‹ L'attitude du lyrisme contemporainChapitre 11 sur 40 · Emile Boutroux. La, Psychologie du Mysticisme, p · texte numérisé non relu

Emile Boutroux. La, Psychologie du Mysticisme, p

propre substance, le porte à s'unir à l'absolu dans la plus complète effusion d'amour. « On dirait par moments que c'est un souvenir furtif mais extrêmement pénétrant, de la grande unité primitive. » Tout prend un sens nouveau, tout s'éclaire d'une clarté magique ; le raisonnement et la pensée discursive font place à cette logique du cœur indémontrable, parce qu'elle procède par intuitions et par bonds dans l'inconscient, et le sentiment de l'ineffable magnifie notre humble vie en l'élevant du seuil des apparences jusqu'au trône du Réel.

On aurait tort de croire, pour extraordinaire que paraisse cette attitude, que la recherche de notre moi transcendant constitue une glorieuse folie, une bienheureuse exception. Au contraire, « augmenter cette conscience transcendantale semble avoir été toujours le désir inconnu et suprême des hommes, et « rien n'est plus à la portée de l'esprit que l'infini ». Il suffit, pour s'en convaincre, d'observer l'homme dans la vie journalière. Chacun de nos actes quotidiens est l'expression de cette conscience de l'absolu. Pour l'enfant, tout est vie et substance. Les procèdes théologiques des premiers peuples rentrent dans cette catégorie. Chaque objet est considéré comme le réceptacle d'une force et d'une activité propre. Le langage vulgaire a conservé l'indice de cette

croyance lorsqu'il insuffle une âme aux moindres choses : cette porte ne veut pas se fermer ; cette bûche ne veut pas brûler. Depuis, la science est venue avec son cortège de lois contingentes nous distraire de la notion d'essence, sans parvenir d'ailleurs à étouffer en nous la voix primordiale de notre être. Elle ne peut se résoudre à demeurer dans le relatif et le fini, tant l'instinct de l'inconditionné et de l'infini nous tourmente ; elle n'abandonne le merveilleux que pour se jeter dans la mythologie l. Il y aurait donc grand danger à faire chorus avec le rationalisme qui nie délibérément toute une portion de notre moi, la plus certaine comme la mieux sentie. « Après la scolastique, la méthode scientifique a peut-être asservi la Raison à des rigueurs qui n'étaient pas faites pour elle. Il y aurait eu à conserver plus grande la part des pensées naïves qui croissent mieux que partout ailleurs dans la conscience mystique. Le éaractère général de notre civilisation s'en serait sans doute heureusement ressenti*. »

1. La plupart du temps la science ne fait, au dire de Spencer et de Max Muller, qu'abandonner certains termes mythologiques pour d'autres plus commodes. Qu'est-ce que Yéthery Un simple mythe qui donne l'explication des vibrations moléculaires.

2. E. Recéjac. Essai sur les fondements de la connaissance mystique, p. 35.

C'est qu'à côté de la raison, surgit le sentiment, principe de vie et foyer de la conscience mystique. L'entendement ne peut que lier des rapports, accoupler ses relations; il ne crée rien et se contente de démonter des engrenages de raisonnements. « Ce n'est pas l'idée qui engendre le sentiment, elle en est la traduction, l'expression dans la conscience claire *. » Le sentiment, au contraire, domine, se tient à l'origine des principes, lui seul nous permet d'affirmer notre vie de relation et de conclure sans arguments. Par ses intuitions il découvre soudain de grands pans de notre conscience subliminale et ses anticipations ne sont point menteuses. Lui seul nous autorise, comme le dit quelque part Novalis, à franchir le Spitzberg de la raison pure, die Spitzberge der reinen Vernunft. La pensée n'est qu'un songe de sentiment, un sentiment éteint, une vie pâle et faible \ Plus haut que l'entendement (Vers/and), plus haut que la raison pure ( Vernunft), rayonne le sentiment (Gemuth), source de toute croyance.

Peut-être n'entendez-vous pas les appels de votre âme qui, du fond de ses songes, fait d'immenses efforts pour remuer un bras ou soulever

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