‹ L'attelage de la marquise. Le secret de l'abbé Césaire. Comment on devient pachaChapitre 3 sur 4 · DAWSON SOLICITOR · texte numérisé non relu

DAWSON SOLICITOR

Désire entretenir miss Wood pour affaires de succession la concernant.

Cinq minutes après, celle qui était, aux

yeux de tous, et qui croyait encore, à cette heure, être Mary Wood, descendait au parloir où l'attendait Dawson. Selon l'usage, la sœur écoute travaillait dans un coin.

— - C'est bien vous, Mademoiselle, dit le lawver après avoir salué, qui avez été recueillie en 1 SU par un prêtre français et placée dans cette maison sous le nom de Mary Wood?

— Sous le nom ? protesta la jeune fille en fronçant le sourcil. Qui vous donne le droit?...

— Mademoiselle, continua Dawson, je suis homme de loi, discret par conséquent, et, si je vous cherche depuis dix-huit mois, vous devinerez aisément que ce n'est pas pour le seul plaisir d'intervenir dans vos aiïaires. D'ailleurs je vous questionne par simple formalité; je sais tout. Votre père se nommait Delcourt. Après son... procès, il a obtenu sa grâce. Malheureusement — ou heureusement, commevous voudrez— il estmorten débarquant àNouméa. Je suis bien renseigné, n'est-ce pas? Maintenant, je me hâte d'arriver à un sujet moins pénible pour vous. 11 y a deux ans, un

sitiir Varin, jadis associé de votre père, est mort à Chicago, vous laissant toute sa fortune qui s'élève à vingt-cinq mille livres environ.

Pâle comme un cadavre, la fille de Delcourt essaya de parler, mais aucun son ne sortit de ses lèvres violettes. Les mots effrayants qu'elle venait d'entendre : procès, grâce, Nouméa^ tintaient à 'ses oreilles comme les coups d'un glas funèbre. Dans son coin, sans s'apercevoir de rien, la religieuse poursuivait sa couture.

— Je comprends votre saisissement, fit Dawson.Dans votre situation, vingt-cinq mille livres sterling tombant du ciel sont un beau rêve. Nous aurons à déduire, il est vrai, une somme importante pour couvrir les frais déboursés par l'étude. Mais il vous restera encore un joli magot. Yoici les papiers et mon adresse à Londres : Lincoln's Inn Fields. Yenez le plus tôt possible remplir les formalités et régler notre petit compte. Mademoiselle, je vous salue.

Dawson s'enfuit, regardant sa montre. S'il eût regardé sa cliente, il aurait vu qu'elle ne

bougeait plus. Elle s'était évanouie dans son fauteuil, sans avoir la force d'étendre le bras vers les papiers que l'homme de loi avait laissés sur la table.

Cependant, la religieuse n*entendant plus de bruit, avait levé la tête et aperçu Mary Wood sans connaissance. Elle appela; d'autres sœurs accoururent et, quelques instants après, la jeune fille revenait à elle, couchée sur le lit de sa petite chambre. Ses yeux, d'abord égarés, semblèrent chercher quelque chose. Bientôt ils se reposèrent sur le dossier abandonné par Dawson et se détournèrent avec effroi, comme d'une vision sanglante. Mais la pauvre créature fit un vaillant effort et obtint, non sans peine, qu'on la laissât seule. Alors elle lut tout, jusqu'à la dernière ligne, sans s'interrompre une minute. Du testament lui-même, et de l'enquête à laquelle Dawson s'était livré avec un soin consciencieux, il résultait que Varin, ' décédé à Chicago, laissait sa fortune à la fille de son associé, Philippe Delcourt, condamné à mort par la cour d'assises de la Seine, pour

meurtre commis sur la personne de son comptable, et gracié par l'empereur, avec commutation de sa peine en celle des travaux forcés à perpétuité.

Mary ne réfléchit pas un instant. A cette heure, elle craignait moins le fer et le feu que ses propres pensées. Elle les refoulait en elle comme le soldat blessé relient de sa main rougie ses entrailles ouvertes, le temps d'aller mourir tranquille, hors de la mêlée, au bord du fossé voisin.

D'abord, elle fit uh paquet de ces papiers qui, brusquement, venaient de briser sa vie. Elle y mitl'adresse de l'abbé Gésaire et cacheta l'enveloppe après y avoir ajouté ces simples lignes :

« Pendant vingt ans, vous avez pu me dérober la vérité horrible. C'est vingt ans de bonheur que je vous dois. Dieu vous en récompensera là-haut. Il est donc vrai que le criminel est maudit jusque dans ses descendants! Nous ne nous verrons plus ici-bas; je n'oserais pas vous regarder. Ma vie ne peut être désormais qu'une prière — pas

longue, j'espère — pour les morts. » A Maurice, elle écrivit ces simples mots que le cœur d'une femme peut seul trouver dans la profondeur mystérieuse de sa tendresse :

f Je remercie Dieu à genoux de n'être pas là pour voir votre visage quand vous apprendrez le nom véritable de celle que vous avez failli avoir pour femme.

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