‹ L'attitude du lyrisme contemporainChapitre 1 sur 40 · JUSTIFICATION DU TIRAGE · texte numérisé non relu

JUSTIFICATION DU TIRAGE

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Ce livre, bien ou mal venu, est le résultat de plusieurs années de méditation.

Il ne se présente pourtant, dans ma pensée, que comme un entraînement à un ouvrage plus considérable sur la genèse et les tendances du lyrisme contemporain, lequel ouvrage doit lui-même prendre rang dans une série d'études touchant la sensibilité moderne, dont notre poésie n'est qu'une manifestation entre beaucoup d'autres.

Avant que soit menée à bien cette lourde tâche, sorte d'essai collectif sur l'esthétique de la fin du xixc siècle et d'analyse générale des conditions psychologiques et morales de l'art actuel, j'ai voulu relire, la plume à la main, quelques œuvres représentatives et préciser ce vaste plan.

Les réflexions que m'a fournies cette lecture je les offre, aujourd'hui, un peu éparses et sans les trop appuyer, en attendant de les coordonner dans une synthèse plus ample. Tout historien,

tout homme de science ne commence-t-il pas par tracer de nombreuses monographies avant d'arrêter ses conclusions?

J'ai donc choisi, au hasard, divers représentants de cette attitude lyrique qui n'est plus le romantisme, et à laquelle s'est attaché ce mot un peu vague de symbolisme, que l'usage a consacré.

Mon dessein consiste à montrer expérimentalement: 1° en quoi l'idéal d'art des poètes en question diffère de l'idéal d'art de la première moitié du xixe siècle ; 2° comment les poètes analysés ici, malgré leur individualisme et leur originalité, s'en réfèrent tous, indistinctement, à deux ou trois principes essentiels qui les réunissent dans une commune esthétique ; 3° dans quelle mesure cette esthétique fait partie des tendances directrices de notre mentalité contemporaine et réalise, sur le plan lyrique, l'idéal commun aux diverses manifestations de Factivité intellectuelle.

Par là ce livre ne fait pas, me semble-t-il, double emploi avec ceux d'un Remy de Gourmont ou d'un Beaunier, entre autres.

Les deux Livres de Masques du premier et la Poésie nouvelle du second nous offraient des monographies fort poussées de poètes contemporains. J'ai cru ajouter à ces précieuses contributions en

ne séparant pas les œuvres que j'étudie de leur milieu ambiant, en prouvant sans violence et au moyen d'exemples appropriés que le Symbolisme, loin d'être une littérature d'exception, une production isolée sur le sol de France, partant une école, doit être envisagé comme une attitude lyrique générale en conformité avec l'idéalisme contemporain.

Cette atmosphère intellectuelle à travers laquelle se meuvent nos poètes, ces similitudes d'aspirations lyriques, ces concordances sur tous les plans de la pensée : science, philosophie, religion, arts plastiques, etc., seront plus minutieusement décrites dans un autre ouvrage, dont la Littérature de tout à l'heure de Charles Morice nous donne un précieux exemple, et conçu — au point de vue de la méthode seulement — selon le Romantisme français de M. Lasserre. Mais je crois que dès celui-ci elles apparaissent déjà clairement.

Soit que j'analyse l'idée de vie chez Francis Vielé-Griffin, l'optique d'art chez Henri de Régnier, le pathétique d'un Verhaeren, la façon dont un Maeterlinck nous suggestionne, la manière chez Adrien Mithouard et Paul Fort de continuer en l'élargissant la grande tradition française, les

acquisitions de notre prosodie avec Robert de Souza, l'aspiration lyrique et les divers modes d'exaltation d'après Albert Mockel, Maurice Barrés et André Gide, les rapports entre le romantisme allemand et le symbolisme français à propos de Novalis, j'arrive aux mêmes conclusions, que résume le chapitre sur l'esthétique contemporaine et la philosophie de M. Bergson.

Je dis couramment — et courageusement — le Symbolisme, la poésie symboliste, etc. Il ne s'agit pas, comme d'aucuns l'ont cru, de quelque bête fabuleuse, mais d'une ou deux générations d'artistes aux individualités bien tranchées, qui se sont réconciliés dans le même idéal d'art et qui se mirent tacitement d'accord, portés par l'air ambiant, sur quelques principes fondamentaux.

Disons-le en passant, le mot a perdu la chose, la lettre a tué l'esprit. Ce vocable symbolisme n'était pas clair ; à bien y réfléchir les épithètes romantique, parnassien ne Tétaient pas davantage. Prenant le mot dans son sens étymologique, certains ont cru à une renaissance du genre le plus désuet et détestable qu'il soit en littérature : l'allégorie, alors qu'on ne voulait lui faire signifier que transpositions d'états d'âme, je dirai plus synthétiquement conscience lyrique.

Oui, quel dessein poursuivaient ces poètes sinon de nous donner un lyrisme pur, j'entends dépouillé d'éléments parasites tels que éloquence, didactisme, etc., un lyrisme qui puise son essor dans la vie même de l'âme, dans les songes intérieurs ou cosmiques, dans les paysages vus du dedans et ramenés à des élans émotionnels, dans les spectacles de la nature perçus en fonction de l'enthousiasme qu'ils déchaînent en nous ? Par l'accumulation d'images évocatrices, gracieuses ou pathétiques, mais toujours vivantes et suggestives, ils ont voulu nous communiquer des vibrations profondes, des sentiments lourds d'émois, ce que la nature dicte non à l'imagination seule, mais au cœur tout près d'elle, nous faire participer aux graves émotions des choses, comme autant de consciences confuses en qui nous nous mirons, nous amener à conjuguer dans le même rythme léger ou grandiose, au moyen de ces correspondances dont parle Baudelaire, les harmonies du monde considéré comme une âme spirituelle et les pulsations mystérieuses de notre être ému, penché au bord du temps.

Par là ces poètes se différencient du grand courant romantique. Il est de bon ton aujourd'hui d'attaquer le romantisme. On oublie trop

que sans cette renaissance de la poésie, au début du xix* siècle, nous ignorerions ce que c'est que le lyrisme, et qu'il nous faudrait remonter au xvi* siècle et au Moyen Age pour le savoir. A dire le vrai, les symbolistes continuent le romantisme en Félargissant. Il ne s'agit pas de révolution, mais d'évolution dont les étapes, depuis Beaudelaire, se marquent aisément.

C'est une participation de plus en plus étroite avec la nature animée, une exaltation non plus seulement imaginative et superficielle, analytique, mais creusée en profondeur et synthétique, un retour aux « données immédiates » de la conscience et de notre moi le plus vivant, une sorte de panthéisme évocateur où chaque objet est moins décrit que chanté, une plus intime et plus vraie compénétration de la pensée et du sentiment, de l'idée manifestée par des images lyriques, sensibilisée, et du cœur.

Tout ceci, qu'on doit se garder d'enfermer en une formule trop stricte, les symbolistes l'ont plus ou moins voulu, tenté, réalisé. D'où la légitimité de mon titre: il n'y a pas à proprement parler d'école symboliste, mais une attitude, un idéal lyrique en conformité avec les autres tendances de la vie moderne.

C'est de quoi Ton ne veut encore convenir. Je ne crois donc pas ce livre inutile. On se bat toujours, après vingt-cinq ans d'affirmations et d 'œuvres précises qu'on n'a qu'à prendre la peine de feuilleter, sur des questions de personnes et non sur des idées. C'est un peu décevant. On ne perçoit que des écoles éparpillées et s'insultant,et nul ne songe à relever les trois ou quatre idées directrices qui commandent indistinctement ces fractions ennemies d'un même idéal d'art. Les uns ne pensent pas que soient conciliables l'amour de Racine et l'amour de notre poésie contemporaine ; les autres discutent au nom de principes politiques parfaitement étrangers à la vie indépendante de l'art. Aucun n'entre dans le vif de la question, ne tente la synthèse ou l'histoire des idées à la fin du xixe siècle, comme Brunetière le fit pour le xvne siècle ; et nul ne pratique pour cela la méthode critique prônée par Remy de Gourmont, si nécessaire pour s'assurer un jugement sain: la dissociation des idées. Aux yeux d'aucuns les romantiques sont tous anarchistes, les parnassiens tous impassibles,les symbolistes tous obscurs, les « classiques » tous parfaits. Ces formules enfantines aident la mémoire, mais ne correspondent, on s'en doute assez, à aucune espèce de réalité.

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Quelqu'un a écrit un jour que le symbolisme manquait de vie, que cette poésie se dissipait dans les nuages ou se morfondait dans un stérile narcissisme. Depuis, tous les critiques officiels ont renchéri sur ce blâme et, sans se donner le soin délire les œuvres incriminées, Font répété urbi et orbi. Il y a quelque chose de touchant dans cet ensemble et l'on serait mal venu d'v contredire, en montrant que précisément la réforme prosodique, la façon de concevoir le lyrisme, l'évolution d'une poésie plus intériorisée, plus proche de l'âme des choses, plus palpitante, plus idéaliste, c'est-à-dire plus immanente au réel, plus intuitive, n'ont tendu qu'à une plus large compréhension de l'idée de vie, qu'à un art plus expressif, plus intensément dynamique.

On ne peut croire que la hâte d'innover, de marcher un peu devant son siècle, de fonder des écoles doive priver les artistes de clairvoyance et de justice. Et, pour cette même raison, le symbolisme, quoique certains aient intérêt à nous le faire croire, n'est pas mort parce que, ainsi que l'écrivait Francis Vielé-Griffin ', le lyrisme contemporain n'a pas encore accompli toute sa courbe.

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