‹ L'attitude du lyrisme contemporainChapitre 13 sur 40 · Adrien Mithouard. Syllogisme, Occident, septembro · texte numérisé non relu

Adrien Mithouard. Syllogisme, Occident, septembro

Lie, celui où Fêtre s'exprime et se donne tout entier, Fiinion intime de deux cœurs dégage de cette pure ivresse, de ce contentement extatique je ne sais quelle musique d'au-delà où Fharmonie cosmique trouve sa parfaite réalisation.

„ Et Ton comprend aisément à présent, sans qu'il soit besoin d'approfondir le schème du processus mystique, quelle influence devaient exercer les Essais de Maeterlinck sur les cerveaux d'artistes. La vérité que beaucoup cherchaient à tâtons dans l'intime retraite de leur conscience, l'auteur des Ser?*es Chaudes la faisait toucher du doigt. Il n'avait analysé en phrases caressantes et débordantes de lyrisme éthéré l'attitude mystique, que pour mieux montrer l'essence de l'art véritable et de la poésie immanente. Rien n'approche autant du procédé mystique que l'intuition poétique 4. « Les cris sublimes des grands poèmes et des grandes tragédies ne sont autre chose que des cris mystiques qui n'appartiennent pas à la vie extérieure de ces poèmes ou de ces tragédies.»

1. Les ressemblances psychologiques de la Poésie et du Mysticisme sont étroites et ce qui les sépare peut-être uniquement, c'est la foi... Qu'on nous permette d'ajouter que ces deux états de conscience se sont rencontrés chez les mystiques insignes. François d'Assise n'aima rien tant que les chants des troubadours, ni Thérèse d'Avila, que les romans de chevalerie espagnols, avant que l'un et l'autre fussent absorbés dans la vie contemplative. Récéjac, op. cit., p. 99.

« Une œuvre ne vieillit qu'en proportion de son anti mysticisme. > Il suffirait de passer en revue l'œuvre des plus beaux génies, pour se convaincre de la justesse de ces mots. A part ceux qui se confinent dans la simple description objective et l'étude photographique des aspects de la nature, tout poète renferme un mystique qui sommeille. Chaque fois qu'un sentiment puissant, incommunicable, s'élève dans notre être, au point d'absorber tous les autres et de colorer nos moindres états psychiques de sa lumière immarcessible , nous éprouvons l'intuition de posséder un absolu, de participer au grand frisson de l'ineffable. La qualité intensive de ce sentiment détermine notre plus ou moins grand éloignement de la vie sublime ; plus nos facultés se concentrent sur les pics éternellement bleus de l'âme, plus nous nous rapprochons du firmament de la conscience universelle. L'art n'est, à son plus haut degré, que l'expression positive de la réalité suprême et Novalis eut raison d'écrire : « Le noyau de toute ma philosophie, c'est l'absolue réalité de la poésie ; plus une chose est poétique, plus elle est vraie. » « Die Poésie ist das echt absolut Réelle. Dies ist der Kern meiner Philosophie. Je poetischer, je wahrer. »

Entreprendre d'illustrer par des exemples em-

pruntés aux drames de Maeterlinck ces théories communes à tous les poètes symbolistes, depuis Griffin et Verhaeren, jusqu'à Francis James . serait un peu fastidieux. Il suffit d'avoir montré de quel élan le poète d'Intérieur a poussé l'inspiration créatrice contemporaine vers des états d'âme intimes. Le romantisme rehaussait des couleurs de son imagination un peu dévergondée la vision de paysages orientaux ou de spectacles épiques j le pâmasse, par réaction, s'éprit du souci de faire plus vrai — ne pas confondre vrai et réel — et cisela avec exactitude sur des coupes ou des vases élégants des scènes historiques ou des motifs décoratifs ; les symbolistes, Maeterlinck en tête, ajoutaient une troisième corde à la lyre contemporaine et, opérant la synthèse du rêve et de l'apparence, s'élevaient jusqu'au^/

1. Celui-ci se défendra-t-il d'être 'appelé symboliste ? je pense que non si je définis, comme je l'ai toujours fait, la poésie symboliste : une façon d'exprimer, au moyen d'images successives, une intuition lyrique. Souvent il n'y a dans l'œuvre de James qu'une description purement visuelle de la nature comme dans ce vers :

Écoutez les stridents vols bleus du criquet gris.

Mais il y a bien plus et mieux la plupart du temps, il y a le sentiment de la nature et, par le fait que l'âme du poète de Clara d'Ellébeuse entre en communion avec l'.ime de la nature, ses effusions lyriques deviennent des intuitions mystiques à la manière du petit frère saint François.

en poussant vers les frontières inexplorées du moi.

Etudiez un à un chacun des drames de Maeterlinck, vous verrez tous les personnages s'agiter aux prises avec le destin et la mort, c'est-àdire avec les deux plus redoutables puissances de l'iavisible. Les caractères se développent dans le sens de l'activité intérieure et font juste les gestes nécessaires que commandent les diverses attitudes de l'âme. Tous sont de pauvres êtres qui tournent de tous côtés les yeux vers d'obscurs pressentiments et, s'ils tremblent autant, c'est qu'ils ont conscience d'être le jouet de forces qui les dépassent infiniment. En vain s'efforcentils, à certaines minutes plus significatives, d'épeler l'énigme qu'ils lisent en eux, ils ne peuvent qu'éprouver la présence extraordinaire de leur âme et le sentiment de l'illimité. Gela suffit pour notre enseignement. Grâce à Maurice Maeterlinck, à sa façon de situer ses personnages au centre du grand mystère de la vie, nous concevons la possibilité d'un théâtre plus grave, où il ne s'agira plus d'un moment exceptionnel de l'existence, mais do l'existence elle-même.

112 l'atTITODK DU LfÛISAil <"\li MPORÀlN

J'ai montré ailleurs « comment le mot symbolisme, par quoi on indique l'attitude de tout un groupe de poètes, avait été à la fois très mal et très bien choisi, comment il ne s'adressait qu'aux procédés d'expression de cette école et non pas à ses modes d'inspiration. Les Symbolistes ne sont symbolistes que dans leur forme, non dans le fond, dans le sujet de leurs œuvres.

En effet, qu'ils veuillent chanter un état de conscience ou un paysage, les poètes en question s'efforcent de dépasser les apparences, de descendre jusqu'à la source du moi, de vivre le sentiment de la nature. Leur vision n'est pas périphérique, c'est-à-dire tournée vers l'extérieur, vers l'analyse, vers le relatif; mais centrale, j'entends intérieure, synthétique, absolue.

Si je prends le mot symbole dans son acception courante : signe mis à la place d'une réalité, certains poètes, comme les parnassiens, qui se contentent de décrire le geste extérieur d'un état d'âme ou les aspects relatifs de l'univers sont des

1. Voir mon Essai sur le Symbolisme en tête de Paysages inlrospectifs,p. XXXVIII et suiv., et dans ce volume, le chapitre intitulé : La, philosophie de M, Bergson.

symbolistes. Ils se gardent d'exprimer le sens caché des choses, de nous faire pressentir l'énigme derrière les contingences. Au contraire, les poètes de l'école contemporaine dits symbolistes dédaignent les signes pour s'intérioriser jusqu'à la réalité. Ils ne procèdent pas par analyse, mais par synthèse et se réfugient d'un bond dans l'absolu. Qu'est-ce que leur intuition lyrique, sinon une certaine certitude que les sens sont impuissants à fournir et que seul le cœur procure.

Ainsi les poètes symbolistes sont tout le contraire des symbolistes. Mais voici en quoi ils méritent cette appellation.

L'acte mystique, je veux dire l'acte intuitif, est indivulgable. Tout sentiment profond est un absolu qui ne peut se communiquer à d'autres qu'en prenant une forme représentative au moyen du langage. S'exprimer constitue une fatale inadéquation entre l'intuition originale et l'emploi du vocabulaire discursif, intermédiaire sensible. Il s'établit donc une « lutte intéressante entre l'intuition mystique qui voudrait s'achever, saisir l'Être pur, et les conditions naturelles de la connaissance qui ne permettent pas à la conscience de se passer de représentations » '. De là l'emploi des mythes par Platon et le recours à quan-

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