CHAPITRE VII
Ce qui distingue Lucien philosophe des autres sophistes, et Lucien écrivain des autres rhéteurs de son époque, c’est par-dessus tout sa valeur personnelle, et l'indépendance de son humeur. Alors que d'autres flatiaient, en les exagérant, les goûts d'archéologie qui étaient ceux du siècle, et qu'ils se laissaient entratner, faute de bon sens et d'énergie, aux pires extravagances de cette mode salutaire et bonne dans son principe, il conservait sa liberté presque entière, et, loin de rechercher et d’ambitionner, pour tout mérite, celui d’être un bon disciple ou même un maître en renom, il tint d’abord à être « quelqu'un », comme il le dit‘. Sans refuser de suivre un courant et des idées qui convenaient d'ailleurs à ses préférences personnelles, ni s'abstenir de puiser aux sources attiques, il demeura sage et véritablement pérptos. L’attique, enrichi par la ruine des autres dialectes, se restaurait désormais et vivait de son propre fonds ; mais, au train dont allaient les choses, toute cette mine si précieuse eût été vile épuisée : Lucien en fut économe. Le sage n'oublie jamais que la mode est un large fleuve, aux eaux rapides : il ne faut pas essayer de le remonter, encore
“ Lez. 22 : Een mue iv Aéyouç, tel est l'idéal de l'homme de lettres. L'ATTICISME 5
moins s’abandonner aux flots : il faut se tenir sur le bord et le regarder couler.
Mais il y a mieux, dans notre auteur, que ce mérite purement négatif : avec sa grande liberté d'opinions, émancipé, comme il l’était, de toute foi religieuse et philosophique, échappé même aux dogmes littéraires de l’école, il a satisfait pleinement ses goûts artistiques, et a parlé, écrit surtout, pour le grand public. Il a représenté, dans un tableau fidèle, ce que son époque a de plus intéressant; il « vivement, et, le plus souvent, avec une ironie aimable, fait apparaître le contraste entre cette réalité et l’idéal moral, philosophique, intellectuel et littéraire. Ce contraste n’est pas réduit à quelques traits profonds et d’une impor tance capitale; il est légèrement accusé par une mul- . titude de détails, fins et discrets, mais significatifs dans leur ensemble et dans leur ingénieuse disposition : ainsi la frise du Parthénon, avec son relief si faible et ses teintes si douces, était cependant admirable de lumière et de netteté; l'artiste d’ailleurs n'avait pas dédaigné de relever, par quelques ornements dorés, l'éclat doux et un peu pâle du pur marbre Pentélique, — et Lucien ne refuse pas à l'écrivain le droit de a déployer parfois son éloquence‘ ». Cette multiplication de menus traits exigeait, sinon ce qu'à proprement parler on appelle une langue très riche, du moins un vocabulaire très abondant ; et ce n’était pas trop, pour cela, d’une connaissance approfondie de toute l’époque attique. Mais le vocabulaire n'est qu'une infime partie du véritable atticisme : si Lucien a eu le mérite, en traitant des sujets modernes, de n’employer qu'un mot nouveau sur 8, s’il a su tout dire sans
1 Man.H. 58. Cf. Man. H. 13, fin.
emprunter ailleurs qu’aux trésors un peu poudreux, mais intacts, de l’ancienne langue, s’il a pu restituer aux vieux mots, par un emploi judicieux, une fratcheur toute nouvelle, s’il a su leur donner enfin le charme de l'actualité, sans rien leur enlever de leur autorité, et surtout sans enrichir mal à propos le dictionnaire, son mérite d'Atticiste est néanmoins plutôt ailleurs : il est dans la clarté, dans la correction et dans la grâce de son style. Lui, si hardi et si libre, il est généralement demeuré en règle avec les exigences grammaticales de l’ancien temps. Là même où il est irrégulier, il semble plutôt avoir étendu et élargi que véritablement violé l'usage classique, et peut-être n'est-il pas exagéré de dire qu’il demeure d’accord avec l’esprit de la grammaire. La précision de la syntaxe athénienne confinait à la rigueur : c'était une discipline sévère, fort nécessaire assurément à l’époque où le dialecte se constituait et se formait des éléments les plus divers. Quand la langue d'Athènes devint celle du monde grec, les lois en devinrent, par la force des choses, un peu plus libérales. Elles ne l’étaient même, suivant Denys, que trop devenues au bout de trois cents ans; cet avis fut bientôt celui de tous : l'évolution d'une langue abandonnée à elle-même est toujours rapide, et cette rapidité n’est bonne ni pour sa conservation, ni pour sa durée.
Aux époques dites classiques, époques d'équilibre et de chefs-d’œuvre, les ouvrages des maîtres fixent jusqu'à un certain point la langue qui leur a servi d’instrument et de forme; leur art lui donne l'autorité nécessaire pour ne changer que lentement; la langue est devenue littéraire. Aux époques de décadence, quand la langue échappant à l'influence de l’âge classique descend à grands pas la pente quelle avait gravie, non sans peine, les auteurs ne sont plus pré-
sents pour la défendre : ce rôle incombe aux grammairiens et aux critiques, humbles héritiers des génies classiques, et qui parlent en leur nom. Mieux vaut encore, pour le succès de l’entreprise, un érudit spirituel et fin, prêéchant d'exemple, capable de dissimuler sous des formes aimables des idées justes, recommandées par son talent même. Plularque et Lucien sont les deux plus grands noms de la littérature grecque durant les trois premiers siècles de notre ère ; tous deux se sont également nourris des chefs-d’œuvre classiques, et tous deux ont laissé des ouvrages assez considérables à tous égards pour conjurer les progrès de la décadence ; tous deux enfin sont un témoignage de l'influence presque décisive que peuvent exercer, dans une période de ce genre, deux hommes intelligents, instruits, fidèles aux bonnes traditions, nullement indigues des ancêtres, et créateurs à leur tour. Mais le premier, tout préoccupé de morale, a surtout recherché auprès des anciens, des exemples de vertu ; l'autre s’est attaché à la forme littéraire, et leur a demandé des préceptes de bon style. Aussi, tandis que l'un reste étranger aux doctrines atticistes, l’autre s’en instruit, s'en sert, les juge, les critique, les raille au besoin, et, sans demeurer enfermé « à l’ombre de l'école », utilise au profit de sa renommée et de la littérature en même temps tout ce dont il est redevable à ses études prolongées. Nul doute que sa langue ne lui doive plus d'obligation qu’à Plutarque ; ses œuvtes n'étaient pas seulement pour le lecteur un délassement ou un répertoire d’anecdotes plus ou moins édifiantes ; c'étaient des exemples d'élégance et de pureté, c’étaient parfois aussi des leçons explicites. Comme tous les Atticistes, il a fixé bien haut l'idéal auquel il se retient, pour ainsi dire, dans ce déclin des belles-lettres : le
point d'appui est bien choisi, à la condition de regarder en haut, non en arrière; sans en avoir probablement conscience, mais non sans en avoir tout le mérite, Lucien, dans les œuvres qui nous restent de lui, a sérieusement contribué au maintien des bonnes traditions. Tel était assurément le but des Atticistes ; mais aux sages seuls revient tout l’honneur de l’exécution, et Lucien, qui fut l’un des plus sages, fut, entre eux tous, le seul doué d'un génie vraiment créateur.
Chez lui, en eflet, limitation classique, la restauration modérée du vieux langage n’était pas seulement un frein à l'évolution du grec ; ce fut en même temps un principe directeur qui la maintenait dans les limites les plus justes, c'est-à-dire les plus convenables au génie de cette langue plus de dix fois séculaire, et qui ne demandait qu’à vivre toujours, ëç &i, comme le livre de son plus illustre historien. Ce mécanisme puissant était, dans ses parties les plus essentielles, remarquablement subtil et délicat ; les pièces de rechange ne pouvaient être empruntées n'importe où ; telle modification inintelligente au plan primitif pouvait, non le fausser, mais le briser tout à fait. C’est ici que l’étude judicieuse des anciens était une précieuse ressource : les bons poètes, les orateurs, puis Thucydide et Platon, les comiques et les tragiques ‘, sont les guides les plus sûrs : « Lorsque tu auras eueilli, comme autant de fleurs, toutes les beautés de ces ouvrages, napà robrur dnavca ta xdXkoTa anavftoapevos, ton style aura quelque valeur, tu seras quelqu'un. » Mais il ajoute, un peu plus bas :
« Eùv tata nous, …Daopäv épices rois nAdeoty,
‘ Lez. 22.
par ce moyen, tu pourras sans crainte aucune haranguer une foule » ; non pas un public soigneusement trié, mais le peuple, au sens le plus large du mot. C’est là peut-être le meilleur moyen de connaître le sens et le génie de l’Attique : choisir, parmi les classiques, les auteurs les plus simples, les plus vivants, ceux qui ont le mieux su conserver la grâce et l'élégance en vivant dans la réalité complète, loin d’un cénacle au succès passager et restreint ; préférer entre tous un Xénophon, auteur d’entretiens familiers, un Platon, le créateur du Dialogue, un Arislophane, surtout, dont le vocabulaire, les locutions et les tournures se rapprochent si fort du langage parlé. Comme eux, et sans abdiquer sa personnalité — c’élait déjà les imiter que de ne pas leur sacrifier son indépendance, tout en s’aidänt de leurs conseils — Lucien a parlé et écrit pour tous, en vue de plaire ‘et d'instruire ; son succès, dù à ses qualités particulières et à son exacte intelligence du passé, était un encouragement à marcher toujours dans cette voie ; et le bien, ici comme partout, consistait pour ce dialecte à persévérer dans son être, à conformer son avenir à ce qui survivait de son passé.
L'imitation fut à la fois fidèle el originale : c’est l'originalité qui semble avoir le plus frappé les contemporains : « Que cela est neuf, disent quelque part ses auditeurs, quel tour original ! "Q 6 xouvoratos, rc racadoËchoyias *. » D'autres répétaient qu'il était unique dans son genre parmi les Grecs, ëvæ xaœi provov ëy vois "Eknow *, el ce compliment était plus agréable à l’auteur que le premier; un autre enfin l’appelait un Prométhée, el celte injure énigmatique signifiait peut-être, si elle signifiait quelque chose, qu'il était l’auteur d'un
{Tu Pr. à —? Zr.i. — 3 Zr. 2.
genre bizarre, inconnu jusqu’à ce jour. Lucien se défend vivement d'être l'admirateur exclusif de la nouveauté: ce n’est pas assez de composer des œuvres qui ne soient filles d'aucune œuvre plus ancienne, il faut encore qu’elles plaisent : « ’Euoi où névu itavèy, &i xauvonoteiy oxoinv pnôë Eyor vis Aéyet” doyautérepéy tt toù mÂdapurog où roïre dnéyovév iortv, GAME ph ai jour paivouo ‘… »; mais en vérité, il travaille sur des formes anciennes, il est convaincu que deux choses belles peuvent composer un toul qui ait de la beauté ?, et, loin de désavouer ce « mélange », comme il l’appelie*, il s’en vante au contraire dans cette charmante satire «à son esprit » qu'est la Double accusation. C’est précisément dans ce mélange que se trouve la nouveauté: «< dans le principe, il n’y avait ni rapport ni amitié entre le Dialogue et la Comédie : l’un, relégué au logis ou borné à des promenades avec quelques intimes, n’étendait pas plus loin ses entretiens ; l’autre, tout entière à Bacchus, vivait au théâtre, s’ébattait.. et s’amusait aux dépens des amis du Dialogue *. » Il a osé rapprocher et accorder ces deux choses discordantes : si l’ensemble est harmonieux, c’est que les éléments ont été déformés et allérés l’un et l’autre, c’est, pour mieux dire, que chacun d’eux ne pouvait plus se suffire, et se mourait pour avoir exagéré son principe : le Dialogue trop spéculatif, la Comédie trop frivole, la Rhétorique trop verbeuse, se sont rendu de mutuels services. Qui ne voit que chacun de ces genres, qui perdaient, isolés, l’un sa grâce, l'autre sa force, l’autre enfin sa vigueur, a élé vivifié par les deux autres, sans jamais sortir des formes attiques, si ce n’est par le fait mème que cette
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combinaison d'éléments attiques risquait de produire un tout qui ne le füt plus lui-même ? Ecrire des - Dia- —logues comme Platon, prononcer des harangues comme Démosthène, flageller des ridicules en plein théâtre comme Aristophane, Lucien ne le pouvait pas: le génie, les circonstances favorables, le public eût fait défaut; mais il a conservé la forme du Dialogue, le mouvement oratoire, l'enjouement des comiques, et cela, avec une discrétion, un goût et en général un art digne d’une meilleure époque, et qui rajeunit sans détruire. Les Attiques revivaient dans ses ouvrages, et ses ouvrages donnaient au modèle un nouveau lustre : il a célébré ses modèles ‘, publié ? et recommandé * ses procédés : il a produit lui-même, et montré comment il fallait s’y prendre. Mais il ne suffit pas de bons conseils pour enfanter des chefs-d'œuvre; il faut des circonstances favorables, et surtout des génies créateurs; l'influence de Lucien ne pouvait aller jusqu’à réaliser les unes et faire naître les autres, et ce ne serait pas lui rendre justice que de la juger seulement au point de vue de ses conséquences littéraires.
Et toutefois, l’atticisme tel qu’il le combattait ne lui a guère survécu : sans doute, Phrynichos, Mwris, Hérode et son disciple Ælius, contemporains de notre auteur ou un peu plus jeunes que lui, formèrent de nombreux disciples, préchèrent, fixèrent leurs dogmes et formulèrent leurs lois étroites, comme si nulle objection, nulle critique autorisée contre la rigueur de leur système ne fût arrivée à leurs oreilles et n’eût frappé leur jugement : fut-ce par dédain pour cet étranger ? n’entendaient-ils rien, du fond de leurs écoles ? ne voyaient-ils rien que les applaudissements
1 Lex. 2. — ? Tu Pr. 6. — 3 D. acc. 34.
de leurs Kazpüdpua et de leurs cénacles d'auditeurs ? était-ce de leur part une confiance absolue dans la justesse de leurs propres idées, une foi immuable et inébranlable? Enfin, les satires de Lucien furent-elles comme une semence féconde, qui ne germe que lentementet ne fructifie que plus tard ? Tout cela put être vrai ; mais n'oublions pas surtout que pendant longtemps le grand nom d’Hérode, la haute faveur qui lui était acquise, son goût, son lalent, ses services, sa valeur appréciée même de ses adversaires, couvrit, comme un rempart, les manœuvres les plus hardies et les plus folles de tous ceux qui se réclamaient de lui. Lucien ne lui survécut que d’une quinzaine d’années, et encore, à cet âge, n'était-il plus lebatailleur acharné qui multipliait sans relâche les dialogues et les traités ; le haut fonctionnaire de l’empereur Commode ne rêvait plus, semble-t-il, que promotions, faveurs, avancement et gratificalions ‘ ; et, si nous admettons que, dans cette Apologie sénile, il badine et plaisante encore, iln'en est pas moins vrai qu'il s’est à peu près retiré de la lutte littéraire. Il a donc raillé, sans grand succès, les exagérations de l'Ecole sous Marc-Aurèle : mais, dès la fin du second siècle, que voyons-nous ? où sont les Lexiphanes, les Polyeuctes et les Pollux ? Quels succès obtiennent-ils ? Que reste-t-il même des excès allicistes, sinon une tradition qui décline, un souvenir qui s’eflace, un dogme qui chancelle, jusqu'au jour où Philostrate *, à la prière d'une impératrice curieuse d'érudition, compose ses Vies des Sophistes, sorte d’histoire ou plutôt d’éloge funèbre où sont loués et blämés avec indulgence ces héros déjà presque oubliés ? Avec Philostrate, avec Lucien, pour mieux dire, l’Atticisme
“ Ap., surtout ch. 42. — * Mort vers 245.
entre dans l’histoire, une période de la littérature grecque se trouve close ; tous les conseils ont été donnés, un exemple, un modèle de ce que pouvait donner l’Atticisme, demeure parmi les Athéniens ; il est permis de juger, d’après la valeur de l’œuvre, celle des conseils qui l’ont aidée à venir au jour.
Sans aucun doute, le principe de l’Atticisme était bon, et Denys qui l’a posé est: responsable de l’éclat qui en a rejaillisurles lettres grecques ; mais Denys était un conserfateur, et aucun système de ce genre ne saurait être intelligent ni durable, s’il n’a d'autre ambition que celle de demeurer immobile ou de revenir en arrière ; or c’est dans ce sens que les plus célèbres Atticistes interprétèrent la doctrine de Denys. La plupart d’entre eux conçurent le projet puéril de ressusciter le langage, la grammaire, la littérature attique. La tentative, en dépit de la valeur personnelle de ses promoteurs, échoua et devait échouer ; toutefois elle ne fut pas stérile, puisqu'elle ramena l'attention des Grecs sur leurs vieux auteurs, sur l’époque la plus glorieuse de leur littérature, sur les chefs-d’'œuvre les plus purs du génie hellénique. Un rhétleur de talent put, grâce à l’atticisme, écrire des œuvres durables : il lui dut la meilleure part de son succès ; sans l’atticisme, Lucien n'aurait pas été Lucien ; mais sans Lucien peut-être, l’atticisme n'eût pas produit les fruits dont la langue lui est à jamais redevable.
C'est de là en effet, c’est de cet heureux concours de circonstances qui assurait à la ville d'Athènes une sorle de renaissance, c'est de la création des chaires de rhétorique et de philosophie au moment précis où l’atticisme régnait et où Lucien écrivait, que date réellement cette Université d'Athènes qui pendant plusieurs
siècles ‘ fit d'Athènes, suivant le vœu de Périclès, la capitale, ou, pour prendre l'expression plus fine et plus juste de Thucydide, « l'enseignement, l'école de la Grèce, naidevow ris ‘EXAddoc *. » Cette Université, fondée par les Antonins, dut à l’atticisme les traditions qui devaient êtreles siennes, et grâce auxquelles la littérature grecque put connaître encore de beaux jours: Libanios, Julien, Basile, Jean Chrysostome, Grégoire de Nazianze y reçurent cette instruction solide et sagement fidèle aux traditions, qui fit de l'Eloquence au iv“ siècle un nouveau titre de gloire pour l’hellénisme. D'autres avaient enseigné les principes, Lucien les avait justifiés par son exemple. « Mais comment surtout ne pas rendre justice à notre auteur, si l’on considère que le premier de son siècle, tout en conservant le respect de l'antiquité, il a vraiment écrit pour la foule, et parlé, correctement, un langage populaire ? Le Grec a joui du privilège de a’avoir jamais, depuis Homère, connu la triste destinée de ces langues mortes, vainement décorées du titre d’immorlelles : immortelles, sans doute, mais comme Achille aux enfers, et qui préféreraient l'esclavage sur la terre à la royauté chez les morts. Le Grec a triomphé des périls les plus divers et les plus graves : l’émiettement en dialectes rivaux, l’impureté primitive du dialecte attique, l'extension trop brusque de la langue commune et cette splendeur dangereuse qui lui méritait, dela part d’un Romain, ce magnifique éloge : Graeca leguntur in omnibus fere gentibus, Latina suis finibus exiguis sane continentur® » ; l’esclavage sous loutes ses formes, le temps enfin, qui détruit tout. Les quali-
* Jusqu'en 829 ap. J.-C. — ? Thucydide, II, &1 ; Cf. Isocrate, Antidosis, 299.
3 Cicéron, Arch. 23.
tés qui ont fait sa force, étaient à la fois vulgaires et rares : c'était une langue populaire, comprise de tous, nullement un idiome artificiel à l’usage des lettrés ; les motsen étaient nobles ou familiers, mais il n’existait pas deux langues. Le tort des üreourrixibovres est d’avoir voulu, comme à Rome, parler pour une élite et contrarier violemment les tendances du langage communément employé : le mérite de Lucien, son originalité parmi eux, consiste à ne les avoir pas suivis dans cette voie. Il connut, admira, regretta peut-être le temps passé; jamais il n’a partagé des illusions généreuses
et de vaines espérances; jamais surtout il ne s’est
associé à des efforts maladroits et dangereux. Rien, absolument rien, en dehors des bonnes intentions, ne le rapproche de ces Grecs modernes qui bannissaient, de parti pris, tout mot d'origine étrangère au. profit d'un mot de l’ancienne langue, souvent détourné de son vrai sens : « Tel ne se sent pas de joie d'avoir inlroduit, dans une phrase qu’il vous cite, le datif ancien, qui avait disparu de la déclinaison du romaïque. C'est un singulier spectacle que toute une nation devenue pédante », écrit un voyageur ‘ en 1863. Mais il ajoute bientôt après : « Le fond du vocabulaire et de la syntaxe était resté grec ». C’est bien par là qu'une langue est vivante, malgré les modifications que l'analyse, se substituant à la synthèse, a pu lui faire subir; nous ne voyons pas que Lucien, fort ignorant à coup sûr de ces questions linguistiques, ait écrit cependant et pensé à cet égard autrement que pour le plus grand intérêt de la langue grecque. Il n’est pas de ceux qui l'ont créée, il est de ceux qui ont contribué à prolonger :son existenceen l’illustrant. D’autres ont formulé des théories;
G. Perrot, Voyage en Asie Mineure, ch. 1.
il les a mises en pratique, et les a dépouillées par là de ce qu'elles contenaient de faux et d’excessif. D'autres même, un Dion, un Galien, furent des sages en cette matière; mais l’un se cantonne dans la déclamation philosophique, l'autre dans la science médicale ; lui au contraire publie, à côté des Dipsades, du Zeuxis, du Scythe, de la Salle, à côté du Tyrannicide et des Phalaris, des œuvres personnelles, originales, destinées à la plus large publicité. C'est par là qu'il survit aux autres, c'est là qu’il faut étudier cet atlicisme dont il nous parle quelquefois, le plus souvent pour le ruiller, mais auquel il demeure fidèle par ses qualités artistiques et littéraires vraiment dignes des Atliques. A leur exemple, il a pensé comme l'élite, et écrit comme la foule pourrait parler ; il nous a gardé ce que contenait de meilleur une école dont les disciples ne furent pas toujours sages, et dont il n’a critiqué que les excès ; son exemple n’a pas été vain, ni son œuvre stérile ; une fois ‘ surtout, il a résumé en deux mots, sous forme de conseil aux jeunes, tout le secret de l’atticisme, le principe auquel son œuvre doit sa vie, sa force et sa valeur :
« Maiota dé yapior nai cupnveig O5e. »
La Grâce et la Clarté, n’était-ce pas en effel le véritable idéal des vieux Attiques ?
‘ Lex. 3.
Ed. Fritrsche.
[La