CHAPITRE PREMIER
Le jour où, pour la première fois, le jeune Lucien, dégoûté à jamais du rude apprentissage de la sculpture, quitta les bords de son grand fleuve à demi barbare pour s'initier à la rhétorique dans les grandes cités de l’Tonie, il apportait sans doute au début de ses véritables études un esprit exempt de tout parti pris. Si l’enseignement de ses maîtres à Samosate avait éveillé sa curiosité, 1l n'avait pas dû la satisfaire; la civilisation occidentale, et, à plus forte raison, les secrets de l’atticisme, ne devaient pas avoir bien profondément pénétré dans cette province reculée, peu renommée par ses lumières, et dont les rhéteurs en particulier auraient été peu recommandables, s’il faut en croire cette épigramme attribuée à Lucien luimême : « On trouverait plutôt des corbeaux blancs et des tortues ailées qu'un bon rhéteur de Cappadoce :
« Oärroy Env Asvxods xopaxas nTnvdS TE yEAGURS ebpeir, N Joxuov prropa Kanraddxnv. »
Plus de quatre cents lieues séparaient Samosate d'Athènes: et la capitale même de la Syrie, l’Antioche des Séleucides, était une grande ville de province, plus sémitique et syrienne que vraiment européenne: c'était L'ATTICISME. 3
un tel mélange de races, de civilisations et de langues disparates, que l’humaniste et le rhéteur n’y étaient qu'à moitié Grecs ‘. Ephèse *, plus hellénique à tous égards, conservait cependant les mœurs asiatiques; les Grecs de Mésopotamie et de Cappadoce y étaient bien reçus ; elle leur rendait le grand service de les habituer au langage d'Occident, de leur faire perdre peu à peu ce qui les eût empêchés de comprendre et d'apprécier pleinement le pur atticisme ; mais le pur atticisme n’était pas là. Si les sophistes en tournées de conférences parcouraient la Syrie aussi bien que les Gaules, et la Paphlagonie aussi bien que l'Egypte, il est du moins certain que le vrai centre de l’atticisme n'était ni en Afrique, ni en Asie : c’est dans Athènes, dans la patrie même de ces auteurs qu'on s’efforçait d’imiter, dans la cité d'Hérode, que se formaient et que s’instruisaient dans leur art subtil les plus fameux rhéteurs du second siècle; c'est par l’éloge d'Athènes que débutaient bien souvent leurs discours :
« H pv Goyñ tov Adyuy Enaivos v EXddos xat Tüv "AGvnouw dvbponcy *. »
C'est la métropole incontestée de la Grèce, à cette époque où les libéralités d'Hadrien, le zèle de ses magistrats, la sympathie de tous les Grecs, même d'un Béotien comme Plutarque, lui apportent et lui rendent presque tout son éclat d'autrefois ; ses grandes rivales, Thèbes et Sparte, sont déchues à jamais de leur splendeur ancienne, Corinthe n’est que le chef-lieu de la province d’Achaïe : Athènes, au contraire, conserve intacle sa prépondérance intellectuelle et morale, sa
‘ Renan, Les Apôtres, ch. xu. — ? Renan, Saint Paul, ch. xn. — 3 Nigr. 12.
primauté historique, liltéraire, artistique et philosophique; et les architectes impériaux collaborent à cette reconstitution, plus coûteuse que difficile, d’un passé qui n'était pas mort. |
Mais Lucien ne vint pas d’abord en Attique : il était encore à Samosate quand la Ilxdsix le sollicita et lui persuada de s'attacher à elle ‘ ; il était en lonie, « errant, incertain du parti qu’il devait prendre, rAadopevoy ërt xai 6 rt ypñoauto éauté oùx eiddta *, » quand la Rhétorique le recueillit et se chargea de l'instruire. Il n'était pas né parmi les atticistes et il ne grandit pas au milieu d'eux. Comment donc fut-il amené à partager leurs idées, et comment ne fut-il pas tenté plutôt de tourner en ridicule tant de manies bizarres et de prétentions déplacées ?
La première cause ne touche en rien au domaine de l'art : les parents de Lucien étaient pauvres, il devait gagner sa vie, ne pas leur être à charge, les secourir au besoin; il avait donc choisi une carrière libérale, à l'exclusion de tout métier manuel : il se fit rhéteur et voyagea pour s'enrichir. Jeune et inconnu comme il l'était, il ne put songer un instant à conquérir un public autrement que par les procédés à la mode : l'asianisme était mort, l’atlicisme lui avait succédé, c'était le système en vogue, le seul en faveur auprès de ces auditeurs dont il fallait gagner la confiance et forcer la générosité; le choix ne pouvait être douteux; à vrai dire, dans les conditions où était notre auteur, il n’yavait pas matière à choisir, et cette incertitude où il se trouvait * en fonie n’était pas à coup sûr relative à l'adoption d’un système littéraire. Rien d’ailleurs ne nous autorise à croire qu'il ait hésité ou manifesté
* Songe, & sgq. — 1 D. acc. 27. — 3 D. acc. 27.
contre l’atticisme une répugnance quelconque. Bien au contraire, si nous en croyons les discours qu'il prête à la Ilaudeiæ, l’idée d'illustrer son nom et d’affranchir son existence de tout souci matériel par la connaissance approfondie des auteurs anciens, le remplit d’enthousiasme. Le plus difficile à trouver, c'était, loin d’Athènes, le parfait pratépay didacnadhos, et, avec lui, la véritable voie.
Les indications du Songe, du Maître de Rhétorique et du Collectionneur ignorant s'accordent pour nous montrer Lucien assidu à l'étude des auteurs attiques euxmêmes, plutôt ou plus encore qu'aux leçons de sophistes provinciaux. Se défiait-il de leur capacité ? ou bien son: rare bon sens le poussait-il à rechercher la connaissance directe des sources de toute bonne rhétorique ? Nous ne savons ; mais, dans ces conseils qui terminent le Lexiphane, la lecture des auteurs, non sans quelque intervention des maîtres, est recommandée par-dessus fout : « Il y a deux avantages qu’on peut relirer du commerce des anciens, dit-il ailleurs ‘ : l’un. est de s'exprimer avec élégance, l’autre, d'apprendre à faire le bien par limitation des meilleurs modèles. » Nous ne voyons nulle part, dans ses œuvres, qu'il se soit beaucoup soucié, comme le bon Plutarque, de se constituer ainsi tout un manuel de morale en action : avant adhéré tant bien que mal au cynisme, du moins en lant qu'’auteur satirique, il semble d’ailleurs avoir suivi en morale l'usage et les mœurs des honnêtes gens de son époque. Mais en ce qui concerne la forme du discours et la science du rhéteur, il les a constamment utilisés ; il s’indigne contre le bibliomane qui par vanité
1 Coll. 17 : « uoïv dE ovtoiv, 2tt ‘ kv raoë Tov rahat@v tie xrégarto, Aëyery te dovasOx: «al nodtrerv và diovta Sp z<@v dolstuv ».
accumule dans sa bibliothèque les livres les plus précieux, les copies les plus rares, sans jamais y toucher lui-même, ni consentir à les prêter à d’autres, « semblable au chien, qui, couché dans l'écurie et ne pouvant manger d'orge, ne permet pas au cheval d’en prendre, lui qui peut en manger ‘. » Les bibliothèques publiques, fondées par les souverains grecs et enrichies par les empereurs romains, lui fournissaient du moins en abondance les meilleures éditions des classiques ; et vraiment, à cet égard, il ne pouvait naître à une époque plus favorable. Ne se trouvait-il pas des gens pour acheter des livres sans autre but que celui de gagner les faveurs impériales, lant l’empereur, « savant lui-même, tenait la science en grande estime ? ? » Et en effet, si la protection des premiers Antonins fut en général éclairée, on sait combien Marc-Aurèle, épris de science et de philosophie, se laissa plus d'une fois duper par tel de ces philosophes qui n'avaient des sages que l'apparence $. Les belles-lettres ne furent jamais tant ni si longtemps de suite encouragées. Les livres ne manquaient pas au travailleur. Ils étaient le complément d’une bonne éducation, le correctif d’un enseignement mauvais ou défectueux; la connaissance de l’époque attique elle-même, en dépit des leçons d’un sophiste superficiel, formait, en même temps que le jugement et l'intelligence, le talent et le style de l'apprenti rhéteur. On arrivait par là à reconnattre d’une part que l’Atticisme était la propriété commune de tous les Athéniens *, que les Attiques étaient entre
1 Coll. 30 : « To The xuVOS Totels TAÇ Ev TA HATVN KATAXELMEVNS, À n0TE aûrf sv xo10wv ÉcÔlet oùte to rrp Gvvauéveu ouyeiv Émitoëtet. » — ? Coll. 22: « ei fPaaiAcdç piôor tabra dopdc dvnp xai maidciar uihtoza tiuwv. »— $ E. Renan, Marc-Aurèle, ch. ii. — * Jules Girard, Caractères de l'Atticisme dans l'éloquence de Lysias, thèse, Paris, 1854, p. 99.
eux fort différents ‘ et que les imiter tous était aussi impossible qu'inepte; d'autre part, que leur langage, quelque parfait qu'il fût, avait un peu vieilli, et que « parmi les mots anciens il en est que l’on peut dire, et d'autres qu’il ne faut pas employer, parce qu'ils ne sont pas d'un usage assez répandu, qu'ils étonneraient les auditeurs et blesseraient leurs oreilles *. »
Cette prédilection de Lucien pour les lectures bien choisies s'explique donc, non seulement par un juste sentiment chez notre auteur de ce qui valaitle mieux. mais aussi — ce qui est moins hypothétique — par les facilités de toute espèce qu'il rencontra en Ionie même. Nous ne croyons pas abuser des conjectures en considérant combien Ephèse devait paraître, à côté d'Athènes, une médiocre école du véritable atticisme. C'est là peut-être, avant son séjour en Attique, qu'il put entendre les pires disciples d'Hérode importer en province la « fine fleur de l’atlicisme », faite de procédés misérables et demots prétendus purs que Lucien ne se souvenait pas d’avoir jamais ni si fréquemment rencontrés chez ses auteurs : Bomuoldyous, toonouac- Gkntas, pnouretpetv, "AGnvta. avaonpautely, opevdtxiGety, XEL00- Sinu&oôa * : ne croirait-on pas entendre ce médecin ‘ dont « toutes les études n'ont été que jusqu’en sixième », et qui éblouit d'invraisemblables mots latins un auditeur incompétent ? Ces üreparrixiboures ou plutôt ces solécistes n’eussent-ils pas été trop aisé: ment démasqués dans Athènes, et la province ne leur était-elle pas un bien meilleur champ d’expériences ?
1 Ps. 14.
2 Ps. 14 : « AXÂà at Tov Tmalatüy évouatwy ta pèv Àextéx, Ta d'où. bréTx adtoy pi govhOn Toïe noÂoï, dé ui Taodtrommev Tac dxoùc xai TUTOWIXOMHEV TOY TUVOVTWY TX WTA. »
3 Ps, 2k. — * Molière, Médecin malgré lui, [I, 6:
N'était-il pas évident qu'ils apportaient, avec. leurs Adorte, leurs päy et leurs ätta une simple caricature de l’atticisme, et que les atticistes véritables ne pouvaient être jugés d'après ceux-là ? S'il est vrai que Lucien, comme il l’a dit et laissé entendre tant de fois, se fût dès lors nourri de lectures attiques, il dut bien vite juger à leur valeur ces charlatans de beau langage, en attendant le jour où ses moyens lui permettraient d’aller chercher, au pied de l’Acropole, la vraie science auprès des meilleurs maîtres. L'Ionié et la Lydie font partie de la Grèce ; mais elles sont bien loin du centre, de cet observatoire gigantesque sur lequel est juché Charon, et d’où il contemple tout le monde grec : « À l’est, dit-il, on voit tout juste la Lydie et l’Ionie :
A Û n = e » A û I , , ÂÀ Ôt , { TO [REV TOY EGDOY Hoyt IovIa KA Uotx PALVETAL . »
C'était, dit Renan”, comme le midi de la Grèce, et ces méridionaux ne voyaient pas toujours les choses avec leurs justes proportions.
Néanmoins, cette sorte de long stage en province ne fut pas inutile à Lucien : il y gagna d’abord de se préparer plus longuement, plus méthodiquement, plus sagement à l’atticisme, de s’y inilier par degrés, de s'en imprégner peu à peu, inconsciemment sans doute, mais peu importe; il saisit mieux, et plus peut-être qu’un Athénien d’origine, les nuances fines et délicates d’une langue d’abord à demi étrangère pour lui ; comme il n’était pas né dans ce milieu, qu'il y était entré, plus de détails l'avaient frappé, que s’il y eût été
‘ Les autres régions-frontières sont : à l'est, l'Italie et la Sicile — extrême limite ; — au nord les bords du Danube, au sud la Crète. L'Egypte n’y figure pas, le dialogue étant rapporté à l’an 570 av. J.-C. Charon, ÿ.
* Renan, Saint Paul, p. 129, à propos de l’Asie Mineure.
accoutumé dès l'enfance. Et en même temps sa connaissance des anciens devait, en tout cas, lui être d’un précieux secours. Son éloignement d'Athènes, en le privant longtemps des vrais maîtres, lui permit d'acquérir préalablement plus de fond, sans nuire à l'originalité de son esprit et de son talent.
Nous ne connaissons pas exactement la date de son premier séjour en Attique : elle doit concorder à peu près avec le milieu du second siècle, au moment où Hérode, à l'apogée de sa gloire ‘, enseignait l’atticisme le plus pur, mais bien avant l’époque où cette doctrine fut codifiée par Ælius, précisée par les lexiques si intolérants de Mæris et de Phrynichos. Le jeune Oriental qui venait demander à la capitale de l’hellénisme une instruction, une direction surtout et des principes littéraires grâce auxquels il pût se perfectionner dans son art de rhéteur, avait déjà pris son parti; ce n'était plus l’ignorant écolier échappé à la férule de ses premiers maîtres : c'était un rhéteur déjà connu, presque célèbre, tout naturellement porté vers une doctrine fondée sur l'admiration des anciens modèles, indispensable d’ailleurs au plein succès de sa profession lucrative. |
De l’éducation qu’avait reçue Lucien, nous ne savons que ce qu'il nous en a rapportélui-même, surtout dans le Songe et dans la Double Accusation ; c’est bièn peu de chose. A vrai dire, celle qu’on lui donna dans sa patrie ne mérite pas de nous arrêter longtemps, puisqu’il la recommencs tout entière en Grèce : il débuta . probablement par ces exercices critiques dont parle Philostrate *, ainsi nommés sans doute parce qu’ils étaient
1 Hérode Atticus avait été consul en 143 sous le principat d’Antonin, et précepteur de Marc-Aurèle (né en 121).
2 OÙ xperuxot twv ÀAdywv, V. S. 414, 4.
destinés à corriger les vices de prononciation et de langage, et à faire connaître à l'élève l’usage classique des mots et des tournures ; à ces exercices succédaient les études de grammaire et de rhétorique, auxquelles Lucien dut se livrer jusqu’au bout, puisqu’au sortir de l'école il était déjà grand garçon ', mais qui à Samosate, aux confins du monde grec, devaient être bien sommaires. Aussi bien reconnatt-il volontiers l'exactitude entière du réquisitoire de la Rhétorique : « Cethomme, dit-elle, était encore dans la première jeunesse, barbare de langage, Pép8apos Ext rhv pavnv, lorsque je le trouvai en lonie… ; je le recueillis et me chargeai de l'instruire, rapaha8oüoa éraidevoa *. — Elle s’est chargée de mon éducation, reprend le Syrien à son tour’, elle m'a accompagné dans mes voyages, elle m'a fait inscrire parmi les Grecs : xai yäo émaideuce xai cuvansdipnoe xai ës vods "EXnvas cuvéyoae. » Cette éducation, suffisante pour un apprenti sculpteur, était donc à refaire, d'autant plus que l'élève n'avait pas toujours été bienattentif. Après une assez courte expérience ‘ de la profession d'avocat dans la ville d’Antioche, il se tourna décidément vers la rhétorique, et, sous la direction de sophistes renommés, tels que Polémon, il se livra tout entier à la science « qui devait lui faire connaître les œuvres nombreuses des anciens, leurs actions'admirables, lui expliquer leurs écrits etle rendre habile dans toutes les connaissances ‘. » Jamais d’ailleurs il ne rougit de ses origines : il les rappelle complaisämment dans le Songe à ses concitoyens, il se déclare barbare de naissance ; il sait qu’il n’a pas fait d’abord de brillantes études, et qu’il a gardé quelque
1 Songe, 1. — ? D. acc. 27. — 3 D. acc. 30. — 4 Pécheur, 29. — * Songe, 10.
accent de sa province, mais il n’est pas le seul, et l'origine importe peu, si la doctrine est raisonnable ‘. Son humeur indépendante ? s'était mal accommodée d'un système pédagogique trop rude, d'exercices trop pénibles et de contraintes trop nombreuses ; un bon instituteur, à son avis, devait tenir compte de l’esprit, du corps, de l’âge, de la première éducation, et ne pas surmener * Les enfants qui lui étaient confiés ; ce disant, Lucien a tout l'air de blâmer ses premiers maîtres : c'est un travers qui n’est pas rare. La vie d'étudiant lui convenait davantage.
Ses contemporains ontsoigneusement distinguéentre l’éloquence ordinaire d’un avocat et l'art consommé du sophiste * ; la profession du premier est une sorte de métier ; celle du second est la plus libérale des carrières : « Le sophiste est à la fois l’acteur et le poète dans un rôle qui ne fait point partie d’une pièce et qui n’est qu'un long monologue‘. » Il ne plaide pour ni contre personne ; sa Aalu est désintéressée à cet égard ; son seul but est de charmer son auditoire par les termes choisis, les périodes harmonieuses, les idées ingénieusement présentées, suivant la mode etle goùl du jour : vers 148 après Jésus-Christ, lorsque Lucien vient en Europe, cette mode est exclusivement l’atticisme. C’est l’atticisme qui est en faveur et qui attire les auditeurs payants ; le triomphe en est si complet que ses adeptes se divisent en deux écoles rivales : celle d’'Hérode , étroite et intolérante, plus instruite il est vrai, mais parfois puérile à force d’exagérations et d’exigeances : « Il faut suivre les traces de l’ancienne
1 Pécheur, 19. — ? D. acc. 28, fin. — ® Nigr. 27, 28 : ‘va pi ta raoù Jovautv éritéttwv ÉAËÿynta. — # Philostrate, Vie d'Ap.T., 6, 36; Lucien, M. Rh. 1. — 5 A. Bougot, Philostrate l'Ancien, Paris, Renouard, 1881 ; introd. p. 9. — 6 M. Rh. 9. |
éloquence avec la précision d’un danseur de corde, Gonep oi éni tüv xXAwY Baivoutes ‘, Sans poser si peu que ce soit le pied à côlé, sans incliner à droite ni à gauche » ; l’autre école se composait des sophistes fidèles aux traditions de la génération précédente, d’une érudition plus générale et moins profonde, mais d’un abord plus facile et d’une orthodoxie plus libérale. Mentionnons seulement ici une troisième école, ou plutôt un troisième groupe, superficiel comme les seconds, d’allures pédantesques comme les premiers, et dont Lucien nous a plus d’une fois esquissé les ridicules : Lexiphane, Maître de Rhétorique (11-fin), Pseudologiste, Démonaæ (12, 26, 40) : c'étaient, par excellence, les üneoutruxiGovres, ceux que Philostrate devait quelque part trailer de vrais barbares ?. Les uns et les autres accordaient à la forme extérieure de l’éloquence une excessive attention, et il semble bien que la principale origine de ce travers ait été les loisirs trop complets, l'absence de toute vie politique due à la paix romaine. Quoi qu'il en soit, essayons de déterminer l’école que suivit d’abord Lucien, ou celles entre lesquelles il hésita, vers lesquelles il se porta tour à tour.
Le Songe‘ nous fournit à cet égard des renseignements assez vagues : Ja Iaudcix qu'il suivit en dédaignant la Téy»n, ce sont les Lettres par opposition aux Arts, el le mot en lui-même ne signifie guère autre chose que l'Education libérale : pour elle, il s’agit surtout de ne pas vivre du travail de ses mains . Lucien s'attache à elle avec empressement *, et se voit bientôt, « nouveau Triptolème, répandant comme une semaille de l’orient à l'occident, sur les villes, les nations et les peuples *. »
1 Cf. Sup. p. 28. — ? V. S. 1,16. — 3 Songe, 9, sg. — * Songe, 9. — ! Songe,14, — * Songe, 15.
La Double Accusation est un peu plus précise : le songe s’est réalisé, la Rhétorique, et non plus la Ilaudeix en général, a épousé le Syrien, elle l’a suivi par monts et par vaux dans ses voyages lucratifs en Grèce, en lonie, en Italie, jusque dans les Gaules, tandis qu'il se montrait absolument docile à ses conseils. Mais quelle est cette Rhétorique ? celle de Polémon, celle d’Hérode, ou celle de Pollux? « Elle se parait avec art, se coiffait comme une courtisane, se fardait le visage, se peignait le dessous des yeux ‘ », se livrait à tout venant ; et pour ce motif le Syrien, âgé d'environ 40 ans, vers 165, l’a quittée pour la Philosophie *. Voilà qui ne convient guère à la Rhétorique d’Hérode, et ceci devrait encore nous confirmer dans cette idée : c’est qu’on admirait dans les Axa de Lucien la singularité et la nouveauté par-dessus tout lereste : « tv yvounr tüv ovyypauuätar Eivay odoav xaï noddy à œûtn toy vemreptouéy *. » En même temps nous voyons cette Rhétorique transcrire texluellement * à son usage des passages entiers d'auteurs classiques et les réciter comme une leçon bien apprise. Evidemment Lucien a suivi les leçons des sophistes. il les a pris pour guides à son début, il a dû composer sous leur direction des éloges, des parallèles, des amplifications, des thèses, des ypcïa, des censures de lois et des déclamations ; 1l s’est adonné dès sa jeunesse à un labeur assidu ‘ et à une étude générale des auteurs anciens * : à coup sûr il n’a jamais fait partie du groupe des Lexiphanes et des Solécistes, objets ordinaires de . ses railleries.
Fut-il un élève parfaitement docile de ces mattres
#D. acc. 31. — ? D. acc. 32. — Zr. A.
+ D. acc. 26 : emprunts répétés à Démothène, mauvais procédé pour parfumer de thym attique ses exordes ou ses préambules : Man. H. 15.
* M. Rh. 8. — * Songe, 10.
auxquels il s’était d’abord adressé, un peu au hasard peut-être, en l'absence d'un enseignement officiel régulièrement organisé ? Ne lui arriva-t-il jamais de se sentir attiré, par quelque affinité secrète, du côté d’Hérode et de son KAspüdptev, plus sérieux et plus rigoureusement érudit ? Spontanément, il s'était refusé à suivre la route de Pollux, droite, unie et sans détour ‘ ; il s’était donné beaucoup de mal”°, et n'avait Jamais prétendu récolter sans semence ni culture, comme au temps de Saturne: il avait eu, si nous comprenons bien l'ironie de ce passage, « la pleine conscience de ce qu’il valait mieux faire *» et avait délibérément choisi la voie pénible. Il méprise le succès trop facile *, il ne se contente pas d'applaudissements quelconques ; 1l s’indigne d’être loué « comme une espèce de charlatan » pour des qualités superficielles, et se demande tristement si ce n’est pas sa faute, s’il ne manque pas réellement « de cet heureux choix d'expressions dont les écrivains anciens nous ont laissé le modèle, de cette vivacité de pensées, de cette finesse d'imagination, de cette grâce attique, de cette harmonie, de l'art enfin qui résulte de toutes ces qualités. » C’est admirablement comprendre que le sel attique consistait moins encore dans une plaisanterie fine et spirituelle que dans une certaine grâce originale qui relevait l’expression, courte ou développée, de pensées de toute nature ‘ ; » c’est définir ce que l’atticisme avait de meilleur et de plus fécond; c'est se montrer supérieur à son art et à son école que de parler ainsi, c’est manifester devant un auditoire épris de rhétorique, au début même d’une aka, la plus
!M.Rh. 8.—: M.Rh. 8. — 5 M. Rh. 8. — * M. Rh. fin, Zx. 2. — 5}, Girard, Ouv. cit., p. 59; Cic., Or., 26; Quintil., VI, us, 18-19.
noble indépendance. Et ce n’est pas ici cette insubordination juvénile qui aurait pu en exciter tant d’autres à secouer, par indocilité pure, le joug subi jusqu'alors. C'est cette pleine possession de lui-même qui ne l’empêche pas de critiquer les défauts de ses modèles, et de louer les vertus des sectateurs de l’école opposée : il rend justice à Hérode « qui a composé de si belles déclamations ‘ » et qui d’ailleurs a été pour tous les Grecs un véritable bienfaiteur *; et même quand il blâme ses exagérations ”, il est clair qu’il ne parle pas de lui sur le même ton que des vreparrixibourec, bien plus, qu'il ne le rend pas responsable de leurs excès, puisqu'il oppose l’un à l’autre les deux systèmes; bref, si l’on en juge par plusieurs passages de ses œuvres, Lucien ne semble pas avoir exclusivement suivi les sophistes, ses premiers maîtres en rhéto-: rique. |
Jl n’en a que mieux apprécié l’atticisme, et, quelles qu’aient été les vicissitudes de son existence, il a gardé toute sa vie le respect de cette glorieuse époque, à
laquelle tous les rhéteurs, par des voies différentes,
s’efforçaient de se rattacher. Cette seconde éducation, dans ses lignes essentielles, fut pour lui définitive ; il en parle encore, longtemps après ‘, avec un accent de véritable gratitude. Mème après son divorce avec la Rhétorique, « il lui sait gré de son hymen : xai xaté JE ToÛTO Yaptv aideinv rô aus ° », il conserve, dans l'union du Dialogue et de la Comédie, les sages principes qu’il a reçus d'elle, il la remercie de lui avoir fait connaître les auteurs attiques. Libre après tout de
fréquenter tous les maîtres, il a puisé dans leur ensei-
{ Dém. 33. — € Pérégr. 19. — 3 M. Ah. G-10. — * Songe, 18 (vers 162). — 5 D. acc. 30 (vers 168). |
La
gnement et dans leurs exemples l'amour de l’atticisme, et quand il s’est séparé d'eux, c’est en raison de leurs propres infidélités au système qu’ils recommandaient et que lui-même a toujours suivi et défendu.
Si Lucien paraît avoir volontiers adhéré aux principes de ses maîtres en littérature, il fut beaucoup plus récalcitrant aux tentatives des philosophes de toutes sectes pour l’enrèler parmi leurs fidèles : l'espèce de profession de foi qu’il nous a laissée dans lHermotime* ne nous permet pas d'en douter. Dès l’âge de quinze ans, il aurait résisté aux sollicitations d’un bon vieillard : « GA’ éyà où rGcumv, dit-il en parodiant Homère *, ün'évoias ai veornrog tôt»; de bonne heure, il s’est trouvé embarrassé de suivre les recommandations contradictoires des prétendus guides qui se jettent réciproquement l’anathème ; du reste, il ne demande qu’à rencontrer la « Ville du Bonheur ». Si les doctrines étaient aussi sûres que la proposition 2+2—44,il ny aurait pas de doute; mais où trouver un critérium ? On n’est même pas d'accord sur le but poursuivi : comment le serait-on sur les moyens ? On ne saurait être trop circonspect, ni trop attaché à ce principe d'Epicharme: « Sois sobre el incrédule, vñpe xai péuvnoo amioreiv". » Il faut cependant philosopher, et non pas se laisser aller à la paresse et vivre comme le vulgaire * ; et, comme il n'est pas prouvé que toutes les sectes ne se trompent pas, le plus sûr en définitive est d'emprunter à chacune ce qu’elle contient de meilleur, ce qu’elle présente à l'intelligence humaine de plus raisonnable et de plus sage : ce n’est pas bien gai ’, dit Hermotime, mais c’est
Lucien avait alors 40 ans : Herm. 13. — : Homère, E, 201. — Herm. %.—4 Herm. 35. — 5 Herm. 47. —6 Herm. 52.—" Herm. 69.
le plus prudent, répond Lucien, et son interlocuteur, passant d’un excès à l’excès contraire, se déclare dorénavant et pour jamais sceptique. Notre auteur, dans ce dialogue admirable et qui ne serait pas déplacé parmi les chefs-d’œuvre de l’époque attique, se montre fort respectueux de la Philosophie même ; il ne l’est pas moins dans le Pécheur ; mais, contre les philosophes, il est impitoyable. C’est une guerre acharnée qu'il leur déclare, sans trêve ni merci; toutes les armes lui sont bonnes : l'ironie, l’insulte, la diflamation, la calomnie même, rien ne lui paraît excessif ni ‘déplacé contre cette maudite engeance ; Pythagore, Socrate ne sont pas épargnés : mieux valait, pour être à couvert de ces traits incessants, être DTEparTtxi av que œuéocsos ‘. On dirait — nous n'avons pas à le rerechercher ici — qu’il poursuit la vengeance d’une injure personnelle et inexpiable. Notons cependant une double exception : Diogène et Ménippe, cyniques tous les deux, ont mené une existence conforme à leurs principes et sont morts courageusement : c’est du moins Cerbère qui l’affirme *. |
Nous savons bien ,à peu près vers quelle époque Lucien a subi d’une manière si profonde l'influence du. philosophe Ménippe : riche désormais, devenu célèbre au cours de ses voyage, las d’une science un peu-vide et dont la mode altérait de jour en jour la pureté, dégoûté pour un temps d’une vie errante et pénible en somme, enfin convaincu de la nécessité pour l'esprit humain de songer à des choses plus. sérieuses que de vains arrangements de mots, Lucien, âgé de 40 ans, renonça presque soudain à la rhétorique, « sa première
1 Surtout il vaut mieux être ooorst#s: ce titre est bien rarement pris en mauvaise part chez Lucien.
? D. Morts, 20 et 21.
épouse ». Les philosophes ne lui étaient pas inconnus : il s’est nourri de la lecture de Platon. Mais, à cette époque, les sophistes « fraternisaient » avec les cyniques et luttaient d’un commun accord contre les exagérations d'Hérode et de ses disciples ‘; on critiquait ensemble ce langage inintelligible au peuple, dont les uns imitaient les manières et la grossière simplicité, dont les autres recherchaient ardemment les sufrages, puisque leur premier but était de remplir leurs salles de conférences : c'està cette communauté d'idées sans doute, beaucoup plus qu'à de superficielles affinités de tempérament, qu'il convient d'attribuer cette extraordinaire influence d'un philosophe médiocre*, trivial, peu recommandable à tous égards, sur ce fin lettré, sur ce rhéteur subtil et de bonne compagnie, que les autres systèmes rebutaient, et qui s’accommoda si bien de celui-là. Sous une forme brutale, Ménippe représentait encore la vérité et la simplicité attiques ; grâce à lui, Lucien trouva sa véritable voie; il appliqua son atticisme à des sujets moins frivoles que ces ali et même que ces Portraits auxquels il dut sa renommée parmi ses contemporains, mais qui n'auraient pas suffi sans doute à nous conserver son nom ; et, meltant à profit toutes ses connaissances anciennes, il créa, nouveau Prométhée*, une forme nouvelle et vraiment personnelle, par l’heureuse fusion du dialogue platonicien et de la comédie d’Aristophane *.
Dans l'intervalle, sa profession de rhéteur lui avait rendu le double service de lui donner de l’atticisme
* Cf. p. 24.
2 Cf. sur les idées philosophiques de Luciéh, Fritzsche, t. II, 2e par: tie, p. xxiv et sq. Du reste, Lucien vante les anciens cyniques, mais il méprise absolument ceux de son époque.
* Tu P. ÿet 6. — Tu Pr.5et6; D. acc. fin.
une conscience plus nette, et de le retenir sur la pente de la subtilité dans les idées et dans les termes. Il a dù, comme les sophistes qui vivaient, non de leur enseignement, mais de leurs conférences, être intelligible au grand public, et jusque dans des pays lointains où les raffinements de l’arttixtois eussent été peu goûtés ; d’autre part, il a pu conserver et développer en lui-même les fruits de son excellente éducation, jusqu’au jour où l’indépendance acquise et la solidité d’un jugement mûri par l’âge et le travail l'ont mis à même, non plus de s'exercer et de se préparer sans maîtres, mais de travailler à son tour pour la postérité, supérieur en cela à tous ses maîtres et à tous ceux qui rivalisaient alors avec lui. La vie de Lucien peut se diviser à cet égard en deux périodes bien distinctes ‘ : l’une, entre 150 et 165, pendant laquelle il refit son éducation et conquit, avec la fortune, une notoriété de bon aloi; l’autre, qui fut pour lui moins brillante peutêtre, puisque le succès de l’orateur est toujours plus éclatant que celui de l'écrivain, mais à laquelle il dut sa gloire définitive. Ses principes de style toutefois n’ont pas sensiblement varié”, et nous n’aurons guère, dans les chapitres suivants, à tenir compte de l’ordre chronologique de ses œuvres; mais il importait, croyons-nous, de faire à l'atticisme sa part dans l’orientation de l'existence de notre auteur, d'examiner comment son éducation et le milieu dans lequel il vécut purent modifier ses idées littéraires et philosophiques, Tout cela appartient à l'extérieur, en quelque sorte ; car, si Lucien fut atticiste et le fut si sagement, c'est en
Sans doute il voyagea encore et finit ses jours en Egypte (Aix. 53, ét ailleurs); mais son séjour en Grèce, à partir de 164 ou 165, marque un changement délinitif dans l'orientation de son existence.
3 Cf. ch. 11, p. 72, sqq.
lui-même surtout, c’est dans son caractère et dans sa nature qu'il en faut rechercher les vrais motifs.
Le tempérament de Lucien n'est pas facile à définir, tant il est fait de sagesse et de légèreté, d'imagination et de raison, de scepticisme et de foi dans certains principes, de gravité et d’enjouement. Mais il semble bien néanmoins qu’au point de vue qui nous intéresse, la première et la plus incontestable de ses qualités soit un goût naturellement très pur et très solide ; et, comme c’est de là peut-être que dérive principalement sa sagesse au milieu des exagérations diverses dont il était le témoin, nous croyons devoir insister là-dessus d’une façon toute particulière.
Lucien, sous le nom de Lycinos ‘, nous donne à la fin du Lexiphane, non pas seulement une idée de ses opinions, mais une sorte de théorie eæ professo: « A Loi, Lycinos, dit Sopolis, de prendre Lexiphane, de lui donner une autre éducation et de lui montrer à parler : rapauSüy adrèy peranuideus nai didaoxe à xp Xéyw”. - Le but de l’orateur, dit Lycinos, est de raisonner et de parler comme un homme: « Ili@..., &s ävépéniwx #n ppovoins xai Aéyois 3 » dvipéruwe, non ävôpsia : comme un homme signifie ici, non pas avec énergie, mais comme on parle, de faron à être compris, d'une manière simple et naturelle. Le plus grand défaut d'un auteur, c’est de ne pas chercher les idées avant les expressions, pour les revêtir seulement après du style et du langage : « à péyuotoy dpapravius, être où noôtpov ràs diavoins toy Aéfewr néonaperevaapivos Eneuta xaraoqpais rois fhpact rai rois évémaciv*. » Lucien dédaigne les fleurs passagères du langage, « ai dveudver
{ C'était peut-être son vrai nom. — ? Lex. 21. — Lez. 20. — * Lez, 24.
toy Àcywy! », ces termes que l’on emploie sans même en connaître le sens ?, pour la bizarrerie de leur structure ou de leur son, cet attirail de mots qui auraient par eux-mêmes comme une vertu secrèle pour conférer la grâce et l’atticisme à un vain discours: il faut que la forme et le fond soient absolument solidaires, mais c’est par Le fond qu'il faut commencer. L’enflure, l’afléterie, la recherche, les paroles sonnantes *, voilà ce qu'il faut fuir à tout prix : ce n’est pas une rare prouesse que de se singulariser et d’altérer la monnaie courante du langage ordinaire : « &s dn rt uéya dv, el vis EeviCot nai T0 XGÜETTNKOS VOLLIOUA TAG pos raoæxôntor". » Ce n’est pas en imitant servilement Démosthène ou Eschine, en pleine paix, quand Philippe ne menace plus d’envahir la Grèce et qu’Alexandre n’en est plus le maître *, qu'on se formera un bon style; ce n’est pas non plus en apprenant simplement des listes de mots.
Le bon goût est une qualité rare, que ne donne ni l’érudition, ni la nature sans le travail, ni à plus forte raison l'instruction surperficielle. Le Maître de Rhétorique tout entier est consacré à dire que le chemin qui mène à la véritable éloquence est pénible, dur, montant, bordé de précipices, et aussi, peu fréquenté au 11e siècle ; sous une forme ironique, Lucien justifie ces patients labeurs, ces longues études, ces exercices
‘ Lex. 23. — 3 Lex. 24. —3 Lex. 24.
+ « C’est qu’en effet, dit M. Jules Girard (ouv. rite, p. 49), il n’y a rien de plus Athénien que le goût, la finesse et la netteté d'esprit. Le peuple d’Athènes... condamnait par un sourire impitoyable les : efforts maladroits et le fracas d’une ambition impuissante. Pour lui appliquer une expression toute française, ‘il n'aimait pas les phrases. »
* Lex. 20.
6 M. Rh. 10. Sans doute, toute cette 4"° partie du M. Rh. est ironique, mais on ne peut douter que certains passages, analogues à celuici, ne le soient que jusqu'à un certain point.
d'autant moins séduisants qu’ils ne paraissent pas mener directement au but, et que la faveur de l'opinion n’encourage pas les rhéteurs de cette école ; tout au contraire le public applaudit aux faux brillants, aux barbarismes, au désordre des phrases et des raisonnements : « Le procédé d'improvisation est très propre à faire excuser les fautes ;.… il faut toujours parler * sans préparation : se préparer, c’est s’exposer à se faire prendre ‘. » Pour lui, il renonce à s'élever jusqu’à la Khélorique : « Je ne puis, dit-il, lui payer le même tribut que vous (les élèves du Mattre de Rhétorique) : dabuéokos dv npèç adtiv Tà Üuéteoa? », et il proteste, non sans quelque dépit, contre les victoires qu'on remporte si aisément. Dans cet opuscule tout entier, Lucien, âgé d'environ 50 ans, nous apparaît comme un censeur rigide, épris du travail, de la peine, des « discours aisés difficilement composés », bien différent du souple et fécond rhéteur que nous nous figurons souvent quand son nom frappe notre oreille : ce n’est pas à Voltaire qu’il ressemble ici, c’est à Horace, c'est à Boileau lui-même. D'où peut venir cette gravité, cette sévérité inattendue, cette sorte d’austérité qui perce même sous les plaisanteries apparentes, mais un peu forcées de la forme? Faut-il l'attribuer à la maturité du quinquagénaire ? ou au respect que devait lui inspirer le fils de l’empereur * ? ou bien encore à une déception récemment éprouvée, à quelque échec subi devant son public plus facilement charmé par l'éloquence d’un dreparrentbav? Quoi qu’il en soit, ce n’est pas sur ce ton que Lucien s'exprime d'habitude, ce
1 M. Rh. 90 : Bpa pi note RES À mepépevos mapékôme, Ekeyyos 20 agñe rabré qe, — 1 M. Rh. 26 f
sOna quelques raisons de croire. que le Maitre de Réthorique fut dédié au jeune Commode (Scholiaste).
n’est pas ainsi qu'il se décourage et cède la route aux autres ; mais, jusque dans ses ouvrages les plus eujoués comme Démonax et le Pécheur, jusque dans les œuvres de jeunesse comme Nigrinos, et les dernières publications comme l’Apologie, surtout dans les opuscules philosophiques *, on retrouve ce jugement sain, cette autorité de la raison et du bon sens.
Ce goût juste et sùr n’est autre chose bien souvent que le sentiment de la mesure, petptérns. Il rit trop facilement * pour tomber dans un excès quelconque, — sice n’est peut-être celui de plaisanter hors de propos ; — également éloigné par nature de toutes les exagérations, il est, sinon l'ennemi le plus acharné, du moins le redoutable adversaire de toutes les extravagances de l’époque. À quinze ans, si nous devons l’en croire, il aurait refusé d’entrer dans une secte ‘ ; il ne s’irrite pas en discutant et demeure maître de lui-même, quelque important que soit le sujet 5 ; il trouve naturel et sage de ne pas s’obstiner dans une opinion depuis longtemps admise f, si l’on en découvre la fausseté ; il ne trouve pas que le doute soit triste ni désespérant "; il domine les choses et n’est pas dominé par elles. [l en est de même pour la littérature : l’impartialité qu’il demande à l'historien est une sorte de perpiérns, et, quant à la forme, « il faut user de tempérament et garder un juste milieu : les mots ne doivent être ni trop éloignés, ni trop séparés les uns des autres ; cela est rude, et cependant il ne faut pas les lier ensemble sans harmonie, comme fait le vulgaire : « xx prv ka ouvÜnxn Tév Gvouétoy ebxpdte Moi Déc XpNOTÉOY 8,, et plus loin, « xai mor toutots LLÉTPOY
{M.Rh. 96 : yo Ôë — ayewvie yao nat derÂd6 eut — ÉxotrdOmat TRS
605 duty, — ? Cf. surtout Hermolime. — 3 Eun. 1. Cf. Démon. 65. — * Herm. 24.— “Herm.63.— $ Her. 84. — Herm. 70.— % Man. H. &6.
énéoto' »3; que la forme soit toujours appropriée au fond, les discours aux événements, les éloges ou les blâmes aux caractères, la longueur du début à l’importance de l'ouvrage; il faut prendre la vérité pour guide : « ypÿ .. ypapesbat cùy tn GAnOE pLékkoy nos ty pékhoucay ërida” », et l'avenir pour juge. Il existe un bon goût, indépendant de la mode, et qui consiste dans la connaissance et dans l’apprécialion de la vérité en philosophie, en littérature, en art *. Sans doute, ce n’est pas la vérité grossière * qu'il aime ; il est épris du beau, mais d’un beau sobre, simple, nullement artificiel ; ainsi, quand les discours historiques ont été conformés aux circonstances et disposés clairement, « il est permis alors de montrer son talent dans l’art de bien dire, et de déployer son éloquence : éveitai oot rte xœi bnroosoot rat ÉMÔEQL Thy TOY Àdyav detvérnte* ». Notons le mot égir, qui signifie une concession, rien de plus. Il faut aimer le vrai et le faire aimer, autant que possible, sans artifices visibles. Or, cel amour du beau résultant du vrai, c’est le fond même du caractère attique. Nulle part mieux que dans la littérature attique Lucien ne dut trouver la satisfaction de ses propres tendances, nulle part 1l ne dut rencontrer des amis et des guides plus sûrs dans le chemin qu'il parcourait lui-même ; et c’était là encore qu'il découvrait le mieux ce « puissant antidote : ryv œhñfeuxy xai dv éri näot Àdyov 6006 * ». Même chez les Athéniens de son temps, les qualités des ancêtres, bien que fort compromises par le manque de fond, par l’abus des plaisanteries sur tout sujet, par l’amour d’arguties scolastiques, subsistaient encore jusqu'à un cerlain point;
" Man. H. 50. — ? Man. H. fin.; Pécheur, 16. — : Cf. surtout le Zeuxis. — * Lex. 23: pékiora Ôè yéprot xai oxonvelz Ode. — 5 Man. H. 58. = 6 Ami M. fin.
du reste, si attaché qu’il fût aux Athéniens de la vieille école, notre auteur n’en ressemblait pas moins à ceux du second siècle par un trait de son caractère plus saillant, plus remarquable au premier abord que la droiture de son jugement et la parfaite sûreté de son goût. |
Il était spirituel et finement railleur, comme pas un auteur ancien peut-être ne l’a été. La verve comique d’un Aristophane ou d’un Molière n’est pas l'esprit d’un Lucien, d’un Voltaire ou d’un Beaumarchais : les derniers procèdent des premiers, ils s’en inspirent, ils les suivent ; mais ils ne leur ressemblent qu’à la surface. Moqueur, malin, habile et prompt à l’appréciation, à la découverte du ridicule et du plaisant, Lucien dans Athènes se trouvait à bonne école ; aussi mit-il à profit les exemples qu’il eut sous les yeux. Il arrache au Dialogue son masque tragique et majestueux, pour lui en appliquer un autre, comique, satirique et, dit le Dialogue ‘, presque ridicule ; il réunit et renferme en lui la plaisanterie mordante, l’iambe, le cynisme, Eupolis et Aristophane, et jusqu'à l’aboyeur Ménippe, qui mord sans en avoir l'air, et d'autant mieux qu'il mord en riant : « T0 0nyua Xafoidey, 0 nai yEhdY AUX £Oœnve. » Pourquoi cela ? Pour le faire marcher par terre à la façon des hommes * : « zoûroy pv aœdtéy ëni pûs Baivey elbvsa ës téy dyfownivoy totev toënoy », pour le forcer à sourire el le rendre par là plus agréable aux auditeurs ; sans doute, mais il faut ajouter que le Syrien est gai de sa nature, etqu'il ne fait nulle difficulté de le laisser dire : « D'où nous arrives-tu, dit Pamphile, le rire sur les lèvres ? Tu es toujours assez gai, di pév yao oaudpos &y Ttuyyaves, mais il me semble que
1 D. acc. 33. — ? D. acc. 34, Cf. sup. p. 51.
tu l’es aujourd'hui plus que de coutume ! ». — 4 Tu n’es qu’un moqueur * », lui dit Hermotime, et Lycinos n’a garde de protester ; les vices et les travers du temps lui sont un beau sujet de raillerie *, etc. S'il ne fût pas né spirituel et railleur, il n’eût pas tant aimé les Athéniens, même ceux qui se contentèrent, devant la folie et l’erreur, de sourire, de hausser imperceptiblement les épaules, de dédaigner la sottise humaine sans s’en indigner. Peut-être, sans eux, son tempérament satirique eût-il dégénéré ; peut-être se füt-il contenté de plaisanteries grossières ou. frivoles. Mais quel milieu pouvait lui. être plus agréable? quelle société pouvait lui être plus utile ? La fadeur asiatique, le caractère par trop pratique des Romains, la flatterie basse des Graeculi *, rien de tout celane valait pour lui ces Athéniens, qui, même au second siècle, savaient encore causer et plaisanter.
Ilestjuste de remarquer que la vieillecité de Périclès, rendez-vous des sages, offrait en même temps la plus généreuse hospitalité aux philosophes de toutes sectes, aux fidèles et aux prédicants de toute église 5. L’ironie socralique trouvait un emploi facile et prompt ; elle . évitait ainsi le plus redoutable de ses écueils, le danger de s’exercer à vide, et de s’user en quelque sorte ellemême ; elle trouvait son aliment quotidien dans la cohue des sophisteset des thaumaturges, qui semblaient monter chaque jour à l'assaut de l’Acropole ‘. Ces erreurs grossières présentaient à un esprit droit les égarements plaisants ou monstrueux de l’homme qui désespère de la raison ou s’en détache, pour devenir la proie desilluminés et des imposteurs. Les illuminés
1 Eunuque, 1. — 2 Herm. 51 : dooistic ei ai. — % Pêcheur, 34. — # Parasile, pass. — © Cf. Pécheur, D. acc., Fug., Pérégr., Aler. pass. — © Pécheur, 47.
comme Protée - Pérégrinos, les imposleurs comme Alexandre le faux prophète, séduisaient sans trop de peine un peuple médiocrement fidèle au paganisme officiel ; ils étaient plus dangereux que les philosophes hypocrites, que « le peuple des sophistes, qui, sans adhérer absolument aux principes de la raison et sans les rejeter ouvertément, participent, véritables hippocentaures, à la sagesse et au charlatanisme ! ». Ceuxci du moins n’aflolaient pas le menu peuple et n’entratnaient pas les ignorants ; mais ils prêtaient égale. ment à la satire, et leur présence offrait à l’humeur railleuse de Lucien un aliment quotidien, tandis que les auteurs de la bonne époque lui présentaient au contraire incessamment un idéal de ce qu’il fallait faire, dire et penser ; l’atticisme, si l’on entend par là le culte des traditions classiques, l'encourageait, le soutenait, l’excitait dans ses eflorts de satire contre le faux sous toutes ses formes. Et son imagination * d’oriental fut comme un correctif à l’excès de raison, à la sécheresse voisine de la sobriété attique, à la rigueur un peu subtile de l'Académie et du Lycée.
Malheureusement les défauts, le plus grave des défauts de Lucien trouva dans ce séjour et dans cette fréquentation des encouragements fâcheux. A force d’éviterles excès, de se défier du dogmatisme excessif, de plaisanter sur les travers Les plus opposés, on arrive souvent, ou du moins on risque toujours d'aboutir au doute, non pas méthodique, mais systématique, de tomber dans le plus négatif des scepticismes. L’incrédulité de Lucien le préserva des erreurs ; elle ne lui
1 Fugitifs, 10. — ? Notons à ce sujet, moins l’idée des Dialogues chez les Morts, que les inventions extraordinaires de l'Histoire vraie, du Pé:heur, de Charon, et aussi de l’Icaromenippe, dont la première idée appartient à Aristophane, dans la Paix,
révéla pas la vérité en philosophie, disons mieux, elle ne le provoqua pas à la rechercher. Il n’a la religion de rien, ce qui peut être excellent à des époques comme la sienne, mais il n’a pas assez le respect des choses qui en sont dignes. Il avait plus de mobilité que de sensibilité naturelle ; la souplesse de son esprit confinait à la légèreté; il est difficile d’être toujours plaisant, sans être souvent superficiel et frivole : témoin ce Démonax dont la sagesse et la gaieté nous représentent si bien le caractère de notre auteur, et qui mourut, non pas avec sérénité, mais Joyeusement, en riant comme il avait vécu ‘. S'il est vrai que les Aréopagites répondirent un jour à un apôtre venu de Cilicie : « Nous t’entendrons une autre fois * », qui peut douter que Lucien ne se fût joint à eux et n’eût remarqué la tête chauve %, le corps difforme, les gauches périodes du voyageur juif, au risque de n’entendre et surtout de ne comprendre aucune de ses sublimes paroles ? Ne trouve-t-il pas grotesque le « sophiste crucifié t » qui préchait la solidarité, la fraternité, la charité ? et ses sectateurs qui méprisaient, plus courageusement qu’un Démonax et un Ménippe, les supplices et la mort ? L'histoire de Pérégrinos est intéressante, mais nous comprenons mal que Lucien y ait trouvé une matière si ample de rire pour lui et même pour ses amis. Reconnaissons-le : le railleur, si instruit, si tolérant, si large qu'il soit, est circonscrit dans son rire même et borné par là ; il ne rit si souvent que parce qu’il comprend souvent mal, parce qu'il n'aperçoit qu'un côté des choses, et que la sûreté de son irréprochable juge-
1 Dém. 65. — * Actes Ap. ch. xvur. — * Ho. 12. — * Per. 13. S Pér. 2, 34, 45; cf. Charon, 6 : Charon a la gaieté vraiment facile.
ment est limilée aux seuls objets, en nombre un peu restreint, qu'il est capable de percevoir :.
Ce travers de Lucien, cette sorte de lacune et de faiblesse, exerça sur ses relations avec l’atticisme la plus heureuse influence ; son scepticisme contribua, comme son goût et son esprit naturel, à le mettre en défiance contre les excès des rhéteurs, contre leurs rêves utopiques d’une restauration ab integro,. contre leur foi superstitieuse en la vertu des vieux mots, contre leurs prétentions ridicules, contre ces procédés qui supplantaient l’art véritable, et ces pastiches grossiers dont un enfant même aurait désavoué les solécismes *. Lucien, qui ne croyait à rien, ne se fit pas non plus de l’atlicisme une religion ; bien au contraire, il est rare que les mots drruxiotas, dtrixibe, atrixiots, figurent dans ses œuvres autrement que pour y être persiflés. Lexiphane, le Pseudologiste, le Maître de Rhétorique, le Soléciste, sont des disciples d'Hérode ; c’est contre eux que s'exerce la verve de Démonax. Il a tant parlé contre les Atticistes, qu'à en juger par les mots, on pourrait se demander peut-être s’il n'aurait pas vivement protesté contre ce titre qui lui fut décerné comme à Mæris et à Phrynichos. Peu importerait à la vérité : celui qui a si fréquemment et si vivement recommandé la lecture, la méditation, l’imitation des anciens modèles, qui lesa suivis avec tout le respect dont son esprit élait capable, qui voit en eux les seuls vrais maîtres du style et de la pensée, qui de plus ne dédaigne pas de faire servir à ses desseins les archaïismes du vocabu-
1 E. Renan, Saint Paul, p. 190 et sq., insiste bien à propos sur cette faiblesse des Athéniens : « On ne vit jamais mieux, dit-il à propos du discours de Paul devant l’Aréopage, combien les gens d'esprit doivent se défier d'eux-mêmes et se garder de rire d'une idée, quelque folle qu’elle leur paraisse. » — 2 Lex. 24.
COMMENT LUCIEN DEVINT ATTICISTE or
laire classique, celui-là, en dépit de ses plaisanteries contre l'atticisme ‘, est un Atliciste lui-même, plus intelligent, il est vrai, et plus sage que les autres, par conséquent meilleur juge du but à atteindre et mieux placé pour y parvenir. Bien plus, l’atticisme n’est plus avec lui une recherche puérile et oiseuse d’antiquités grammaticales ; c’est un secours, un appui, une arme contre les préjugés, les mystères, les miracles, l’illuminisme, la science de mauvais aloi : tant la raillerie d’une langue archaïsante a quelque chose de plus vif et de plus complet dans son apparence de : bonhomie vieillotte, que dans la recherche trop visible de l’actualité et du néologisme ; tant son air de bonne foi et de naturel saisit plus vite et porte plus sûrement! Les plaisanteries des anciens, des aïeux, des vieillards n’ont jamais besoin d'explications, elles n’en sont pas moins fines. Mais surtout l’atticisme fut pour Lucien l'instrument d’une peinture vraie, par lequel s’exprima d’une façon claire, ferme et sage, disons en un mot d’une façon humaine, suivant son expression, l'esprit un peu subtil du rhéteur, l'imagination vive de l’Oriental, l'intelligence droite, mais un peu bornée, du Cappadocien. Il reconnaît qu’il doit beaucoup à ses maîtres, aux rhéteurs et aux modèles qui lui furent proposés ; mais il était naturellement fort bien préparé à comprendre ces enseignements et ces exemples, à en eslimer le juste prix, et lorsqu’à son tour il instruisit des auditeurs et forma des élèves, l’atticisme qu’il recommanda présentait un caractère presque nouveau : il était, comme Lucien, raisonnable, spirituel, judicieux et sensé.
1 Et même contre certains Attiques : D. acc. 33; M. Rh. 26, allusion satirique à un passage de Platon; D. acc. 34, critique des sujets du dialogue platonicien.