wood, discrètement, s'était retirée dans sa chambre.
Elle reparut pour le dîner, mais elle n'y parla pas beaucoup. Sabine et son frère firent à eux seuls les frais de la conversation qui fut
assez gaie.
— Il n'est question que de toi dans les journaux bien pensants, disait la jeune fille. Ils reproduisent talettre au ministre qui est superbe , c'est de la lettre que je parle. Ton nom est dans « le livre d'or de la magistrature ».
— Oui; je deviens, pour vingt-quatre heures, un homme dont le nom vivra toujours. Ils sonf
bien une douzaine à qui j'ai fait gas^ner quarante ou cinquante francs de copie. Je ne connais rien de touchant comme ces articles. Je les lisais en chemin de fer et je me sentais empoigné comme s'il se fût agi d'un autre. Je me disais : « Pauvre garçon ! ne pourrait-on pas faire quelque chose pour lui? Si jeune, si plein de bons sentiments, et déjà si éprouvé ! »
— Vous êtes bien heureux de prendre les choses en riant, dit la présidente. Je ne connais rien d'aussi profondément triste qu'une carrière brisée, et qu'un homme de valeur réduit àl'eisiveté.
— Sans aucun doute, ma mère. Cependant remarquez que l'homme dont vous parlez en termes si obligeants vient de faire un excellent û'îner à la table paternelle. Il va dormir dans un bon lit qui est le sien. Il pourra recommence r demain et les jours suivants s'il en a envie. Franchement, il y a des gens plus à plaindre, n'est-ce pas, miss Wood?
La jeune fille, surprise de se voir appelée en cause, leva les yeux sur Maurice.
— Peut-être, répondit-elle avec une émotion très simple, les gens le plus à plaindre sontils ceux que frappent des changements imprévus. On se résigne facilement à sa vie quand on sait d'avance qu'elle doit être dure et...
— Sûrement, interrompit la présidente en se levant de table. Chacun a son lot ici-bas, et chacun doit s'y tenir.
Là-dessus on passa au salon et miss Wood regagna sa chambre.
— Gomment la trouves-tu? demanda Sabine. N'est-ce pas qu'elle est jolie?
— Elle est plus que jolie. Elle est charmante, simple, bonne, et sa voix, dont j'ai pu juger par hasard, est la plus sympathique que j'aie entendue de ma vie. C'est un trésor que l'abbé Césaire vous a découvert là.
— Ah ! soupira madame des Touches, c'est un véritable malheur pour une pauvre fille qui doit gagner sa vie qu'un extérieur trop séduisant.
Personne ne releva cette observation pessimiste et l'on parla d'autre chose. Toutefois la
soirée fut triste, en dépit des efforts de Maurice pour l'égayer, car M. des Touches restait plongé dans une tristesse profonde qui n'échappa point à son fils. On se sépara de bonne heure. Comme Maurice, absorbé par une rêverie à laquelle Mary n'était pas étrangère, prolongeait sa veille avant de se mettre au lit, il entendit, dans la pièce voisine, le pas régulier de son père qui marchait de long en large. Il se souvint que, toute la soirée, M. des Touches avait paru en proie à un accablement fue les circonstances ne pouvaient suffire à expliquer. Désireux de calmer, s'il en avait le pouvoir, cette agitation pénible, le jeune homme frappa à la porte qui s'ouvrit immédiatement.
— Quoi ! mon ami, tu n'es pas encore couché !
— Je vous entends marcher, mon père, et j'ai deviné, dès la première minute, que vous êtes plus abattu que moi-même par ce qui m'arrive. Faut-il donc que ce soit moi qui vous console, et ne vous ai-je pas donné l'exemple de la bonne humeur?
— D'un bout à l'autre tu as été ce que tu dois être. Je suis fier de toi. Mais cette fierté n'exclutpasla tristesse ;lamienne est immense. Avec toi, s'éteint en quelque sorte la tradition de la famille. Depuis trois cents ans, un des Touches a porté l'hermine.
— Parbleu! mon père, permettez-moi de réclamer. Je ne suis pas encore mort. Qui vous dit que votre petit-fils ne sera pas président de la Cour de cassation, comme vous l'auriez pu être vous-même? Dieu me garde d'aborder un sujet sur lequel vous ne vous êtes ouvert à personne. Mais enfin, vous admettrez bien que nos situations n'étaient pas les mêmes. Il s'agissait pour moi d'un cas flagrant, public, tandis que vous...
M. des Touches continuait sa promenade, perdu dans ses pensées. Tout à coup il vint se planter droit devant la chaise où son fils était assis.
— Maurice, dit-il, tu n'as pu supporter la pensée de violer le repos et le droit de tes concitoyens. Tu t'es représenté, n'est-ce pas.
le remords qui remplirait le reste de ta vie? C'est pour cela que tu es parti ?
— Vous le savez, mon père.
— Eh bien! il peut y avoir dans le passé d'un magistrat un souvenir plus terrible; c'est d'avoir mis son nom au bas de l'arrêt condamnant à mort un innocenl.
— Grand Dieu ! dit Maurice en se levant, mû comme par un ressort. Est-ce possible, mon père !
— Hélas! c'est possible, dit lentement le vieux juge en passant sa main sur son front.
— Et le malheureux a été...
— Sa tête n'est pas tombée. Il a eu sa grâce. Mais elle lui a servi de peu. Il est mort à Nouméa.
— Oh ! dit Maurice en entourant de ses bras le corps de son père qui était tombé dans un fauteuil. Je comprends votre douleur immense. Mais, après tout, vous n'étiez point responsable. C'est le jury qui condamne. Le magistrat ne fait qu'ouvrir ^a loi et lire la sentence.
— Hélas ! pendant de longues nuits j'ai fati-
gué mon esprit à me le persuader moi-même. C'est en vain. Non ! le juge qui dirige les débats, qui interroge raccusé, qui résume la cause, ne peut se flatter d'être un instrument irresponsable. Oserais-tu soutenir le contraire, toi, qui as vu vingt fois un procès en Cour d'assises?
— Eh bien ! Terreur n*est pas un crime. Je connais un homme qui a tué son ami à la chasse. Il ne se considère pas comme homicide.
— 11 chasse toujours ?
— Non. Depuis l'accident, son fusil est resté accroché au mur.
— Tu vois bien 1 Tu comprends maintenant pourquoi j'ai accroché au mur, moi aussi, la robe rouge qui a servi à tuer un malheureux.
Le père et le lils restèrent en silence. Maurice oubliait sa propre histoire pour ne songer qu'au chagrin du vieillard qu'il voyait accablé devant lui.
— Mais comment avez-vous découvert la vé-
tS-i LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAIRE
lilé? dit-il enfin. Et comment, l'ayant apprise, n'en avez-vous rien dit à personne ?
— J'en savais trop peu, et d'ailleurs il était trop tard. J'ai ouvert mon cœur à une seule personne, à un prêtre, à Tabbé Césaire.
— Vous n'aviez donc pas confiance en moi?
— Tu oublies que tu étais un enfant, alors. Mais aujourd'hui tu es deux fois un homme, par l'âge et par le sacrifice. Tiens, voici l'histoire terrible. Écoute. Tu regretteras moins, peut-être, le dangereux honneur auquel tu as lenoncé.
— Tu ne peux guère te souvenir d'une cause criminelle qui a fait grand bruit, il y a vingt ans. On trouva, un matin, égorgé dans son lit, le caissier en chef de la maison de banque Varin, Delcourt et G'^ La scène avait eu lieu dans un petit hôtel de la rue de Londres où se trouvaient les bureaux et le logement de Delcourt et de sa famille. Varin et sa femme habitaient à Passy. Comme on était au mois de juillet, madame Delcourt et sa fille prenaient des -bains de mer. D'un autre côté, Varin se trou-
vait en Belgique pour les affaires de la maison, qui étaient alors des plus mauvaises. Bref, la nuit du crime, Delcourt et le caissier dormaient seuls dans l'hôtel.
î Delcourt, autrefois caissier lui-même, était de ces hommes qui n'ont l'esprit ouvert et le coup d'œil prompt que pour les chiffres. Il raconta qu'il avait découvert le cadavre le matin, avoua qu'il était alors le seul être vivant resté dans la maison — la fatalité avait voulu que son domestique n'y eût pas couché cette nuitlà — et déclara qu'à son lugubre réveil les ouvertures extérieures étaient fermées exactement comme la veille au soir.
» Le parquet ordonna son arrestation. J'avou^ que j'en eusse fait autant.
?» Mais ce qui perdit l'infortuné, ce fut que le coffre-fort avait été ouvert et volé d'une partie des ti Ires qu'il renfermait, selon son propre aveu. Or, la cief du caissier avait été retrouvée, après de longues recherches, dans une cachette qu'un étranger ne pouvait évidemment connaître. Deux autres clefs seulement existaient : l'une
'între les mains deVarin qui fut rappelé par le télégraphe et déclara ne s'en être jamais séparé; l'autre en la possession de Delcourt.
> L'accusation, soutenue par un des hommes les plus habiles de ce temps, s'empara de ces faits étranges. Elle s'attacha à démontrer que Delcourt, à la veille d'une déconfiture complète, avait voulu s'attribuer une partie des titres qui composaient l'actif social et que, surpris par l'apparitiou du pauvre diable qui couchait à côté de la caisse, il s'en était débarrassé par un coup de couteau. Le couteau appartenait à la cuisine de l'appartement de Delcourt.
> L'accusé se défendit assez mal, et, d'ailleurs, tout tourna contre lui. On prouva qu'en dernier lieu il avait eu, avec le caissier, des entretiens mystérieux où il semblait exiger une :hose que l'employé refusait. 11 fut même établi que celui-ci aurait été congédié sans l'intervention de Varin qui lui témoignait une amitié personnelle. Un témoin déclara avoir entendu, la veille du crime, ces paroles prononcées par Delcourt s'adressant au caissier :
« Il faudra que vous passiez par là ou par la porte. » Pressé de les expliquer, l'accusé s'embrouilla, prétendit qu'il s'agissait de blâmer la conduite privée du caissier et nullement d'exiger sa complicité dans un détournement de valeurs. Finalement, il ne convainquit personne.
» Tout le monde, il faut le dire, semblait avoir perdu la tête. Varin, l'associé, fut d'une faiblesse déplorable comme témoin à décharge, et chacun fut persuadé que la ruine de sa maison le préoccupait beaucoup plus que le danger qui menaçait la tête de Delcourt. Je ne pus même m'empêcher de le lui dire à l'audience.
)) Malgré tout, je fus absolument étonné, je l'avoue, de voir le jury rendre un verdict sans circonstances atténuantes. Je crois encore aujourd'hui que ces douze bourgeois qui, sans doute, avaient des fonds dans quelque banque, avaient été rendus impitoyables par cette phrase de l'exorde du ministère public :
y> — Celui que vous voyez-là, Messieurs, est un homme qui a tué pour voler non pas un individu ou une famille, mais des centaines de
familles qui lui avaient confié leurs forlunes. *
> Oh! Maurice, vous êtes parfois trop habiles, vous autres, à trouver les mots qui font tomber une tète humaine.
— Pauvre père! c'est un malheur qui ne risque plus de m'arriver maintenant.
— En vérité, je crois que je m'en réjouis. Mon pauvre ami, qu'a-je à te dire de plus ? 11 fallut bien prononcer la sentence. Quand je demandai à cet infortuné s'il avait quelque chose à dire sur l'application de la peine, il se leva, regarda autour de lui comme pour chercher quelqu'un, et répondit, d'une voix que j'entends encore vingt fois par jour : « Messieurs, je suis un honnête homme, s
» Puis il se rassit au milieu d'un silence de mort, c'est le cas de le dire. Mais ces paroles, prononcées d'unefaçonquejenepuisterendre, avaient causé à tout l'auditoire une impression extraordinaire. Le jury signa un recours en grâce; la peine fut commuée. Six mois après, Delcourt débarquait à Nouméa; au bout de
Tannée — je le sus depuis — il était mort. Moi, je l'avais oublié. Inutile de dire que la maison Varin-Delcourt avait fini par une ruine complète.
— Mais qui vous fait croire que cet homme n'était pas coupable ?
— Ah! voici où l'hisloire tient du merveilleux terrible, si bien qu'on pourrait croire à l'intervention de quelque pouvoir d'outre tombe. Quatre ans plus tard, ta pauvre mère meurt en mettant Sabine au monde. Tu venais, toi, d'entrer au collège, et j'étais seul. A force d'énergie et de travail, je tâchais de vaincre ma tristesse et je commençais à prendre le dessus, quand je reçois, timbrée de Paris, cette lettre que je peux te réciter par cœur, car je t'assure que je l'ai lue et relue :
» Je vais mourir de chagrin d'avoir été la cause d'un crime dont le vrai coupable n'a pas été condamné. Si vous croyez en Dieu et en son jugement, faites tout au monde pour réparer, à supposer que quelque chose soit encore réparable. Delcourt était innocent, et moi, de-
puis quatre ans, je suis la plus misérable des femmes; du reste, j'en meurs.
» La lettre n'était pas signée.
— Qui vous dit qu'elle ne venait pas d'un mauvais plaisant ou d'une folle? Quoi! mon père, c'est pour cela...?
— Attends. Je ne suis pas au bout. Ce que tu viens de dire, je le pensai tout d'abord, mais, en cet instant, je revis le regard indéfinissable de Delcourt et j'entendis ses paroles : « iMessieurs, je suis un honnête homme. » A partir de ce moment, mon pauvre ami, la plus épouvantable des terreurs entra dans mon âme et n'en sortit plus. D'abord, je voulus savoir ce qu'étaient devenus les acteurs plus ou moins éloignés du drame. La femme du malheureux? disparue, naturellement : morte aussi, peutêtre. Yarin et sa femme? en fuite ou cachés quelque part, la faillite prononcée. J'eus beau chercher. On ne trouve pas facilement des êtres qui ne veulent pas qu'on les découvre et qui ont eu quatre ans pour effacer leur piste. J'appris seulement que Delcourt était mort.
comme je le l'ai dit, et qu'il était c très bien noté » à la Roquette, à l'île de Ré, sur le transport, partout.
T> Et alors, je me trouvai, plus seul que jamais, entre le doute effroyable qui m'assiégeait et le chagrin de mon veuvage. Au bout de deux ans, mon pauvre Maurice, je n'y pus tenir et je me remariai.
— Dieu sait, mon père, que je ne vous en ai pas aimé moins.
— Non, mais je n'en fus guère plus heureux, car le cauchemar de mes nuits et de mes jourt restait le même. J'y pensais constamment et je roulais dans mon esprit les moyens d'arriver à une certitude quelconque. J'avais relu dix fois, peut-être, toutes les pièces du procès, examinant tout: l'accusation, les témoignages, l'interrogatoire, les plaidoiries. Il était visible, pour un homme de mon expérience, que l'avocat lui-même n'avait pas cru à l'innocence de son client!
î Un des faits qui avait contribué le plus puissamment à l'issue de la cause, était le vol
partiel des titres contenus dans la caisse. Un malfaiteur ordinaire eût tout pris. D'ailleurs, pas une des valeurs soustraites — j'en savais le nom et les numéros par cœur — n'avait été présentée nulle part. Croirais-tu que j'en étais arrivé à épeler d'un bout à l'autre les tirages de certaines Compagnies? Un jour, une obligation d'Orléans, figurant sur la liste jointe au dossier, fut désignée par le sort pour être remboursée. Je courus à la caisse et fis opposition...
ï Trois semaines après, mon cher, je savais l£ nom du vendeur de l'obligation au porteur
actuel.
— C'est-à-dire de l'assassin?
— Oui; du moins, pour moi, la chose n'est pas douteuse. Et sais-tu qui c'était? demanda M. des Touches en s'essuyantle front.
-—Oh! je devine! dit Maurice, c'était...
— C'était Varin. Réfugié en Angleterre, il avait, au bout de dix ans, la prescription acquise, repris, durant une heure, son vrai nom pour négocier les titres dérobés par lui. Puis
il était rentré dans le mystère où il est encore, malgré tout ce que j'ai pu tenter pour l'en
sortir.
— De sorte que vous n'avez rien pu faire?
- Rien. D'après nos lois, il fallait, pour laver la mémoire de Delcourt, que le vrai coupable fut condamné lui-même. Or, d'uTicpart, je ne Pavais pas sous la main. De l'autre, l'action contre lui était prescrite. Ainsi, pas de révision possible.
y> D'ailleurs à qui eût-elle profité? La famille du malheureux existait-elle? On n'en connaissait plus aucun membre. Toute démarche publique eût soulevé un grand bruit qui serait retombé sur moi sans amener d'autre résultat que de tirer de l'oubli ce nom de Delcourt, désormais sorti de la mémoire de tous. Bref, je me décidai au silence, jusqu'au jour où Userait utile de le rompre. Mais la magistrature était devenue, pour moi, un objet d'horreur. Je donnai ma démission et persistai à la maintenir malgré les efforts tentés de toute part afin de changer une décision inexplicable pour tous.
— Vous me disiez que l'abbé Gésaire en aval l appris les motifs?
— Oui, et voici dans quelles circonstances singulières. Deux jours après que les journaux eurentannoncé ma retraite, l'excellent homme, alors aumônier en Angleterre, débarqua chez moi dans un état de trouble inexprimable et me supplia, au nom de notre vieille amitié, de renoncer à mon projet. Mais, d'un côté, il n'était plus temps, de l'autre ma résolution était irrévocable. Cependant je le vis si agité et j'avais moi-même tant de besoin d'ouvrir mon cœur à un ami sûr, que je lui racontai tout. Sa consternation, à mon récit, m'étonna moimême, car elle paraissait plus grande que la mienne. « Puisqu'il est trop tard pour que vous changiez d'avis, dit-il, je n'ai rien à vous répondre. 11 ne dépend pas de vous que les morts reviennent à la vie, mais il vous reste un grave devoir à remplir : c'est de réhabiliter leur mémoire. » J'eus toutes les peines du monde à faire comprendre au bon abbé, le Gode à la main, que c'était impossible, llpa-
raissait accable, et l'on eût dit, Dieu me pardonne! qu'il s'agissait de l'un des siens.
» Depuis lors il n'est pas revenu sur ce sujet, bien que nous soyons plus intimes que jamais, puisque j'ai eu le bonheur de faire de lui, deux ans plus tard, le curé de Saint-Eutrope.
y> Yoilà, mon pauvre ami, l'histoire de mes angoisses. Ce qui vient de t'arriver les a renouvelées. Tu comprends, maintenant, pourquoi je ne peux pas dormir.
— Il faut dormir, mon père. Si la paix appartient aux hommes de bonne volonté, quel être au monde doit avoir, plus que vous, le calme et le repos?
Le père et le fils se séparèrent en s'embrassant, mais ils ne fermèrent l'œil ni l'un ni l'autre. Le vieux président entendait la voix éteinte du malheureux Delcourt, attestant son innocence. Le jeune homme avait encore dans les oreilles la mélodie dont une belle étrangère avait salué son retour, comme pour endormir la tristesse de son avenir perdu, et pour prédire à sa vie d'autres joies.
La génération dont la seconde jeunesse commence avait vu sortir de ses rangs une légion de jeunes magistrats qui n'en était pas le groupe le moins remarquable ni le moins fécond en promesses.
Partis, pour un grand nombre, de cette kole de Paris à laquelle les admirateurs de Miirger reprochent d'avoir perdu le pittoresque de son quartier et de ses mœurs, mais qui a conservé la science de ses maîtres, ces jeunes gens emportaient aux quatre coins de la France
un savoir indiscutable, une application sérieuse à leurs devoirs et un entrain qui n'était pas moinsbrillant, pour avoir moins servi. S'ils n'avaient point cultivé le « cavalier seul ï à la Chaumière, ils n'en conduisaient pas plus mal le cotillon dans les salons qui leur ouvraient leurs portes. Les jeunes filles, qui trouvaient en eux des danseurs infatigables et, souvent, de bons maris, ne les estimaient pas moins dignes de succès pour en avoir ignoré de plus faciles, sous les ombrages disparus du Luxembourg.
Enfin les plaideurs ne s'apercevaient pas que leurs juges portassentmoinsbien la robe, pour avoir crânement porté la tunique et le sac, à une époque où ce n'était pas la justice, hélas ! aui tenait la balance dans un sanglant procès.
Maurice des Touches était le type des jeunes magistrats dont je parle. Très savant dans son cabinet, d'apparence sérieuse et même austère à l'audience, il n'avait rien qui sentît le robin pour qui le voyait à cheval, en face d'un fossé, ou en habit noir, en face d'une jolie femme.
Aussi Parisien qu'on peut l'être, il n'avait rien de ces fleurs du boulevard qui se penchent sur leur tige, d'un air navré, quand elles sont transplantées en province. 11 était gai, bon compagnon avec ses amis, et si drôle, le soir, quand il racontait une histoire un peu vive, que vous n'eussiez jamais soupçonné cet homme-là d'avoir parlé longtemps, à l'audience du matin, sur une question de cours d'eau.
Gela ne veut point dire qu'il ne préférât Paris, à ses heures, aux splendeurs de la petite ville de X... et aux dossiers de son parquet. D'ordinaire, durant ses séjours dans la capitale, sa famille le voyait assez peu à partir de six heures du soir. Les dîners, les bals, les théâtres, le Cercle prenaient ses soirées, à l'exception de celle du jeudi qu'il gardait fidè. lement à sa sœur. Ce jour-là, madame la présidente recevait des parents et des intimes et, 4uand Maurice était présent, les mères avaient beau faire, elles ne pouvaient pas emmener leurs filles de bonne heure.
Cependant, le lendemain du retour de son
frère, comme Sabine lui demandait, à dîner, à quoi il comptait employer sa soirée :
— Moi? à rien, dit-il, sinon à rester avec vous.
— Mais nous n'aurons personne ce soir,
— Dieu merci ! Je n'ai jamais eu moins envie de voir du monde.
— Pauvre ami! Tu regrettes ton président et ton capitaine de gendarmerie.
— Ah ! non, par exemple ! des égoïstes et des poltrons, qui préparent déjà leurs plus doux sourires pour mon successeur!
— Alors, que regrettes-tu? les assassins dont tu demandais la tète?
— Désormais je vais plaider pour eux, et prouver, clair comme le jour, que ce sont les êtres les plus intéressants du monde.
— Ilum! à leur place, je me défierais de ce loup devenu berger. Enfin, si tu trouves des amateurs, je veux être là le jour où ton bandit de client sera condamné à mort. Nous irons ensemble, n'est-ce pas, miss Wood?
— Non, dit l'Anglaise de sa voix grave. Dieu
LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAIRE 17i
me préserve d'assister jamais à ce sj)ectacle. Monsieur des Touches, très subitement, se leva de table.
— Ne trouvez-vous pas que nous serions mieux au salon? demanda-t-il. On étouffe ici.
Maurice prit le bras de son père et, le serrant affectueusement :
— Allons au salon, dit-il, et miss Wood aura la bonté de nous faire entendre sa belle voix.
L'institutrice chanta longtemps et, quand elle se tut, le président paraissait plus calme.
— Pauvre père! fit doucement Maurice, quand ils furent seuls, la soirée terminée. Tout vous rappelle ce que vous devriez oublier. Mais, pour parler d'autre chose, il me semble que vous avez eu la main particulièrement heureuse, cette fois, pour l'institutrice de Sabine.
— Oui. Elle possède un beau talent, et ce n'est pas une personne ordinaire, à beaucoup près. Cependant elle reste à sa place et, chose encore plus rare chez ses pareilles, elle paraît contente de sa place.
— OÙ l'avez-vous trouvée?
— Ça, mon ami, c'est encore une histoire, et une histoire où l'abbé Gésaire joue un rôle important. Tu te souviens de mademoiselle "\Yorms? A la fm de l'été dernier, cette jeune Allemande, qui convenait sous bien des rapports, mais qui avait eu, en dernier lieu, quelques.... contacts pénibles, tu devines avec qui, demanda son congé. Justement notre curé arrivait de passer quinze jours en Angleterre, dans son ancien couvent. Je lui raconte que nous sommes obligés de chercher quelqu'un pour Sabine : c Ne cherchez pas, me dit-il, sans me laisser achever. J'ai votre affaire. » Alors il me parle de missWood comme d'une perfection. Je m'informe de son âge. Vingt ans. Je me récrie, la trouvant trop jeune; mais voilà le bon abbé qui s'anime, jure que je ne trouverai jamais de sujet pareil, que sa protégée a quarante ans quant à la sagesse et au sérieux, etc., etc.
— Comment la connaissait-il? '
— C'est ce que je demande, naturellement.
L'abbé me répond qu'il l'a vue pour la première fois à Londres quand elle avait trois ou quatre ans. Je pose des questions sur sa famille. « Sa famille? fait le brave curé, avec un geste superbe, c'est moi! » — « Mais enfin, dis-je, que faisaient ses parents? » — « Cela ne peut vous intéresser; ils sont morts. Elle ne les a jamais connus. C'est moi qui l'ai fait nourrir, d'abord, puis qui Tai mise au couvent dont j'étais l'aumônier et qu'elle n'a jamais quitté depuis. Je la connais comme vous connaissez votre fille, et même mieux, puisque je suis prêtre. Je réponds d'elle. Prenez-la, vous me remercierez. D'ailleurs, si vous aviez jamais à vous en plaindre, je serai là. >
— C'est bien mystérieux.
— Oui, et j'aurais laissé ce mystère-là de l'autre côté de la Manche si mon garant eût été tout autre. Mais tu connais l'abbé. Une seule chose égale sa sainteté, c'est sa prudence. Après avoir un peu hésité, j'ai fait venir miss Wood, et, de fait, je suis loin de m'en repentir. Sabine l'adore et a gagné beaucoup à l'avoir
près d'elle. Ta belle-mère, assez difficile, comme tu sais, n'a pu trouver qu'une chose à lui reprocher: d'être trop belle.
— Elle est excessivement belle, dit Maurice, le regard perdu dans le vide.
Le silence régna quelque temps entre les deux hommes. Au bout d'un instant, Maurice éleva de nouveau la voix :
— Est-elle dans le secret de l'abbé Gésaire ? Sait-elle à quoi s'en tenir sur sa propre naissance?
— Je ne le pense pas, bien que je n'aie jamais fait aucune allusion au mystère qui Tenveloppe.
— Mais enfin que supposez- vous?
— Que nous sommes en face d'une de ces situations qui ne sont pas très rares en Angleterre, où les mariages secrets et la faculté d'exhérédalion obligent souvent à des dissimulations de ce genre. Nous découvrirons peut-être un jour que Sabine a pris des leçons de piano de la petite-fille d'un pair des Trois- Royaumes. Tant mieux pour cette intéressante
personne, si j'ai deviné juste. Dans tous les cas, c'est une fille sage, instruite, agréable, et je suis bien sûr de ne me repentir jamais de lui avoir ouvert ma maison. Gomme elle a chanté, ce soir !
— Oh! dit Maurice, elle chante encore mieux quand elle croit qu'on ne l'entend pas. Mais ce qui m'étonne, c'est son aisance de femme du monde véritable. C'est un talent que les dispositions naturelles ne suffisent point à donner, et rien ne me surprendrait moins, en effet, que d'apprendre demain qu'elle est la fille d'un lord.
— Tu n'es pas le premier à faire cette remarque. En voici l'explication. Une des compagnes de miss Wood a épousé lord Glaremont et a reçu plusieurs fois son amie chez elle. Tu sais combien la haute vie andaise donne vite aux jeunes lilles un aplomb surprenant pour nous autres.
Certes, Maurice des Touches n'était plus à l'âge où l'on croit aux princesses déguisées. Cependant, cette nuit-là, dans les rêves qu'il fit
tout éveillé jusqu'à une heure avancée, ce n'est pas une institutrice que son imagination voyait en miss Wood.
L'avenir devait bientôt se charger d'apprendre ce qu'y découvrait son cœur.
Le jeudi suivant, comme à Tordinaire, on alluma deux lampes dans le petit salon de la rue de Beaune et la porte s'ouvrit pour quelques parents, pour deux ou trois amies de Sabine, venues là a comme elles étaient ».
Mais, huit jours plus tard, le retour de Maurice augmenta ces réunions de la présence de quelques jeunes gens de son âge. Madame des Touches, qui ne demandait pas mieux, se laissa arracher la permission d'ouvrir le piano. A un quadrille fort gai succéda une valse entrai-
nanle où Maurice, conduisant sa sœur, fit éclater un talent que les salons de X... pleuraient encore. Quand il eut quitté Sabine, il s'approcha du piano où miss Wood, fidèle à son rôle, remplaçait l'orchestre avec uq talent remarquable.
— Que demandez-vous maintenant? dit la jeune fille. Une polka? un lanciers?
— Je demande encore une valse. Mais cellelà nous la danserons ensemble. Une artiste comme vous n'est point faite pour tenir lieu d'un piano mécanique.
— Au contraire; c'est précisément le destin que le sort me réserve.
— Eh bien ! permettez moi de réparer pour celle fois les injustices du sort.
— Mais où voulez-vous que j'aie appris à danse i? ce n'est pas au couvent que se forment les valseuses, j'imagine.
— Au couvent, c'est possible. Mais chezlady Claremont? Là, on ne vous laissait pas tenir le piano, je suppose.
— Gomment le savez-vous? dit-elle enlevan»
sur lui ses grands yeux dark hlxie, tandis que ses doigts promenaient au hasard sur le clavier le chatoiement de leurs ongles roses.
Il soutint longuement ce regard, le laissant pour ainsi dire entrer en lui. Sa houche s'ouvrit pour une réponse, mais il sut la retenir et il avala sa salive avec effort, comme s'il renfonçait en lui-même une pensée rebelle à sa volonté.
Il salua gravement miss Wood et s'éloigna du piano. De tout le reste de la soirée, il ne fit plus valser personne.
Un peu après dix heures, Roger d'Uzel montra son visage rose dans l'encadrement de la porte qu'il remplissait de sa haute taille. 11 était arrivé de la veille avec ses parents.
— Comment! s'écria Maurice qui se moquait volontiers, comme tout le monde, del'éducation arriérée de son cousin, tu viens tout seul? On le laisse sortir sans ta bonne à cette heure-ci !
— Ma bonne est resiée à la Grand'Gombe, dit Roger, tout en distribuant des poignées de mains, et plût à Dieu que j'y fusse resté avec
elle. Je n'aurais pas en cet instant l'estomac déchiré par des crampes.
— Qu'est-ce que vous avez donc mangé, mon pauvre ami ? demanda Sabine d'un ton maternel.
— Mangé, ma cousine? Yoi1à précisément ce qui me manque, c'est d'avoir mangé. Nous étions tous invités chez les. .. mais je les respecte trop pour prononcer leur nom. Un dîner de céi émonie ! cérémonie, c'est possible, mais dîner !.. Ah ! je ne m'étonne plus que les boutiques de vos pâtissiers soient toujours pleines de monde sur les quatre heures. Ce sont des bureaux d'assurance contre l'inanition.
— Pauvre Roger ! fit madame des Touches. Voulez-vous qu'on vous donne à manger quelque chose?
— Avec plaisir, ma tante. C'est la dernière fois que je vais dîner en ville. J'ai besoin d'unf nomniture solide et, à chaque printemps, je vois dans certaines maisons augmenter les corbeilles de fieurs et diminuer les plats. Ce n'est pas ma faute si je ne suis pas une abeille, et s'il
me faut autre chose qu'une gerbe de lilas et un blanc de poularde pour me soutenir.
— Allons ! dit la présidente en riant, ne vous échauffez pas à jeun. Sabine va vous conduire à la salle à manorer.
Quand les deux jeunes :-;cns furent sortis :
— Celui-là me trompera beaucoup, remarqua Maurice, s'il épouse jamais une Parisienne. Il a en horreur Paris et tout ce qui s'y rattache.
— Bah ! repondit sa belle-mère, à son âge peut-on dire ce que Ton aime ou ce que Ton n'aime pas?
— Il est fils unique? demandaune douairière qui avait deux filles pauvres à placer.
— Oui, dit M. des Touches. C'est un beau parti. Mais ses parents ne le marieront pas de sitôt. C'est encore un enfant par l'inexpérience.
— Et ce n'est pas lui qui se mariera tout seul, ajouta Maurice.
Pendant ce temps-là, le « pauvre Roger »,
assis devant des débris encore respectables
d'un pâté disait à sa cousine, en poussant un profond soupir, la bouche pleine :
— Ah! Sabine, les ennuis vont commencer!
— Quels ennuis ? On veut vous mener au bal chezles Gourvi'le?
— Il s'agit bien de bal ! Vous connaissez cet insupportable Vincent de Montrupert, dont on n'a jamais pu faire quoi que ce soit. Eh bien ! il est revenu de ses voyages, où il aurait bien dû rester, et ma mère nourrit le projet charmant de vous le faire épouser.
— Allons donc! j'ai entendu vingt fois papa répéter qu'il ne me mariera pas avant vingt ans.
— Tous les pères disent cela ; mais, quand le vôtre n'aura qu'à faire un signe pour que vous deveniez la marquise de Montrupert avec cent mille livres de rente, vous verrez s'il vous mariera avant vingt ans !
— Comment savez-vous ce que vous venez de m'apprendre?
— Parbleu! pour l'avoir entendu discuter par mes parents qui croient parler à mots
couverts devant un enfant incapable de comprendre. Un de ces jours on va l'amener ici, ce toqué! Et, comme je vous le disais, les ennuis commenceront. Moi qui croyais si bien que nous avions des années de tranquillité devant nous. Ah! Sabine, je suis bien malheureux 1
— Ne soyez pas malheureux, Roger. Vous êtes un bon garçon qui ne méritez pas de souffrir. Soyez tranquille, papa m'aime trop pour...
Un domestique, en rentrant avec une corbeille de fruits, mit fin à l'entretien du cousin et de la cousine. Deux minutes après, ils rega gnaient le salon.
— Eh bien ? Roger, demanda la présidente, êtes-vous mieux?
— Oh ! oui, bien mieux, ma tante.
— Vos crampes d'estomac sont passres?
s'informa M. des Touches.
— Tout à fait passées, merci, mon oncle. Je vais vous dire bonsoir. Vous savez que je me couche de bonne heure.
— Tu n'auras pas peur dans les rues, tout seul? fit Maurice.
— Non, répondit très sérieusement Roger. D'ailleurs j'ai une voiture.
— Une voiture ! s'écria le moqueur en levant les mains au ciel. Monsieur prend des fiacres, à son âge ! Mais que feras-tu quand tu seras grand, malheureux? Tu n*as donc plus de jambes?
— Si, mais au bout de mes jambes il y a des pieds. Or, changer du même coup les gazons de la Grand'Combe contre les pavés de Paris, et mes brodequins à double semelle contre des bottines vernies, c'est trop à la fois. Je m'avoue vaincu. Enfin, dans six semaines, j'aurai quitté cette odieuse vihe!
Cependant Maurice avait adopta une existence toute différente de celle qu'il menait, d'ordinaire, pendant ses séjours à Paris. Il ne sortait plus le soir et dînait régulièrement en famille, sacrifiant toutes les invitations pour ces heures de la fin de la journée passées près de miss Wood. Mais personne autour de lui ne soupçonnait la cause de cet amour
du foyer. Le président l'attribuait à l'amertume encore fraîche d'une détermination douloureuse, malgré tout. Sabine se réjouissait de se voir tant aimée de son frère, qui ne bougeait point d'auprès d'elle, quand on restait à la maison. De l'autre côté de son élève, miss Wood travaillait ou dessinait, silencieuse d'abord, puis, à mesure que la soirée s'avançait, entraînée malgré eJle dans la conversiUion par les pièges que Maurice tendait habilement à sa curiosité. Quand elle se mettait à causer, le jeune homme buvait ses paroles, écoutant moins ce qu'elle disait que le timbre musical de sa voix d'or. Les heures se passaient ainsi, presque sans qu'il eût levé les yeux sur elle, sachant qu'il ne pouvait dire certaines choses, môme par un regard, à celte princesse exilée qui mangeait le pain de son père.
Souvent, par les chaudes soirées de mai. un grand landau les conduisait respirer Tau du Bois alourdi par les parfums troubianK les acacias en fleurs. On arrêtait à l'euiiec de quelque avenue déjà sombre et, pour des-
cendre, l'Anglaise était bien obligée de poser sa jolie main dans celle de Maurice, qui attendait quelquefois depuis trois jours cette occasion unique où il touchait les doigts de la belle Mary.
Dans une de ces promenades, comme Sabine marchait, selon son habitude, au bras de son institutrice, un jeune homme de grand air et fort élégant leur fit un salut profond.
— Qui est ce Monsieur? demanda Maurice à sa sœur. Je ne l'ai jamais vu. Tu ne m'avais pas dit posséder un nouvel admirateur.
— Hélas ! répondit Sabine de façon à n'être pas entendue de sa belle-mère. Ce n'est pas moi qu'il admire. Quand je t'aurai appris son nom, tu devineras le reste. Il est Anglais et se nomme sir George Glaremont.
Le jeune des Touches trouva la plaisanterie moins bonne qu'il n'eût voulu en avoir l'air. Il leva les yeux sur miss Wood et le jour était encor a ssez clair pour qu'il pût voir un nuage rose courir sous la peau fine de ses joues.
Cette nuit-là Maurice dormit mal et, toute
la journée du lendemain, il fut de fort méchante humeur. Cependant ce n'était pas pour sir George que Mary était devenue rouge.
Un jeudi, durant la matinée, le président lisait dans son cabinet, quand son parent et voisin de campagne, le baron d'Uzel, se fit introduire.
C'était un de ces gentilshommes de province, rechampis de Parisien, qu'on est sûr de trouver, le joli mois de mai venu, aux Courses, au Salon, à la salle des déjeuners du Grand-Hôtel et dans le fumoir du Cercle agricole.
Il était Saintongeois , c'est-à-dire moitié Gascon, moitié Normand, mais franc comme
l'or, ce qui peut paraître difficile à arranger à première vue. Il possédait une de ces natures en dehors qui ne savent point faire les choses à moitié et Tavait bien su montrer, d'ailleurs, en s'ofîrant un héritier pourqui on avait dû commander une cuirasse sur mesure, quand il avait fait son volontariat. Le baron était de la vieille école sur tous les points, principalement en ce qui touche l'éducation des enfants. A son avis, Tautorilé paternelle était un pouvoir absolu, et, si le hasard lui eût donné pour fils Hercule ou Thésée, il les eût envoyés coucher sans dessert à la moindre incartade, jusqu'à trente ans.
Quant aux filles, c'était, d'après lui, des êtres incomplets et sans conséquence auxquels on donne le fouet pendant dix-huit ans et un mari ensuite, après quoi on passe la main. Mais, comme le baron gémissait tout bas de n'avoir jamais eu qu'un garçon, ce côté de sa théorie manque de consécration et ne doit être accepté que sous réserves. Probablement, ce père féroce — en paroles — eût gâté sa fille d'une
façon révoltante.
— Bonjour, dit-il, en serrant d'un air affairé la main de son ami. J'ai à causer avec loi. Peux-tu me donner une demi-heure?
— Oui, certes. Et ce sera bien la première fois de ta vie qu'il t'arrivera de parler trente minutes de la même chose.
— Tu vas voir qu'il ne s'agit pas de plaisanter. Connais-tu Yincent de Montrupert?
— Je l'ai vu chez toi, il y a quatre ou cinq ans. Depuis, il est aux Indes ou quelque part de ce côté-là, si je ne me trompe.
— 11 en est revenu. Mais, d'abord, sais-tu pourquoi il y était allé?
— Pour aller où les autres ne vont pas, je suppose. Il est un peu excentrique, ton neveu, ou plutôt le neveu de ta femme. Il a fait beaucoup de métiers dans sa vie.
— Dans tous les cas, il n'en a choisi que d'assez honorables, comme d'aller se faire casseï le bras à Gastelfidardo, et trouer la cuisse à Patay. Il a en outre écrit des romans qui ne valent pas ceux de Feuillet et de la musique qui ne fait point de tort slux Huguenots.
Mais enfin il s'esl toujours occupé et offre le rare exemple d'un homme qui, ayant eu cent mille livres de rente à sa majorité, en possède cent vingt ou cent vingt-cinq à trente-trois ans. Quelque temps après la guerre, il lui est arrivé le plus grand malheur qui puisse frapper ua tîonnêle homme : s'éprendre d'une femme qui ne le mérite pas. Ici, je suis forcé de me taire. l'ai reçu des confidences que je ne puis trahir. La donzelle, qui était doublée d'une mère comme on n'en voit pas souvent. Dieu merci! l'avait amené jusqu'au seuil du mariage, seuil assez mal défendu, entre parenthèse. Par oonheur, la lumière s'est faite à temps. Mais Vincent est un gaillard qui ne fait pas les choses à demi. Il s'est figuré qu'il était blessé au cœur, quand il ne l'était que dans son amour-propre degalant homme. Si bien que, n'ayant personne à tuer — il est bretteur en djable — puisqu'il n'avait en face de lui que deux femmes, il a pris un beau matin le bateau à Marseille et est allé se distraire en Perse, aux Indes, en Birmanie, au Cambodge, le diable sait où.
— Je ne le croyais pas de retour.
— Il ne fait qu'arriver et, comme il est le dernier de son nom, ma femme voudrait profiter, pour le marier, de la période, peut-être courte, où cet original n'a sur le chantier ni expédition militaire, ni œuvre de littérature ou de musique, ni aventure sentimentale.
— C'est le cas de poser la fameuse question : ouest la femme?
— Vincent n'est ni très grand, ni très jeune, ni particulièrement joli. Mais il a un œil, mon cher, qui en dit long quand on le regarde et qu'il vous regarde. Avec cela, une dizaine de mille francs à dépenser par mois, ce qui est une honnête aisance, pour nous autres campagnards. Ceci posé, comme je n*ai pas l'habitude de tourner autour du pot, en veux-tu pour ta fille?
— Sabine? tu es fou! Elle va encore au catéchisme ton? les dimanches.
— Eh ! parbleu ! ma femme jouait encore à la poupée la veille de son mariage. Voyons, mon ami, sois sérieux ; elle a dix-sept ans sonnés, ta fille. Acet âge-là, onpeut déjà raettreTécriteau.
— Tu es un misérable de parler ainsi du mariage de ma fille. Mais tiens-toi pour dit que, d'ici à trois ans, je ne mettrai pas l'écriteau, pour me servir de la hideuse expression.
— Tu ne trouveras pas une occasion semblable. Ta fille marquise — les jeunes femmes aiment cela — ne sortant presque pas de la famille, habitant peut-être à côté de toi...
— Gomment? à côté de moi?
— Oui, Vincent n'a pas d'établissement à la campagne. Le vieux château de Saint-Eutrope serait à acheter pour un morceau de pain. Tu vois ça d'ici? ta fille et toi vivant sur la même paroisse?
— Mon vieux camarade, tu parles d'or et tu veux me prendre par mon faible. Mais je t'étonnerais bien, à ce que je vois, si je te disais quel projet de mariage j'avais en tête pour ma fille.
— Un projet? Ah! tu vois bien? Nous sommes loin de tes protestations de (oui à l'heure. Mais ton projet a-t-il les avantages du mien?
— Pas tous, mais il en a d'autres que je préfère. Entre nous, je suis un peu piqué que tu n'aies jamais songé à Sabine pour ton fils.
Le baron d'Uzel eut un accès de fou rire qui iui coupala parole pendant une grande minute.
— Mon fils! dit-il en frappant ses genoux de «es larges mains. Marier mon fils! Dieu! que ma femme rirait si elle pouvait t'entendre ! Mais, mon ami, Roger est encore un enfant qui, •d'ici à dix ans, ne songera pas plus au mariage i^ue moi à l'Académie. Quand je lui chercherai une femme, la fille de ta fille aura fait sa première communion.
— N'en parlons plus, dit le président sans partager l'hilarité de son interlocuteur. Tu as le droit de désirer que ton fils se marie tard. Mais tu m'accordes le même droit pour Sabine, je suppose?
— Parbleu ! on ne te la prendra pas malgré toi. En attendant, réfléchis à ce que je viens de te dire et laisse- moi t'amener Vincent au pro- <îhain jeudi soir de la présidente.
— A ton aise. Seulement il est bien con-
venu que l'entrevue ne m'engage à rien, et je liens à ce qu'il le sache. Je t'avertis même que ma fille ne sera pas dans la confidence, et j'exige une discrétion complète.
-On dit toujours cela. A bientôt, voisin; et pense au château de Saint- Eutrope.
Le baron d'Uzel parti, M. des Touches réfléchit quelque temps, puis il parla à son fils d'abord, à sa femme ensuite, des ouvertures qu'il venait de recevoir. Des deux côtés, on l'encourageait fortement à ne pas y fermer l'oreille. En dépit de son opposition apparente, il commençait à se sentir secrètement ébranlé. Puisque Roger d'Uzel lui échappait comme gendre, Vincent méritait, après tout, de n'être point écarté trop à la légère. La prudence commandait d'attendre, avant de se prononcer, ce que serait l'entrevue.
Sabine, qui était censée ne rien savoir, taisait l'ignorante, et cette petite fille de dix-sept ans trompait tout le monde autour d'elle, avec cette effroyable rouerie que la nature a donnée aux femmes les plus droites-
Un soir, cependant, elle ne put se contenir plus longtemps et, comme elle venait de regagner son appartement avec son institutrice ;
— Mary, s'écria-t-elle, je suis outrée! Si Ton se contentait de ne rien me dire, ce serait supportable. On en fait autant pour toutes les jeunes filles à un certain moment. Mais, en vérité, ma famille me prend pour une sotte.
— Je ne m'en suis pas aperçue.
— Vraiment ! vous trouvez tout naturel que ma belle-mère ait demandé pour moi une toilette neuve, dont je n'ai nul besoin? Vou5 n'avez pas été curieuse de savoir pourquoi mon frère a fait une véritable plaidoierie à déjeuner, pour démontrer qu'un homme ne doit pas sf marier jeune? Vous Fécoutiez assez, pourtant** Vous buviez ses phrases!
— Aurait-il fallu, pour vous plaire, lui couper la parole? répliqua miss Wood.
— Et ce soir, à dîner? Avez-vous entendu papa ? A-t-il assez parlé du château de Saint-Eu trope? Au rôti, le domaine était acheté. Au dessert, on avait refait les toits et recrépi les
murs. Après le café, les peintures de rintérieiii étaient déjà sèches. Un peu plus, on m'aurait demandé quelle couleur je préfère pour les rideaux de ma chambre. Et tout cela ne vous dit rien?
— Non, en vérité. Et à vous?
— Moi, cette dissimulation m'exaspère. Au lieu de me dire tout simplement : ma chère petite, on va te présenter le marquis de Montrupert qui n'est plus un jeune homme, mais qui serait disposé à s'établir à Saint-Eutrope si l'affaire s'arrangeait !
— Et vous répondriez?..,
— Je répondrais : merci, papa! Le marquis a le double de mon âge et la seule pensée d'habiter cette vieille bicoque me rend folle.
— Mon Dieu ! Sabine, où prenez-vous tout ce que vous dites? Je n'ai jamais entendu prononcer le nom de ce monsieur.
— Soyez tranquille. Vous verrez bientôt poindre le monsieur lui-même. Je suis au courant de tout. J'ai ma police.
— Eh! mais, il me semble qu'en fait de
dissimulation..., vous n'êtes pas en reste.
— Je me défends comme on m'attaque. Je les étonnerai tous, à commencer par le marquis de Montrupert. Seulement, je ne veux rien dire d'avance.
— Qu'est-ce que vous y gagnerez ?
— Eh ! j'y gagnerai toujours une robe neuve.
Le jeudi suivant, à neuf heures et demie du soir, le petit cercle habituel était déjà réuni chez madame des Touches, ainsi qu'il convient à des gens qui ont Tintention louable d'être dans leur lit bien avant Faube.
Roger d'Uzel arriva seul, très essoufflé, très rouge, ce qui était sa façon d'être pâle. Miss Wood, au piano, commençait une valse. Il se précipita vers Sabine, l'enleva plutôt qu'il ne l'invita et se mit à tourbillonner avec elle au grand effroi des assistants sérieusement
menacésparrécroulementprobable du colosse.
— Où allons-nous si les enfants se mettent à valser, maintenant!... s'écriait Maurice en s'abritant derrière un meuble.
Roger tournait toujours, ne se préoccupant ni de l'étonnement, ni des rires, ni de la mesure, hélas! Il avait autre chose à faire.
— Ils sont derrière moi, disait-il à sa danseuse d'une voix entrecoupée. Ils amènent leur Montrupert. Ils vont entrer. Oh ! Sabine, je ne veux pas que cet homme vous voie. Je ne veux pas qu'il vous parle. Il est très bien, l'animal, et il sait dire de jolies choses...
— N'ayez pas peur, Roger, répondaitSabine.
— Si, j'ai peur. Je ne veux pas qu'il vous voie. Vous êtes jolie à faire peur, ce soir. Mon Dieu! mon Dieu! moi qui vous aime tant!
— Ce n'est pas une raison pouj' vous mettre en cet état. Voyons, Roger, soyez raisonnable.
— Raisonnable ! je meurs d'inquiétude.
Voilà déjà que vous faites des frais pour ce monsieur. Je vous déteste ! Je suis sûr que vous avez mis cette robe neuve pour lui.
— E!i bien! vous allez voir si c'est pour lui que je l'ai mise!
Soudain, la jeune fille s'arrêta en poussani un léger cri et en s'appuyant de la main sur la robuste épaule de son valseur. On l'entoura; les questions plurent de toute part.
— Je me suis tordu la cheville, dit-elle assez tranquillement. Maurice, porte-moi dans ma chambre.
Cependant Roger, que tout le monde accusait de l'accident, recevait avec résignation une bordée de reproches. Miss VVood s'apprêtait 3 suivre son élève ; madame des Touches la retint.
— Restez, je vous prie, dit-elle. 11 faut qu'on se remette à danser. Je vais m'occuper de Sabine.
Mary continua le Beau Danube bleu, et bientôt toute la jeunesse, rassurée sur la gravité de l'accident, tourna plus ou moins en cadence.
Au plus fort de la mêlée, Vincent de Montrupert arriva escorté de ses parents d'Uzel. En
attendant que l'entrée du salon fût libre, il s'arrêta vers la porte et, à peine ses yeux' se furent-ils dirigés devant lui, qu'il ne songea plus à trouver Tattente trop longue.
Au-dessus du piano qui lui faisait face, il n'apercevait que la belle tête et les épaules au dessin superbe de celle qui jouait. Les yeux, tantôt baissés vers les pages de Strauss, tantôt levés sur les couples entraînés par la valse, rappelaient à Montrupert l'éclat lumineux et intermittent des phares qu'il avait aperçus souvent dans ses voyages. La contemplation du jeune homme prenait quelque chose de si intense, de si manifestement fasciné, que le prudent baron crut utile de lui frapper sur l'épaule.
— Doucement, mon neveu, fît-il. Ce n'est pas celle-là que tu épouses.
— Ah ! répondit Vincent. Pourquoi diable ! la montre-t-on alors? C'est justement celle-là qui me plaît.
La valse finie, les d'Uzel et leur candidat firent leur entrée. Le président expliqua l'accident survenu à sa fille, en clierchant à diminuer
les torts de Roger que son père parlait de mettre au pain sec pour la journée du lendemain . Puis les présentations du marquis commencèrent.
— Ah çà ! dit-il tout bas à son oncle, au lieu de me nommer à tous ces laiderons, ne pourriez-vous me présenter à cette adorable fille qu'on laisse dans son coin, là-bas.
— Mais, mon cher, c'est l'institutrice.
— Voilà qui m'est égal, par exemple ! Des institutrices de cette tournure... vous savez, çà ne me dégoûte pas. Je n'ai pas, sur le mariage, les idées de tout le monde. J'aime mieux faire heureusement le chemin de la vie, avec un seul écusson sur ma voiture, que d'enrager jusqu'au dernier jour aux côtés d'une descendante des Croisés.
Deux minutes après, les personnes qui remplissaient le salon du président assistaient à un singulier spectacle. Le marquis de Montrupert, un des grands partis du moment, un homme passant pour être difficile et pour en avoir le droit, avait pris place à côté d'uns pauvre Anglaise, en robe de soie noire assez
mince, et causait avec elle comme si elle eût été seule dans le salon.
Dieu sait combien le scandale eût duré si madame des Touches, prévenue de l'arrivée des d'Uzel, ne fut entrée en ce moment avec Maurice. Au premier coup d'œil, ils virent l'uo et l'autre ce qui se passait. Le jeune homme eut dans la paupière un frémissement singulier qui échappa à tout le monde, sauf à Roger qui était, on le verra, assez clairvoyant pour son âge. Quant à la présidente, qui ne manquait pas de flair non plus, elle alla droit au groupe, reçut les hommages du marquis, et, se tournant vers miss Wood :
— Mademoiselle, si vous êtes assez reposée, je vous serais obligée de vous remettre au piano.
— La vilaine femme ! pensa Monlrupert.
Elle est bien faite pour être deux fois bellemère. Brrr !
La soirée ne se termina pas sans que Vincent eût trouvé moyen de renouer à plusieurs reprises la conversation avec Mary. Mais, chose
étrange! toutes les fois qu'il voulut le faire, Maurice se trouva en tiers dans l'entretien.
Les invités partis, madame des Touches dit à son mari d'une voix qui n'était pas tendre :
— Eh bien ! vous pourrez remercier l'abbé Gésaire. Avais-je raison de prétendre qu'il est stupide d'avoir une beauté chez soi quand on veut marier sa fille ? Votre marquis n'a regardé que cette Anglaise et je suis sûre qu'à cette heure tout le monde se moque de nous. Si Maurice n'avait pas eu le tact de sauver la situation en affectant de ne pas les laisser seuls, ce serait un scandale.
— D'abord, répondit le président, je ne veux pas marier ma fille, au contraire. Ensuite, il faut être juste. Tant pis pour Sabine si elle s'est tordu la cheville. Je l'ai trouvée un peu douillette, par parenthèse. Quant à Montrupert, il est libre. Je suis loin d'êlre décidé à lui donner Sabine, à supposer qu'il la demande. Mais si miss VVood lui plaît, il l'épousera demain, autant que la chose dépend de moi.
— Je ne discuterai pas avec vous. Je crois qu'on appelle cela : être libéral. Soyons libéraux, mais ne soyons pas ridicules. En un mot comme en cent, il ne faut pas que le séjour de miss Wood chez nous se prolonge. Soyez sûr que vous vous en repentiriez.
— Miss Wood restera, dit le président de cette voix très douce qui indiquait en lui une résolution arrêtée. C'est en la renvoyant que nous serions ridicules. Veuillez ne pas perdre de vue que je désire absolument qu'elle reste.
Le lendemain, Sabine, dont le pied s'était guéri plus vite qu'on ne l'aurait cru, dit à son iflstitulrice :
— Eh bien 1 le beau Vincent a-t-il paru très désappointé, hier soir?
— Entre nous, je ne le crois pas facile à désappointer, et, pour dire le vrai, j'ai trouvé qu'il se consolait un peu vite de votre accident.
— Ah! il se consolait? Tenez, Mary, vous pourrez le lui raconter un jour, mon acci-
dent, dit Sabine en traversant la chambra à cloche-pied sur le membre malade.
— Grand Dieu! Sabine ! dit miss Wood en ioignanlles mains; est-ce possible?Vousn'aviez
point de mal?
— - Mon Dieu ! non. Je n ai même pas voulu le voir, ce fameux marquis. Et je le déleste encore plus, puisqu'il en a pris son parti si facilement.
Le jeudi suivant, mademoiselle des Touches n'avait plus mal au pied, et Montrupert lui fut enfin présenté. Mais cette présentation les laissa fort calmes l'un et l'autre. La grande différence entre celte soirée et la précédente fut que Vincent, sous prétexte de s'entretenir avec la fille de la maison, put causer plus tranquillement avec miss Wood, retenue par ses fonctions près de son élève. Quant à celle-ci, elle avait l'esprit trop ouvert pour ne pas voir qui, en réalité, jouait le premier rôle. Seule dans 3a chambre, avec l'Anglaise, avant de se déshabiller, elle s'approcha à pas comptés et, faisant une belle révérence :
— Je sais maintenant comment M. de Mon* trupert s'est consolé. Madame la marquise, je vous présente mes devoirs.
— Sabine, répondit miss Wood d'un ton sévère, je suis habituée depuis longtemps à vos espiègleries, mais celle-ci est de mauvais goût. Si vous avez de l'amilié pour moi, ne la renouvelez jamais.
— Pardonnez-moi, Mary, je ne dirai plus rien. Seulement vous ne m'empêcherez pas de penser. Et je suis sûre que mon frère pense comme moi. Il ne vous quittait pas des yeux, le marquis et vous. Vous me pardonnez, n'est-ce pas?
Miss Wood embrassa son élève et se retira sans répondre.
XJII
On était arrivé au milieu de mai. Le séjour à Paris du président et de sa famille ne devait plus être long; celui des habitants delà Grand'Combe touchait à son terme.
Le marquis de Montrupert continuait à se montrer assidu rue de Beaune et, bien qu'on pût tenir pour certain qu'il n'y venait pas pour l'élève, il était trop homme du monde pour afficher ses préférences en faveur de l'institutrice.
La présidente gardait à qui de droit une
terrible rancune de ce qu'elle appelait la déconvenue de Sabine, bien que celle n'eût guère la figure d'une personne dont le cœur est brisé. Madame des Touches avait essayé d'obtenir que rinstitutrice fût invitée à rester chez elle quand Vincent paraissait au salon.
— Allons donc ! avait répondu le président. De quel droit infligerais-je un affront semblable à cette jeune fille? Elle se borne à répondre quand on lui parle, et n'a jamais remué le petit doigt pour se faire remarquer.
— Mais enfin, comment trouvez-vous le rôle d'une fille de bonne maison sous les yeux de laquelle on fait la cour à son institutrice? En toute équité, c'est à Sabine que vous devriez donner des gages pour servir de chaperon à miss Wood. Ce trio est ridicule au dernier chef.
— Montrupert ne nous a jamais donné le droit de dire qu'il fait la cour h miss Wood. Maurice et Roger la lui font aussi à ce compte. Ils ne se quittent pas plus que les doigts de la main. Ce n'est pas un trio, c'est un quintette.
— Moi je vous dit que cette Anglaise a son
LE SECRET DE L'ABBÉ CE S AI RE :::il
plan arrêté. Elle chasse au mari, comme elles fonl toutes dans son pays. Sans cela, elle verrait la fausseté de sa situation et serait la première à demander à partir.
— Et si elle demandait à partir, vous en concluriez qu'elle se sent dans une situation fausse. Parlez-moi des femmes pour enfermer les gens dans un cercle vicieux. Ma chère, la défiance n'est pas la clairvoyance. Je saurais agir s'il le fallait.
Uû matin, le président causait dans son cabinet avec son fils.
— Nous allons bientôt regagner le Sauzet, disait-il. Pour toi, je suppose que tu resteras ici jusqu'aux vacances. Si tu veux te mettre à plaider, il est temps de t'en occuper d'une façon sérieuse.
Le jeune homme rougit imperceptiblement.
— Mon Dieu! mon père, répondit-il, je vous avoue que mon intention était au contraire de partir avec vous. Les rôles sont pleins, maintenant, pour jusqu'à la fin de l'année judiciaire. Ce n'est qu'à la rentrée que je pourrai
trouver de grandes causes et votre désir n'est pas, je pense, de me voir m'attaquer aux murs mitoyens.
— \ !;i 1 onne heure. Mais que feras-tu làbas pendant cinq mois? Tu n'as jamais été fou de ia can] pagne, que je sache.
Au moment où Maurice cherchait une réponse qui ne venait pas très vite, on annonça le baron d'Uzei. Le vieux gentilhomme entra comme un ouragan et, jetant sur un divan son chapeau et sa canne :
— La peste soit des filles qui s'avisent d'avoir des entorses là où elles n'en ont que faire! s'écria-t-il. Et que le diable emporte les pères qui trouvent bon de garder chez eux des gouvernantes tournées comme des duchesses !
— Eh! là! mon voisin, quelle mouche te pique? fit le président, la main tendue vers son ami. Tu vomis l'anathème, ce matin. Voyons : qu'est-il arrivé?
— Il est arrivé que Vincent, quand je te l'ai amené un certain soir, n'a pas trouvé Sabine, comme tu sais. Sans doute il s'était promis de
devenir fou de quelqu'un avant de s*endormir; il n'a pas voulu que sa soirée fût perdue. Il s'est amouraché de miss Wood. Voilà ce qui est arrivé. Trouves-tu cela charmant, loi?
— Je trouve cela plus que charmant. Je le trouve providentiel. Ce monsieur si inflammable n'est pas du bois dont je ferai mon gendre. D'ailleurs le danger n'est pas grand. Tu pars dans trois jours et moi dans quinze. Ton neveu n'a qu'à s'embarquer pour l'Afrique, puisqu'il connaît l'Asie. Tu peux croire que Sabine n'en aura pas la jaunisse, ni moi non
plus.
— Tu ne penses qu'à toi, égoïste 1 Tu ne sais donc pas que Vincent, sous prétexte qu'il a besoin de l'air des champs, veut absolument nous suivre à la Grand'Combe. Gomme bien lu penses, je n'ai pas donné dans le panneau. € L'air de la Charente ne vaut rien pour vous, ai-je dit. 11 ressemblerait trop à celui de Paris. Allez faire un tour dans l'Engadine. Vous m'en direz des nouvelles au retour. »
— Eh bien ! tu as agi en homme avisé.
— Oui, seulement lu ne connais pas Montrupert. « Mon oncle, m'a-t-il répondu fort tranquillement, ne jouons pas au plus fin. De trois choses l'une : ou vous m'emmenez à la Grancl'Gombe, ou je vais prendre mes quartiers .l'élé à Saintes qui est tout près, ou bien vous me rendrez, avant de partir, le service d'aller demander pour moi la main de miss Wood. » De sorte que, mon ami, comme j'en suis pour abréger les préliminaires, j'ai l'honneur de te demander pour mon neveu, le marquis d'Entrevaux de Capdenac de Montrupert, chef du nom et des armes et seul rejeton mâle de sa maison, la main de miss Wood dont tu représentes en ce moment la famille, — à supposer qu'elle en ait une — , puisqu'elle est chez toi.
Le baron d'Uzel s'essuya le front. M. des Touches se promenait à grands pas sans répondre, tandis que Maurice, très pâle, tenait les yeux fixés sur son père, comme si la réponse qu'il allait entendre fût destinée à lui-même.
— Et c'est à moi que ton neveu adresse sa
demande? interrogealeprésident, au bout d'un instant de silence.
— En galant homme, il ne pouvait agir autrement. Il eût manqué de respect à loi et aux tiens en ne te prévenant pas, tout d'abord, de ses internions. C'est à toi de voir, maintenant, quel parti tu dois prendre.
— Mais enfin Montrupertne peut pas épouser une fille sur laquelle il ne connaît rien, si ce n'est la couleur de ses yeux?
— Voilàprécisémentceque je luiai dit. Seulement tu ne sais pas à quel gaillard nous avons affaire. Si je ne m'étais chargé de sa commission ilseraitvenu lui-même et, franchement, j'aimais encore mieux en causer avec toi.
— Eh bien! alors, voici ce que tu vas rapporter à ton neveu : je m'engage à instruire miss Wood de la recherche dont elle estrobjet. Mais, pour des raisons à moi connues, je me réserve un délai d'un mois pour le faire. D'ici là, Montrupert s'engagera à tenir sa demande secrète à l'égard de tout le monde, même de la jeune fille, et à ne pas la revoir dans cet inter-
valle. Je prends le même engagement de discrétion pour moi et pour mon fils, que le hasard a fait assister à cet entretien. Tu entends, Maurice?
— C'est convenu, dit le jeune homme.
Le baron partit avec la réponse qu'il était venu chercher ; le père et le fils se retrouvèrent seuls en présence l'un de l'autre.
— Tu comprends mon embarras?fitle président. Je ne puis faire un pas de plus sans consulter l'abbé Gésaire. Il faut savoir avant tout si ce mariage est possible. Vincent est un exalté, deux fois millionnaire, qui a ses idées à lui sur bien des choses. Mais cependant, par certaines révélations, le curé de Saint-Eutrope peut l'arrêter net. Or, je suis trop attaché à celte jeune fille pour l'exposer à une déception aussi terrible. A mon retour au Sauzct, je m'en expliquerai avec l'abbé. Le reste ne me regardera plus. Quel rêve ce serait que ce mariage!
— Oui, répondit Maurice. Un beau rêve, en effet.
Mais il ne dit pas pour qui.
Le déjeuner qui suivît celte matinée féconde Pïi événements eut quelque chose de glacial. La pauvre Mary sentait peser sur elle les regards de tous ceux qui l'entouraient. Le président la considérait d'un air bienveillant, mais étrangement sérieux. Madame des Touches, qui, depuis quelque temps, affectait de ne plus la laisser sortir seule avec Sabine, semblait vouloir la percer jusqu'au fond de l'âme, avec ses petits yeux inquisiteurs. Ceux i'e Maurice étaient souvent fixés sur elle avec
la tristesse d'' in reproche muet. Seule, Sabine s'évertuait, avec sa gentillesse ordinaire, à dissiper celte atmosphère de contrainte générale. Mais ses plaisanteries ne portaient pas. Elle aussi se sentait gagnée par la contagion d'une gêne indéfmissable.
Elle sortit de bonne heure, avec sa bellemère, pour les visites d'adieu déjà commencées. Le président et son fils ne tardèrent pas aies imiter. Miss Wood resta seule avec ses pensées qui n'étaient pas couleur de rose.
— Hélas! songeait-elle, ils sont tous aigris contre moi. Suppose-t-onque jen'aipas deviné ce qui se passe? Que me reprochent-ils? d'avoir volé ce marquis à Sabine. Ah ! Dieu ! s'ils savaient.... ! Mais ils ne savent pas. Ils croient tous que je suis une vulgaire intrigante, tous, même kii !
Elle appuya son front sur sa main et ses larmes coulèrent silencieuses. Bientôt, sous cette pluie chaude, le souvenir germa dans son cœur amolli. Elle chercha les êtres qui l'avaient aimée, qui jamais n'eussent douté d'elle .
Il n'y en avait que deux: Tabbé Gésaire et la mère O'Brien, qui lui avait dit quelques mois avant : « Votre place vous attendra, si jamais vous désirez la reprendre. » Hélas! il fallait la reprendre. 11 fallait sortir de cette maison où le repos ne pouvait plus exister pour elle. Il fallait fuir l'amour, non pas tant celui du marquis de Montrupert, si peu cherché, que celui qu'elle sentait grandir en elle pour Maurice des Touches.
Elle vait cru d'abord n'avoir que de l'amitié — mêmt lette amitié elle ne pouvait la laisser voir ! — pi-ur ce jeune homme qui, dès le premier instant, s'était montré si bon pour elle. Et non seulement bon, mais profondément respectueux, avec les mêmes attentions qu'il aurait eues pour une égale de sa sœur. Seule, peut-être, de toutes les personnes qui vivaieni sous le même toit, Mary avait deviné la tristesse profonde du jeune magistrat privé de sa carrière. Plus que personne, sans doute, elle avait compris l'étendue de son sacrifice et elle en avait apprécié la noblesse. En peu de temps,
elle Tavail jugé supérieur à tous les autres. Pour les femmes d'une nature élevée, c'est souvent ainsi que l'amour commence. Il prend le cœur en feignant d'emporter l'estime. C'est ainsi qu'on conduit un pauvre fou derrière les grilles en lui proposant la visite de quelque curieuse résidence. Le malade a cru s'endormir dans un château, il se réveille dans une prison, et, s'il demande à s'en aller, on lui répond par une douche.
L'amour entre si facilement, quand il a résolu de pénétrer quelque part ! Qui se fût douté que ces soirées passées sous la même lampe, sans se parler beaucoup, presque sans se regarder, avaient jeté Tun vers l'autre Mary et Maurice mieux que n'eût fait la plus romanesque des aventures? Et chacun d'eux ignorait l'amour de l'autre ; un commun sentiment de respect pour le devoir et pour la maison paternelle enchaînait jusqu'à leurs yeux.
Depuis quelque temps, miss Wood était plongée dans ses tristes réflexions, lorsque le bruit de la porte lui fit relever son visage hu-
mide. Maurice était sur le seuil, la regardant avec une sorte de colère.
— Pourquoi pleurez-vous? demanda-t-il a*un ton sourdement irrité. Je vous assure que ce n'est pas le moment. Sans lire dans votre main, je peux vous donner l'espoir d'un avenir brillant.
Elle s'apprêtait déjà à quitter le salon, mais, à ces paroles, elle se retourna et fixa sur celui qui venait de les prononcer l'honnête regard de ses yeux limpides.
— Que vous ai-je donc fait à tous? soupira-t-elle d'une voix brisée. Que vous ai-je fait, à vous en particulier, qui m'aviez paru d'abord si bon et si juste ? Pourquoi me parlez-vous comme à une aventurière intrigante? Depuis un mois, cependant, vous m'observez d'assez près pour savoir à quoi vous en tenir. Ai-je recherché ou encouragé certaines attentions ? Avais-je seulement le droit de les fuir sans me montrer ridicule? Après tout, que suis-je ici, moi? une personne que l'on paye pour rester là où se tient son élève.
— Oh ! s'écria Maurice, est-ce vous qui parlez ainsi? Mon Dieu! si vous saviez! si je pouvais vous dire!
— Ayez tous un peu de patience. Ce ne sera pas long maintenant, mais il faut que je sache où aller, car je ne trouverai pas comme vous, Monsieur, la maison paternelle prête à me recevoir.
— Comment! s'écria Maurice éperdu, vous vouiez partir?
— Essayez donc de me dire que je dois rester ! Soyez tranquilles, gens sévères que vous êtes. Là où je vais, le marquis de Montrupert ne pourra pas me suivre, ni vos reproches m'atteindre.
— Eh bien ! si vous voulez partir, du moins partez détrompée. S'il y a un être au monde qui vous respecte, qui vous honore, qui vous estime, c'est moi. Gomment n'avez-vous point vu clair dans mon âme? Comment avez-vous pris pour de la sévérité ce qui était de la tristesse, pour du soupçon ce qui était... la souffrance jalouse d'un cœur qui vous aime?
- Ah! s'écria Mary en cachant d'une main tremblante le rayon qui brilla dans ses yeux. C'est maintenant qu'il faut que je parte!
Et elle disparut, sans que Maurice essayât de la suivre.
Fermant la porte derrière elle, Mary s'était assise à la petite table où elle écrivait. Elle ne voulait même pas réfléchir à ce qu'elle venait d'entendre. Une seule chose était évidente : il fallait quitter sans retard cette maison où sa présence mettait le trouble. Cherchant à rassembler ses idées, elle traça, sans s'arrêter autrement que pour tourner les pages encore humides, les lignes suivantes :
« Mon Père, vous serez bien tristement surpris de ce que vous allez lire. Il faut que je parte : je voudrais être déjà partie. Voici ce qui est arrivé; il me semble que ce n'est pas de ma faute.
» Depuis que le frère de Sabine est revenu, on a reçu un peu plus de monde, des jeunes gens surtout; parmi ces derniers, le marquis de Montrupert,quelesd'Uzel présentaient avec
l'intention, plus ou moins secrète, d'en faire le mari de mon élève.
» Malheureusement, ce jeune homme, qui n'est plus très jeune, mais qui me paraît passablement fou, s'est avisé de changer le programme et de s'éprendre d'une autre. Vous devinez de qui. Le malheur n'est pas bien grand, ni pour le marquis dont l'ardeur se serait calmée sans doute assez vite, ni pour Sabine qui ne veut de lui à aucun prix, ni même pour moi que cette conquête involontaire laisse parfaitement calme. Mais il y a quelqu'un qui ne mêle pardonnera jamais, c'est madame des Touches. Chacun de ses regards me dit : « Vous êtes une voleuse ! » Gela seul me ferait partir.
^ Toutefois ce n'est pas tout. M. Maurice des Touches, d'abord plein d'attentions, de bonté et de politesse pour l'institutrice de sa sœur, a changé subitement à mon égard. Lui aussi me regardait avec une sourde colère et je n'ai pu m'empêcher de m'en plaindre à lui avant de quitter cette maison.
> — Qu'avez-vous à me reprocher? lui ai -je dit.
> Sa réponse a mis le comble à mon trouble. Ce n'est pas pour sa sœur qu'il est jaloux !
* Ah! Dieu! c'est pour le coup, maintenant, qu'ils me reprocheraient d'être une intrigante. Mais avouez que le malheur me poursuit. Pourquoi ce jeune homme n*est-il pas resté àX... ? J'étais si tranquille, si heureuse !
5 Maintenant, je n'ai plus qu'un désir : c'est de m'en aller d'ici. Où faut-il me rendre? à Roehampton ou à Saint-Eutrope? J'attends vos ordres, mon Père. Si je pouvais rester près de vous jusqu'à ce qu'ils reviennent au Sauzet, je serais bien heureuse. 11 y a en moi une révolte que votre voix seule peut calmer. Pourquoi tout cela m'arrive-t-il?
T> Je vous supplie de me répondre sans perdre une heure. Si vous pouviez m'envoyer un télégramme, je partirais demain. En attendant, je vais remplir ma malle, ce qui n'est pas bien long. Priez pour votre fille qui souffre de son propre chagrin et de celui qu'elle vous cause. j>
Le lendemain, avant midi, M. des Touches reçut de l'abbé Césaire la dépêche suivante :
« Je vous prie de m'envoi/er Mary par le train de ce soir. Une lettre, demain^ vous dira 'pourquoi. »
— Ma chère enfant, dit le président à la jeune fille qu'il avait fait appeler immédiatement, notre ami le bon curé de Saint-Eutrope vous appelle. Ce ne peut être que sur votre demande. Je respecte votre délicatesse, bien qu'elle me semble exagérée. Tout ce que je puis vous dire, c'est que vous avez mon affection et mon estime. Au revoir. Au revoir, vous m'entendez? car tout est loin d'être fini entre nous. Je vous conduirai moi-même à la gare ce soir. Préparez-vous et dites à Sabine de ne pas trop pleurer. Elle vous retrouvera bientôt.
Sabine ne pleura point et n'en eut point envie. Elle était de celles qui laissent les larmes de côté quand il faut agir. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées qu'elle entrait à son tour chez son père.
— Papa, fit-elle, d'un ton résolu qu'on ne lui connaissait guère, il se passe ici des choses injustes, et c'est moi qui en suis cause. Je n'ai jamais voulu de M. deMonlrupert, et la preuve, c'est que j'ai fait semblant d'avoir mal au pied le jour où il est venu, pour ne pas le voir. Maintenant que vous savez tout, vous êtes trop juste pour renvoyer miss Wood.
— Voyez un peu l'adroite fille, dit le président. Mais, sois tranquille, on ne renvoie personne. On te donne un mois de vacances, voilà tout. Seulement que la leçon te serve, et, à l'avenir, laisse les finesses de côté.
— J'y renonce, papa; mais qui a voulu être le plus fm de nous deux? Vous savez : je prends acte du précédent, comme on dit au Palais.
On devine que l'audience de congé accordée à miss Wood par madame des Touches ne brilla point par un excès de cordialité de la part de cette dernière. Mais son mari était présent, et elle se montra du moins polie.
A sept heures, le président et sa fille montèrent en voiture avec Mary pour l'accompa-
gneràlagare, où les adieux des deux jeunes filles furent louchants.
Le train allait se mettre en route. Appuyée sur la portière de son compartiment, Mary envoyait un dernier baiser à Sabine qui tournait le dos à l'entrée du public. Tout à coup, celleci vit le visage de la jeune Anglaise se couvrir de rougeur. Au même instant, Maurice s'approchait du wagon et montait sur le marchepied.
— Mademoiselle, dit-il, votre départ a été tellement subit que je n'ai pu en être instruit d'avance. Grâce à Dieu, j'arrive à temps pour vous dire au revoir et vous prier de nous pardonner à tous.
La jeune fille, incapable de répondre, fit un signe de lamain pour prolester. La cloche avait sonné, le train s'ébranlait déjà.
— Si, accentua Maurice toujours sur le marchepied, de nous pardonner. Et maintenant que vous n'êtes plus sous le toit de mon père, vous êtes libre de m'entendre; voici mon dernier mot : je vous aime !
Il sauta lestement sui le quai sans attendre de réponse.
Sabine, les yeux pleins de larmes, continuait ses signaux avec son mouchoir. Mary, dans son wagon, ne songeait pas à son élève, l'ingrate! Elle se demandait par quel prodige certaines minutes peuvent contenir à la fois des abîmes de douleur et des abîmes de ioie
Trois semaines s'étaient passées. Le baron d'Uzel était depuis longtemps réinstallé à la Grand'Gombe. Vincent, en attendant la réponse promise, courait la Suisse et se livrait aux ascensions les plus effrayantes. Et il n'y avait pas, à cette heure, dans le monde entier, une fille unique plus chérie, une jeune reine plus adorée que ne l'était Mary à Saint-Eutrope, entre l'abbé Gésaire et la vieille Justine.
Hélas ! cette heureuse tranquillité allait finir. Un matin, le bon curé reçut une lettre du
LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAIRE ni
président qui lui annonçait son retour pour le lundi suivant.
« Je désire vous voir le lendemain matin, continuait M. des Touches, soit au presbytère, soit chez moi, comme vous le préférerez. Vous savez déjà, par mes lettres précédentes, de quoi il s'agit, et j'ai attendu, selon votre désir, que le 18 juin fut passé. >
Le mardi suivant, après s'êire annoncé par un billet, l'abbé Gésaire entra de bonne heure dans le cabinet du président revenu la veille, et posa sur la table une enveloppe cachetée. — Notre conversation sera longue, fit-il, et je suis effrayé moi-même de ce que j'ai à vous dire. Vous aurez besoin de faire appel à votre amitié, à votre justice, pour ne pas me garder rancune de ce que j'ai osé vouloir.
-—Parlez, ami cher et vénéré. Je vous attendais avec impatience- Vous savez déjà de quel mariage il est question pour notre protégée. Mais, avant d'aller plus loin, j'avais le devoir de connaître par vous bien des choses. Tout est mystère pour moi dans cette jeune fille,
sauf sa personne. Vous seul, je crois, pouvez dire son histoire...
— Président des Touches, interrompit le prêtre, vous ne soupçonnez pas ce que vous allez entendre. Je vais vous raconter par quelles fatales circonstances Delcourt, l'innocent, fut condamné, il y a vingt ans, comme homicide. Voilà l'histoire que je vais vous dire!
— Ohl s'écria le vieux magistrat dont la physionomie passa de la curiosité à l'épouvante, vous le saviez ! et, jusqu'à ce jour, vous avez gardé le silence !
— Jusqu'ici, mes lèvres de confesseur étaient fermées. Elles sont ouvertes aujourd'hui.
— Cependant... si vous étiez mort?
— Le cas était prévu; vous pouvez le voir. Examinez cette enveloppe.
Le paquet portait le nom du président sur une adresse extérieure. Cette première feuille déchirée, l'abbé en fit paraître une seconde où se lisaient ces mots :
« Ceci ne doit être ouvert que le 18 juin 188-2. »
LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAlRE 23i>
— Maintenant, fit-il, voici Thistoire de Delcourl :
» En 1860, iiy a donc maintenant vingt-deux ans, ma santé m'obligea à quitter les fonctions fatigantes de vicaire de Saint- Sulpice. Je les exerçais depuis longtemps déjà, et c'est en dirigeant des conférences de charité que j'étais devenu l'ami de l'étudiant des Touches, mon compatriote. Quand je partis pour l'Angleterre, où un poste d'aumônier m'attendait, vous veniez d'être nommé conseiller à la Cour. Vous étiez l'un des plus jeunes, et tout vous promettait un avenir brillant.
— Pauvres promesses ! Elles sont bien vite tombées dans le néant.
— Je vous montrerai bientôt des ruines plus lamentables encore. J'arrivai au couvent de Roehampton et j'y pris mon service. A la fin de mes premières études, j'avais déjà passé du temps à Londres et je parlais l'anglais comme ma propre langue. Rien à vous dire des quatre premières années de mon ministère dans cette maison sainte et tranquille, où ma santé se
ru LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAIRE
remit bientôt. Le jour de Noël 1864, comme je rentrais dans mon ermitage, après avoir célébré la messe de minuit, on m'informa qu'une mourante m'attendait dans un cottage voisin. Le long des chemins couverts de neige de la banlieue de Londres, je suivis l'envoyé qui était venu m'avertir. Au bout d'une heure de marche, j'entrai dans une petite maison simplement, mais confortablement meublée.
Là, seule avec une fille de service tout en larmes, une pauvre femme se préparait à quitter ce monde. Elle était jeune encore et avait dû être fort belle. Gomme je la bénissais en anglais, elle m'arrêta et me pria de lui parler dans notre langue. Elle était Française et m'apprit son nom qui ne me dit rien alors, maisquivous laissera moins calme, mon pauvre ami. Elle s'appelait madame Varin.
— Grand Dieu ! gémit le président plus pâle qu'un des accusés qu'il jugeait autrefois. Quelle histoire effroyable allez-vous m'apprendre?
— Vous allez connaître les aveux de la mourante, ce qu'elle m'a permis, ce qu'elle seule
pouvait me permettre de répéter, même pour sauver ma tête si elle eût été menacée.
— Oh ! pourquoi n'avez-vous pas parlé plus tôt?
— Vous le saurez. Tachez dem'écouter avec calme. Et d'abord vous ne vous êtes pas trompé. C'est Yarin qui a tué le caissier de sa maison.
M.desTouches ne répondit que par un geste de profond désespoir.
— D'abord, continua l'abbé, il faut vous souvenir d'une circonstance qui n'a pas été assez remarquée, lors du procès criminel. Le père de madame Varin, l'ancien chef de la maison Varin, Delcourt, avait été le bienfaiteur de Delcourt qui lui devait tout, son éducation, son entrée dans les bureaux de la maison de banque, enfin son titre d'associé. Devenu riche, marié lui-même, cet homme de cœur avait conservé pour la fdle de son ancien patron, jadis adorée par lui en secret, un dévouement dont vous allez comprendre l'étendue. On peut dire qu'il est mort pour elle.
— Allons donc ! comment cela ?
— Entre cette femme — autre secret qu'elle m'a révélé à son lit de mort — et le comptable assassiné, une intrigue avait pris naissance. Ils furent si adroits que, jusqu'au jour fatal, leur liaison fut un mystère pour tout le monde, sauf pour une seule personne : Delcourt. Celuici n'avait pas été long à s'en apercevoir et avait voulu éloigner l'employé coupable. De là, entre les deux hommes, ces altercations qui ont été révélées aux débats — je les ai relus, moi aussi — et qui, faussement interprétées, sont devenues l'une des charges les plus terribles. Varin aveuglé, selon l'ordinaire, insista pour garder le caissier dont il passa, dès lors, pour le protecteur. Un jour, cependant, le soupçon vint. Le mari, dissimulé et maître de lui, en apparence, mais d'une violence qui ne reculait devant rien, et d'une adresse audessus de l'ordinaire, partit pour Bruxelles où, de fait, sa présence était réclamée. Il ne faut pas longtemps pour revenir de Belgique à Paris. Il revint, après s'être ménagé un alibi in-
discutable. Un soir, déguisé de façon à n'être point reconnu, il rentra inopinément dans son petit hôtel de Passy où il surprit les deux coupables. Il avait tout calculé d'avance et ne manifesta rien alors, ne voulant pas de scandale sous son toit. 11 laissa donc fuir l'amant et le suivit de près, non sans avoir terrifié sa femme par d'épouvantables menaces. Le lendemain, elle apprenait avec tout Paris l'assassinat horrible dont elle était seule, avec sa femme de chambre, à deviner l'auteur véritable.
— Malheureuses créatures! elles ont déposé que Varin n'avait pas quitté Bruxelles !
— L'assassin les avait prévenues qu'il y allait de leur vie. Et puis la femme coupable qui avait déjà causé le meurtre d'un homme, eut peur de faire tomber la tête de son mari.
— Allons donc ! comme s'il se fût trouvé un iury pour condamner dans des conditions semblables !
Vous savez cela, vous, magistrat. Mais
une femme aux trois quarts folle de terreur pouvait l'ignorer. Comprenez aussi qu'il s'a-
gissait pour elle d'étaler sa honte aux yeux du monde. Mais surtout, elle ne pouvait soupçonner, elle me l'a dit, qu'une accusation dirigée contre Delcourt résisterait à un interrogatoire de vingt minutes. Elle n'avait pas prévu que cet homme, devenu chauve à faire des additions, cachait dans sa poitrine le cœur d'un Bayard, et qu'il allait avoir le courage sublime de ne pas se défendre en perdant la fille de l'homme auquel il devait tout. Varin, au moyen de ses propres clefs, avait ouvert et fermé les serrures fort à son aise et, à l'heure où l'on découvrait le crime, il discutait à Bruxelles une affaire entamée la veille. Il avait eu, d'ailleurs, la précaution de dévaliser la caisse, pour faire croire à un vol, et l'honnêteté relative de n'emporter que la moitié à laquelle il pouvait prétendre comme l'un des associés. A cette époque, la maison était déjà dans un état désespéré; et celle particularité peu explicable fut encore invoquée contre Delcourt. Enlin, vous savez le reste.
— Ainsi cette bête sauvage de Varin aurait laissé tomber la tête d'un innocent?
— Sa femme a prétendu que non. Elle m'a affirmé qu'il considérait la commutation comme immanquable, mais que, si elle eût élé refusée, il eût pris ses mesures pour sauver Delcourt sans se perdre lui-même. Efforçonsnous de le croire, pour l'honneur de l'humanité.
— Mais elle, qui savait tout, comment pouvait-elle vivre dans cette attente effroyable?
— Elle ne vivait pas, ou plutôt elle en est morte. Gardée à vue par son mari avec sa femme de chambre, terrifiée par des menaces continuelles, craignant moins la mort pour elle, cependant, que pour cet, innocent dont chaque aurore pouvait voir dresser l'échafaud, elle n'a pas eu une heure de sommeil entre le jour de la condamnation et celui de la grâce. A la faveur du désordre causé par la faillite, son mari disparut avec elle et l'amena en Angleterre. Puis il l'abandonna seule et elle ne le revit plus. Vous jugez bien qu'elle n'avait
guère envie de le revoir. Cependant, pour ne pas la pousser à quelque acte de désespoir, le misérable ne la laissait pas manquer d'argent. Des années se passèrent, mais elle ne se remettait pas de ses secousses terribles. Un jour elle se sentit condamnée à mort, elle aussi. Ce fut alors qu'elle vous écrivit cette lettre que vous m'avez montrée et dont vous reconnaîtrez récriture, tout à l'heure. C'était le commencement de la réparation.
— Hélas! réparation bien incomplète î
— Elle l'avait commencée plus efficacement. Elle ne pouvait quitter son lit, mais elle avait confié à sa femme de chambre, personne d'une intelligence rare, une mission que celle-ci mit presque deux ans à accomplir : retrouver madame Delcourt et sa fille. Ces deux pauvres créatures se cachaient, elles aussi, et, rapprochement étrange, elles se cachaient à Londres. Quand la femme du meurtrier les retrouva, la fille du condamné à mort, une enfant de trois ans, élait sur le point d'être orpheline.
— Oh! s'écria le président, vous voulez
donc que ma vie ne soit plus qu'une vision luf^ubre, semée de désastres et de tombes!
— Je veux autre chose, vous le verrez tout à l'heure. Mais il est temps que j'achève le récit de cette nuit d'agonie. Aux premières lueurs du jour, madame Varin expirait pardonnée. Je vous assure que celle-là a expié dès ce monde. Quand je rentrai à Roehampton, où l'on attendait depuis une demi-heure le signal de la grand'messe, désordre sans exemple! je rapportais avec moi, outre les papiers que voici, l'adresse d'un orphelinat de Londres où la tille de Delcourt était élevée. En outre, j'avais reçu de la mourante une somme d'argent destinée à l'enfant et patiemment économisée, plus un(3 lettre adressée à Varin, alors occupé à refaire sa fortune en Amérique. Voyons d'abord les papiers.
L'abbé Gésaire ouvrit l'enveloppe et en retira
un pli signé au dos et certifié par un homme
de loi.
— Vous trouverez là, continua-t-il, la dépo-
Wi LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAIRE
sition écrite de madame Varin et de Justine Duployer, sa femme de chambre. Elles déclaveiit avoir vu et entretenu Varin, dans son domicile, à Paris, durant la soirée qui a précédé l'assassinat, et indiquent d'autres persoimes, qui l'ont aperçu sans le reconnaître sous son déguisement, comme pouvant confirmer ce témoignage, si elles sont encore vivantes.
Eh 1 gémit le président, allez donc retrouver des témoins après vingt ans.
Il y en a un, du moins, qui ne sera pas
difficile à retrouver. Justine, ma gouvernante, une pauvre vieille aujourd'hui, parlera quand on voudra l'entendre. C'est l 'ancienne femme de chambre de madame Varin.
Pauvre ami 1 on voit que vous n'êtes pas
un jurisconsulte, vous. Après dix ans révolus depuis l'arrêt, le témoignage de Paris tout entier ne saurait faire condamner Varin. Et, tant que celui-ci n'est pas condamné, la sentence qui a déshonoré le nom de Delcourt ne peut être eifacée.
LE SI::CRET DE L'ABBÊ CÊSAIRE 2i3
— Je le sais aujourd'hui ; vous me l'avez expliqué lors de votre démission; mais je riîrnorais alors. Aussi ne fis-je aucune objcclion quand ma pénitente me demanda d'attendre la vingt et unième année de la petite Delcourt pour produire les révélations que je venaisd'entendre. Et c'est aujourd'hui, 18 juin,
que le délai expire.
— Quelle était l'intention de cette malheureuse?
— C'est ce que je lui demandai, a J'ai déjà fait assez de mal à mon mari, répondit-elle. Je veux qu'il ait le temps de mourir sans être inquiété par la justice des hommes. Quant à la fille du malheureux, le silence n'est-il pas ce qu'il y a de meilleur pour elle ? > J'avoue que cet avis fut le mien et l'est encore. C'est un terrible fardeau, pour une pauvre enfant qui entre dans la vie sans fortune et sans appui, que le nom d'un père mort sous la livrée du forçats
— Un forçat innocent, et déclaré tel à la face du monde par l'organe le plus élevé de la juslice humaine, n'est pas un forçat.
24i LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAIRE
— Vous parlez en philosophe, dit l'abbé en fixant attentivement son interlocuteur. Mais parlons en hommes. Voyez-vous cette enfant livrée, dans un pensionnat, à la curiosité, à la malice de ses compagnes? La voyez-vous, plus tard, voulant gagner sa vie et disant à la mère qui cherche une maîtresse pour son enfant : « Prenez -moi; je suis la fille d'un homme qui a eu la main du bourreau sur son cou ! » L'auriez-vous acceptée pour Sabine, vous?
— Grand Dieu! Si je l'aurais acceptée! Je l'aurais reçue à genoux sur le seuil de ma porte, la pauvre martyre! De cette façon, le mal commis un jour sous mes yeux, par ma bouche, était réparé en partie.
— Eh bien ! alors, dit Tabbé en se levant, le visage illuminé d'un rayon d'espoir, réparezle. La petite fille que j'ai amenée, il y a quinze ans, à Roehampton, l'institutrice que j'ai placée chez vous il y a six mois ne s'appelle pas Wood, comme tout le monde le croit, commo elle le croit elle-même. Son nom est... Marie Delcourt.
— Oh ! s'écria le président altéré, en cachant
son visage dans ses mains. Gomment avez-vous osé?
— Déjà des reproches ! fit le prêtre. Il y a des courages qui sont plus faciles en paroles qu'en actes. Vous n'avez plus envie de vous mettre à genoux devant elle, maintenant?
— Vous m'avez mal compris, Ce n'est pas de moi que je parle, mais de celle jeune fille. Étes-vous sûr qu'elle vous pardonnera, quand elle saura quelle main vous avez fait toucher à la sienne, à quelle table vous l'avez fait asseoir?
— N'exagérons rien, et voyons avant tout la
réalité des choses. J'ai osé, comme vous dites. J'ai voulu vous mettre à même de payer voire délie, le jour venu. Voici que l'occasion se présente : cette enfant a besoin de vous. Soyez un peu son père, vous aussi, et venez à mon aide. Ah! si Dieu voulait que ce mariage pût s'accomplir! 11 rendrait à la pauvre petite quelque chose de ce qu'elle a perdu. Vous savez tout, .maintenant. Réfléchissez, quand vous serez
plus calme ; je viendrai vous revoir et nous chercherons ensemble ce qu'il faut répondre au marquis de Montrupert.
Le vieux prêtre s'était levé et gagnait doucement la porte.
— Encore un mot, dit le président. M'autorisez-vous à causer de tout cela avec mon fils? C'est un homme de bon conseil et qui, dans la circonstance, peut juger froidement. D'ailleurs il sait déjà bien des choses.
— Vous êtes le maître de faire tout ce qu'il vous plaira des révélations que vous venez d'entendre. Cependant, si vous voulez m'en croire, Marie les ignorera jusqu'à nouvelordre. Au revoir, et que Dieu vous aide.
Resté seul, le président essuya son front baigné de sueur et chercha, comme l'avait dit le bon curé, à redevenir calme. La tâche qu'il avait devant lui l'effrayait et il n'avait jamais mieux compris combien, en effet, il y a loin parfois du sentiment à l'action effective.
Au moment où il se disposait à faire appeler son fils, le jeune homme parut. 11 venait de voir l'abbé Ccsaire quitter le château. Il accourait chez son père, tout enfiévré par l'attente. Eh bien? demanda-t-il avec un trouble
2i8 LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAIRE
qui n'eût pas échappé au vieillard en toute autre circonstance. Et ce mariage?
— Ah ! mon ami, si tu savais ! J'ai peine à rassembler mes idées. Ce que je viens d'apprendre m'a terriblement ébranlé. Je n'ai plus la force de supporter de pareilles secousses.
— Mais qu'y a-t-il ? que savez-vous ? qui peut vous mettre en cet état?
— II y a que celte jeune fille que j'ai reçue chez moi, à qui j'ai confié ta sœur, dont Vincent de iMontrupert veut faire sa femme...
— Mon Dieu ! s'écria Maurice devenu livide.
— Elle ne s'appelle pas Mary Wood. C'est la fille de Delcourt.
— Ah ! fit le jeune homme avec un éclair de joie. Vincent ne l'épousera pas.
— - Hélas! à quel remords sans fin cette première parole qui t'échappe me condamne.
G'estdonc vraiment irréparable ! Les morts sont morts ; les vivants sont à jamais flétris, et cette pauvre fille n'a aucun espoir de changer son nom maudit contre celui d'un honnête homme !
— Mais remarquez, mon père...
— Sais-lu qu'il y a de quoi devenir foui Voilà un homme qui s'est perdu pour n'avoir pas voulu se sauver au prix de l'honneur d'une femme — car je comprends tout, maintenant^ — un homme honnête et estimé, chez qui tout le monde allait quand il était riche; sa femme était de bonne naissance et de haut mérite ; de plus grands seigneurs que Vincent se trouvaient fort heureux d'être invités à ses fêtes. Et parce qu'un adroit bandit a su donner le change, leur fdle devient un être abject qu'on n'épouse pas!
— Je vous supplie de vous calmer, moa père...
— Et pourtant, quelle personne accomplie, que cette pauvre petite ! Oublies-tu que tu m'as dit loi-même, un jour : elle pourrait être fille d'un lord !
— Je n'oublie rien, je vous assure.
— Ah ! si son père lui avait laissé des millions acquis honteusement, passe encore ! Eh , bien ! moi, je ne désespère pas. Montrupert est le chevalier des nobles causes, et, cette
250 LE SECRET DE L'AliliÉ GÉSAIRK
iois-ci, du moins, son dévouement serait sûr de sa récompense. Je lui parlerai moi-même; je lui raconterai tout; je lui offrirai de faire toutes les démarches possibles.
— Elles seront inutiles.
— Au point de vue légal, oui. Mais la conscience publique est le juge des juges, et je me charge de la soulever.
— Encore, mon père, faudrait-il savoir si miss Wood aime cet homme. J'ai quelques raisons d'en douter. Elle m'a dit...
— Elle l'adorera comme un Dieu s'il lui offre son nom. Connais-tu une femme au monde qui résisterait à une preuve d'amour semblable?
— iXon, c'est vrai ! dit Maurice, les yeux brillants.
— Mon ami, mon cher enfant, si tu veux voir la lin de ma vie heureuse et ma mort tranquille, tâche que ce rêve s'accomplisse. Tu connais Vincent plus que je ne le connais. Ne pourrais-tu pas?...
— Si vous me permettez de vous conseiller.
mon père, il faut avant tout que miss Wood, je veux dire mademoiselle Delcourl, soit consultée. Serait-il prudent de se résoudre à des révélations si graves sans être sûr qu'elles ne serons pas en pure perle?
— Tu as raison, mille fois raison. Mais jomment supposer que nous trouverons chez cette jeune fille une hésitation quelconque? Marquise de Montrupert et plus de cent mille livres de renie ! Tout le monde dira que Vincent est fou 1 Ah 1 voilà une folie que je comprends ! Quelle femme, quelle charmante et surtout quelle bonne femme ! Allons ! je la verrai aujourd'hui même. Mon Dieu ! quelle matinée !
Quelques heures plus tard, M. des Touches sonnait au presbytère de Saint- Eutrope.
Lorsque la vieille Justine vint ouvrir, il la regarda quelques instants sans songer à lui adresser la parole. Ainsi, depuis des années, il avait été reçu cent fois, peut-être, par celte servante qui savait tout ! Il cherchait à reconnaître, sous ce visage ridé et jauni, les traits du témoin à ^i, jadis, il avait fait lever la
main devant le Christ et qui s'était parjuré pour sauver l'honneur de sa maîtresse et sa propre vie ! Que de remords, que d'angoisses avaient laissé leur trace sur ce front dévasté ! Du moins, la malheureuse avait réparé de scn mieux le mal causé par elle. Lo président en eut pitié et, avec un léger frémissement dans a voix, il s*informa de Tabbé Gésaire. Le prêtre était dehors, occupé à visiter ses malades.
— Je voudrais, dit le vieux magistrat, parler d'une affaire à... miss Wood.
Bientôt Marie entra dans le modeste parloir où elle apporta l'illumination de sa grâce et de sa jeunesse. Elle avait changé, depuis un mois; mais sa beauté, plus mystique et plus grave, était plus saisissante encore.
A son approche, le président se leva avec une sorte de respect qui étonna celle qui en était l'objet. D'un regard voilé par l'émotion, il considérait la fille de Delcourt, debout devant lui. Pauvre enfant ! Vingt ans plus tôt, il se souvenait d'avoir vu comme la copie de ce charmant visage, les mêmes grands yeux, su-
perbes, rougis par les jours de larmes et les nuits d'insomnie, les mêmes traits nobles et expressifs, ravagés par la plus cruelle des tortures. 11 était alors, lui, vêtu de la robe rouge et assis sur le fauteuil du juge. La femme pleurait sur le banc des accusés, à côté du père de celle qui souriait là. Malheureuse ! Elle n'y était pas restée longtemps. A bout de forces, elle avait dû quitter le prétoire pour n'y jamais revenir. Ah! comment, dès la première minute, n'avait-il pas été frappé de la ressemblance?
Étonnée du silence qui régnait, Mary crut devoir parler la première à l'hôte qu'elle était chargée de recevoir.
— J'espère que vous allez tous bien, dit-elle d'une voix qui tremblait un peu. Que fait ma chère Sabine ? Je compte l'embrasser encore avant mon départ.
— Vous l'embrasserez bientôt. Quant à votre départ... qui sait? Avez-vous hâte d'être loin de nous?
Sans répondre, Marie baissa ses longs cils
el parut occupée à lisser les plis de sa robe.
— Je comprends, continua le président, ce que vous avez souffert dans ma maison, car vous avez l'âme fière. Mon enfant, voulez-vous tendre la main au vieillard qui vous prie de lui pardonner?
Avec un geste plein d'effusion, l'orpheline prit la main qui lui était offerte et la porta à ses lèvres.
— Yous pardonner ! dil-elle. Je n'ai qu'à vous remercier. Je n'oublierai jamais ce que vous avez été pour moi.
— Peut-être aurez-vous besoin de vous en souvenir un jour. Ne me regardez pas avec ces yeux effrayés. Pour le moment, nous n'avons à parler que de choses heureuses. Je viens m'entretenir avec vous d'un projet qui vous concerne. Ah! si vous saviez combien je souhaite de le voir réussir ! Si vous saviez combien votre bonheur m'occupe!
M. des Touches s'exprimait avec tant de chaleur que la jeune fille le regarda avec étonnement.
LE SECRET DE L'ABBÉ CÊSAIliE 255
—Vous me donnez TcxeiTiple du calme, dil-il; mais un temps viendra où vous comprendrez... Enfin, voici de quoi il s'agit. Vous n'êtes pas sans savoir l'impression que vous avez produite sur le marquis de Montrupert. J'ai des raisons de croire qu'un mariage entre vous est possible. Vous entendez bien, j'ai dit : possible. Ne laissez donc pas votre imagination aller trop vite, de crainte d'une déception.
— Ob ! répondit Marie en souriant, cette déception-là n'est pas à craindre. Je refuserais M. de Montrupert, quand même il serait ici pour me faire sa demande en personne.
— Ma foi ! c'est qu'il y est, ou peu s'en faut, A ne vous rien cacher, je me présente ici comme son ambassadeur. Vous avez là une chance unique, mon enfant.
— Je suis deux fois flattée, par l'offre et par celui qui me l'apporte. Mais ma réponse est toujours la même.
— Vous m'alfligcz beaucoup. Non seulement Montrupert est très riche; il est seul et entièrement libre. Or, en France, on n'a pas les idées
anglaises sur le mariage, et un père montre souvent des... exigences... sur la... situation...
— Je vous comprends, dit mademoiselle Delcourt en secouant tristement la tête. Mais tout cela ne fait rien. Jamais je n'épouserai le marquis.
— Ah ! j'y songe ! vous vous croyez liée par un sentiment de délicatesse et vous vous souvenez de certaines choses? Eh bien ! sachez que ce mariage nous comblerait tous de joie, à commencer par Sabine qui a pour Vincent un éloignement extraordinaire. C'est sous mon toit que votre fiancé viendrait vous chercher, et c'est moi qui vous servirais de père pour vous conduire à l'autel. Gela doit vous rassurer, il me semble.
— Puisque vous me parlez comme un père, dit Marie, les yeux pleins de larmes, ne me torturez pas plus longtemps. Je n'aime pas M. de Montrupert; je ne l'épouserai pas.
— Je devine que votre cœur ne s'appartient plus, mon enfant, et je n'insisterai pas davantage. Mais je ne tiens pas votre refus pour
définitif. A votre âge, on est porté à prendre les amourettes pour des sentiments sérieux et durables. Consultez Tabbé Césaire et qu'il me fasse connaître votre dernier mot.
— Mon dernier mot! le voici. Je retourne à Roehampton. J'y serais déjà si l'on n'eût exigé de moi que j'attendisse votre retour; je comprends maintenant pourquoi. Ah ! comme vous êtes tous bons ! Mais vous n'êtes que des hommes et vous ne pouvez faire des miracles. ILe bonheur, pour moi, en serait un.
— Quand partez-vous? demanda le prési- 'dent, chez qui un accablement profond avait succédé à l'exaltation qui l'ag tait depuis le matin.
— Je partirai le plus tôt possible. Demain, si vous le permettez, j'irai dire adieu à Sabine.
— Ah! s'écria le veillard, j'étais venu plein d'espérance et je retourne désolé. Fille cruelle ! pourquoi ne voulez-vous pas être heureuse?
Il faisait délicieusement frais sous les grands arbres de la garenne du Sauzet, tandis qu'an dehors, les rayons obliques du soleil de cinq heures après raidi brûlaient encore la terre. Le long du chemin étroit et sinueux, auquel on laissait à dessein des allures de sentier sauvage, Marie s'avançait lentement, regagnant le presbytère où elle allait passer sa dernière nuit. Le lendemain, à pareille heure, elle serait déjà bien loin de ce bois tranquille dont elle avait vu pousser les premières feuilles.
Une autre les verrait tomber. Une autre ce reposerait sur ces bancs couverts de mousse, où elle avait si souvent lu et rêvé pendant des heures. Quand se reposerait-elle, maintenant? Il fallait partir, traverser la mer et rentrer, pauvre oiseau blessé dans le voyage, au nid qu'elle avait quitté pleine de courage et d'espoir.
Les adieux de Sabine, c*. du président l'avaient brisée. Onl'avait encore suppliée de rester, mais elle avait répondu , en remuant doucement la tête
— Je ne peux pas.
Cétait fini. Elle était sortie de cette maisoa pour n'y plus rentrer et, malgré elle, ses yeux avaient cherché une dernière fois le visage qu'elle emportait dans son cœur.
— 11 m'a dit qu'il m'aimait, pensait-elle. Mais comprend-il ce que c'est que d'aimer? Se souviendra-t-il seulement de moi dans un an ? Combien de fois l'herbe repoussera-t-elle dans ce sentier, avant que le pied d'une jeune châlelaine ne la foule? Où serai-je, alors? Dieu le sait. Moi, je ne sais qu'une chose, c'est que je l'aimerai toujours.
Elle continuait à cheminer doucement. Soudain, à un détour de l'ailée, elle aperçut Maurice qui, appuyé contre un chêne, semblait l'attendre. Il fit quelques pas au-devant d'elle et s'arrêta, lui barrant la route.
— Alors, vous partez? dit-il. Je sais tout. Vous avez refusé Montrupert?
— Moins que personne, vous devez en être surpris. Je vous l'avais annoncé et je ne suis pas de celles qui changent.
— Mais pourquoi ne restez vous pas chez nous?
— Je pensais que vous me le demanderiez moins quetout autre. Je sais, moi aussi, donner ma démission quand le devoir l'exige.
— Ainsi, c'est moi qui vous fais partir? C'est pour n'avoir pas su garder mon secret que je vous oblige à tenter de nouveau les hasards de la vie ? C'est moi qui vous chasse, en un mot?
— C'est vous, c'est M. de Monirupert, c'est tout le monde; ou plutôt c'est ma destinée.
— Eh bien ! revenez près de ma sœur. Vous
Taimiez; elle vous chérit tendrement. C'est moi qui m'en irai. Le contraire serait injuste et je ne veux pas que vous me haïssiez.
— Moi ! vous haïr ! Le nom seul de votre père m'en empêcherait. Je ne hais personne, Dieu merci! J'emporterai de vous tous un cher et précieux souvenir; mais il faut que je
parte.
— Eh bien! partez donc! s'écria Maurice
avec une sorte de violence. Mais avant, écoutezmoi une dernière fois. Que j'aie du moins le triste bonheur de vous redire cette parole qui me fait vous perdre à jamais : je vous aime! Vous ne savez pas, personne ne sait combien je vous aime ! Il y a trois mois, je rentrais chez les miens profondément découragé. Tenez! je souris quand je pense à ce que j'éprouvais alors! Qu'avais-je donc perdu? ma carrière? Qu'est-ce que c'est qu'une carrière! A ce moment, je croyais ma vie brisée et je ne savais même pas ce que c'est que vivre! Alors je vous ai vue, et le premier son de votre voix m'a fait tout oublier. Ah ! comme un seul regard de ces
yeux m'a consolé ! Comme ils m'ont pris tout de suite ! Pais les jours ont passé, ma tendresse a grandi dans le secret de mon cœur. C'est aujourd'hui, en vous perdant, que je crois sentir le premier malheur véritable. C'est maintenant que ma vie est brisée, si vous ne devez pas en être le but, la lumière et la joie.
Mademoiselle Delcourt tenait les yeux fixés sur Maurice dont le visage en disait plus, en ce moment, que tous les serments du monde. Ah! quel cfi'ort elle devait faire, la pauvre orpheline, pour ne pas s'écrier :
— Je suis à vous ! Que le monde s'écroule autour de moi ; je reste !
Mais, sans compter madame des Touches dont elle sentait encore le regard froid peser sur elle, que dirait le père de ce jeune enthousiaste? Que penserait Sabine e]le-même?Et, surtout, que penserait l'abbé? Non ! elle ne jetterait pas le trouble et la guerre dans celte famille qui l'avait reçue sans la connaître, seulement parce qu'unvieux prêtre avaitrépondu d'elle. Sa voix, tremblante sous l'effort, fil entendre ces mots :
— La vie nous sépare. Laissez-moi partir. Adieu !
— Ah! gronda Maurice, il faut que vous aimiez quelqu'un!
— Oui, reprit-elle doucement. J'aime quelqu'un. C'est pour cela que je retourne Là-bas.
— Eh bien! partez, et puissiez-vous ne jamais regretter d'être partie! Mais, si l'avenir vous ménage, à vous aussi, des surprises amères, souvenez-vous de celui qui vous eût acceptée... à genoux.
— Que voulez-vous dire? demanda la jeune fille, vaguement effrayée de ce qu'elle entendait.
— Les événements vous l'apprendront. Oh ! oui, je vous aime plus que ne vous eût aimée Montrupert; plus que ne vous aimera... sir George Claremont. Vous comprendrez un jour ce que je veux vous dire. Adieu !
Avec une violence à peine contenue, Maurice saisit la main de mademoiselle Delcourt et y posa plusieurs fois ses lèvres. Puis il s'éloigna rapidement, sans voir le geste passionné qui
contenait le plus éloquent des aveux. Comme il sortait de la garenne, il entendit courir derrière lui. Il se retourna et vit Roger d'Uzel qui cherchait à le rejoindre.
— D'où viens-tu? fit-il rudement. Qu'est-ce que tu veux?
— Je veux te dire qu'il y a là-bas, sur un banc, une fort jolie personne qui pleure à fendre Tâme. Si, par hasard, tu y étais pour quelque chose...
— Tu nous espionnais ! s*écria Maurice en saisissant son cousin par le bras.
— Quand on craint les espions, on ne choisit pas le grand chemin pour y causer de ses petites affaires. Mais lâche-moi, ou tu ne sauras pas ce qu'elle a fait quand lu as été parti.
— Qu'a-t-elle fait? parle vite.
— Elle a...
Et Roger, sans terminer sa phrase, imita, de sa grosse main, le geste d'envoyer un baiser. Il n'avait pas achevé que Maurice, retournant sur ses pas, s'enfonçait à toutes jambes dans la garenne.
Au même instant, Sabine apparut, venant du château, les yeux fort rouges.
— Mon Dieu ! fit Roger, tout le monde pleure donc aujourd'hui? N'allez pas de ce côté, vous seriez indiscrète sans le vouloir. Venez par ici. J'ai à vous raconter des choses qui vous intéresseront.
Les heures avaient marché. Sur les chênes tout dorés des derniers rayons du soleil, les ramiers s'abattaient avec un bruit de feuilles froissées, choisissant leur abri pour jusqu'au lendemain, s'appelant d'un arbre à l'autre avec des gloussements sourds. Au loin, de l'autre côté de la futaie, la cloche du château se fit entendre.
— Mon Dieu! s'écria Marie Delcoun, voilà sept heures. Laissez-moi partir; on doit être inquiet au presbytère.
— Partez, ma bien-aimée, répondit Maurice. Parlez, encore aujourd'hui. Mais, la prochaine fois que cette cloche nous surprendra à cette place, je vous dirai : < Allons nous mettre à table, ma chère femme. >
— Que Dieu vous écoute! mais le bonheur, ici-bas, esl chose si rare! Je vais trembler, maintenant, jusqu'à ce que le mien soit à Tabri de toute surprise. Adieu ! je vous laisse mon cœur et mon espérance. Sous les grands arbres (le Roehampton, je penserai à ceux-ci et je compterai les jours.
— Adieu ! puisque vous voulez que votre mari aille vous chercher là-bas. Dès demain, je parlerai à mon père. Il sera bien étonné d'apprendre pourquoi vous avez refusé Vincent. Méchante ! comme vous cachiez votre tendresse ! Depuis votre rencontre avec sir George Glaremont, j'étais jaloux de cet homme.
— Les pauvres cachent leur trésor. Ah ! qu'il me tarde d'apprendre la réponse qui vous sera faite! M. des Touches m'a dit hier une phrase qui me fait peur sur les exigences des pères.
— Soyez tranquille. Mon père sera le dernier à être exigeant à votre égard.
— Il connaît sur moi si peu de chose !
— Il vous connaît plus que vous ne croyez, répondit Maurice dont la voix s'altéra un peu.
LE SECRET DE L'AliBÉ CÉSAIRE 2C7
Ayez confiance en moi. Vous souvenez-vous de ces paroles que vous chantiez, le premier soir où je vous ai vue ? Ah ! chérie, vous Tavez trouvé, celte fois, le pays où Von aime toujours
Le dîner s'avançait quand Maurice entra dans la salle à manger où il trouva un convive : Roger d'Uzel, qui s'était mis en retard, lui aussi, et qu'on n'avait pas voulu laisser partir à jeun pour la Grand'Gombe. Maurice parla peu et mangea moins, mais son visage rayonnant indiquait suffisamment la fin de Thistoire à qui en savait le commencement.
Il faisait nuit, quand Roger se mit en route pour regagner sa demeure.
— Je vaist'accompagner,proposa son cousin. Cette soirée est faite pour la promenade.
Quand ils furent à cent pas du château, Maurice, qui s'était tu jusque-là, s'arrêta court et tendit la main à son compagnon.
— Tu ne te doutes pas de ce que tu as fait en courant après moi tout à l'heure? dit-il.
— Je m'en doute fort bien, au contraire. J'avais deviné certaines choses, à Paris, en te
voyant regarder Montrupert d'un œil qui n'était pas tendre, un beau soir.
— En vérité? Diable! je ne te traiterai plus légèrement. Donc c'est ta future cousine que tu as vue pleurer sur un banc, tout à l'heure. Mais elle ne pleure plus, grâce à toi.
— Bravo ! s'écria Roger. Tous mes compliments ! Tu as trouvé là une vraie femme, c'est moi qui te le dis. Et, au moins, tu sais à quoi t'en tenir.
— Certes, il est rare de connaître autant celle qu'on épouse. Oui, c'est une vraie femme, la plus charmante des femmes, et nous nous aimons, ce qui vaut mieux que tout le reste. N'es-tu pas de cet avis ?
— Oh ! si, fit gravement Roger. Et tu ne prévois pas de difficultés de la part de mon oncle ? Miss Wood est sans famille, ce qui a ses avantages, mais sans fortune, ce qui a ses inconvénients.
— N'importe, interrompit Maurice, je ne doute pas du consentement de mon père.
Connais-tu beaucoup de jeunes filles qui au-
raient repoussé un parti comme Montrupert, uniquement pour garder leur cœur à un autre homme?
— Je ne dis pas que j'en connaisse beaucoup, fit négligemment Roger, mais j'en connais. Et toi, tu ne te doutais de rien?
— Je croyais qu'elle aimait Glaremonl Ah î si tu savais ce que j'ai souffert!
La conversation, mise sur ce sujet, ne pouvait manquer d'être longue. Elle dura jusqu'au mur du parc de la Grand'Gombe et, quand les deux cousins se quittèrent, le jeune d'Uzel avait reçu toutes les confidences de Maurice dont le ^œur débordait.
Roger n'avait pas encore jugé le moment ?enu de lui faire les siennes.
Lelendemaîn malin, à la même heure oii Marie Delcourt prenait le train à Saintes, Maurice entra chez le président.
— Mon père, dit-il, vous m'avez initié aux secrètes souffrances de votre vie. Vous êtes consumé du désir de réparer une erreur fatale; voire conscience en est troublée; votre santé s'en altère. Eh bien ! un seul mot peut vous rendre la tranquillité et me donner le bonheur.
LE SEGUET DE L'ABBÉ CÊSAIRE 271
— Explique-toi, fit M. des Touches en regardant son fils. Où veux-lu en venir?
— Il y a deux jours, l'espoir d'un mariage entre mademoiselle DelcourtetVincentdeMontrupert vous agitait à un point qui m'effrayait moi-même. Que n'eussiez-vous donné pour faire aboutir ce projet!
— En connais-tu le moyen?
— Non, certes. Mais d'autres que Vincent ont des yeux et un cœur. En un mot, mon père, j'ai demandé hier à mademoiselle Delconrt d'être ma femme. Elle y consent, et elle le sera quand vous l'aurez permis.
— C'est de la folie! s'écria le président en levant les bras au ciel. C'est du roman! J'ai eu tort de te mettre au courant de tout. Tu te conduis comme un écervelé de vingt ans. C'est très bien d'être enthousiaste et de se dévouer, mais, diable ! comme tu y vas 1
— Je ne suis ni fou, ni enthousiaste, ni dévoué, mon père; vous me faites trop d'honneur. C'est miss Wood que j'ai aimée et qui m'est apparue comme l'imagi; du bonheur de
ma -vie. C'est d'hier que je connais son vrai nom; ce n'est pas d'hier que j'ai souhaite d'ec faire ma femme.
— Il est étrange alors que tu aies attendu^ pour parler, le moment où ce mariage devait paraître, même à toi, une chose impossible.
— J'ai attendu de savoir si j'étais aimé.
El Maurice fit à son père le récit de ce qui s'était passé la veille.
— Je crois, dans tous les cas, dit le président, qu'il eût mieux valu laisser partir cette
jeune fille.
— Elle est partie, mon père. A cette heure, elle roule vers l'Angleterre. C'est là qu'elle attendra votre décision. Elle n'étaitpoint femme à agir autrement.
— Ah ! mon ami, s'écria le président en passant la main sur son front. Est-ce donc toi qui devais m'infliger ce nouveau tourment? Fout s'écroule autour de moi : les espérances de la carrière, les rêves que j'avais formés pourton mariage. Ah! que ma vie est éprouvée!
— Quoi ! mon père? répondit Maurice inca« pable de se contenir. Esl-ce bien vous qui parlez ainsi, vous qui félicitiez Vincent, il y a trois jours, d'avoir choisi cette femme accomplie? Vous qui parliez d'aller en personne aplanir tous les obstacles? Vous qui me demandiez d'y travailler moi-même? Montrupert est-il donc d'une race moins chatouilleuse que la nôtre sur l'honneur du nom ?
— 11 n'est pas mon fils ! Je ne puis juger de même quand il s'agit de lui et quand il s'agit de mon sang. Oh! ce nom de Delcourt quia rempli les journaux pendant une semaine, comme celui d'un assassin !
— Vous parliez de soulever la conscience publique?
— Le public ! a-t-il uue conscience, seulement? C'est sa curiosité que nous soulèverons, et les romanciers à prix réduit feront des feuilletons avec ton mariage, en changeant un peu les noms, pas beaucoup.
— De grâce, mon père, redevenez vousmême. Souvenez-vous de vos oaroles quc
j*entends encore : « Si tu veux voir ma vieillesse heureuse et ma mort tranquille... »
— Mais, malheureux enfant, pourrai-je mourir en paix, laissant ta sœur condamnée à vivre seule? Nousavonsbeau jeu, toi etmoi,pournous montrer généreux, sublimes, tout à notre aise. Il se trouvera peut-être des gens qui nous admireront... à condition de ne pas avoir Marie Delcourt pour belle-sœur ou pour alliée. Je t'en prie, laisse-moi, quant à présent. Mon esprit n'a plus la force de soutenir des luttes semblables. Les secousses qui fondent sur moi depuis quelques jours Font tristement ébranlé. Va, mon ami; nous reprendrons cet entretien, si tu l'exiaes.
Ils le reprirent, en efTet, plus d'une fois, et toujours avec les mêmes arguments de part et d'autre. Dans cette lutte pleine de respect filial d'une part, de tendresse paternelle de l'autre, les forces du président s'usaient d'une façon visible. Il n'avait voulu consulter personne; pour cette fois, l'abbé Gésaire était écarté du débat comiiic un juge trop partial.
Maurice, de son côté, souiïrait presque aatant, et son amour ne Tempêchait pas de voir les difficultés qui Taltendaient, de la part de son père, d'abord, de la part du monde, ensuite. Mais, avec une fermeté calme, il défendait son bonheur et sa promesse. Une seule fois, Marie Delcourt lui avait écrit pour lui annoncer son heureuse arrivée et sa joie de revoir le cher Roehampton :
« Il n'y a qu'un endroit au monde que je puisse aimer davantage, disait-elle, c'est le lieu où vous êtes, où nous serons un jour, s'il plaît à Dieu. Les marronniers d'ici sont aussi beaux que les chênes du Sauzet, mais je n'aime pas les marronniers; ce sont des arbres sur lesquels on ne peut pas compter. Un rayon de soleil et les voilà tout verts; un brouillard un peu froid, et les voilà tout noirs. Comme je comprends le lierre qui n'a jamais voulu faire attention à eux! J'ai découvert un petit banc où je vais souvent m'asseoir, quand le soleil baisse. J'y reste jusqu'à ce que la cloche sonne, et alors, en fermant les yeux, je pense à un
autre banc et à une autre cloche. Vous voyez que je vous attends patiemment. J'ai foi en vous, mon chêne fort et fidèle, et je suis déjà presque heureuse. >
Environ quinze jours après le départ de Marie, xMaurice dit à son cousin, qui continuait à faire au Sauzet de fréquentes visites :
— Mon père me désole. Il m'aime trop pour dire un non définitif, mais il n'a pas encore le courage de dire oui, et cette lutte l'épuisé.
— Quel est le motif qui Tarrêie?
Maurice hésita. Roger avait déjà une partie
de ses confidences; fallait-il les pousser jusqu'au bout? Il jugea que le moment n'était pas venu encore.
T-Ge qui l'arrête, répondit-il sans préciser, c'est l'avenir de ma sœur. Mon père craint que Sabine, un jour, se marie moins facilement, étant la belle-sœur de... d'une institutrice.
— Tu crois que c'est la seule objection?
— C'est assurément la principale et, à dire vrai, c'est pour moi la moins facile à résoudre.
— Eh bien ! fit Roger, après avoir réfléchi quelque temps, j'essaierai de la résoudre, moi. J'irai demain matin parler à ton père.
— Toi! s'écria Maurice abasourdi. Et que lui diras-tu, grand Dieu!
— Laisse moi faire. Tu m'as promis de ne plus me traiter en enfant. Je verrai le président et je lui dirai des choses qui le décideront peut-être.
Le lendemain matin, fidèle à sa promesse, Roger entra chez le père de Maurice.
— C'est toi, petit? dit le vieux magistrat sans quitter sa plume. Assieds-toi là. Qu'est-ce que tu veux?
Un craquement significatif annonça que le visiteur établissait sur une chaise son colossal individu.
— Mon oncle, commença-t-il, je vous dérange peut-être?
— Non, mon garçon, je t'écoute tout en écrivant. Parle. De quoi s'agit-il?
— Je voudrais vous entretenir du mariage de ma cousine.
278 LE SECREl' DE L'ABBÉ CÊSAiRE
- Tu veux dire du mariage de Maurice.
Ah ! il t'a mis au courant? Eh bien?
— Pardonnez-moi, mon oncle, c'est de Sabine qu'il est question, mais les deux sujets se tiennent de près, comme vous allez voir. Je suis, en effet, au courant des choses. Vous craignez qu'en épousant miss Wood, Maurice prépare quelques difficultés au mariage de sa sœur?
Le président avait laissé tomber sa plume, aussi stupéfait qu'un général à qui un trompette aurait entrepris d'expliquer une combinaison stratégique.
— Miss Wood est une personne irréprochable, continua Roger avec son imperturbable sang-froid. Je connais quelqu'un qui est tout prêt à l'accepter comme belle-sœur, et avec joie.
— Ah! vraiment?rit M. des Touches peu habitué à prendre au sérieux les idées de son jeune parent. Et peut-on savoir qui est ce héros?
— C'est moi, mon oncle.
A ces mots, le président, qui n'avait pas ri depuis longtemps, ne put contenir une hilarité
presque bruyante. Mais un quart d'heure après, il ne riait plus. Roger lui avait raconté si simplement, si honnêtement, l'histoire innocente de son amour pour Sabine, il avait parlé avec tant de raison, de cœur et de bon sens en même temps, que M. des Touches se leva, serra la main du jeune homme et lui dit :
— Mon ami, tu parles d'or. Je ne te connaissais pas jusqu'à ce matin. Quel Age as-tu?
— Nous avons quarante ans, mon oncle.
— Gomment ! quarante ans?
— Oui, mon oncle. Vingt-deux de mon côté, dix-huit du côté de Sabine, cela fait bien quarante.
— Voilà qui s'appelle compter comme feu Barème. Mais qui te dit que ta cousine trouvera cette belle addition de son goul?
— Ma cousine! Oh! mon oncle, il y a bientôt deux ans que... nous avons commencé à poser des chilTres.
— Méchante enfant! dit le président dont les yeux se mouillèrent. Et qu'attendiez-vous pour parler, s'il vous plaît?
— Que nous fussions un peu moins jeunes. Mais les circonstances me déterminent à agir., El maintenant que vous savez tout, j'attends respectueusement. . .
— Ma réponse? Eh bien! mon garçon, la voici, ma réponse. Tu me feras le plaisir de ne pas remettre les pieds au Sauzet, ni sur les terres qui en dépendent, avant que ton père ne t'en ait donné la permission de ma part.
Roger se frotta l'oreille droite ainsi qu'un chat qui seul venir la pluie.
— Mais si papa désire connaître vos dispositions personnelles à mon égard?
— Tu lui diras que je t'ai ilanqué à la porte, comme cela.
Et le président serra Roger d'Uzel dans ses bras, puis il le poussa dehors.
Le jeune homme partit d'un bon pas dans la direction du manoirpaternel, mais, involontairement, il ralentit sa marche en apercevant les toits d'ardoise qui abritaient, en la personne de son père, un des derniers représentants du pouvoir absolu. Cependant le brave garçon
était courageux. Il se dirigea vers Tappartementdu baron, et, sans s'arrêter pour prendre haleine, il débita le discours qu'il venait de composer et d'apprendre.
M. d'Uzel reçut d'abord la chose comme une rêverie d'écolier sentimental, mais son fils insista. Il insista si bien, il discuta si chaudement, que le vieux gentilhomme se leva debout et, montrant la porte avec un geste d'un autre siècle :
— Monsieur, dit-il, vous allez, s'il vous plaît, vous rendre chez vous et y méditer, jusqu'à nouvel ordre, sur le peu d'avenir des idées révolutionnaires dans ma maison.
Sans répondre un mot, Roger gagna sa chambre et s'assit dans un coin, l'esprit plus résigné que l'estomac, car midi approchait. Comme la cloche venait de sonner, le baron passa devant la porte de son fils, donna deux tours à la serrure et mit la clef dans sa poche.
A partir de cette matinée féconde en surprises, la Grand'Çombe et le Sauzet, jusque-là s.'jours hospitaliers et charmants, devinrent des endroits absolument insupportables; des cloîtres, moins la paix sainte des vœux ciornels; des Bastilles, moins l'espoir d'un 14 Juillet quolconque.
Une fois entré dans ce que le baron d'Uzel appelait « les idées révolutionnaires », Rogei ne s'était pas arrêté à mi-chemin et, quand son père, au bout de quelques heures, était venu
visiter le prisonnier, il avait trouvé la porte jetée bas d'un coup d'épaule et le jeune hoinHîe lisant tranquillement à sa table.
— Allez-vous démolir la maison, maintenant, fils rebelle! avait crié le baron en enjambant la brèche.
— Rebelle I mon père. Si je l'étais, vous ne m'aui'iez pas trouvé ici. Je suis prisonnier sur parole. Un d'Uzel n'accepte pas d'autre prison. Les verrous sont faits pour les voleurs, mais non pour les gentilshommes.
Secrètement charmé, et ne voulant rien en laisser paraître, M. d'Uzcl s'était retiré sans mot dire et avait couru chez sa femme lui conter ce haut fait digne d'un Bavard. On avait raccommodé la porte, mais par simple précaution contre les courants d'air, et le chevalier sans peur et sans reproche avait dîné à table de l'appétit d'un preux qui a gagné ses éperons dans la journée, après avoir été au pain sec le matin.
Au Sauzet, l'on n'avaitpoint à enregistrer d'incidents aussi dramatiques, mais les victimes
étaient en nombre double. Sabine, les yeux gros comme le poing et le nez rouge à force d'avoir pleuré, passait des heures à son piano, assombrissant les domestiques eux-mêmes par les Adieux de Schubert, la Marche funèbre de Chopin et d'autres productions d'un caractère particulièrement lamentable. Ou bien, les poésies de madame d'Arbouville sous le bras, elle cherchait, d'un pas languissant, les coins retirés de la garenne ety restait jusqu'au coup de cloche de sept heures moins un quart, se nourrissant de ce que cette muse larmoyante a produit de plus désolé.
Maurice, au contraire, se fatiguait en longues courses à pied dans les chemins monotones du pays le moins pittoresque de France. Au repas, il affectait de causer comme d'habitude, et, dans ses fréquentes conversations avec son père, il témoignait la môme déférence, la même affection, mais aussi la même résolution calme et inébranlable.
Entre les deux habitations, on voyait les pères aller et venir sous leurs ombrelles blanches,
LE SECRET DE L'ABBÊ CÉSAIRE 28b
pareilles à des drapeaux de parlementaires. Souvent le curé de Saint-Eutrope, confident des deux familles et mis au courant de tout, apparaissait au Sauzet, restait enfermé une heure avec le président et partait sans voir personne, avec son sourire discret et résigné sous lequel on ne découvrait rien.
En résumé, M. des Touches ne se rendait pas au désir de son fils pour des raisons que lui seul connaissait, sauf Maurice et l'abbé. Entre ses susceptibilités de père et les agitations de sa conscience timorée, les premières l'emportaient encore.
Quant au baron d'Uzel, il ne pouvait trouver aucune objection sérieuse au mariage de son fils avec Sabine, sauf que ce n'était pas lui qui l'avait décidé. Tout contribuait à le rendre désirable et le père de Roger eût dit oui depuis longtemps, s'il n'avait été contraire à ses idées de voir a les jeunes gens se marier euxmêmes », comme il disait.
Un jour, le comte"*, voisin de campagne des d'Uzel, vint dînera la Grand'Gombe. C'était
É86 LE SECilET DE L'ABBÉ CÉSAIRE
ga visite d'adieux. Pourvu d'un poste important dans Jâ diplomatie, il s'apprêtait à regagner dans peu de jours la capitale lointaine où ses fonctions l'appelaient.
— Pourquoi ne me donnez-vous pas votre fils? demanda-t-il au baron. Ce grand garçon s'ennuie dans l'oisiveté. Laissez-moi en faire mon élève, puisque je n'ai pas de fils.
Roger dressa l'oreille, posa des questions, répondit à celles qui lui étaient faites, et se montra ce qu'il n'était guère, c'est-à-dire très disposé à quitter la Grand'Gombe.
— Enfin, mon cher ami, lui dit l'ambassadeur en se levant pour retourner à son château, je ne retire pas ce que j'ai avancé. Vous avez trois jours pour vous décider et pour faire vos malles.
— Monsieur, répondit le jeune homme, à moins que mon père ne s'y oppose, je commencerai mes malles demain matin.
— Ah çà 1 tu es fou ? demanda le père à son fils qiiand ils furentseuls. Tu veux nous quitter?
— Je ne vous rends pas heureux et je ne le
suis pas moi-même. Il vaut mieux que je m'en aille.
— Je t'ai entendu répéfer cent fois que ta seule ambilion était de vi re et de mourir à la Grand'Gombe.
— Avec Sabine, oui, maïs pas tout seul.
— Et lu servirais la République? tu accepterais les nouvelles idées ?
— Pour la reconnaissance que je dois aux anciennes !...
— Et lu abandonnerais ta cousine?
— Je ne Tabandonne pas; je reconnais l'impossibilité de l'avoir. Ni elle, ni moi, n'avons jamais eu la prétention de nous marier avec des sommations respectueuses.
— Mais tu la regretterais?
— Mon Dieu ! sans doute. Cependant, entre nous, la perspective que m'ouvre le comte*** a bien son charme. Et puis, réellement, je suis un peu jeune. C'est entendu, n'est-ce pas, mon pore, je pars?
— Que diras-tu à Sabine?
— Je ne lui dirai rien du tout. Pas si sot.
Que celui qui est cause de mon départ se charge de le lui expliquer. C'est le moins que je puisse prétendre.
— Mais ne sera-t-elle pas compromise, si tu pars?
— Elle le sera bien plus si je reste, dans les conditions actuelles. D'ailleurs, ce n'est pas mon affaire; j'étais prêt à l'épouser, moi. Vous ne l'avez pas voulu? Je ne veux plus, maintenant.
— Ah çà! Monsieur, à qui croyez-vous parler? Voyez un peu ce beau fils qui dit je ne veux pas à son père !
— Je ne dis rien. J'ai fini de parler.
— Mais vous n'en pensez pas moins? Ainsi TOUS voulez partir ? vous êtes décidé?
— Tout à fait décidé.
— Vous ne voulez plus vous marier?
— Au diable les femmes et le mariage, et vive la liberté !
— C'est cela ! déblatéree contre la famille, maintenant. Pourquoi ne criez-vous pas: « Vive la guillotine ! » pendant que vous y êtes? Allez
dormir, monsieur le socialiste. Moi je vais écrire deux lettres avant de me coucher. Une au comte"* pour lui dire que je vous garde; l'autre à mon voisin pour lui demander sa fille. Voilà comment je comprends la liberté, moi. Monsieur! La liberté! Vraiment oui! Allez, Monsieur, je neveux pas entendre une parole: demain je vous présenterai à votre fiancée. Heureusement pour M. d'Uzel que son sournois de fils fut assez fidèle à son rôle pour ne pas lui sauter au cou. Le pauvre baron ne fût pas sorti vivant de l'étreinte de ce colosse. Sans se douter du danger auquel il échappait, il écrivit ses deux lettres et, le lendemain malin chacune d'elles était portée à destination.
Le même jour, au couvent de Roehamplon, une scène bien différente se passait. Dans la matinée, un homme à cheveux gris, vêtu de noir proprement, mais sans élégance, arriva de Londres et fit passer à la supérieure sa carte où se lisaient ces mots :