MARIE DELCOURT
Enfin, avec ce qui lui restait de force, elle traça ces lignes :
« Priez pour moi, ma vénérable Mère. Je quitte cette maison pour toujours. Il me faut des grilles et des voiles pour cacher, jusqu'au dernier jour, mon visage et mon nom. L'un et l'autre me font horreur à moi-même. Par Tabbé Gésaire, vous pourrez savoir ce que je n'ai pas le courage de vous dire. »
Alors elle prit son chapeau et son écharpe et quitta sa chambre en y laissant le billet qu'elle venait d'écrire ^n dernier lieu. A la grande
ports , on hésitait à lui ouvrir, bien qu'elle eût, dans la maison, une liberté aussi complète que le comportait la règle.
— La mère Supérieure est prévenue que vous sortez? demanda la tourière.
Marie Delcourt fit signe que oui et la grille s'ouvrit devant elle.
-- Une autre porte à ouvrir et à fermer, pensa la pauvre enfant, et C3 sera fini !
A la gare, où le train pour Londres arrivait, elle n'eut que le temps de prendre son billet, après avoir jeté à la poste les deux plis qu'elle avait préparés. Puis elle monta en wagon et la vapeur l'emporta, à peu près insensible, vers la tombe du cloître où elle avait résolu d'ensevelir le reste de sa vie.
— Tous les voyageurs descendent! crièrent les employés, en ouvrant la portière à la station de Victoria.
La foule se précipita des marchepieds et, dans un clin d'œil, la longue file des voitures fut déserte. Les guards commencèrent la visite accoutumée des wagons.
— Halloa! cria l'un d'eux, voici une femme qui est morte, et une jolie, ma foi!
On descendit la jeune voyageuse, on la porta chez le station-mas ter et bientôt le médecin de la gare, mandé en toute hâte, la fit revenir à la vie pour la seconde fois de la journée. Mais elle ne pouvait parler, et son espritlui-mêmesemblaitlutter vainement pour rester lucide. On chercha sur elle une trace d'identité quelconque et l'on découvrit la carte du solicitor Dawson. Une heure après, un hansome la descendait à Lincoln's Inn Fields et Dawson reconnaissait sa cliente du matin, ayant plus besoin d'un lit que d'un procès, ainsi que disait le médecin qui l'avait accompagnée.
Le lit fut trouvé dans un petit hôtel voisin, dont le propriétaire avait de bonnes raisons pour ne rien refuser à un homme de loi. Une garde-malade fut provisoirement installée, tandis qu'on envoyait un exprès à Roehamplon. Le soir même, la Mère O'Brien, accourue elle-même, apprenait, de la bouche du médecin
tr33 LE SECRET DE L'ABBÉ CÉSAIRE
du couvent, le vieux docteur Brooks, que Mary Wood, menacée d'une fièvre cérébrale, était en danger de mort et que le délire commencerait sans doute avant peu d'heures.
Pendant ce temps-là, des événements moins dramatiques mais tout aussi compliqués se précipitaient au Sauzet. La journée avait commencé par l'arrivée de la lettre du baron demandant officiellement, pour son fils, 'amain de Sabine, avec les mêmes formes d'étiquette que s'il se fut agi de solliciter Talliance d'une famille inconnue deux mois plus tôt. Immédiatement, le président, après un entretien avec sa fille, répondit qu'il consentait. Puis il
appela son fils et, les yeux briUanls de joie, lui communiqua la nouvelle.
— Eh bien ! répondit Maurice, heureux luimême du bonheur qu'il. voyait autour de lui, mariez ma sœur. Après, nous reparlerons de moi.
Dans l'après-midi, M. d'Uzel, cravaté de blanc, arriva au Sauzet traînant Roger comme un déserteur qu'on ramène au corps.
— On a bien de la peine à se faire obéir des jeunes gens d'aujourd'hui, dit-il à M. des Touches, en présence de Sabine qui était arrivée avec son tablier de jardin. Croirais-tu que ce?aillard-là s'était mis en tête de servir le gouvernement? Mais il a vu de quel bois je me chauffe. Si tu veux m'en croire, avant six semaines ces deux enfants seront mariés.
— Doucement! fit Sabine qui était entrée dans l'esprit de son rôle. Je ne veux pas être épousée par force.
— Soyez tranquille, ma belle amie, répondit le baron. Je réponds de votre mari. Yoîre père a ma parole. C'est tout comme si le no-
laire y avait passé. Soit dit entre nous, toutefois, si ma fille se permettait de proférer en ma présence un je ne veux pas comme celui que je viens d'entendre...
— Hélas ! soupira le président, elle est si mal élevée! Je vous garde à dîner, n'est-ce pas?
Le dîner fut gai. — Roger semblait résigné à son sort et, selon toute apparence, Sabine avait pris son parti d'être épousée par force. Elle avait ôté son tablier et mis dans ses cheveux noirs une rose rouge; il n'en fallait pas plus pour la rendre jolie. Quand Roger partit avec son père, la rose avait disparu, mais la future petite baronne était encore plus jolie qu'avant.
Maurice faisait de son mieux pour rester en France. Quoi qu'il pût faire, sa pensée traversa bien des fois la Manche ce soir-là.
Le lendemain matin, vers l'heure du déjeuner, l'abbé Gésaire sortit de la garenne à grandes enjambées et tomba sur M. des Touches qui lisait son journal à l'ombre.
— Ah ! s'écria le président, quel bonheur de vous voir! J'allais me rendre chez vous pour vous dire la grande nouvelle.
— Lisez celle-ci, d'abord, répondit le prêtre d'une voix à peine reconnaissable.
Le vieux magistrat prit le papier bleu qu'on lui tendait et déchiffra ce téléi^ramme adressé au curé de Saint-Eutrope :
« Mary en grand danger. Semble avoir appris quelque nouvelle terrible. Délire violent. Venez vite et télégraphiez heure arrivée.
)> o'brien. »
— Grand Dieu! fit-il en froissant la dépèche sur sa poitrine, est-ce le ciel qui me maudit, au moment où je voyais tant de bonheur autour de moi? Malheureuse enfant! que lui est-il arrivé? qu'a-t-cUe appris? Et vous, mon ami, qu'allez-vous faire?
— Je vais partir, répondit le prêtre. Mais je ne puis quitter ainsi ma paroisse; j'attends un
suppléant que j'ai demandé à Monseigneur. Demain soir j'espère pouvoir me mettre en roule.
— Eh bien, nous partirons ensemble.
— Ah! s'écria l'abbé en serrant la main du président, j'étais venu vous le demander. C'est vous qui la sauverez, peut-être.
Un instant après, Maurice apprenait à son tour qu'il était menacé de ne plus revoir celle qu'il aimait. Il eut un geste terrible et ouvrit la bouche pour une parole que, toute sa vie, il eût regrettée. Mais il se contint et, se jetant sur la poitrine de son père :
— Je vous en supplie, dit-il; ayez pitié d'elle et de moi.
— Mon fils! mon cher enfant! calme-toi! sachons d'abord ce qui s'est passé. Il y a là quelque nouveau mystère que j'irai découvrir moi-même. Sois courageux et compte sur ton père.
La journée se passa sans autre télégramme. Le lendemain malin, le courrier apportait au curé de Saint-Eutrope et à Maurice le dossier
de Dawson et les lignes affolées que Marie Delcourt avait écrites l'avant-veille. Tout s'expliquait maintenant.
Presque à la même heure, le télétrraphe parlait à son tour. La Mère O'Brien disait à l'abbé :
« Nuit mauvaise. Délire continue. Elle vous appelle sans cesse. Venez. Nous prions toutes pour obtenir un miracle. »
— Mon père ! fit Maurice dont le visage portait la trace d*un désespoir sans bornes, si elle meurt, que deviendrai-je?
M. des Touches se découvrit et, s'adressant d'une voix grave à l'abbé Gésaire :
— Vous remplacez le bon Dieu, prononçat-il lentement; écoutez le vœu que je fais : Qu'il donne la vie à cette enfant; moi je lui donne mon fils.
On entendit un sanglot. Maurice ne pouvant plus se contenir s'enfuyait.
Le soir même les trois horimes partaient pour Londres où ils débarquaient à la fin de la journée du lendemain. La vieille Justine les
avait précédés. La veille, quand l'abbé Gésaire était rentré chez lui en quittant le Sauzet, il avait trouvé le presbytère vide.
La pauvre servante fut la première personne que les voyageurs aperçurent, en mettant le pied dans la gare de Gharing-Gross. La môme question leur vint sur les lèvres :
— Eh bien?
— Elle n'est pas morte, fut la réponse médiocrement consolante de Justine.
A leur grand étonnement,auUeu de les conduire cà Roehampton, leur guide leur fit suivre îa grande voie du Strand et les introduisit au bout de quelques minutes dans un hôtel de modeste apparence du quartier sévère habité par les gens de loi. G'est là qu'ils trouvèrent Marie, confiée aux soins d'une sœur converse envoyée par la Mère O'Brien. Sur l'oreiller, que les cheveux épars de la malade couvraient presque en entier, sa tête brûlante roulait à droite et à gauche dans un mouvement continuel. Ses yeux sans regard étaient levés
au plafond et ses lèvres s'agitaient dans un murmure inintellig-ible.
— Voilà soixante-douze heures qu'elle est ainsi, dit la religieuse en se levant respectueusement à la vue du chapelain qu'elle connaissait depuis de longues années.
Trois jours se passèrent, sans autre modification qu'un affaiblissement notable dans les forces de la malade. Au milieu de la septième nuit, Maurice, qui se relevait toutes les heures, la trouva calme, terriblement pâlie et les yeux fermes. Malgré le soin qu'il prit de questionner Justine à voix très basse, il fut entendu de la jeune fille qui leva soudain son regard sur lui et le considéra avec un effort visible pour rassembler ses idées. Tout à coup, le souvenir lui vint et, poussant un cri terrible qui ni tressaillir les échos de la maison endormie, elle se fût précipité à bas de son lit sans les bras qui la retenaient.
— Laissez-moi fuir! suppliaiL-elle d'une voix qui allait en s'affaiblissant graduellement. . . Il ne faut pas qu'il me voie... Je ne veux pas
qu'il ait honte de moi... Pourquoi est-il ici?... Je lui avais écrit, pourtant !
L'arrivée de l'abbé Césaire, appelé par le bruit, causa une diversion salutaire. A sa vue, Marie retomba sur son oreiller, fondant en larmes.
— Ah! mon père, dit-elle, vous êtes venu m'aider à mourir !... Mon Dieu! que la mort vienne vite! Que ferais-je, s'il me fallait vivre avec un nom souillé!... Comme vous m'avez trompée, trompée pendant vingt ans, vous, un sainl!... Hélas! entourée de bonté, soignée comme l'enfant d'un prince, comment auraisjepu supposer que j'étais la fille d'un...
— La fille d'un infortuné, d'une victime, d'un martyr. Je vous le jure sur l'hostie que ces mains touchent tous les jours. Vous connaîtrez répouvantable secret, secret de deuil, mais non pas de honte. Pour le moment, prenez des forces pour l'entendre. Vous saurez tout demain.
— Demain, je serai dans un lieu où il n'y a plus de secret. Parlez maintenant, si vous avez quelque chose de consolant à dire. Parlez pour
que celui qui est là puisse loucher ma main encore une fois... sans que la sienne frémisse.
Mais déjà, Maurice, à genoux près du lit, avait collé ses lèvres sur les doigts amaigris de sa fiancée. En vain on voulut obtenir qu'elle se reposât jusqu'au matin. Son agitation était telle que l'abbé Césaire craignit de la prolonger.
— Allez prévenir votre père, fit-il tout bas à Maurice.
Le président entra presque aussitôt ; il s'était levé, lui aussi, craignant un dénouement prochain.
Alors, entre ce père et ce fils qui représentaient le passé détruit et l'avenir bien douteux, hélas ! le vieux prêtre recommença le long récit qui ne devait plus désormais sortir de ses lèvres ici-bas.
Aux premiers mots. Marie, dont la lucidité était devenue incroyable, fit un mouvement pour arrêter l'abbé Césaire, et désigna d'un regard inquiet la garde-malade qu'on entendait pleurer le plus silencieusement possible dans un coin sombre.
— Venez ici, Justine, ordonna le prêtre.
La vieille servante approcha, le visage ruisselant de larmes. Celui de la malade exprima une stupeur profonde à l'aspect de la gouvernante du presbytère de Saint-Eutrope.
— Vous verrez tout à l'heure pourquoi cette femme est venue, dit l'abbé. Elle vous soigne jour et nuit depuis une semaine. Elle vous a presque vue naître; elle sait que votre père est innocent; elle a vu le vrai coupable. Maintenant écoutez-moi>Duis(iuevous avez voulu que je parle.
Depuis une heure, dans la chambre mystérieusement éclairée, le vieux prêtre racontait la douloureuse histoire, n'omettant qu'un détail : le nom du président des assises. Marie Delcourt, immobile, les mains étendues sur le drap blanc, semblait dormir; mais, sous ses paupières baissées, une larme coulait de minute en minute. Au nom de Varin, de l'homme qui avait laisse condamner l'innocent, elle eut une contraction douloureuse, mais elle se
tut. Peut-être la force lui manquait-elle pour parler.
— Maintenant, acheva Tabbé, la femme de chambre qui a poussé jusqu'au crime la peur de la mort pour elle-même et le dévouement pour sa maîtresse, va paraître devant vous. ReD,ardez-la.
Marie Delcourt ouvrit les yeux et les referma bientôt avec un geste terrible ; Justine, cramponnée au pied du lit pour ne pas tomber sous le poids de la fatigue et de la douleur, était deboul, comme un accusé devant son juge.
— Sur votre salut élernel, demanda le prêtre à la servante, jurez-vous que ce qui vient d'être dit est vrai?
Le visage de la vieille Normande rayonna un instant de l'enthousiasme ardent de la foi et du l'epentir. Elle étendit la main :
— Je le jure. Ainsi que Dieu me soit en aide à ma dernière heure !
— Elles'esl parjurée une fois, dit lentement la malade avec effort. Est-ce maintenant ou bien... le jour du jugement?
Le président se leva à son tour. Marie ne s'était pas encore aperçue de sa présence.
— Vous avez entendu la vérité, confirma-t-il ; vous êtes la fille d'un honnête homme. Je vais vous en fournir la meilleure preuve : je vous donne mon fils. Devant Dieu, vous êtes sa femme. Vous le serez devant les hommes quand la santé vous sera rendue.
Un sourire d'une douceur ineffable illumina encore une fois les traits de celle qui avait été la belle Mary Wood, et ses grands yeux bleus enveloppèrent d'un regard plein d'extase son fiancé, à genoux près du lit.
— Maintenant, je crois, soupira-t-elle tout bas.
Soudain une pensée nouvelle parut la troubler et l'on put voir une hésitation anxieuse contracter son visage.
— Maurice, dit-elle avec une sorte de crainte, quand vous m'avez parlé... dans la garenne... saviez-vous...?
— Sur mon âme, répondit le jeune homme en étreignant avec ardeur la petite main brû-
larite qui pendait tout près de lui, sur mon âme, je savais tout, Marie.
— 0 mon bien-aimé, soupira-t-elle, transfigurée, que Dieu vous bénisse à jamais!
C'était une trop grande épreuve pour les forces de la malade. Elle laissa retomber sa tête en arrière et, refermant les yeux, parut se recueillir. Pensait-elle au fiancé, dont le regard pesait sur elle, lourd d'angoisse? ou bien au malheureux, mort, là-bas, tout seul, dans sa veste de forçat, en appelant sa femme et sa
fille?...
A sept heures du matin, les mêmes personnes se retrouvaient dans la chambre mise en ordre et ornée de cette parure — on ne Toublie plus quand on Ta vue une fois — qui annonce l'approche du dernier visiteur.
Tenant l'hostie dans ses mains, l'abbé Gésaire s'approcha du lit tout blanc où Marie Dclcourt, les cheveux soigneusement rattachés, priait en remuant doucement les lèvres.
— Chrétienne, dit-il, pardonnez-vous à tout
îe monde, à tous ceux qui onl fait le mal , volontairement ou à leur insu, qu'ils soient loin ou qu'ils soient près, vivants ou morts?
— Je leur pardonne, répondit la malade d'une voix distincte, comme je pardonne à celle-ci.
Et, faisant signe à Justine d'approcher, elle donna le baiser de paix à la femme qui, par son silence, avait contribué à la perte de celui qui dormait au delà des mers.
Le prêtre allait la communier. Mais le président des Touches venait de s'avancer et courbait, aux pieds de Thoslie, sa tête couverte de cheveux blancs.
— Pardonnez-vous, demanda-t-il à son tour, au magistrat qui n'a pas su voir que la justice humaine se trompait, et dont la main, cette main que voilà, a signé l'arrêt de mort d'un innocent?
Marie Delcourt, malgré sa faiblesse, eut un tressaillement qui agita les rideaux du lit. Ce ne fut qu'un éclair et, tendant péniblement son front au vieil laid :
— Mon père! mon père! je vous aime, murmura-t-elle.
Puis elle communia. Dans la chambre, on n'entendait plus que des sanglots étouffés.
Deux heures après, le médecin arriva. On lui dit que la malade doimait.
— ïïum! grommela-t- il, j'ai besoin de voir ce sommeil-là.
Et il entra sur la pointe du pied dans la chambre où Justine seule veillait.
Comme il en sortait, au bout de cinq minutes, il rencontra Maurice dont le regard l'interrogeait silencieusement.
— Je vais vous dire, fit Brooks avec son double flegme d'Anglais et de médecin. Il n'est pas sûr qu'elle vive; mais il n'est pas sûr du tout qu'elle meure. Espérons toujours.
Le lendemain, le docteur déclarait la malade sauvée, à moins de rechute imprévue. Mais la rechute ne vint pas. C'est seulement dans les contes des romanciers que la fiancée jeune, belle, tendrement chérie, quitte ce monde quand la douce étreinte du bonheur l'y relient.
quand la voix émue du bien-aimé Ty rappelle.
Ils se sont mariés, deux mois après seulement, car la convalescence a été longue. L'abbé Césaire a béni leur union dans la chapelle de Roehampton, sans autres témoins étrangers que la vieille Justine et Dawson, le solicitor. On a décidé que les événements dont le récit précède resteront à jamais le secret de ceux qui les connaissent. Sur le registre nuptial la jeune femme a écrit le nom de Marie Delcourt, pour la seconde et pour la dernière fois de sa vie. Une larme y est tombée, une larme qui semblait, en l'effaçant à demi, effacer de même tout un sombre passé de tristesse, oublié pour un présent rempli de joies.
Bientôt après, dans l'église de Saint-Eutrope, le vieux prêtre célébrait un autre mariage, celui de Roger et de Sabine.
Le président des Touches vieillit heureux. 11 voit presque chaque jour sa fille, la vraie, et il adore l'autre qui le lui rend bien. Parfois, dans les longues soirées d'hiver, il demande à
celle qui entra jadis au Sauzet comme un pauvre oiseau froissé par la tempête, de lui chanter le morceau qu'il préfère.
Alors Marie s'assied au piano, et sa voix, plus vibrante que jamais, commence l'admirable mélodie de Schuman :
J^ai pardonné!
Je fis, le printemps dernier, le voyage de Vienne en Orient-Express.
Pour être seul dans mon sleep ing -car /f aiwais employé tous les moyens que j'avais pu imaginer : l'intrigue, l'influence de mes amis et même la corruption, sous forme d'un louis glissé dans la main du steward qui nous accompagnait. Tout me permettait de croire que j*avais réussi. Sous le hall vitré de la gare de l'Est, le train luxueux, pareil à un paquebot monté sur des roues, était prêt à partir, et personne ne s'était présenté pour occuper la seconde couchette de ma cabine.
Ilélas ! au moment où la cloche allait sonner, la porte de mon domicile ambulant s'ouvrit et un voyageur parut, suivit du steward qui portait quelques menus bagages. Je foudroyai ce dernier du regard.
— Monsieur, me dit tout bas l'homme, répondant cà ce reproche muet, c'est Son Excellence Karakache-Pacha. Un Turc qui a vingt millions !
— Voilà qui m'est égal ! marmottai-je entre mes dents. Ce serait le sultan en personne, que je ne serais pas plus réjoui de sa compagnie.
Et je jurai en moi-même, avec cet égoïsme féroce du voyageur troublé dans ses aises, d'être parfaitement maussade pour le compagnon de route qu'Allah m'envoyait. Je commençai par déclarer qu'en vertu de mon droit de premier occupant, j'entendais me réserver la coufhelte d'en bas. De cette façon, le pacha serait obligé de se livrera des exercices de vollige aérienne pour gagner le lieu de son repos.
— Et si cet enfant de Mahomet ronfle, disje tout bas, malheur à lui !
Là-dessus, je quittai la cabine après avoir fermé mon sac à double tour, en faisant tinter mes clefs avec affectation.
Déjà le train roulait à toute vitesse dans la banlieue. N'ayant pas dîné avant le départ, je me mis à une table du wagon-restaurant ef bientôt, occupé à surveiller les agissements du bouillon et du vin contenus dans mon assiette et dans mon verre, j'oubliai mes malheurs dans rétude anxieuse de l'équilibre des liquides.
Quand je rentrai dans mon compartim^t, les lits n'étaient pas encore préparés. Assis à une extrémité delà banquette de velours, Karakache-Pacha semblait rêver, ses yeux gris fixés au plafond. Il me salua sans rien me dire, d'un signe de tête qui indiquait, je dus le reconnaître, un homme du meilleur monde. Puis il reprit sa méditation silencieuse, sans paraître s'apercevoir que j'avais allumé un cigare avant de lui en demander la permission.
C'était un homme assez grand, plutôt maigre, dont la physionomie remarquablement Intel-
ligente, portait une expression mélancolique sans être amère, de tristesse résignée. Son fez laissait à peine voir ses cheveux coupés courts. Sa barbe, taillée en pointe, très soignée, était déjà plus que grisonnante. Son nez aquilin rappelait par sa forme l'un des caractères distinctifs du type hébreu; mais ses traits n'avaient point cette expression inquiète, cauteleuse, perçante, qui distingue les descendants d'Israël. En somme, mon compagnon m'eût intéressé, attiré même, s'il n'avait eu le tort grave d'être, malgré moi, mon compagnon. C'est pour ce motif qu'on voit, chaque jour, tant de ménages désunis. Malheureusement, ici, pas moyen de songer au divorce.
La nuit se passa sans incidents. Quand je me réveillai, à Carlsruhe, le pacha avait déjà quitté le compartiment et, sans doute, vaquait aux opérations de sa toilette. Après tout, il était difficile de se montrer moins gênant. Il revint bientôt, apportant avec lui les bonnes odeurs d'un homme raffiné dans les soins de sa personne. Je lui succédai au lavabo. Bref, la ma-
linée s'avançait déjà que nous n'avions pas encore échangé une parole.
Cependant le regard doux et voilé de cet homme avait quelque chose qui me fascinait, pour ainsi dire, quoi que je pusse faire. Et, dans les moindres incidents d'une existence commune, parquée dans un espace de cinq mètres carrés, sa politesse exquise me faisait rougir, malgré moi, de ma rudesse affectée. Si c'eût été à recommencer, j'aurais été charmant pour lui. Mais le moyen de devenir subitement gracieux pour un homme auquel on n'a pas desserré les dents pendant quatorzeheures !
Le pire, c'est que je m'ennuyais fort. J'avais commencé successivement, jeté, puis repris, qualre ou cinq romans, achetés en passant devant la librairie du boulevard des Italiens. Tous ces amours, ces virginités, ces adultères, ces crimes s'étaient mêlés dans ma tête et me donnaient la nausée, comme le mélange de gigot bouilli, de tarie à la rhubarbe et de crème fraîche que j'ai mangé à Edimbourg, dans la même •assiette.
Le pacha, lui, lisait le livre de Blowilz sur son voyage en Orient et marquait certains passages au crayon, en souriant de l'air d'un homme qui s'amuse. On devinait, dans son regard, une intelligence remarquable. J'avais probablement sous la main, sans en profiter, un causeur comme on n'en rencontre pas tous les jours. Voilà ce que c'est que d'avoir mauvais caractère !
Un peu après Ulm,je passai dans le dinvng" lar, moins pour manger que pour échapper à l'ennui. La table que j'occupai était la dernière libre et, parmi tous les convives présents, pas une figure de connaissance. Comme j'achevais péniblement un premier plat, en regrettant, à part moi, que le voyage n'exerce pas la même influence sur le vin de Bordeaux et sur les côtelettes, mon compagnon parut à son tour, cherchant une place des yeux.
— Monsieur, lui dis-je saisissant l'occasion de réparer tardivement mes torts, voulez-vous me faire l'honneur de prendre la moitié de ma table?
Il accepta très simplement et s'assit en face de moi. Immédiatement nous nous mîmes à causer et, chose singulière, nous nous plûmes tout de suite. Gomme il venait de vider fort allègrement un verre de sauterne :
— Je vois, fis-je en souriant, que vous n'êtes pas, sur tous les points, de l'avis du Prophète.
— Oh! répondit-il, mon fez vous trompe. Je suis aussi bon chrétien que vous. Je suis Arménien catholique. Ainsi vous comprenez que j'ai le droit de boire du sauterne.
Il parlait un français d'une perfection irréprochable, avec un vague accent de méridional, participant de l'auvergnat et du marseillais, non sans une pointe de gascon. Le voyant de bonne humeur, je le pressai de questions sur son pays, prolongeant, à dessein, la fin de mon repas. Plusieurs habitants de Gonstantinople l'avaient reconnu et s'étaient approchés de lui avec les marques d'une considération presque respectueuse; mais il ne les avait point rele nus et semblait préférer ma conversation à la
leur. Décidément, cet homme ne connaissait point la rancune.
Après une heure passée à côlé l'un de Tautre sans le fumoir, nous étions sur un pied d'intimité et de confiance qui m'étonnait moi-même, je ne pus m'empêcher de le lui avouer.
— Oh! répliqua-t-il, je vois bien à qui j'ai afTaire. Si vous vous étiez jeté à ma tête dès le départ, vous n'auriez pas tiré de moi quatre syllabes. Mais un Français qui reste quinze heures sans parler n'est pas le premier venu.
Le nom de Tissot, Tex-ambassadeur, mort peu après, et que j'avais l'honneur de connaître particuliè ement, acheva de nous rapprocher. Nous échangeâmes nos cartes. Je manifestai le regret de ne point accompagner mon nouvel ami jusqu'à Gonstantinople.
— J'espère vous y voir un jour, me répondit Karakache-Pacha. Mais il ne faudra point vous étonner si vous ne me trouvez plus tout à fait le même qu'ici. Il faut veiller sur ses actions et sur sa langue, chez nous.
— Allons donc ! m*écriai-je. Vous êtes un grand personnage. Un pacha!
— Oui, me répondit-il avec un sourire triste. Je suis pacha, c'est vrai. Mais, si vous saviez comment je le suis devenu, vous comprendriez que je ne me fasse pas d'illusion sur < ma grandeur », comme vous l'appelez.
— Serait-il indiscret de vous demander cette histoire?
— Nullement. Tout le monde la connaît, en Orient, et plusieurs de vos compatriotes ont désiré rapprendre. Je dois vous dire qu'elle n'a pas été crue par les uns, pas comprise par les autres. Nos deux pays se ressemblent si peu! Dès votre enfance, on vous élève, vous autres , dans la parfaite conviction que la révolution de 1789 a fait le tour du monde. Malheureusement — ou heureusement, selon les goûts, — c'est une grave erreur; les incidents de mon existence en sont la preuve. L'Orient, tel qu'il est encore aujourd'hui, se trouve tout entier dans ces aventures.
— Je tâcherai de vous comprendre, dis-je à moQ compagnon, et je vous promets de vous croire. Parlez. Me voilà devenu tout
oreilles.
— Je vais donc vons apprendre comment je suis devenu pacha. Je regrette beaucoup, malgré vos assurances encourageantes, d'avoir pour auditeur un homme qui ne connaît pas rOrienl. Certains incidents de ma vie vous étonneront et, si vous les jugez d'après vos idées européennes, ils vous froisseront, sam nul doute. A cela, je ne vois pas de remède. Vous trouvez probablement le fez ridicule, votre chapeau me semble affreux; c'est dans Tordre des choses. Mais je n'ai pas la prcten-
lion de vous convertir à mon genre de coiffure, tandis que, en votre qualité d'Européen, vous ambitionnez de m'imposer votre chapeau.
Toute la question d'Orient est là.
» Vous savez déjà que je suis Arménien. Les Arméniens ne sont pas précisément, che?
nous, la partie de la population la plus considérée. Je suis trop philosophe pour m'en étonner et pour m'en plaindre. Notre race est la plus vieille du monde, et, pour les races comme pour les individus, la vieillesse est un malheur dont les plus jeunes profitent souvent pour les opprimer et les rendre ridicules.
» Mon père se nommait Gulbenkjian. Il était banquier et, comme beaucoup de ses pareils, avait sa meilleure clientèle dans les harems des pachas et même dans celui du sultan.
» Je me suis laissé dire que, chez vous, on ne fait pas fortune en prêtant de l'argent aux femmes. C'est le contraire dans nos pays. Derrière leurs grilles, nos dames ont autant de caprices que les vôtres. Ce sont de nouveaux
diamants dont elles ont envie, un petit nègre dont elles veulent se débarrasser, une esclave circassienne qu^elles ont décidé d'avoir. Du matin au soir, ces êtres fantasques et naïfs comme des enfants ne rêvent qu'emprunts et échanges. Je ne vous affirmerai point que le iaux pratiqué n*est pas un peu fort. Mais songez qu'il faut se faire ouvrir bien des portes et que les eunuques nelesouvrentpas pour rien. Au fond de tout, en Orient, on trouve le bakchich. Tant qu'on ne l'a pas compris, rien de ce qui se passe chez nous ne peut être jugé sainement.
))DoncGulbcnkjian-beyétaitriche. Je me souviens encore de l'opulente maison et du jardin magnilique où s*est écoulée mon enfance à Bechiktache. Nous dominions le bas Bosphore, coup d'œil charmant dont le lac de Zurich, dans la partie qui se rapproche de celte ville, peut vous donner une idée. Maintenant le nouveau palais de Tcheragan a remplacé le domaine paternel.
» Là, jusqu'à dix-huit ans, je menai l'exis
tence sévère de la jeunesse arménienne. Ce n'était pas que je fusse assujetti à des études compliquées et difficiles. On m'apprit à lire et à écrire dans ma langue et dans la langue turque, voilà tout. Mais, selon nos mœurs, j'étais en présence de mon père comme un domestique en face de son maître, ne m'asseyant que si j'en recevais l'ordre, ne fumant pas, n'entrant jamais dans la pièce où se tenait l'auteur de mes jours sans baiser respectueusement le pan de sa pelisse.
» Aujourd'hui que j'ai dépassé les deux tiers de mon existence, je me reporte souvent avec regrets à cette vie sans plaisirs, mais sans préoccupations et sans fatigues. A dix-huit ans, j'en jugeais autrement. Cette atmosphère de servitude oisive m'étouffait et, un beau matin, je voulus voir le monde et faire fortune à mon tour.
» En 1855, je dis adieu à la vieille maison, aux frais ombrages de Bechiktache et, selon le conseil paternel, je partis pour l'Egypte, après avoir reçu du vieux Gulbenkjian d'abondantes
bénédictions et un pécule mesuré, je dois le dire, avec plusdeparcimonie. Je pus y joindre heureusement quelques épargnes, car, dès l'âge de douze ans, je thésaurisais en vue de Tavenir, moins sur ce que me donnait mon père, car le pauvre homme n'était pas généreux, que sur lespetits profits déjà prélevés çà etlà, grâce à l'esprit industrieux qui est l'apanage de notre race.
D Je ne tardai pas, d'ailleurs, aussitôt après mon arrivée au Caire, à en donner des preuves plus sérieuses. Là, tout le monde connut bientôt le jeune Karakache -Gulbenkjianoglou, qu'on voyait aller par les rues, devant les cafés, à la porte des mosquées, suivi d'un domestique qui portait un sac de marchandises. A chaque endroit convenable, je m'arrêtais et, sur un maigre tapis, j'étalais ma boutique : des bouquins en ambre, des tuyaux de pipe, des ehapelets, des amulettes.
» Mais je n'aurais pas le plaisir de voyager avec vous dans ce train confortable, si je n'avais
eu, pour m'enrichir, que la clientèle des dévots
3U COMMENT ON DEVIENT PAGllA
et des fumeurs. Bientôt je fis connaissan^^e avec quelques compatriotes appartenant au beau sexe; je leur dois le commencement de ma fortune.
y> J'ai vu jouer YAvare^ Monsieur, et j'ai retrouvé là, avec un plaisir infini, comme une ancienne connaissance, une certaine Frosine qui n'a point l'âme de bronze, ainsi qu'elle le dit elle-même, et qui aime à rendre « de petits services».
» En Orient, les Frosine se comptent par centaines dans la moindre capitale, et l'on en rencontre peu qui n'aient l'honneur d'être Arméniennes. Ce sont de véritables agents d'affaires, d'affaires amoureuses, bien entendu, ayant leur clientèle et leur quartier, portant un message à un jeune homme, suivant la belle hanoun entrevue à la promenade, espionnant pour le compte de celui-ci ou de celle-là, recevant de l'argent de toutes les mains, partageant avec l'eunuque, lui versant parfois plus qu'elles n'ont reçu, quitte à se dédommager plus tard et, au besoin, payant de leur personne pour
COMiMENT ON DEVIENT PACHA 335
donner, à ceux qui les emploient, la consoiation dans Tin^NUCcès ou la palience durant l'attente.
» A vingt ans, j'étais joli garçon, mais je ne songeais guère à m'en prévaloir. Nous autres Orientaux, nous neconnaissons pas l'amour tel que vous l'entendez en Europe. Vous verrez tDut à l'heure que je fus, plus tard, une exception sous ce rapport, et vous jugerez si j'eus lieu de m'en applaudir. Quoi qu'il en soit, à vingt ans, j'étais Oriental, et surtout Arménien dans toute la force du terme. Il n'y avait pas alors, dans toute TÉgypte, une paire d'yeux pour laquelle j'eusse fait la centième partie du chemin que j'aurais parcouru pour gagner une livre turque. On le savait, et cela me conciliait la confiance du public, en général, et oe mes bienveillantes compatrioles, en particulier. Bientôt, elles me mirent de moitié dans leurs affaires. Avec mes bouquins et mes chapelets. j'entrais chez les hommes vieux ou jeunes, tandis qu'elles se chargeaient de la contrepartie. Vous jugez bien que je ne manquais
pas d'histoires drôles. J'avais le don, paraît-il, de les raconter d'une façon amusante, tout en les défigurant pour ne trahir personne. Au besoin, j'en inventais. Or, Monsieur, sachez-le bien, si jamais vous venez faire de la diplomatie de nos côtés, on obtient ce qu'on veut d'un Oriental quand on est parvenu à l'amuser. Moi je les amusais et je servais leurs vices. Pensez quel devait être mon crédit!
T> Je lis dans vos yeux l'étonnement, — pour ne rien dire de plus — que vous cause le récit de ces commencements obscurs. J'avais raison de prévoir, tout à Theure, que certains côtés de nos mœurs vous froisseraient. Que voulezvous que j'y fasse? Je ne vous ai pas promis une histoire parisienne, et mon héros, qui est un Oriental pur sang, c'est-à-dire moi-même, ne peut et surtout ne pouvait avoir, à cette époque de sa vie, ce qu'on appellerait, chez nous, vos préjugés, mais ce que j'appellerai respectueusement vos délicatesses.
> C'est à ce moment que je commençai à connaître la faveur des grands du monde. Le pre-
mier personnage qui me reçut dans son inlimité fut un homme que vous avez vu probablement, car il est devenu presque Parisien. Je veux parler d'Ismaïl-Pacha.
» J'ai loujours été renommé pour ma discrétion, et c'est par elle, en partie, que je suis devenu quelque chose. N'attendez donc pas que je trahisse bien des secrets qui me furent confiés alors, quoique la plupart d'entre eux ne soient plus des secrets aujourd'hui. Je sais qu'on en agit autrement chez vous. J'ai lu des livres composés par des Français de beaucoup de talent qui avaient été secrétaires de ministres, de rois, ou même d'impératrices, et qui se sont fait des rentes en traçant le portrait d'après nature, voire môme la charge, de leurs anciens patrons. Si un écrivain faisait de même, en Orient, vous n'auriez pas de pierres assez grosses pour les lui jeter. Toujours l'histoire du chapeau et du fez !
» Je peux bien dire, cependant, qu'Ismaïl- Pacha était, quand je le connus, un jeune homme tout à la fois fort enclin au plaisÂr,fort
intelligent et remarquablement ambitieux.
C'est lui qui a fait, ou à peu près, l'Egypte actuelle. A vous de décider si c'est, dans ma bouche, un compliment ou un blâme. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les Pyramides ne reverront plus un Ismaïl-Pacha, pas plus que Versailles ne reverra un Louis XIV, et pour des raisons semblables : ils ont coûté trop cher.
» Jusqu'à l'époque de ma vie dont je parle, je ne m'étais guère occupé que d'intrigues amoureuses. Peu à peu, mon protecteur étendit mes attributions et m'employa à la politique. La transition fut si naturelle, que nous ne nous en aperçûmes, je crois, ni l'un ni l'autre. C'est que, chez nous, les moyens employés pour satisfaire un caprice ou pour gagner un trône sont les mômes ; les risques courus, souvent aussi graves.
» Ismaïl-Pacha n'était point, quand je le connus, héritier présomptif du trône d'Egypte. Après la mort de Saïd-Pacha, son oncle, la couronne devait passer à Achmet, frère aîné d'Ismaïl, son aîné de peu, car ils étaient nés à trois
mois de distance. Bien entendu, il s'agit de frères nés d'épouses dilTérentes, et non d'un miracle de la nature.
ï Un jour, en vaquant à mes petites affaires, j'appris la grande nouvelle qui bouleversait tant de choses en Egypte. Sans perdre mon temps en questions et en curiosité inutiles, je courus — comme je n'ai jamais couru, sauf le jour où je gagnai mon titre de pacha — jusqu'au palais de mon protecteur. J'entrai comme un fou auprès de lui, et, me jetant à ses pivjds, horriblement essoufflé :
» — Monseigneur, m'écriai-je haletant, je dépose mes respects et mes vœux aux pieds du futur khédive. Le prince Achmet vient de se noyer dans le Nil.
j A ce message, bien fait pour le surprendre, Ismaïl eut, dans les yeux, un frémissement que je vois encore, et une vive rougeur couvrit son visage. Mais, se remettant aussitôt, en vrai musulman :
j — 11 n'y a de grand qu'Allah ! me répondit-il, car nous n'étions pas seuls.
î J'ai toujours pensé que c'est, entre autres choses, à l'habitude d'invoquer le nom d'Allah que nos hommes d'État doivent leur supériorité en diplomatie. Derrière ce nom sacré, comme derrière un voile impénétrable, ils abritent tout : la joie, la crainte, l'espérance et même le trouble du coupable. Allah est grand! C'est comme les lunettes au moyen desquelles certains personnages politiques dissimulent, dit-on, des yeux excellents, mais trop bavards. Allez donc deviner une impression quelconque chez un homme qui vous répond par : Allah ! que vous lui mettiez de l'or dans la main, un sabre dans la poitrine ou un coup de pied ailleurs.
» Mais pardonnez-moi celte parenthèse. »
€ Je ne vons étonnerai pas, Monsieur, en vous disant qu'Ismaïl-Pacha n'oublia jamais qu'il avait appris par moi le trépas d'Achmet. Les grands nous savent souvent plus de gré d'une bonne nouvelle annoncée à propos que d'un service important rendu dans l'ombre.
Dje devins un personnage influent. Le temps était loin où je colportais mes bouquins, mes chapelets et mes pipes. Quant à mes autres talents, je ne les employais plus en faveur du public. Je me contentais de travailler pour
3i2 COMMENT ON DEVIENT PACHA
mon patron qui, du reste, m'occupait à lui seul, car c'était un jeune homme aimant le plaisir. Je commençai alors à frayer avec le grand monde et à devenir quelqu'un. J'appris le français. On le parlait beaucoup en Egypte à cette époque; autant qu'on y parle l'anglais aujourd'hui, pardonnez cette remarque. Ah ! Monsieur, combien de vos compatriotes ont gagné des millions au bord du Nil, au moment où j'y étais, et même depuis! Nos ministres des finances payaient sans compter, ou en comptant fort mal. C'était à croire, ma parole! que ces gens-là y voyaient double ! Ils apercevaient douze locomotives là où il n'y en avait que six. Les tonnes de rails, les mobiliers de palais, les coupés à huit ressorts, les mètres cubes de maçonnerie fondaient dans leurs doigts comme les livres de beurre dans le panier de vos cuisinières. Mais quelle époque de luxe féerique! Tenez,j'ai vu jouer Aïc/a dans la loge de M. Vaucorbeil. Eh bien! demandez à Verdi lui-même si son œuvre n'était pas mieux montée à l'Opéra du Caire.
> Malheureusement, les mêmes personnes qui comptaient si largement, quand il s'agissait des Parisiens, y regardaient de fort près, quand il s'agissait de nous autres. Bientôt j'eus des concurrents, surtout lorsque Ismaïl-Pacha fut devenu khédive. Cependant la besogne était de jour en jour plus compliquée. Mon maître avait des frères et des sœurs, sans compter un oncle, Halim-Pacha, qui n'était son cadet que de vingt-quatre heures, et dont vous entendrez peut-être parler quelque jour. Or, vous savez sans doute qu'à cette époque, le trône appartenait à l'aîné de la famille régnante, en prenant indistinctement dans les branches collatérales. II suffisait d'un accident, — et Dieu sait si les accidents sont communs en Orient ! — pour qu'IIalim succédât à Ismaïl, et ainsi de suite.
> Aussi mon royal protecteur ne dormait-il que d'un œil, et surveillait-il de près ses collatéraux; j'en savais quelque chose. Mais il était moins généreux à reconnaître mes services qu'à rétribuer les entrechats d'une danseuse
italienne. Qu'en résultait-il? Tout naturellement que je demandais aux surveillés ce qui me manquait du côté du surveillant. La peine était double et le danger considérable; mais les profits augmentaient en proportion. Ce fut. à coup sûr, l'époque la plus laborieuse de ma vie, et, si je voulais publier des mémoires... ! Mais, chez nous, il est étrangement dangereux d'écrire les choses, ou même de s'en souvenir. Voilà pourquoi les historiens ont toujours eu tant de peine à se retrouver dans nos affaires.
J'en étais arrivé à reconnaître que je jouais un jeu plein de périls. A passer sa vie entre l'enclume et le marteau, on risque fort d'attraper un mauvais coup. Le frère puîné du khédive, Mustapha-Fazyl, éprouva justement, vers la même époque, et probablement pour les mêmes raisons, le besoin de changer d'air. Il se prépara à partir pour Gonstantinople et me pressa de l'y suivre.
> Je connaissais beaucoup Mustapha-Fazyl, et même mieux qu'il ne le croyait, puisque
l'avais été payé pour cela. J'aurais pu dire ie chiffre de sa fortune, qui était grande, le nom de ses meilleurs amis, qui étaient nombreux, peut-être aussi le but de son ambition, qui n'était pas mince. Je l'aurais probablement fort étonné en lui révélant qu'il se rendait à son château de Tchamlidjah, moins pour y respirer l'air embaumé du Bosphore que pour tater l'atmosphère de la cour du sultan. Mais je me gardai bien de faire étalage de ma clairvoyance. Connaître les secrets des gens, c'est quelque chose. Leur laisser croire qu'on les ignore, c'est l'habileté véritable, et je crois vous avoir dit qu'on s'accordait à me trouver habile.
» Je ne m'ouvris à personne, pas même a Mustapha-Fazyl, de mes projets de départ. Toutefois, j'allai prendre congé du vice-roi, mais le jour même de mon embarquement, ne trouvant aucun avantage à lui laisser le temps de la réflexion. Je fus, je dois le dire, un peu mortifié du peu d'attention qu'il parut accorder à l'annonce de mon départ.
— Et que vas-tu faire à Gonstantinople? me
3i6 COMMENT 0^' DEVIENT PACHA
demanda-t-il, en arrêtant sur moi son regard.
— Sire, répondis-je, le vieux Gulbenkjian est malade et chargé d'années. Il me presse d'aller le voir. Dieu maudit ceux qui n'obéissent point à leur père.
Et je partis, un peu inquiet du silence d'Ismaïl-Pacha, derrière lequel je soupçonnais une arrière-pensée, en quoi j'avais raison d'ailleurs. Sans doute il prévoyait déjà de quelle utilité je lui serais à Constantinople.
Quant à mon père, je l'avais un peu négligé depuis sept ans. 11 est vrai que, de son côté, il n'avait point paru prendre de son fils un souci extraordinaire. J'avais reçu de temps en temps, de ses nouvelles, mais jamais une piastre, bien que sa richesse allât toujours croissant. La mienne n'était point ce que vous pensez peutêtre. Certes, il m'était passé par les mains de jolies sommes. Mais, en Orient, ceux qui gravissent les échelons inférieurs de la fortune doivent partager avec tout le monde; au sommet, c'est le contraire qui a lieu.
> Donc, je rapportais avec moi, au pays
natal, une médiocrité dorée; toutefois, conformément aux usages de chez nous, j'avais soin de crier ma misère à tout le monde, et je la criai à mon père plus fort qu'aux autres.. Voyant qu'il ne semblait pas me comprendre, j'allai jusqu'à lui insinuer clairement que je comptais sur ses bienfaits pour m'aider à vivre.
» — Es-tu fou ? me répondit-il sévèrement. Depuis quand un fils hérite-t-il de son père du vivant de ce dernier? Crois-tu que j'ignore quelles aubaines tu as trouvées sur les bords du Nil? Qu'as-tu fait de ce que tu as gagné? Si tu es un prodigue, penses-tu que j'en serai plus disposé à t'ouvrir ma caisse?
» Malgré sept ans écoulés, je connaissais encore le vieux Gulbenkjian. J'essayai de trouver le défaut de la cuirasse :
3> —Mon père, m'écriai-je d'un air dramatique, si vous me refusez votre assistance, il me reste à laver par ma mort l'honneur terni de notre nom. J'ai tenté des affaires de Bourse qui n'ont pas réussi, et je suis à la veille d'un scandale.
î — La Bourse ! gémit mon père avez fureur. Tu as joué à la Bourse ! Et tu penses m'apitoyer par cet aveu ! Moi qui croyais que tu avais travaillé à mon exemple, demandant la fortune à ta patience, à ton industrie ! Au lieu de cela, tu n'étais qu'un vulgaire agioteur ! Allez, Monsieur, le bien que j'ai péniblement amassé ne servira point à combler le gouiïre de vos spéculations malheureuses. Tant pis pour ceux qui l'ont creusé avec vous! Ils ne verront jamais la couleur de mon argent.
» Je me retirai, peu charmé de cette belle harangue, mais jurant, à part moi, de faire financer le vieux Gulbenkjian. Deux heures plus tard, une vieille femme qui avait été ma nourrice venait, en pleurant, lui annoncer que j'étais fou.
» Vous avez déjà deviné que je Tétais seulement en apparence. Les vêtements en désordre, les cheveux hérissés, l'œil hagard, j'errais de massif en massif dans le parc de Bechiktache, ne reconnaissant personne, m'enfuyant avec des cris aigus si Ton faisait mine
de me poursuivie. Je refusai toute nourriture et passai la nuit à la belle étoile, poussant des gémissements lugubres qui s'entendaient du dehors. Au matin, mon père effrayé, se voyant déjà la fable de la ville et craignant le discrédit pour son nom, voulut entamer des pourparlers. Quand je vis qu'il était sérieux, je me calmai subitement. Une heure après, la raison m'était revenue, en même temps qu'une forte somme était entrée dans mes poches.
» Mais le banquier Gulbenkjian n'était pas un naïf. Il soupçonna que ma folie, venue si vile et guérie si tôt, n'était pas de bon aloi. Nos rapports s'aigrirent et bientôt, me trouvant assez riche pour m'établir à mon compte, je fis l'acquisition d'un yâli^ à Beïkos. C'est là que je vis encore aujourd'hui et que j'espère vous voir un jour.
» Dans cette tranquille résidence, je m'iibandonnai pendant quelque temps au plaisir de vivre à ma guise et loin des affaires. J'avais, cependant, repris avec Mustapha-Fazyl des relations... fructueuses. Gomme j'avais con-
serve des attaches au Caire, je le tenais au courant de ce qui se passait chez le khédive, et il s'y passait des choses d'un fâcheux intérêt pour lui. Mais mes loisirs étaient nombreux et je les occupais, de préférence, à chasser dans la forêt d'Alemdagh, qui s'étend entre Tchamlidjah et Beïkos.
» C'est là que prit naissance un épisode romanesque, — le seul de ma vie, d'ailleurs, — qui me fit connaître, pour un instant, le trouble, les joies et les déceptions de l'amour. A rissue de celte crise, qui me semble un rêve aujourd'hui, je me suis juré de fuir à jamais ces émotions qui ôtent à un homme le calme nécessaire pour faire son chi^min dans la vie. Grâce à Dieu ! je me suis tcjiu parole. >
4 J'étais, depuis peu, revenu d'Egypte et tout nouvellement installé à Beïkos. J'avais vingtsix ans et, chose rare parmi nous, j'étais encore célibataire à cet âge. D'une part, le temps m'avait manqué pour penser au mariage; de l'autre, les intrigues auxquelles j'étais mêlé depuis mon extrême jeunesse n'étaient pas de nature à me faire prendre les femmes en haute estime.
» En ce temps-là, on était francomane à la cour du khédive, et j'avais rapporté du Caire
un goût prononcé pour tout ce qui était la France. Je parlais voire langue assez facilement, comme vous pouvez voir, et j'aimais à m'habiller selon vos modes, surtout dans mes excursions cynégétiques.
» Un matin, vêtu comme pour aller tirer le faisan à Meudon (c'est un plaisir que j'ai eu plus d'une fois), j'étais à l'aiïût à la bouche d'un terrier où mon furet venait de disparaître depuis quelques minutes. Je me trouvais dans la partie la plus sauvage et la plus pittoresque de la forêt d'Alemdagh, tournant le dos au bord du chemin, oubliant l'univers entier pour guetter, le doigt sur la détente, le lapin qui ne pouvait tarder à paraître. Il bondit dehors, en effet, et je le roulai d'un coup de fusil. Mais, comme j'allais ramasser mon gibier, j'entendis des cris derrière moi et j'aperçus deux amazones dont le tapis mousseux qui recouvrait le sol m'avait empêché de distinguer l'approche.
T) L'une d'elles montait une magnifique bête anglaise, que la détonation avait surprise et
qui avait engagé avec son écuyère une Uute où celle-ci donnait des preuves d'une habileté consommée.
» L'autre femme, qu'on reconnaissait, au premier coup d'œil, pour une gouvernante originaire des bords de la Tamise, criait à sa compagne dans la langue de son pays :
D — Pour Tamour de Dieu ! Mademoiselle, rendez la main. Vous allez vous faire tuer.
» Mais la jeune centauresse ne l'entendait pas ainsi. Elle s'était mis dans la lête de maîtriser son cheval sur place, et, malgré des pointes, des lançades, des sauts de mouton capables de désarçonner un jockey de profession, elle semblait devoir y parvenir. Néanmoins, j'avais jeté mon fusil et je m'étais approché, autant pour empêcher un accident que pour m'excu- ^er d'être la cause involontaire de cette alerte. Et bien m'en prit; car, à un bond plus furieux de l'animal, les sangles se rompirent, la selle tourna, et je reçus, fort à point, l'amazone qui n'avait point lâcîié les rênes.
J'eus le temps de sentir, sur mon bras droit,
le poids léger du corps gracieux qui s'y était abattu. xMon inconnue prit pied avec une rare souplesse, et, n'ayant plus à s'occuper de sa monture soudainement calmée, me dévisagea, les sourcils froncés, la main crispée sur le manche de sa lioussine, ayant l'air de se demander :
» — Convient-il que je remercie ce monsieur pour m'avoir tirée d'affaire, ou que je le cravache d'importance pour venir tirer des coups de fusil dans les oreilles de mon cheval?
» Je crus prudent d'intervenir pendant qu'il en était encore temps.
» — Mademoiselle, dis-je en anglais, me découvrant respectueusement, je vous supplie de me pardonner. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ignorais que vous fussiez si près de moi quand j'ai tiré ce malencontreux lapin. Je tremble encore à la pensée du danger que je vous ai fait courir.
B Tout en parlant, je ne me faisais pas faute de dévisager l'inconnue, qui semblait maintenant foi t occupée à remettre en place un grand
voile de gaze bleue roulé autour de son chapeau d'homme, et dont la lutte qu'elle venait de soutenir avait dérangé les plis. Dans cette pose gracieuse, elle cambrait sa taille flexible, d'une élégance rare, et me permettait d'admirer ses mains, d'une étourdissante finesse Ses cheveux noirs étaient d'une abondance extraordinaire. Ses sourcils, au dessin tout oriental, donnaient au regard quelque chose d'impérieux et de dur. Ils partaient presque des tempes et se réunissaient, ou peu s'en faut, à la naissance du nez, dont la forme aquiline appartenait, au contraire, au type européen. La bouche, plutôt grande, légèrement sensuelle, très expressive, s'appuyait sur une mâchoire inférieure un peu lourde. L'habil de cheval, merveilleusement ajusté, devait venir de Londres, comme l'institutrice, qui condamnée à rester sur sa selle faute d'aide pour en descendre, contemplait la scène d'un air de désolation absolument comique, mais que je compris plus tard.
» Bientôt, hélas ! le voile bleu fut rattaché,
et le fier visage de l'inconnue n'apparut plus que derrière un épais brouillard d'azur. Mais le mal était fait; j'étais amoureux, Monsieur amoureux pour la première et la dernière fois de ma vie.
» Qui pouvait être cette jeune fille égarée, seule avec son institutrice, sous les ombrages d'Alemdagh?
» Sans doute, la fille de quelque banquier ou de quelque diplomate anglais, habituée à la liberté des misses. Ah! comme elle ressemblait peu, avec ses grands yeux brillants d'intelligence, avec son air d'audace et de résolution iûdomptée, aux femmes que j'avais vues jusqu'alors, portant, sur les plus beaux traits, parfois, cette expression de servilité et d'indifférence qui semblait les noter comme des êtres inférieurs.
» Elle dut deviner mon admiration et mon trouble, et cela valut mieux pour moi, je pense, que toutes les excuses du monde.
» — Avec tout cela, qu'allons-nous faire? demanda-t-elle dans le plus pur anglais, s'a-
COMiMENT ON DEVIENT PACHA 357
dressant à sa compagne. Nous ne pouvons pas rester ici.
» Hélas! non, elle ne le pouvait pas. Plût au ciel qu'elle eût pu demeurer durant des heures ainsi qu'elle était, adorablement gracieuse, au milieu de cette clairière, avec ce rayon de soleil qui baignait son front comme d'une auréole trahissant l'incognito d'une jeune déesse de la forêt!
— Je vais essayer, dis-je timidement, de réparer le mal dont je suis la cause involontaire.
» Un chasseur ne sort pas de chez lui sans avoir la poche garnie de certains instruments indispensables. M'établissant sur la mousse, ivec la selle sur mes genoux, j'entrepris une réparation provisoire qui, heureusement, n'avait rien de difficile. Pendant ce temps-là, assise sur un tronc d'arbre à trois pas de moi, ayant les rênes de son cheval passées à son bras, l'amazone me regardait faire, tandis qu'une raide et anguleuse figure équestre dominait le groupe.
» J'aurais voulu parler et je cherchais quelque chose à dire ; mais je ne trouvais plus ma facilité d'élocution ordinaire.
y> — Mademoiselle, questionnai-je — fortindiscrètement,je l'avoue — avez -vous l'habitude de vous promener à cheval dans cette forêt?
1) — Si j'avais cette habitude, répondit ma victime, sans qu'il fût facile de discerner si elle parlait sérieusement, mon aventure de ce matin ne serait pas faite pour l'encourager. Beau plaisir d'clre, à chaque instant, exposée à une fusillade!...
» — Ah! Mademoiselle, m'écriai-je, que je devienne à l'instant comme ce lapin si la cartouche qui l'a tué n'est pas la dernière que je brûle sous ces ombrages ! Tous les lapins de la terre pourraient m'environner, m'attaquer, me dévorer tout vivant, sans que je tire un coup de fusil, même pour sauver ma vie.
» — Vous êtes Français, Monsieur? fit en riant mon inconnue, trompée à la fois par mon mauvais anglais et mon bavardage.
» Etre pris pour un Français ! Sans vouloir vous flatter, c'était le plus beau compliment que je pusse recevoir. Et de quelle bouche! Je ne me sentis pas le courage de redevenir Arménien.
» — Je suis arrivé tout nouvellement, répondis-je d'une façon évasive. Je viens d'Egypte.
» — D'Egypte! s'écria-t-elle. Entendez-vous, Tiiss Albert? 11 vient d'Egypte.
» Et elle commença à me poser mille queslions sur ce pays et les gens que j'y avais connus. Mais j'avais repris mon sang-froid et je gardai un silence prudent sur mon existence au Caire.
Plus mon inconnue voulait me faire causer, plus je répondais de façon à lui faire perdre la piste, en l'amusant, toutefois, par mes observations sur les personnes et sur les choses, si bien qu'elle finit par rire aux éclats.
Je vis bientôt que miss Trois-Étoiles était passablement coquette et qu'elle se divertissait, au fond, de son aventure. Les sangles réparées, je la remis en selle, et je pus constater que
son pied valait sa main. Comme elle allait partir :
» — Eh bien! Mademoiselle, demandai-je plus ému que je ne voulais le paraître, dois-je mettre mon fusil au clou?
» — Rien ne vous y oblige, dit-elle en souriant. Contentez-vous d'aller tuer vos lapins sur un autre point de la foret, car c'est ici que je préfère me promener.
Et, comme mon visage trahissait une joie évidente à cet espoir donné de nouvelles rencontres :
» — Seulement, ajouta-t-elle, vous allez me jurer deux choses. La première est de ne point chercher à me suivre. La seconde est de ne parler à personne au monde de cette rencontre. Vous le jurez?
» — Je le jure!
» — Foi de Français?
» — Ah! m'écriai-je en posant mes lèvres sur son gant, sais-je en ce m.oment si je suis Français ou Turc?
Elle partit au galop, celle qui, dans sa vie.
a tourné la tête à tant d'hommes. Mais sa beauté ne produisit jamais de miracle plus grand que celui qu'elle venait d'accomplir, en faisant un être romanesque de l'ambitieux âpre au gain qui se nommait Karakache-Gulbenkjianoglou. »
« Les jours suivants, je revins dans la foret d'Alemdagh, vous le devinez sans que je le dise. Pour écarter les soupçons, je prenais mon fusil mais je ne me donnais pas même la peine d'ymetlre des cartouches. Souvent, après avoir passé des heures sur ce tronc d'arbre où mon inconnue s'était assise un jour, je rentrais à la maison sans l'avoir vue paraître. Quand elle me rencontrait, c'était pour quelques minutes seulement. Tout en n'étant point fat, je voyais bien que je lui plaisais et, de son côté,
elle n'eût pas été femme si elle n'eût discerné clairement que je l'aimais à la folie. Avec mille précautions, — car elle m'imposait d'une façon extraordinaire, par une sorte de majesté qui perçait même dans ses coquetteries d'enfant gâtée — j'avais essayé d'obtenir la permission de me présenter chez elle. D'après les mœurs anglaises, en agir autrement n'eût pas été d'un homme bien élevé. Mais elle avait accueilli ces tentatives d'une façon moins qu'encourageanle et, pas une fois depuis notre première entrevue, son voile bleu ne m'avait laisse voir son visage. D'ailleurs, fidèle à mon serment, je n'avais rien fait pour percer son incognito,tout en commençantàm'ensentir froissé. » Un jour, au moment de nous séparer, elle me dit brusquement :
» — A propos, vous savez que j'ignore votre nom?
» —Qu'importe, répondis-je avec un dépit j'amoureux mal satisfait, puisque je n'ai pas le droit de chercher à connaître le vôtre?
» Une autre fois, elle me demanda :
B — Eh bien? monsieur l'élranger, que pensez-vous du Bosphore? vous y amusez-vous? les dames turques vous intéressent-elles?
)) — Non, certes! ce sont d'agréables petites bêtes, plus ou moins jolies à regarder, mais incapables de rien dire à Fintelligence ou au cœur.
5 — Bah! fit-elle. Vous répétez ce qu'on vous a raconté. Les connaissez-vous? avezvous jamais ébauché d'aventure avec elleb?
» — Oh! en fait d'aventure, je suis à la fois trop heureux et trop à plaindre, depuis mon arriyée ici, pour en chercher de nouvelles ou même pour ne pas les fuir.
» — Allons donc! Supposez-vous que je vous croie? Si quelque jolie musulmane vous faisait des avances, nous verrions bien. Mais un étranger, qui ne parle pas le turc...
p — G'est ce qui vous trompe, Mademoiselle. Je parle le turc.
» Et je lui récitai, dans l'idiome original, ces vers d'un poète alors à la mode à Gonstantinople :
0 belle ! tes yeux me font mourir
En me disant que tu ne m'aimes pas.
Mais s'ils me disaient : Je t'aime,
Ils me feraient mourir encore bien davantage.
* Elle rougit beaucoup sous son voile. Sans doute elle se doutait bien que je lui citais autre chose qu'un verset du Coran.
» — Savez-vous ce que signifie ce quatrain? lui demandai-je, assez satisfait, au fond, de ma hardiesse.
B — Comment le saurais-je? fit-elle, et quel souci puis-je en avoir? Mais je trouve que, pour un Français, vous parlez un peu trop couramment le turc.
» Ses yeux noirs brillaient de colère tandis qu'elle s'exprimait ainsi. J'allais me jeter à ses pieds et lui faire l'aveu de ma coupable supercherie, mai-s elle était déjà partie au galop, toujours suivie de l'inévitable miss Albert, qui aurait aussi bien pu parler le chinois, pour l'usage qu'elle faisait de sa langue.
1 La semaine se passa, et, à mon profond désespoir, je ne revis pas mon inconnue.
366 COMMEiNT ON DEVIENT PACHA
Comme si le hasard, après m'avoir fait la connaître, voulait se charger de me la faire oublier, je tombai sur le premier chapitre d'un nouveau roman, voici dans quelles circonstances.
» J'étais entré dans une boutique européenne, tenue par une veuve grecque et située dans la grande rue de Péra, entre l'ambassade de Russie et la légation de Hollande. On vendait là un peu de tout, principalement les accessoires variés de la toilette féminine. C'est vous dire que le magasin ne désemplissait pas de dames turques, ou même européennes et, bien entendu, les acheteurs du sexe masculin ne se faisaient pas faute de s'y rendre. On a prétendu que la veuve grecque aurait aussi bien pu être Arménienne sous certains rapports, autrement dit que sa boutique abritait, par-ci parlà, des rendez-vous galants. Après ce que je vais vous raconter, vous pourrez en juger vousmême, et je m'attends à ce que vous allez encore faire les gros yeux. 11 faut pourtant être juste. Tenez pour certain que les musulmanes ne demanderaient pas mieux que de faire
comme les Parisiennes, c'est-à-dire de s'accorder à domicile, sans l'incommodité d'un déplacement, certaines distractions qui ne sont pas moins fréquentes à Paris qu'à Gonstantinople. Ce n'est pas leur faute si nos institutions s'y opposent. Faut-il les blâmer de se donner plus de peines et de courir plus de risques, pour ne pas faire plus de mal, après tout?
» En entrant dans la boutique de la rue de Fera, j'avais aperçu, à la porte, un coupé attelé de deux chevaux couverts de harnais éblouissants de cuivreries. Un cocher en livrée, à bottes à revers, à culotte rouge, sommeillait sur le siège, tandis que l'eunuque aux larges flancs, perché sur sa selle, dévisageait les allants et venants de ses gros yeux aux paupières rougies.
> Dans la boutique, je trouvai les deux dames que le coupé avait amenées. Leurs yachmaks, plus épais qu'il n'arrive souvent de nos jours, ne laissaient absolument voir que leurs yeux, mais l'on devinait, sous leurs féridjéSj
que Tune d'elles était beaucoup plus jeune que l'autre.
» Celle-ci, après m'avoir considéré, murmura quelques mots à l'oreille de la marchande, qui lui répondit de même. Puis elle sortit et regagna son équipage qui s'éloigna aussitôt.
» — Vous êtes rare chez nous, Karakache- Gulbenkjianoglou, me dit la veuve grecque, et vous avez tort. Voyez plutôt. Pour une fois que vous y entrez, vous tombez sur une bonne fortune.
D — Une bonne fortune? qu'en savez-vous?
» — Cette jeune dame qui était là m'a demandé votre nom. Il m'a fallu le lui répéter deux fois, ainsi que votre adresse. Tous mes compliments, mon beau seigneur, et à bientôt^ sans doute, le plaisir de vous revoir ici.
» — Savez-vous qui est cette aimable personne qui veut bien s'intéresser à moi ?
» — Eh! juste ciel! comment le saurais-je? nous voyons tant de monde, et j'ai si mauvaise mémoire !
> — Ajoutez que vous verriez moins de monde si voire mémoire était meilleure.
» Je savais qu'en y mettant le prix, j'avais bien des chances de faire parler la veuve. Mais que m'importait? Je pensais trop à mon Anglaise, si charmante, si spirituelle, si séduisante dans ses rigueurs, pour me soucier d'une de ces intrigues orientales qui suppriment les préliminaires et courent tout de suite au dénouement prévu d'avance.
» Donc je fis mes emplettes, je sortis, et, lorsque je rentrai chez moi, à Beïkos, je ne pensais déjà plus à la rencontre que je venais de faire.
5 Mais, pas plus tard que le lendemain, la poste m'apporta ce billet, en turc:
c Karakache-Effendi, n'as-tu donc un cœur
> et des yeux que pour l'étrangère? Fant-il ï être montée sur un cheval pour te séduire, » et ne saurait-on tirer un regard de loi ailleurs S) que sous les ombrages d'Alemdagh? Voilà ce
> que j'apprendrai demain si tu te trouves, à
> cinq heures, devant la mosquée de Bayazid. i
» Ce billet me causa une agitation véritable, moins par les flatteuses perspectives qu'il ouvrait devant moi que par les révélations dont il était porteur. Ainsi, mon secret n'était pas connu de moi seul 1 Je l'avais bien gardé, cependant, et, sauf quelques charbonniers vaquant à leur travail, personne, à ma connaissance, n'avait surpris mes trop courtes entrevues avec la jeune Anglaise.
» D'ailleurs, depuis huit jours, ces entrevues avaient cessé brusquement. N'y avait-il pas là quelque coïncidence mystérieuse?
» Bref,j'étais intrigué; plus encore, inquiet. Je résolus d'aller à la mosquée pour tâcher de découvrir quelque chose et, cinq minutes avant cinq heures, j'étais déjà, montant mon meilleur cheval, sur la place qui s'étend entre la mosquée de Bayazid et le Séraskiérat.
» Peut-être savez-vous que cette place est, pendant le Ramazan, le lieu de promenade à la mode à Gonstantinoplc. Tandis qu'au milieu de l'Esplanade, les saltimbanques etles montreurs de karagheuz attirent le populaire, les dames
turques, en grand équipage et en grandes toi lettes, font le tour, au pas de leurs chevaux, regardant, se laissant regarder de leur mieux, paraissant presque toutes jolies sous le yachmak. Ah! Monsieur, le jour où les Orientales ne se voileront plus, — si ce jour arrive, — leur prestige sera perdu !
» Je cherchai longtemps un signe de reconnaissance quelconque dans ce cercle mouvant de voitures massives, d'ornements surchargés et brillants, de fcridjés aux nuances tendres, de yachmaks hlancs laissant apercevoir, sous leur transparence, des yeux trop noirs, des lèvres trop rouges, et des chapeaux à la dernière mode de Paris.
» Enfin,j'aperçusle coupé qui avaitstationné, la veille, devant la boutique de Samatiadès. Je reconnus les deux femmes, plus voilées que jamais, et je reçus de la plus jeune un salut gracieux avec un regard qui en disait passablement long. Je songeais déjà aux moyens — je les connaissais mieux que personne — de percer l'incognito do mon inconnue m/mé^ro^eîf.'r; mais
des amis survinrent, m'arrêtèrent quelques minutes et, quand je repris mes recherches, le coupé et les deux dames avaient disparu.
» Le lendemain, comme les jours précédents, personne dans la forêt. Mais, si mes affaires languissaient en Europe, elles allaient bon train en Orient. Gomme je finissais ma sieste, on me remit un nouveau billet apporté durant mon sommeil par une Iris arménienne. Il ne contenait que ce peu de mots; mais, quand il s'agit de messages galants, les plus courts sont généralement les meilleurs :
« Au soleil couchant, chez Samatiadès. » D A l'heure dite, j'étais en tète à tète, dans l'arrière-boutique de la veuve grecque, avec ma princesse mystérieuse. i\Iais je ne songeais guère à profiter de ma bonne fortune. Ces longs jours passés sans revoir la jeune Anglaise avaient redoublé ma passion pour elle, ié me demandais quel rapport pouvait exister entre sa disparition et le lait évident que notre secret était connu de la femme qui était devant moi.
» Je l'avais trouvée assise, pluscomplètement voilée encore que la veille, dissimulant, sous son féridjéy ses mains et toute sa personne, à Texception de ses yeux.
» D'une voix un peu sourde, elle me demanda, en turc, naturellement :
» — Ainsi donc, Karakache-Gulbenkjianoglou, vous n'avez pas dédaigné les attentions d'une pauvre musulmane, vous qui êtes habitué à l'esprit et à la grâce des étrangères?
» — Beauté mystérieuse, répondis-je, vous voulez rire de votre esclave. Gomment une fille de l'Europe ferait-elle attention à un pauvre Arménien, sans nom et sans fortune?
> — Par Allah ! reprit-elle, vous aviez pris le bon moyen de vous faire remarquer ! Entrer en matière en faisant parler la poudre, c'est une manière certaine de ne point passer inaperçu.
» Cette allusion mit le comble à mon trouble. Je pressai ma nouvelle conquête de questions, auxquelles on se garda bien de répondre, et je finis par avouer, assez peu galamment, que
j'étais amoureux fou d'une inconnue dont je ne savais même pas le nom.
» — Au moins avez-vous dit le vôtre ? interrogea la dame turque, qui semblait prendre, d'assez bonne grâce, son parti du rôle de simple confidente.
» Je croyais même comprendre, à sa manière de parler et d'agir, qu'elle n'en eût point accepté un autre.
» — .]'a>*ue que non, répondis-je. Nous autres Arméniens, nous sommes vus d'un si mauvais œil par les étrangers.
» — Eli bien! que vous importe? Qu'avezvous besoin de songer aux étrangers... et aux étrangères ?
)) Mais ce retour offensif me laissa froid. J'oubliai à qui je parlais et, d'ailleurs, depuis longtemps j'étais habitué à tenir peu de compte des sentiments des musulmanes, si tant est qu'elles en aient. Je fis à celle que j'avais devant moi un panégyrique ardent des femmes de l'Europe, de la délicatesse de leur éducation, de l'élévation de leurs idées.
> — Vous savez quelle est ma religion, dis-je en finissant, puisque vous me connaissez. Mais si j'étais né dans la vôtre, une chose me la ferait abjurer sur l'heure : c'est le sort qu'elle vous fait, à vous autres, pauvres créatures sans liberlé, sans âme et sans amour !
» — Queferiez-vous donc, à notre place? demanda-t-elle d'une voix où l'on sentait une grande amertume.
» Cette simple question, dans une pareille bouche, me jeta dans le plus grand étonnement. Trouver une femme de l'Orient comprenant la misère de son sort? Je ne croyais pas que ce fût possible.
» — Ce que je ferais?... répétai-je après elle. Ce que je ferais?...
» Et comme elle se taisait, ses beaux yeux noirs un peu humides :
» — Pardonnez-moi !luidis-je. Je n'en aurais pas dit si long, si j'avais prévu que nous nous entendrions si bien. Le lieu où nous sommes n'a pas dû être témoin de beaucoup d'entretiens semblables. Encore une fois, pardon! Ne sau-
rai-je pas qui vous êtes, ô vous dont j'ai fait pleurer les beaux yeux?
» — A quoi bon? répondit-elle d'une voix très grave. A quoi bon, puisque je dois vivre et mourir musulmane ?
» Elle se leva et sortit, me laissant fort étonné du résultat inattendu de mon éloquence.
» Le lendemain, je reçus une lettre écrite en anglais irréprochable, d'une écriture élégante et déliée, dont l'enveloppe portait la marque d'un papetier de Piccadilly. Une petite boîte accompagnait la missive.
« Ne venez plus à Al emdagh avec l'intention
> de m'y rencontrer, disait-on. Vous m'avez
> vue pour la dernière fois.
> Je pourrais vous laisser croire que je vous
> punis de m'avoir trompée sur votre naisî sance. Mais je vous ai pardonné, parce que » j'ai compris ce qu'on souffre, parfois, d'être » ce qu'on est. Dans un mois, je serai mariée
> et loin du Bosphore. Cette raison suffit pour
> nous séparer; mais il y en a d'autres encore, i Peut-être un jour, apprendrez-vous le,
» nom de l'amazone d'Alemdagh. Quelle que » puisse être alors votre surprise, restez tou-
> jours, pour moi, tel que vous vous êtes mon- * tré : un ami dévoué et respectueux.
» Adieu, et gardez, en mémoire de moi, le
> souvenir qui accompagne cette lettre. >
» J'ouvris la boîte; elle contenait cette bague que vous voyez à mon doigt et qui ne pourrait plus en sortir sans être coupée. Aussi serat-elle clouée avec moi dans mon cercueil.
» Quant àlalettre, je ne puis vous la montrer, mais je l'ai toujours chez moi à Beïkos. J'en ai reçu d'autres depuis, de la même écriture facilement reconnaissable, signées d'un nom que vous saurez tout à Theure et que vous auriez déjà deviné probablement, si vous connaissiez Constantinople. »
« Obligé de renoncer à l'amour, je me tournai, avec plus d'énergie que jamais, du côté de j3i politique et de l'ambition. Dans les premiers temps, je m'étais attaché, comme je vous l'ai dit, à Mustapha-Fazyl, dont les projets ambitieux semblaient m'offrir les chances d'un avenir brillant, d'autant plus qu'il s'était mis subitement à me témoigner une confiance qu'il ne m'avait pas encore montrée jusque-là. Mais ce n'est point par une fidélité opiniâtre à la même cause que Ton parvient^ chez nous, --^
ni chez vous non plus, d'ailleurs, — au comble de la IbrLune.
T> Vers ce temps-là (nous étions en 1864), mon ancien patron, le khédive, entreprit une tâche pour laquelle il crut que je pouvais lui être utile; et je dois dire, toute modestie à part, que les événements ont confirmé l'opinion qu'il avait de moi.
B II s'agissait de négocier avec le sultan ces modiûcations qui ont augmenté, dans une certaine mesure, l'indépendance égyptienne, et d'établir, comme règle de l'accession au trône de ce pays, l'hérédité en ligne directe, telle qu'elle existait chez vous sous l'ancienne monarchie.
» C'était, naturellement, marcher de front contre les intérêts de Mustapha-Fazyl. Je ne vous raconterai point de quelle façon ni à la suite de quels arguments expédiés du Caire j'exécutai cette évolution. Vous seriez injuste en l'appelant une trahison. Car , s'il me fallut, dès lors, abandonner les intérêts du frère du khédive, sa personne me resta toujours sacrée
et je ne me servis jamais, pour nuire à sa sûreté, de certains secrets qui étaient de nature à la compromettre, s'ils fussent sortis de mes mains. Trouveriez-vous beaucoup d'hommes, dans nos pays, qui en auraient fait autant?
» Donc, on cessa de me voir au palais de Tchamlidjah. Il faut vous dire qu'à l'une des dernières visites que j'y avais faites, je n'avais pas été peu surpris de rencontrer miss Albert dans un des couloirs voisins de Tappartement de Mustapha-Fazyl. Que faisait-elle là, cette institutrice anglaise, sans chapeau, en costume d'intérieur, dans la tenue d'une personne qui est chez elle ? Qu'était devenue son élève, la belle amazone d'Alcmdaj^h? J'aurais donné gros pourpouvoirl'interroger; mais les mœurs de l'Orient ne me permettaient pas de le faire, ni même d'avoir l'air de la reconnaître. Ellemême s'était montrée fort désireuse d'éviter, tout entretien et avait disparu, sans témoigner qu'elle sût qui j'étais.
» Mais il est temps que je vous révèle le mystère avec lequel je vous intrigue.
» A quelque temps de là, j'allai faire une visite à la femme d'un ambassadeur chez laquelle j'avais mes entrées, tout petit personnage que j'étais alors, parce que j'avais eu l'honneur de prêter de Targent à. . . l'ami intime de madame l'ambassadrice.
» Je la trouvai fortamusée d'unelettre qu'elle venait de recevoir et qu'elle montrait, avec beaucoup d'éclats de rire, à quelques personnes réunies dans son salon. L'ayant interrogée sur la cause de son hilarité :
î — Lisez vous-même, répondit-elle. Lisez la dernière ligne, et dites-moi ce que vous pensez de ce pluriel.
D Je pris le papier qu'on me tendait et mes yeux se troublèrent un peu, je l'avoue, car je retrouvais l'écriture de l'inconnue d'Alemdagh. Mais j'avais déjà pris l'habilude de voiler mes impressions. Je courus à la phrase qu'on me désignait, ainsi conçue :
« My mammas send youiheir loves. « i En français littéral, cela veut dire :
» Mes mamans vous envoient leurs ami- » liés. »
» La lettre était signée : « Nazli. »
î — Mon Dieu ! m'écriai-je, — car je n'osais pas encore comprendre, — voilà, en effet, un pluriel bien... singulier. II doit y avoir làdessous quelque mystère.
)) — Oh ! c'est un mystère fréquent dans ce pays-ci. La princesse Nazli peut dire, avec un peu de bonne volonté, qu'elle a plusieurs mamans, puisque son père a plusieurs femmes.
)) — Qaoi ! m'écriai-je confondu. La princesse Nazli! C'est elle qui a écrit cette lettre? La fille de Mustapha-Fazyl?
)) — Sans doute. Vous devez en avoir entendu parler, car vous êtes l'homme de confiance de son père, je l'oubliais. Vous allez nous dire ce que vous savez de cette originale personne.
» Déjà j'avais eu le temps de me remettre d'une émotion facile à comprendre.
» — Il est vrai, répondis-je, que Mustapha- Fazyl veut bien me témoigner quelque amitié. Mais fussé-je son égal et son intime, cela ne
me donnerait pas le droit, vous le savez bien, de faire une simple allusion à une femme de sa famille. J'ai entendu dire, seulement, qu'une de ses filles est élevée un peu à l'européenne...
» — Un peu! vous êtes difficile. Vous ne connaissez donc pas les histoires de la prin^ cesse Nazli?
» — J'arrive tout récemment d'Egypte; j'ai vu peu de monde depuis mon arrivée. Au Caire, sous les yeux du khédive, sa nièce ne pouvait avoir la même liberté qu'àTchamlidjah, où elle est seulement depuis quelques mois.
i> — Aussi elle en profite, je vous assure ! Il paraît qu'elle sort à cheval, en amazone, seule avec sa gouvernante, quelquefois suivie d'un groom, pas toujours. Elle parle anglais comme une véritable miss, lit les romans nouveaux à mesure qu'ils paraissent à Londres, joue du piano, reçoit le TriUh. D'ailleurs, si c'est une jeune fille excentrique au point de vue musulman, c'est à coup sûr une intelligence élevée et un bon cœur. Je puis ajouter qu'elle est fort belle, car j'ai été la voir plusieurs fois, et j'en
raffole. Les billets qu'elle m'écrit de temps â autre sont charmants. Celui-ci m'annonce son prochain mariage.
j) — Oui, répondis-je un peu étourdiment, je le savais.
» — Ah 1 vous voyez bien que vous n'êtes pas si ignorant. Moi qui croyais avoir appris la nouvelle une des premières !
» — Mon Dieu! Madame, mes informations sont bien incomplètes, puisque le nom du futur m'est inconnu.
» L'ambassadrice m'apprit qui allait être le gendre de Mustapha-Fazyl. C'était un personnage en vue à la cour égyptienne, mais vieilli avant l'âge et peu digne de la charmante et gracieuse femme que le sort lui donnait. Ma pauvre princesse! je comprenais maintenant les raisons qui nous séparaient. Je devinais aussi que l'amazone anglaise d'Alemdagh et la musulmane voilée de la boutique de Samatiadès n'étaient qu'une seule et même personne,
» Je quittai l'ambassade le plus tôt qu'il me
fut possible. J'avais besoin d'être seul. Ainsi, cette jeune inconnue que j'avais soutenue dans mes bras et dont j'avais aperçu une seule fois l'adorable visage, c'était une princesse ! C'était Nazli-llanoun !
i Je revoyais sa rougeur quand je lui avais parlé d'amour dans une langue que je croyais inintelligible pour elle Je revoyais ses larmes, quand je lui peignais la triste situation des femmes de l'Orient. Et surtout, il me prenait des envies de me moquer de moi-même, quand je songeais à certains rêves...
» Maintenant les rêves étaient loin !
> Cet incident ne fit d'ailleurs que me confirmer dans la résolution de me séparer de Mustapha-Fazyl. Je n'aurais pas eu le courage de rentrer à Tchamlidjah. »
yi
« Peu de mois après, les ^-énements avaient marché. Les questions se serraient et les instructions reçues du Caire ne m'enjoignaient rien moins que d'approcher du sultan par tous les moyens possibles.
» Déjà Ismaïl-Pacha, conseillé par moi, s'était acquis la faveur impériale en envoyant au maître des présents d'oiseaux rares, des faisans, des pigeons d'espèces inconnues, des coqs' de combat. Telle était, en effet, au moment dont je parle, la passion d'Abdul-Aziz.
Vous n'auriez pas trouvé, dans toute TAnglcterre, d'amateur plus enragé pour le cock fighting. Même, pour augmenter son plaisir, il avait imaginé de donner aux champions des noms de guerriers fameux, comme Napoléon ou Alexandre, et de les décorer de VOsmanié ou du Medjidié. Je vois que vous hésitez à me croire. Serai-je plus vraisemblable en vous racontant que j'ai vu ce prince faire venir des troupes de dindons sur la terrasse du palais, et leur trancher la tête à coups de yatagan, comme vous fauchez, de votre canne, les fleurs d'une prairie? Vous dirai-je que sa passion — concurremment avec les coqs — était sa propre personne? qu'il passait des heures à se promener devant des glaces, en prenant des poses, tandis que ses courtisans, stylés d'avance, poussaient des ah! d'admiration? Vous apprendrai-je que, dans un mouvement d'humeur, il jeta, du haut des escaliers, une jeune femme qu'il adorait et que l'adoration prit fin du coup, avec l'existence de l'idole? Ajouterai-je qu'un moukassib, qui lui avait
agacé les nerfs, reçut un coup de pied si malheureux, que le pauvre diable s'en fut tout droit au paradis de Mahomet, du moins je veux le croire, puisqu'il y était adressé par le successeur du Prophète en personne?
5 Ce mouvement de vivacité m'intéressa d'autant plus qu'à cette époque, j'avais souvent affaire aux moukassibsy ou « conteurs » du sultan, personnages chargés d'amuser Sa Majesté, — à leurs risques et périls, comme vous venez de le voir — et possédant le privilège de l'approcher à toute heure.
» Le moment était venu, en effet, pour Ismaïl- Pacha, de faire succéder, aux pigeons et aux faisans rares, d'autres présents plus substantiels. Mais, d'abord, il fallait que je me misse en mesure de les offrir directement. Les faire passer par des mains tierces eût été désastreux; les espèces métalliques auraient fondu en route et Abdul-Aziz n'aurait pas eu son compte. D'ailleurs, s'il devait y avoir du déchet, ne valait-il pas mieux que ce fût à mon profit? Le donateur ni le donataire n'y per-
daient rien et moi j'y trouvais mon bénéfice.
» Donc un moukassib, que j'ai perdu de vue depuis longtemps (j'ai peur qu'il n'ait mal fini, comme beaucoup de ses collègues), s'éprit pour moi d'une amitié dont j'étais, mieux que personne, à même de connaître le prix. Et un beau jour, apprenant que j'étais de première force au trictrac, -— encore une passion d'Abdul-Aziz !
T, Voilà notre affaire ! s'écria-t-il. Maintenant je me charge de vous. Que je perde mon nom si, avant huit jours, Sa Majesté ne vous appelle au palais pour faire sa partie.
> — Fort bien, dis-je; mais je suppose qu'il me faudra la perdre souvent ?
» — Le grand point n'est pas de perdre, car vous sentez bien que nous serions tous de force à en faire autant. Le sultan n'aime point qu'on le batte, mais il ne souffre pas davantage qu'on se laisse battre par lui. C'est un dilemme dangereux, et moi, qui vous parle, je ne m'assieds jamais au trictrac impérial sans qu*une sueur froide me coule entre les deux
épaules. Aussi ne serai-je point fâché dépasser la main à un autre.
» Quelques jours après, comme l'avait annoncé mon excellent ami, j'étais convié à l'honneur, au périlleux honneur, de secouer les dés en face d'Abdul-Aziz. Connaissant le personnage comme je le connaissais, mes pensées n'étaient point couleur de rose. A mon air recueilli, vous eussiez dit un homme confondu par l'excès de la faveur, tandis qu'au fond je me livrais aux mêmes réflexions sérieuses que si l'heure fut venue pour moi de traverser le Bosphore sur la corde raide.
» Je perdis la première partie, sans y tâcher le moins du monde, je n'ai pas besoin de vous le dire. Je jouais comme une mazette, mais il me parut que le sultan s'amusait beaucoup de mes angoisses, car il était trop un. pour ne pas les voir. Bref, pour abroger cette portion de mon récit, j'en arrivai à passer des après-midi entiers à jouer au trictrac, étudiant l'art difficile d'inventer sans cesse des fautes inédites, me hasardant à gagner à propos el m'ingéniant à
COMMENT ON DEVIENT PACHA 3'Jl
laisser paraître un dépit concentré à chaque défaite nouvelle.
» Entre temps, je ne négligeais point les petites affaires d'Ismaïl-Pacha. Le sultan me permit un jour de lui parler de l'Egypte entre deux parties. Il soupçonna bientôt, je pense, que j'étais autre chose qu'un joueur de trictrac ordinaire. Il n'en douta plus, quand je me fus acquitté envers lui des messages... financiers auxquels j'ai fait allusion plus haut. J'avais commencé par être un passe-temps agréable, j'en arrivai très vite à la situation d'un personnage fort utile. Ismaïl obtint ce qu'il voulait, mais c'est une vieille histoire à laquelle personne ne pense plus, sauf le maître actuel d'Yildiz-Kiosk, toutefois, qui n'a pas trouvé l'idée du changement dans la succession de son goût, et qui en garde à mon ancien patron une jolie rancune. Mais passons. D'ailleurs, comme vous allez voir, ce n'est point la politique qui a fait de moi un pacha.
» Unjour, absorbé parles questions sérieuses qui me remplissaient l'esprit, je poussai ia dis-
traction jusqu'à infliger trois défaites successives à mon impérial adversaire qui, cédant tout à coup à un de ces mouvements de viva- 3ité qui coûtaient si cher à son entourage, bondit sur son yatagan et se mit en devoir de gagner la belle d'une façon qui m'eût ôté à tout jamais l'espoir d'une revanche.
» Je me suis demandé si Abdul-Aziz ne s'était point fait, ce jour-là, unjeudem'effrayer.Mais, dans le moment, je ne songeai point à vérifier l'hypothèse, car je me souciais peu de jouer le rôle d'un simple dindon. Aussi, abandonnant précipitamment les dés, je me mis à fuir à travers la salle, serré de près par mon adversaire qui me commandait de m'arrôter avec des imprécations peu faites pour m'inspirer l'obéissance. Fort heureusement, nous étions au rez-de-chaussée. Une fenêtre était là. J'en profitai et, courant vers le Bosphore avec toute l'agilité que Dieu m'a donnée, je sautai dans mon caïque, au risque de le faire chavirer. Vous pouvez croire que mes caïkjis ne s'amusèrent pas en route, ce jour-là. Enfin,
je débarquai à Beïkos et je me barricadai chez moi, donnant l'ordre de répondre à toute question que j'étais gravement malade, et de ne recevoir aucun visiteur, fût-ce le prophète Mahomet en personne.
» Durant trois fois vingt-quatre heures, je n'entendis point parler du monde entier, car je ne me hasardais même pas à mettre le pied dans mon jardin. Le quatrième jour, le sultan me fit mander pour sa partie.
î — Qu'on informe Sa Sublime Majesté, répondis-je, que son indigne esclave Karakache- Gulbenkjianoglou est entre la vie et la mort, et incapable de quitterson lit, même pour obéir aux ordres de son gracieux maître.
» Le lendemain, nouveau message du palais impérial. Cette fois, on m'apportait le grand cordon de l'Osmanié. La situation devenait grave, car, d'après l'étiquette de la cour du sultan, je devais, à l'instant même et toute affaire cessante, aller me prosterner à ses pieds et le remercier. Mais on voit, chez nous, des aventures si étranges, que tous les grands cor-
dons du monde n'auraient point suffi à m*enlever ma méfiance. Je fis donc savoir au palais que je touchais à mes derniers moments, et je poussai la précaution jusqu'à fournir un certificat médical en forme.
» — Si l'on insiste, pensais-je en moi-même, je ferai dire que je suis mort, plutôt que de rentrer dans Tantre du lion.
» Mais, soit que le sultan n'eût trouvé personne pour me remplacera son trictrac, soit qu'il me crût vraiment malade et voulût employer les grands moyens pour me guérir, soit enfin que l'aventure lui parût drôle et qu'il se fût juré de s'en amuser jusqu'au bout, ses envoyés revinrent encore à Beïkos, apportant, cette fois, un pli scellé au grand sceau de l'Etat.
» On me remit la cédule dans mon lit, où j'agonisais par précaution, et, savez-vous ce que j'y trouvai? Un brevet parfaitement en règle, par lequel j'élais nommé rnouchir, c'est-à-dire maréchal de l'empire, par suite pacha.
» Notez bien qu'il ne s'agissait pas d'un de ces titres honorifiques accordés assez facile-
ment, même à des étrangers. J'étais pacha, aussi pacha qu'un homme peut le devenir, et j'avais, de plus, l'honneur d'être, ou à peu près, le seul Arménien revêtu de cette dignité. Pour le fils du banquier Gulbenkjian, quel rêve !
î Seulement, je ne pouvais oublier qu'un . pacha n'a pas la vie plus dure qu'un autre, et l'invraisemblance de mon élévation m'inspirait, malgré moi, des craintes que vous devinez. Que fallait-il faire? Me déclarer guéri et courir au palais, sauf à ne plus revoir jamais les beaux ombrages de Beïkos? Refuser la faveur inespérée que la Fortune m'envoyait et dire adieu, pour toujours, à tout espoir d'avenir?
» Après une hési talion qui vous paraîtrait plus naturelle si vous connaissiez l'Orient, l'ambition l'emporta sur le soin de ma sûreté personnelle. Le jour même, je me prosternais devant le sultan en l'assurant de ma reconnaissance, et le menchûur de ma nomination était lu avec la solennité d'usage.
» Mais le plus beau moment de cette journée
mémorable fat cerlainement celui où je rentrai à Beïkos. Vous le comprendrez, si je vous dis que j'avais fait mon testament avant d'en sortir.
» Depuis lors, la faveur d'Âbdul-Aziz ne m'a jamais quitté. Il m'en donna un éclatant témoignage lorsqu'il me chargea, au moment de la dernière guerre, de transporter en Europe les énormes valeurs métalliques qui payèrent les frais de la campagne et que j'eus à convertir en espèces au cours du jour. Ce fut la plus importante et la plus belle de mes opérations. Peu de temps après, mon bienfaiteur disparaissait, victime de ce singulier suicide qui causa, depuis, la condamnation à mort de mon collègue Midhat et de ses deux complices. Pauvres gens! après avoir vu leur peine commuée, ils sont morts tous trois, dans la même prison, le même jour, de trois maladies différentes !
» Ma vie publique prit fm avec l'existence de mon maître.
> Maintenant, retiré dans ma résidence de
Beïkos, qui n'est pas, au dire des étrangers, la moins agréable du Bosphore, je passe doucement les années qui me restent à vivre.
> Souvent, commeje viens de le faire, j'aime à retourner dans ce Paris où je retrouve des personnages avec qui je me plais à parler des jours anciens passés au Caire. Pauvre Egypte I
> Et, quelquefois, lorsque l'été a rendu aux chênes d'Alemdagh leur parure verdoyante, je retourne dans la vieille forêt pour y chasser le lapin, comme jadis. De temps en temps, il m'arrive d'y rencontrer quelque fringante amazone et, alors, je redeviens jeune pour un instant et je pense à la seule femme pour laquelle mon cœur ait jamais battu, à ma pauvre chère princesse Nazli, si gracieuse, si élégante et si belle. •
L'hisloire de Karakache-Pacha était finie. Il garda quelque temps un silence que je respectai, devinant vers quels souvenirs ses pensées Tentraînaient.
— Voulez-vous me permettre, dis-je enfin, de faire lire à d'autres le récit que je viens d'entendre?
— Oui, répondil-il, à deux conditions. La première, c'est que vous n'en ferez pas un roman, que vous le reproduirez tel qu*il esl sorti de ma bouche, sans changer les faits ni les noms; comme un chapitre de mémoires, en un mot. La seconde... c'est que vous me donnerez votre parole de venir me voir à Beïkos.
Pour peu qu'il soit familier avec les événements d'Orient, le lecteur reconnaîtra que la première des deux conditions a été fidèlement observée.
Avant quelques mois, si Dieu me prête vie, j'aurai accompli la seconde.