DU DIALECTE ATTIQUE ET DES ATTICISTES
Le dialecte parlé dans l’Attique à partir du vn'siècle avant l'ère chrétienne ne semblait pas appelé dès l’origine à de bien hautes destinées : ce n’était qu'une branche de l’antique et célèbre langue ionienne depuis longtemps florissante, idiome impur, mêlé d'éolien et de dorien, né sur un sol maigre ‘, parmi des hommes tardivement mêlés à l’histoire générale de la Grèce, et privés de toute liltérature nationale plusieurs siècles après l'apparition des premiers aèdes. Mais au peu de fertilité de son sol ce pays dut une certaine stabilité dans la vie politique, une espèce d'assurance contre les invasions : des oliviers, des narcisses, du lierre, des mines d'or, il est vrai, mais dont l’exploitation était lente et compliquée, un bon port, une arête montagoeuse d’un accès difficile, enfin une situation qui la plaçait en dehors des grandes voies d’invasion : tout cela garantissait à l’Attique, soit le dédain, soit la crainte des envahisseurs; par suite, le fond de la population ne varia pas. Politiquement indépendants,
‘ Thucydide, 4, 2 : tav yoùv ’Atruxfo Ex toù ërt nAsiotov O1x vd Aentéyewv dotaclagtov odaav &vbpwror wxouv où adrot del.
les Athéniens étaient en même temps libéraux, hospitaliers aux exilés, aux partis vaincus des pays voisins, malgré la diversité des races et même des idées ; ces deux conditions réunies, permanence de la population autochthone, présence fréquente d'étrangers, produisirent un idiome stable à la fois et souple, solidement attaché à son origine ionienne, mais lentement pénétré et teinté en quelque sorte par les dialectes éolien et dorien, et aussi par l'ionien pur conservé en Asie à l'abri de toute souillure. Il possédait une matière fixe, et une forme qui pouvait sans danger se nuancer aisément de couleurs diverses : tour à tour il empruntait au dorisme ses contractions un peu lourdes, à l’éolisme ses concours de consonnes, au pur ionisme ses flots harmonieux de voyelles. 1] demeura clair et sobre, subtil parfois sans obscurité, parfois rude et austère sans rigidité excessive. L'’orthographe, il est vrai, présentait d’abord quelque bigarrure, quelque incertitude, due surtout à ce fait qu'on empruntait des particularités de morphologie sans emprunter l’alpha- : bet correspondant ; on écrivait :
épiaov, éœihes, épihe, épuAcev, épuÂëte, éqihoy, absolument comme ÉAUOV, ÉAUES, ÉUE, éAUOMEY, ÉAUETE, ÉAUOY,
sans avoir encore la ressource des accents écrits, pour guider la prononciation. Nul doute que les Athéniens n’aient souflert de cet état de choses, puisque la réforme alphabétique de 402 s’opéra, semble-t-il, sans aucune opposition. Autant que possible, on écrivait donc comme on parlait ; une seule lettre représenta un seul son; plus de IH, de KH, de TH, de æ>', de
{ Il n’y a pas d'exemple de IS à Athènes. Le F avait disparu depuis longtemps.
X2, plus d’équivoque dans les sons des voyelles E et O; mais en même temps on gardait le son A bref et long, au lieu de la monotonie dorienne en A lourd, et de la monotonie ionienne en H aigu. Le } fut tour à tour diphtongue comme dans oxivo, consonne comme dans &Xkos, remplacé par un allongement comme dans )ÿo ; le F disparut entre deux voyelles pour n’en pas faire trois, et reparut devant une consonne : |
GE... ©, Ge-V-comat,
Les éléments caducs sont plutôt des éléments mobiles qui, submergés et émergeant tour à tour dans le flot des voyelles et des consonnes, viennent toujours au besoin rétablir l'équilibre rompu au cours des flexions. Ces agents discrets de l'harmonie, toujours disponibles, sont presque l'âme de la morphologie attique. Le > même, si complaisant, si durement lésé par le T° et tant d'autres lettres, disparail, et l’hiatus ouvert là où il s’est englouti se referme dans une contraction. Tout est fini, semble-t-il ? Nullement : il reparaît un peu plus loin : ‘
rad. “yclus . yeh@ . éyeldoÿav.
Ces lettres sont plutôt flottantes que caduques : elles disparaissent, et n’en résistent que mieux.
Ainsi l’attique, sans oublier ses origines, garde comme un souvenir de tout ce qu'il a acquis chemin faisant ; par quelque détail il touche à tous les dialectes, il garde quelque épave de chacun, chacun d’eux se retrouve en lui; entre l’ionien àpéon el le dorien àpica, l'attique àuéox représente une moyenne, un juste milieu
‘ Lucien, J. passim
entre deux excès ‘. Il ne fallait pas moins que la vitalité puissante de la race athénienne pour résister à la pression des flots voisins; il fallait aussi toute la conscience qu'elle avait d'elle-même pour garder un juste équilibre, cet équilibre par lequel elle entendit au Lycée définir la vertu, et qu’elle recherchait et louait sous le nom de prerpiôrns. Athènes, isolée au milieu de races étrangères, lutta vaillamment, dans la médiocrité, et contre la mauvaise fortune : ce fut la bonne qui faillit tout détruire.
Le dialecte attique fut donc redevable de sa grandeur à l’heureux concours de deux qualités bien rarement unies, la fixité et la souplesse ; il la dut encore et surtout au merveilleux génie des Athéniens et, dans ce grand siècle de Périclès, la langue et les auteurs, par un mutuel service, fondèrent pour toujours la renommée de l’époque attique. Cette renommée s'étendit au loin *, les peuples voisins se pénétraient d’atticisme ; mais tandis qu’en Attique les influences étrangères nourrissaient et fortifiaient le dialecte national, à l'étranger, au contraire, ce dialecte, par les effets d'une loi constante et toute à l’avantage du plus fort, nuisait au développement des idiomes locaux; ils dépérirent, puis moururent. Ainsi grandissait le dialecte attique, grâce à sa littérature, à ses emprunts et à l’affaiblissement des autres : dans la période de progrès modéré, l’extension d'une langue est tout profit. 1l garde assez bien encore le souvenir de ses origines : ce que dit Victor Hugo de la langue française
1 Nous signalerons, dans les chapitres consacrés à la Phonétique, à la Morphologie, et à la syntaxe de Lucien, les principales différences de détail qui distinguent la xouvr, de l’’Aztitxr Ô14Aextoc.
2 On connait l’histoire de ces prisonniers Athéniens à Syracuse, qui recouvrèrent leur liberté en récitant des vers d'Euripide,
pendant le premier quart du xvu' siècle lui conviendrait mieux peut-être qu’ « à la poésie de Régnier et à la prose de Mathieu ». « C'était, dit-il, une langue forte et savoureuse, tout à la fois claire et colorée, pleine d'esprit, excellente au goût, ayant la senteur de ses origines; très française, et pourtant laissant voir : distinctement sous chaque mot sa racine hellénique, romaine ou castillane; une langue calme et transparente, au fond de laquelle on distinguait nettement toutes ces magnifiques étymologies grecques, latines ou espagnoles comme les perles et les coraux dans l’eau d’une mer limpide ‘. » Tel est, à son avis, le résultat d’une première filtration subie par la langue trouble et vaseuse du xvi* siècle. Nous connaissons mal le « xvi* siècle » de l’attique; à vrai dire, elle a été chez lui permanente, régulière et sage, cette constante infiltration, dans un organisme déjà sain, de tous ces éléments, étrangers, il est vrai, mais non barbares. Tous ces mots, toutes ces formes élaient, sans violence aucune, adoptés d’abord els quels, et peu à peu, au bout de quelques lustres, fondus avec le reste, tout en gardant, comme une sorte d’étiquetle de provenance, soit une consonne redoublée, soit une diphtongue en € ou un hiatus, soit un A long; ainsi les étrangers naturalisés, au bout de quelques générations, gardent leur nom d’origine, et rien autre chose. Pendant tout un long siècle, cette langue brilla d’un éclat sans pareil, éclipsa les dialectes voisins, y compris la langue mère. L'attique dans Athènes atteignait alors son apogée. Représentant de tous les dialectes grecs, sagement équilibré, de forme moyenne entre tous, il devint d’abord, par une évolution naturelle, la
‘ V. Hugo, Littérature et philosophie mélées. Préface. 1834,
névru duäkextos ; mais en même temps que dialecte général, il ne tarda pas à devenir dialecte commun. Le jour où vint à manquer la contribution étrangère, où, par la disparition successive des autres dialectes, l'équilibre fut rompu, où cette langue intermédiaire entre toutes se substitua à toutes, l’Attique faillit périr dans son triomphe. |
Victor Hugo, dans le passage cité plus haut, place l’âge d’or de la langue française sous le règne de Henri IV, à une époque assez pauvre en bonne littérature ; l’époque grecque correspondante fut au contraire la plus glorieuse pour les lettres. Tragiques, historiens, comiques, philosophes et orateurs illustrèrent tour à tour ce beau dialecte, le plus grec de tous : on ne saurait en effet comparer les emprunts de l’Attique à ces fournées de mots étrangers introduits de force par la Pléiade en français : l’attique s’enrichissait de grec, comme le français de Henri IV, de provençal et de gascon. La splendide floraison littéraire du siècle de Périclès fixa, autant qu’une langue peut être fixée, le dialecte d'Athènes. Elle fit mieux que le fixer : elle l’immortalisa dans des chefs-d’œuvre impérissables et à jamais éclatants, dont les Grecs ne devaient jamais perdre le glorieux souvenir.
Les qualités maîtresses de celte langue étaient la pureté, la propriété et la clarté ; ce sont aussi celles de Lysias, le plus parfait modèle du dialecte attique, tâs Atrwxÿs yhoTtrns dotcros aavoy', non pas de cet ancien atticisme, ajoute Denys, qu’on trouve dans Platon et dans Thucydide, mais de l’atticisme usité de son temps ; sa pureté d'expression est parfaite et inimitable; il sait « donner aux objets de l'élévation, de la majesté,
‘ Denys, Lysias, 2.
de la grandeur, même en se servant des mots les plus ordinaires, et sans emprunter le style poétique »; enfin son style est clair, même pour les hommes étrangers à l’éloquence,
Kai +5 nävu néppo donove rolrixGv dpestévat Adyav'.
Sa diction estencore vive et pittoresque ; Isocrate, qui est aussi pur que lui, n’est ni aussi vif, ni aussi précis ; c’est plutôt un orateur de salle de conférences * ; mais, comme Lysias, il n’emploie que des mots propres et. autorisés par l'usage *. « Thucydide, qui est le modèle des historiens attiques ‘, est moins recommandable aux imitateurs, parce que son style est souvent obscur, dit encore Denys, parfois affectéel incorrect.» L’attique est caractérisé par la clarté suffisante, par la grâce et le pittoresque suffisant : rien de trop. Quand on comprend à demi-mot, pourquoi employer le mot, ou plutôt la phrase entière ? Pourquoi dire
oidu pus idev, quand on comprend la phrase oida idcv ?
Quand le lecteur voit nettement les choses, pourquoi vouloir qu'elles lui crèvent les yeux ? Ce qui suffit, suffit. Rien d’exagéré, rien de mignard, rien d’aflecté : les imbéciles, dit Cicéron, appellent cela de la maigreur et de la sécheresse; un squelette est pour eux le symbole de l’atticisme. A la précision ils substi-
4 Denys, Lysias, &. Denys ajoute qu’au rebours de Thucydide et de Démosthène, Lysias n'a jamais besoin de commentaire. — 2 Denys, Jsocrate, 2. — 3 Denys, Isocrate, 11. — * Denys, Lettre à Pompée. — * Denys, Thuc., 24; plus loin, 29, il relève des quasi-solécismes.
tuèrent la concision parfois obscure, à la sobriété l’abstinence, à la véritable expression le terme banal. Tels furent les atticistes latins ; mais, vers 250 avant J.-C., le danger n’était pas là, bien au contraire.
Clarté, grâce et pittoresque attiques suffisaient aux Athéniens ; quand l'attique devint la langue de gens en moyenne, ou moins intelligents, ou moins sensibles, ou moins artistes, les qualités maîtresses du dialecte, mal appropriées désormais au public parlant, devinrent subtilité, raideur, monotonie, et, d’une façon générale, clarté, grâce et pittoresque insuffisants. D'autre part, ces mots ioniens, doriens, éoliens, qui gardaient à Athènes comme leur marque d’origine, perdirent tout à fait ce dernier reste d'indépendance ; leurs dialectes parliculiers se mouraient, et, de plus, l’attique, en devenant langue générale, renforça son unité. Les déclinaisons, les conjugaisons furent plus uniformes ; enfin et surtoutles mots nouveaux dont une langue a sans cesse besoin durent être formés, la philosophie aidant, dans la langue même, à force de suffixes : les mots en -01s, EN -UX, ED -06s, EN -w, en -cti, en -0cy, se mulliplièrent, au profit sans doute de la clarté, — ainsi fut résolue la première question, — mais au grand détriment de la grâce et du pittoresque. Pour ces deux derniers points la difficulté fut encore aggravée. |
Dès lors l’appauvrissement de l’attique commençait. N'ayant plus à emprunter ailleurs, il empruntait à lui. même, et formait de lui-même des mots dérivés, qui étouffaient les mots simples. Les vrais mots attiques s’effaçaient devant les mots créés pour les besoins de la langue générale, l’atlique se démarquait, en même temps que sa clarté devenait trop claire pour son propre génie.
Ce fut bien pis pour le reste : le charme du pur atlique ne pouvait déjà suffire à la langue générale. On vit arriver à flots les ornements artificiels, les sculptures rapportées, les moulures flamboyantes ; tout écrivain dut être un virtuose, dont les jongleries sans conviction énervaient l’œuvre, et lui enlevaient sans rémission ce caractère de franchise, de droiture, d’honnèteté, qui était le plus grand charme de l’attique. Les auteurs se battaient les flancs et raffinaient à l’envi pour embellir leur prose ou leurs vers d’une clarté fade, ou d’une grâce tourmentée. L'éloquence asiatique‘ ou rhodienne fut verbeuse, boursouflée, pomponnée ; du reste l’attique, transplanté en Orient, à Alexandrie, à Rhodes, à Pergame, à Antioche de Syrie, hors d'Europe enfin, se décomposait et se corrompait aux rayons de ce soleil trop ardent *, sur les lèvres de ces Asiatiques longtemps sujets des Perses et mal préparés à la pureté simple et libre du dialecte d'Athènes.
La valeur expressive et pittoresque déclina aussi faute de naturel. Ainsi l’attique devint xown diéheutos.
L'évolution même, en dépit des chefs-d'œuvre classiques, en fut précipitée. Qu’aurait donné l’évolution naturelle ? Peut-être, si l’attique eût eu encore à lutter contre les dialectes voisins et à leur emprunter, aurait-
« Née, dit Quintilien (XII, 1x, 16), de l'ignorance du mot propre.»
? « Il est certain, dit M. Jules Girard (Thèse, p. 55), qu’il y a un si merveilleux accord entre la nature de l’Attique et le caractère des œuvres Athéniennes, qu'elle semble les avoir inspirées, et qu'elle en aide l'intelligence en provoquant d’elle-même des rapprochements qui nous en rendent les qualités plus sensibles. Rien n’explique mieux l'éloquence Attique que la lumière d'Athènes. L'éclat de l'éloquence Athénienne, c’est la lumière même du soleil d'Athènes aux heures si belles qu'éclairent ses premiers et ses derniers rayons: rien de plus resplendissant, mais rien de plus doux... Alors le soleil d'Athènes inonde les objets de lumière, mais en baigne mollement les contours, de même que les flots bleus de son golfe viennent doucement s’unir aux rivages dorés de Phalère. »
il gardé toutes ses vertus de souplesse, de grâce et de clarté ; la mobilité de sa surface eût encore préservé le fond, l’appauvrissement qui résulte des outrages du temps eût été plus longtemps réparable. Il est permis de supposer que ses changements réguliers et lents n’eussent été que des modifications nécessaires : car lorsque les temps changent et qu’on ne pense plus de la même façon, comment pourrait-on parler de même? Au bout de quelques siècles, et quand les altérations de la prononciation atlique, inévitables avec le temps, eussent été assez nombreuses, un nouveau réformateur, au rebours de l’ancien, aurait pu réduire le nombre des voyelles par la suppression de l'n et de l’u, et dédoubler les consonnes f et à, qui ont deux sons ; ou même la réduction se fût faite spontanément, et les voyelles superflues seraient d’ellesmêmes tombées en désuétude.
Dans les formes casuelles et personnelles, on ne peut prévoir une évolution analogue à la marche du français dans le sens analytique ; le grec était lié par tout un passé écrit, avec lequel il demeurait en contact; l'ignorance, cet élément si favorable aux changements réguliers, faisait défaut, heureusement pour la vitalité de l’attique. En définitive, sa transformation en xorvn dtxhextos fut trop brusque pour demeurer toujours incontestée ; lorsque les Athéniens reprirent conscience de leur génie et de leurs traditions glorieuses, l’atticisme devait apparaître naturellement. |
D'où vient donc précisément ce mouvement, fort curieux et bizarre au premier abord, sans analogue dans les autres littératures? et comment, à une époque déterminée, toute une école de grammairiens et d'écrivains s’est-elle mis en tête de parler un langage antérieur de plusieurs siècles?
Il faut y voir d’abord, dit M. Maurice Croiset ‘, une manifestation particulière du goût d’archéologie qui était alors à la mode. Quelque temps auparavant, florissait en sculpture le classicisme de la décadence ; l’école néo-attique, fondée par Antée, Callistrate, Athénée, Pythoclès, Pythias, Callixène, est remarquable par des productions d’un archaïsme voulu * : l’Hercule Farnèse est imité de Lysippe, la Vénus de Médicis, de Praxitèle, le torse de l’Hercule du Vatican, probablement de Lysippe, et ce sont les œuvres respectives des Athéniens Glycon, Cléomène et Apollonios. Il en fut de même pour la langue. Un fait positif est que l’attique s'était modifié avec le temps * : les commentateurs et les grammairiens en contact constant avec les vieux auteurs prirent ou reçurent le nom d’Afficistes, et, par une faiblesse bien naturelle, se laissèrent aller à parler le vieux langage : recherche souvent malaisée, d’allures souvent prétentieuses et pédantesques, surtout le jour où il se trouva des auteurs qui écrivirent surtout pour écouler la liste de leurs découvertes en archaïsmes. Nous aurons à parler de ce Lexiphane ‘,si étroitement apparenté à l'escholier Limosin que rencontra quelque part Pantagruel * ; son ambition est de faire comme Platon :
évricuurootéo T® ‘Aoigtovos y abté,
et en eflet il emploie à foison les % d'és, les drra, les
À Essai sur la vie et les œuvres de Lucien, p. 258-9. — ? Pasitélès, cité par Pline. |
8 Lucien, Ps. 14 : tv ”Atrexwvy xatà ypôvouc tivèc roÂkà évipebavtwv ns aûtwv owvrs. — À Lucien, Ler., pass. de À à 15.
5 Rabelais, II, 6 : il est vrai qu'entre le latin et le français du xvie siècle, il y avait la distance d'une langue à une autre; mais l'escholier ne prend que les mots latins, non la morphologie ou la syntaxe latine.
GXhos doce dx, et finit par se croire arrivé au comble de l’atticisme,
TS ATTIXITEUS ŒKDOY.
Mais, à côté deces affectations puériles, on rencontre souvent de louables efforts en vue d’une réforme du langage.
Il serait insuffisant d'expliquer l’atticisme par un regret banal de l’attique, ou par le fait que la langue écrite, ayant toujours été plus ou moins artificielle, pouvait être facilement restaurée : cette dernière règle est fausse pour la plupart des auteurs grecs, et spécialement pour les orateurs attiques *.
Ecartons enfin l'hypothèse d’une influence quelconque de la part des Romains, qui, a-t-on dit quelquefois, apprenaient le grec dans les bons auteurs, et par conséquent ne parlaient que l’attique : en réalité, les Romains étaient instruits par des pédagogues, dont le langage était celui du temps. Quand Denys, dans un passage célèbre’, attribue à la domination romaine l'honneur d’une réaction victorieuse contre l’astanisme, il convient d'interpréter ses paroles dans le sens d'une politesse à l'égard de ses élèves et de ses protecteurs latins : peut-être certains Grecs conçurent-ils quelque humiliation pour leur pays, de voir, au premier siècle avant J.-C., leurs vainqueurs connaître à leur tour une
1 Cf. J. Girard (Thèse, p. 60) : « L'Atticisme était un produit naturel du sol qui en fut prodigue pour tous ses enfants, avare pour tous les autres. L'universalité de ce don précieux eut une conséquence importante : l’orateur pour être éloquent n’eut pas besoin de s'éloigner beaucoup de l’homme du peuple ; il parla toujours la même langue ; il put donc toujours rester simple et naturel. »
2 Denys, roooiptov, 3 : Aît!a d'ofuat tic vogaitne petaboÂñe ÉVÉVETO À naävtwuy zoatoësa ‘Pwun, roûç tautiv avayxébouoa tàc bÂaç môheic antob}ëreuwv, etc.
période classique des plus brillantes, et cherchèrent-ils instinctivement à réagir; mais en fait, la suprématie de Rome devait plulôt achever la destruction des dialectes locaux et l'espèce de nivellement commencé par la conquête macédonienne.
La véritable raison nous paraît être une réaction du bon goût contre le goût déplorable qui régnait alors sans conteste. La littérature, à bout d'originalité, pillait à Lort et à travers les auteurs de toute époque. Lucien nous en a conservé le tableau ‘ : il cite des historiens qui, dans un sujet contemporain, copient Thucydide, et mêlent des mots latins à des transcriptions presque textuelles * ; à tel autre, Hippocrate sert de modèle,
juste assez pour l’autoriser à barbouiller d’ionien la langue commune : « Il commence par écrire dans le dialecte ionien, et puis il se sert, je ne sais pourquoi, de la langue commune; il dit intpeiny, neipnv, dxda&, wôcot, et ailleurs il emploie les mots les plus populaires, les expressions les plus triviales*. » On imite encore les poètes avec leurs exagérations et leur langage spécial, Xénophon et ses débuts eæ abrupto, Homère enfin, avec les prodiges décrits dans l'Iiade, l'intervention des dieux, le souvenir trop exact de ses héros, et cela, dans un langage composé de tous les dialectes connus. L’imitateur d’Hérodote traduit en grec les noms romains en les déformant : Kpôyios représente Saturninus. Tel autre produit l’eflet « d'un auteur tragique aux pieds chaussés, l’un d’un cothurne, l’autre d’une sandale » ;il a dit:
« ËMEE pv à pmyavh, rd reiyos dE nov peydAu ÉdoURNOE, »
* Lucien, Man. H. 14-34.
# Luc. Man. H. 145. Cf. C. A. I. Dittenberger, t. III, partie I,
ne 623. Dans une inscription de 126 ap. J.-C. on trouve Kawvevävaty = , Caeninensem. — 3 Luc. Man. H. 16.
î L'ATTICISME. 2
et un peu plus loin, « A0n hEAoUEVOL np aUtoÙS épiyvovto. »
L'auteur inconnu du Traité du Sublime' nous parle aussi de ces disparates dans le style. L’orthographe et la morphologie n’étaient pas mieux respectées ; les inscriptions attiques recueillies dans le Corpus de Bæckh et surtout dans le Corpus de Dittenberger ne nous laissent aucun doute à ce sujet. Les inscriptions n* 73 et 74 * sont à peu près identiques, à cela près que la seconde est plus correcte : les deux portent yuvatxéov, bien que rédigées en attique. On y relève les différences suivantes :
No 73, xa0s:0poSsato. No 74. xabet0p5oato.
xa02910CEa0w. xa0aptKEobw.
aoermeol. adOr pEpov.
Ovarzoketv. Puorterv.
xa0:0pousapevou. xa0et0puoauévou.
edlAatos. edvelhatoc.
épethéte. ôptAËT I.
Dans la première on trouve &veo pour dvev, xaboptabeotou pour xubapisesba. Le n° 915 porte xatà Maxédoves, analogue au xaÿ'es que Lucien reproche an Soléciste; nées est employé sans motif pour pnôeis; les n® 452 et 508, décrets officiels, ont l'orthographe
H EZ APHOY IIATOY BOYAH,
pour "Apeiou.
En somme, depuis le milieu du 1v° siècle, les prosa-
teurs grecs ont formé deux groupes, de tendances et de principes absolument opposés : d’une part, après la publication des travaux d’Aristote, on emplaya des
1 Traité du sublime, ch. xxxiv. — ? CIA, 1878, t. IH.
termes d’une précision scientifique, avec le souci, légitime en soi, de l'expression rigoureusement juste et propre- Les stoïciens surtout, et spécialement Chrysippe ‘ de Soli, poussèrent jusqu'à l'excès'celle préoceupation : leurs œuvres fourmillent de termes techniques, d'expressions triviales, ou de locutions poéliques. Polybe, en fait d'élégance, ne songe guère qu’à éviter l’hiatus ; Strabon, Philon, Plutarque même, ont mérité les mêmes reproches ; quant aux médecins, Phrynichos les flétrit en bloc de l’épithète d'auabsis *. D'autre part, et par réaction peut-être, des auteurs connus surtout par les amères critiques de Denys, Charisios’, Hégésias +, d'autres Asiatiques, se montraient déjà d’un purisme exagéré, au point de négliger entièrement la construction de la période qu'ils brisaient et rompaient sans scrupule, pourvu que les termes fussent strictement choisis 5, et conformes aux exemples laissés par les auteurs attiques, Hégésias, on le sait, se croyait si bien en possession de l’atticisme, que ses modèles devaient, à son avis, paraître grossiers auprès de lui. En fait, l’exagération dans l'expression, la déclamation, le pathos de la forme dissimulait mal l’inanité du fond, la pauvreté et la faiblesse des idées “. Ces amplifica-
* Denys Hal. Arr. Mots, &.
* P. 160 Lobeck. C'est peut-être son antipathie contre Galien qui lui dicta cet anathème général ; nous savons en effet que l'illustre chirurgien avait d'abord écrit contre les redresseurs de solécismes (ep? <ñe réfeuç süv lôluv PEU, 3 ; rsoÙ ouvblsEuc gaouéaur, I, 10).
5 Cic. Brul., 286.
L Denys, puss.; Lucien, M. Rh. 9 :
aoxatne digne to mapadelquers pepsioôu, la <ù vie malade épyasias à Kptclav xx Nnswenv. » — * Cic. Orat. 25.
$ C’est peut-être ici le lieu de remarquer que nos grands poètes du xvue siècle ont cherché leur originalité dans le style, tandis que ceux du siècle précédent avaient voulu la trouver dans la langue même. Mais en Grèce ceux-là précédèrent ceux-ci : la tendance asianiste était artificielle et n'apparaissait pas à son heure.
Pré ot xeXciget EnkoG te t@v Aéqwv 0:
“Hynoios xl üv dei
tions théâtrales obtinrent cependant un vif succès en Asie, dans leur pays d’origine; et, comme ces élégances artificielles, ces ornements rapportés ne tenaient pas au sujet même, comme la véhémence des gestes, la hardiesse et la bizarrerie de l’expression suffsaient le plus souvent à gagner un public peu judicieux, à défaut de génie et même de talent, des procédés et des recettes d'éloquence, aidés de quelque routine, permettaient presque au premier venu de se créer une réputation souvent fort lucrative. Cicéron a vivement combattu cette rhétorique asiatique, importée à Rome dès sa jeunesse, et pratiquée non sans succès par son rival Hortensius; lui-même ne s’en est pas toujours assez préservé, au jugement même de ses contemporains plus jeunes, comme Brutus et Calvus, qui tombèrent souvent dans l'excès contraire, la concision, la sécheresse, la rudesse : toutes qualités qu’on prétendait trouver chez Lysias, le plus attique des dix orateurs. C’est donc en Asie ‘ que serait né le système atticiste, auquel nous devons du moins la conservation d’un nombre relativement considérable de chefs-d'œuvre attiques. Assurément, les mots axriunpès el drrieati, drriouds et drrixico * existaient déjà à la bonne époque; mais le sens en était le plus souvent politique et géographique, bien rarement grammatical; on parlait peu de cet atticisme, qualité dominante de la langue même d'Athènes, qui en était * comme le parfum, comme la saveur particulière. Dès lors, au contraire, il ne s’agit plus de l’histoire nationale, des partisans
1 À Pergame, suivant Susemihl, Hist. de la Litt. Alex., avec Cratès.
2 ’Attixnows, Alexis, Ath. 137 b.; àtrixioti, Démosthène, 1424, 1, etc. ; atrtxtouds, Thucydide, 3, 64; &, 133; 8, 38; a=tixl6w, Thuc. 3, 02, Xén. Hell. 1, 6, 13, etc.
3 J. Girard, Thèse, p. 59.
ou des adversaires d'Athènes, mais des imitateurs de ce dialecte atlique étudié par les auteurs, les grammairiens, les rhéteurs, par des philosophes même, tels que le stoïcien Panætios ‘. Les délicatesses du langage attique, l’étriuss, font l'objet des recher. ches minutieuses des érrxotai; ce n’est plus seulement l'accent thessalien qu'un Posidippos * tourne en ridicule, ni les locutions doriennes que relève en pleine Egypte un Théocrite; on s’en prend à la xown dughextos elle-même, on blûme l'hellénisme au nom de l’atticisme, bien mal connu d'ailleurs, et encore plus mal défini.
C’est le rhéteur Denys d’Halicarnasse qui.nous paraît avoir, le premier, circonscrit et déterminé * les bornes de la sage imitation des attiques. Venu à Rome en l'an 30 avant J.-C., témoin de la décadence définitive, à ce qu'il semblait, de l'asianisme en Asie même, partisan convaincu de la otAscomos farocun, el sincère admirateur des attiques, il conseille à ses élèves d'entrer en contact profond et désintéressé avec tous les prosateurs attiques; si nous avons perdu le choix des mots qu’il promet à Rufus, nous savons fort bien qu’il tenait à la disposition des mots plus qu’au choix du vocabulaire, à l'élégance plus qu’à la vérité historique ; il reproche aux Pythagoriciens d'employer des termes de toute provenance dont le rapprochement choque le lecteur, mais il n’est pas exclusif et conseille, non d'éztirisew, mais d'éAnvev. Nous sommes bien loin déjà du pédantisme d'Hégésias, bien loin encore de
{ Il composa un livre rcot àrr:xñs uahéxtou, et annota à ce point de vue les manuscrits de Platon.
1 qrie 5. av. J.-C. : Théocrite, Syracusaines.
3 Mémoires sur les anciens oraleurs. N. B. surtout l'Introduction tout entière.
l'intolérance de Mæris qui ne voit, en dehors d'atticisme, que barbarisme et solécisme ‘. Rechercher les archaïsmes, sous prétexte d’imiter les anciens, est absurde, puisque ces mots pour les anciens n'étaient pas des archaïsmes. Le seul travail de forme ne peut satisfaire les bons esprits; mais sans la beauté et la pureté de la forme, le meilleur fond ne peut être mis en valeur. Pour bien écrire, il faut consulter les anciens, imiter leurs qualités, conserver leurs principes, éviter le pédantisme, écrire d'après un idéal absolu, c'est-àdire, ne pas se plier en esclave à la mode; de tous les modèles, c’est Isocrate, c’est Lvsias * surtout qui est le meilleur à suivre, modèle de style et d'art, non de mots et d'idiotismes : il possède au plus haut degré la pureté, la propriété, la clarté des attiques. Mais l’imitation * est un dangereux procédé ; la servilité, le purisme, l’abus de l’érudition en sont souvent les consé-: quences ; peut-être, au souvenir de l’asianisme, craignait-il de nouveaux abus, l'oubli encore une fois de la perpuôrns * à Ayo que les plus célèbres uttiques n’ont pas toujours observée ? L'événement ne devait pas tarder à lui donner raison.
Nous sommes au 1“ siècle de notre ère: dans les villes d'Asie, à Ephèse, à Milet, en Assyrie même, l'asianisme a disparu ; l'inanité de ces déclamations vaines, de ces faux brillants si critiqués par Denys est universellement condamnée ; on songe à ces deux
1 Lucien, plus large encore que Denys, dira : Lex. 23 : "EAnva xai ’Attixdv &roxaodvtwv ce. TT
* Den. H., Lysias; cf. la thèse magistrale de M. Jules Girard: Des caractères de l'Atlicisme dans l’éloquence de Lysias. Paris, 1854.
3 Denvs avait même composé un ouvrage spécial : rep! m'pnoEux.
+ Denys, Thucyd. 51.
5 Denys, Introd. aux Mémoires sur les orateurs anciens, qualifie ainsi l'éloquence asiatique : éraiox vs aoouv, nr" 8}56pp <05 flou HA9929%, ELC:
sciences si pratiques, si chères aux Romains, si s0lides : la grammaire et la morale; l'une, dûment étudiée aux meilleures sources, chez les orateurs attiques, permettra d'écrire avec une irréprochable correction ; l’autre rendra ces pehérat, ces Ünoféaets écxnpartonévar, dont Lucien nous a laissé quatre spécimens, ces Aakai, qui figurent au nombre de sept dans ses opuscules, plus nourries, plus solides, partant, plus intéressantes. On recherche une forme plus “correcte, des pensées et des idées plus sages. Malheureusement les auteurs sont incapables de réaliser un si grand dessein: des fautes à chaque instant trahissent les meilleures intentions, l’abondance des œuvres est stérile, et la seconde sophistique est, à tous égards, bien inférieure à la première. Surtout l’abus de l'improvisation a tout perdu: on connaît cette anecdote trop vraisemblable, suivant laquelle Alexan. dre Peloplaton, ayant invité à une de ses conférences l’illustre Hérode Atticus, improvisa en attendant son hôte une première dés sur un sujet donné ; puis, après son arrivée, recommença sur le même sujet un développement tout différent, devant les auditeurs enthousiasmés. Le désir de la nouveauté à tout prix ne fut guère moins funeste: écoutons l’auteur du map Ügous, ch. v :
«70 moi à voncels xavégroudov, moi © dù péliora xopvBarrinon où vüv * àp' Gv yo üpiv réyax, ayedoy amd tv adr@v tte xai Tù xaxd yevéobar QUhE. »
Puis, ces nouveaux sophistes parlent de tout, traitent tous les sujets, abordent tous les genres ; le premier Philostrate étudie les rapports de la nature et de la loi; Alexandre Péloplaton, les origines de la peine de
mort, les guerres médiques, l'expédition de Darius chez les Scythes, la guerre du Péloponèse; Apollonios d'Athènes écrit un nouveau discours contre Leptine ; mais c’est l’histoire qui les atlire le plus, et l’opuscule de Lucien sur la manière d'écrire l'histoire nous prouve bien que, cent ans après, cette singulière prédilection était plus que jamais à la mode. Le second Philostrate nous donne quelques exemples, trop peu nombreux, des œuvres bizarres de cette époque ; il cite des traits d’esprit de Nicétès, de Scopélianos, de Polémon, un fragment d’une lettre de Polémon à Hérode; nous avons conservé de Polémon deux déclamations qui sont le modèle du genre ; nous savons qu’il faisait corriger par le grammairien Secundus ses ouvrages historiques avant leur publication; qu’il eut pour maître Timocrate, etc. ‘. Le Maître de rhétorique de Lucien pourrait bien avoir été dépeint d’après cet Isée d’Assyrie qui fut le maître de Denys de Milet, de Marcus de Byzance et de Lollianos d'Ephèse*, le premier titulaire d’une chaire publique à Athènes. Cette contamination de la grammaire et de la philosophie sous les auspices des rhéteurs demeurait bien artificielle ; la grammaire, plus disciplinée, avait maintenant sa place officielle dans l’école; mais la philosophie, très indépendante, se défend contre les rhéteurs, et ceux-ci n’ont pas de pire adversaire que la philosophie populaire, dont la principale secte était celle des cyniques. Certains auteurs que leurs tendances naturelles ou leur éducation plaçaient plulôt
1 Cf. Lucien, D. acc. 16 et 17.
2? La 26e des Epigrammes attribuée à Lucien.est dirigée contre lui : Eîné por sloouivw, KoÂktvte, ris xatiOa1vey AokÂtavod dy Gwux Tù Deoseeiune ; Dada pEv'el auywgx * Tuyôv dE tt xa? où did £orEtv TÔeAE * web, xelvou Kai vExuv dvrigout.
au nombre des Sloïciens, n’hésitaient pas à combattre dans leurs rangs, au nom de la vérité et du bon sens : tel fut le cas de Dion Chrysostome (mort en 116 ap. J.-C.), que le dégoût de la sophistique poussa à la recherche du vrai, de la sagesse, du vrai langage grec aussi, chez tous ceux qui semblent nous en avoir laissé des modèles. C’est par amour du véritable génie de sa langue qu'il est atticiste : il semble vouloir reconstituer l'âme grecque, et tous, croit-il, le veulent avec lui, car « les Romains eux-mêmes ne sauraient préférer des esclaves à des hommes libres‘ » ; il s'adresse aux villes et aux princes, il évoque les grands exemples des temps anciens : les sophistes ne cherchaient dans l'antiquité que des eflets, des éléments de succès, l'honneur, la richesse : Dion Chrysostome est un moraliste. Sans doute, il tient à rendre la morale aimable, et pour cela, demande aux attiques leurs secrets; mais il méprise le pathos de l’asianisme, le pédantisme des sophistes, la critique minutieuse des grammairiens ; ce n’est pas un grand styliste, son vocabulaire est loin d’être pur et irréprochable; mais il a bien compris l’époque attique, il a mérité d’être cité par le rhéteur Ménandre, à côté de Xénophon, comme un modèle d’épêe ; c’est, avant Lucien, le plus intelligent des atticistes.
Le véritable promoteur, le créateur systématique de l'atticisme tel que Lucien l'a raillé, le mattre des Üreparrimiboutes tels que le Pseudologiste et même Leæiphane, appartient à la génération qui précède immédiatement Lucien : c’est le rhéteur Hérode Atticus (101-177) de Marathon, élève du grammairien Munatius de Tralles, des philosophes Taurus de Tyr et Fa-
* Discours aux Rhodiens, p. 382, 18.
vorinus, des rhéteurs Polemon et Scopélianos, et aussi Secundus avec lequel il eut depuis des démélés. Il ne nous reste de lui qu’une déclamation; mais Philostrate ‘ qualifie et apprécie son style d’une façon assez explicite. Hérode sûrement valait mieux que ses disciples ; ses principes n’en furent pas moins dangereux pour l'avenir de la littérature, d'autant plus que son extrême influence, son crédit auprès d’'Hadrien, d'Antonin * et de ses deux fils adoptifs, sa situation politique dans Athènes même, conféraient à son enseignement une redoutable autorité. Plus que les autres représentants de la seconde sophistique, il est pénétré de la nécessité d’unir la philosophie.et la grammaire à la rhétorique : le premier peut-être, en opposition avec l’asianisme, il a prescrit une étude systématique et régulière de tous les philosophes ; il ne s’agit plus de savoir un peu de tout *; l’exemple de Dion a remis en honneur ce genre d’études parmi les atticistes ; Hérode veut des connaissances précises, une érudition solide : l'unique but de la rhétorique n’est plus l’improvisation, c'est la recherche constante et consciente, c’est l'appropriation aux déclamations du jour, du plus pur style attique. Hérode se distingue donc des sophistes précédents en ce qu’il est plus instruit, plus sérieux, plus dogmatique ; il préparait ainsi la codification de l’atticisme par Aristide, qui devait se vanter un jour « de n'avoir employé aucun mot qu’il n’eût trouvé dans quelque livre “. » Ses dix meilleurs élèves
! Philostrate, 71, 30, le déclare égal sans monotonie, original de fond, agréable de forme, etc.
2 Antonin le fit consul en 143, et lui avait confié l'éducation de Vérus et de M. Aurèle.
3 Cf. Juvénal, IIF, 75, qui raille ici la seconde sophistique.
4 Aristide, IT, 6 : « respi 0 iounvslas Tooodtov Av e’rotm, urse évôpatt pire Dnuat! 7070: &Adot, rAïv tois Ex roy B16À uv. »
formaient un cénacle littéraire appelé xAsbüdotoy, el se réunissaient à table pour y entendre ou y traiter des sujets pendant une durée marquée par la clepsydre : on s’ylivrait surtout à des pastiches, à des imitations de sophistes divers, Hérode lui-même excepté : on devait se contenter de l’imiter à jeun. C’est ainsi qu'il imitait la manière et le vocabülaire de Critias, l’un des 30 tyrans, depuis longtemps oublié; Arrien prit pour. modèles Thucydide et Xénophon ; Elien, Platon et Xénophon ; Aristide, tour à tour Démosthène, Platon, Xénophon, Thucydide. | Philostrate nous a conservé la liste, sans doute incomplète, des disciples d'Hérode qui ont écrit à leur tour : nous y voyons figurer les noms des sophistes Aristoclès, Théodote, Aristide, Adrien, Chrestos, Pausanias, Ptolémée de Naucratis, Rufus, Onomarchos, Héraclide ; ceux-ci à leur tour enseignèrent leur art, et nous pouvons dresser plus d’une généalogie de sophistes, analogue à celle du second Philostrate :
Polémon (98-138).
| Hérode (101-177).
Adrien (amené à Rome par Marc-Aurèle).
Proclos
| Philostrate + vers 245.
Nous voyons par là combien incomplet fut le triomphe de Lucien et de ceux qui avec lui luttèrent contre ces extravagances d’érudits ; l’atticisme se réduit au choix des mots, dont Denys se souciait si peu"; il semble que ce vocabulaire de la vieille Athènes con-
‘ En ce sens du moins qu'il s'inquiète peu de savoir si un mot se trouve ou non chez les attiques, pourvu qu'il soit juste et « mis en sa place ».
tienne en soi une vertu magique, el qu'il tienne lieu de toute invention ; on juge un auteur sur la proportion d’archéologismes qu’il emploie ; Hérode ‘ et Favorinus sont ravis de voir l’Indien Ménon mêler des mots attiques à sa langue natale ; le pédant Lexiphane, dans Lucien, écrit des phrases de cette espèce : Lex. 5 :
O pév Tis duooyepioun, © dE Toaynhoud xai pbontAn Exonto, © dE Ain ypräpevos éluyibeto, à dé avtééahke To AOpÜ4W, Ô dE poAvSduivas yeomadious dodyÈnv Éyoy EyEt-
pobdhe, ou bien encore, 1bid. 9 :
ds dy oùy Éyrfhottias oÙons oÙts fnauuetheiy Elyov oÙte npsookeydov à Üdnovoeicbar, etc.
Cet opuscule de Lucien est assurément une caricature, mais, à ce qu’il semble d’après les renseignements de Philostrate, les traits n’en sont guère outrés ni altérés.
Il fallut absolument, avant d’écrire, constituer et dresser des listes de mots attiques ; déjà, au cours de leur explication publique des textes classiques, les critiques alexandrins étaient conduits à préciser le sens d'anciens mots ; mais le premier lexique atticiste fut celui de Cécilius *, bientôt suivi des lexiques d’Irénée (sous Auguste), de Pampbhile, de Dorothée, d’Aelius Denys, de Mœris, de Phrynichos*, dont l'énorme répertoire alphabétique en 37 livres, publié probablement
1 Rappelons encore l’anecdote bien connue suivant laquelle un certain Philagros, questionné par Amphiclès, disciple d’Hérode, sur la provenance d’un Expuhov ovouzx employé par lui, aurait répondu, impatienté, qu'il avait trouvé ce mot chez Philagros. Phil. VF. S. 84, 41.
2 Du moins c’est le premier dont le nom nous soit parvenu. Son lexique est perdu.
3 Cf. J. Brenous : de Phrynicho atticista, Montpellier, 4895. L’auteur s’y montre d’une excessive sévérité pour les atticistes en général.
sous Marc-Aurèle, nous est parvenu abrégé et peutêtre, suivant Bekker, augmenté de renseignements empruntés à d’autres lexicographes. Les auteurs recommandés par Phrynichos, à titre de xavéwes xai créer mo eixptvoüs xai xabapoÿ ’Arimoÿ Xéyou, Sont peu nombreux : Platon, Démosthène et les 9 autres orateurs attiques, Xénophon, Eschine le Socratique, Critias (bien entendu), Antisthène, le comique Aristophane avec son oixeios, év oîe drremibouat, yépos, enfin les trois grands tragiques. Mæris, plus exigeant, exclut les tragiques et préfère Platon à tous les autres : les mots sont répartis en trois catégories, suivant qu'ils sont connus des attiques, inconnus des attiques, connus et employés de tout temps : ’Arrmäs, "Elinmxüs, xowaç !. Hérode et son école constituèrent ainsi dans la seconde sophistique une sorte de secte d’une érudition moins superficielle, mais aussi d’une orthodoxie fort intolérante : on se traitait facilement, d'éreparremigoyres Boopotai, de peudooyiorns, de peudogopiorns, d'énuideutos, de colors : aussi bien les sophistes étrangers à la secle, et qui auraient voulu utiliser leur propre érudition tout entière*, furent-ils les ennemis acharnés des atticistes ; nous avons conservé, en dehors des opuscules de Lucien, et des renseignements qu'il nous donne, un Antiatticiste, où sont invoqués à côté des attiques Homère, Pindare, Hipponax, Simonide, Sappho, et aussi Antiphane, Alexis, Eupolis, Diphile, Lycophron, Thévphraste. C’est à ces querelles que s’intéressèrent les empereurs Antonins, Hadrien surtout, et les deux élèves d'Hérode ; nous ne savons s’ils prirent
1 U y eut aussi, à côté des listes de mots, des listes d’idiotismes, des listes de recettes et de procédés pour bien écrire, etc.
* Cf. le sophiste Sidonios, Lucien, Dém. 44 : régné pilosoglac mensiparat,
parti pour les uns contre les autres : ce qui est sûr, c’est que le crédit dont jouit Hérode fut considérable, et que Lucien, adversaire de sesidées, ne devint haut fonctionnaire qu'après la mort de Marc-Aurèle. Mais rien ne nous autorise à voir dans ce fait autre chose qu'une coïncidence fortuite. Le public, au sens le plus large du mot, fut plutôt hostile, et l’atticisme outré disparut bientôt des improvisations : on se lassa vite d'écouter ce que l’on ne pouvait comprendre. Quant à Lucien, venu un peu après Hérode et témoin de toutes ces luttes, il ne paraît pas qu'il ait hésité à se ranger, non parmi les sophistes, mais à coup sûr contre les Ünepartixibovtes. C'estun atticiste, cependant ; le système fut tour à tour ce que furent ses créateurs et ses partisans, inepte avec les asianistes, intelligent avec Denys, vague avec les sophistes, large avec Dion, étroit et puéril avec Hérode ; il fut excellent avec Lucien, et d’ailleurs, l’idée en soi était bonne. Sans doute, pour apprécier la pureté d’une langue, 1l ne faut pas constamment regarder vers le passé, et souvent le solécisme d'aujourd'hui sera la règle de demain, le barbarisme deviendra la forme correcle ; mais outre que, pendant l'époque de transition, le grammairien a parfaitement le droit de critiquer la tournure ou la forme nouvelle, il était évident que le langage était en pleine décadence. Sur ce point, tous étaient d'accord ; on était convaincu que la principale cause de la décadence littéraire était l'infériorité de la xotwn dtékextos par rapport à l’attique : c'en était une assurément. L L’intention commune à tous les afticistes fut donc de rendre à la littérature grecque son ancien éclat. Ce mouvement de sens classique se produisit à une époque où le goût de l'archéologie, particulièrement développé, conféra aux auteurs attiques une autorité singu-
lière ; sous sa dernière forme surtout, avec Hérode, il n’est pas populaire; enfin il rentre dans la série des eflorts tentés à diverses époques par des savants, pour retrouver dans l’imitation du passé le secret du beau langage, et, en ce qui concerne Lucien, le plus judicieux d’entre eux, il se rattache en général aux tentatives dont le but a été de détourner la langue ou la littérature d’une voie fâcheuse. C'est un mouvement dirigé contre le mauvais goût contemporain au nom du bon goût d'autrefois. Lucien a sa place marquée à côté, sinon au-dessus des meilleurs atticistes : il ne créa pas la mode, mais il la suivit avec une conviction réfléchie (Leæiphane, M. Rhét., Peudologiste, Man. H., etc.). Son intervention fut importante, sinon décisive. Essayer de déterminer ce que l’atlicisme doit à Lucien, c'est vouloir définir aussi ce que lui a dû par la suite ce long développement de l’hellénisme, que nous voyons fleurir encore, et dont l’histoire, dix-sept siècles après l’atticisme, semble encore prête à recommencer.