Cf. le chapitre de ce livre Le romantisme allemand
tous les accessoires, sites, événements, objets usuels, spectacles extérieurs nous renseignent sur l'état d'âme des personnages. Tout concourt à renforcer l'émotion fondamentale, converge vers l'expression morale, comme le voulaient les sculpteurs du Moyen Age. Une vaste analogie coordonne les choses, les paysages et les sentiments ; il semble que le monde sensible et le monde psychique soient faits d'une même qïialité et rien n'est plus propre à nous suggestionner que ces perpétuelles allusions, par l'entremise des sens, à des faits cachés, plutôt sentis que perçus.
Voyez : tantôt l'auteur à' Intérieur se plaît par de singulières concomitances à nous avertir du malheur. Un menuisier cloue du bois, un paysan fauche de l'herbe et c'est l'annonce de la Mort, l'implacable intruse. Hjalmar, le vieux roi sensuel poussé par sa femme, s'introduit chez la princesse Maleine. Au moment où la jeune fiancée va mourir un lis tombe et se brise, le chien Pluton gratte à la porte, le petit Allan joue à la balle contre la porte verrouillée, les cygnes qui nageaient sous les fenêtres s'envolent, sauf un qui tombe foudroyé, une des arches du pont s'écroule tandis que la croix de la chapelle choit dans le fossé et que la foudre saccage le château. — Tantôt, au moyen de simplifications habiles, Maeterlinck fait passer en nous tout ce qu'un état psychi-
que comporte d'incommunicable : « Le carrefour des Quatre-Judas ! — Ne criez pas ce nom dans l'obscurité », et une exclamation déchirante, un Ah ! ou un Hélas ! comme en exhalent les héroïnes de Racine, contiennent de grands effets émotionnels. — Tantôt, avec une insistance qu'on aurait tort d'accuser de monotonie, les personnages se jettent la même phrase nue, et ainsi est atteint le maximum d'intensité suggestive avec le minimum de procédé. — Tantôt, au contraire, Maeterlinck accumule les images disparates, tourne et retourne une impression primitive, un jeu savant d'analogies combinées, malgré un apparent discord, en vue d'enserrer cette impression dans sou entière complexité.
Essuyez vos désirs affaiblis de sueurs Allez d'abord à ceux qui vont s'évanouir : Ils ont Tair de célébrer une fête nuptiale dans une cave; Ils ont l'air d'entrer à midi, dans une avenue éclairée [de lampes au fond d'un souterrain ; Ils traversent, en cortège de fête, un paysage semblable à une enfance d'orphelin.
ou encore :
Mais ces mains fraîches et loyales !
Elles viennent offrir des fruits mûrs aux mourants !
Elles apportentde l'eau claire et froidèen leurs paumes!
Elles arrosent de lait les champs de bataille !
Elles semblent sortir d'admirables forêts éternellement
[vierges.
Cet emploi des images accumulées est d'un heureux effet, car l'émotion du poète, pour être communiquée dans sa vérité mouvante et ténue, doit craindre de s'enfermer dans une épithète nue, abstraite ou trop rigide. Une seule image peut fixer cette émotion et l'exprimer à peu près, mais comment un qualificatif représenterait-il totalement cette sorte d'atmosphère dont s'imprègne chaque état d'âme et qui lui .confère une nuance propre ? Un état d'âme en effet n'est pas vraiment un état, un status, mais un progrès, un processus dont on ne saurait rendre Vécoulement qu'au moyen d'un langage ondoyant et souple.
M. Bergson, dans un article célèbre, intitulé. Introduction à la métaphysique, a clairement expliqué les intentions de cette esthétique. « Beaucoup d'images diverses, écrit-il, empruntées à des ordres de choses très différents, pourront, par la convergence de leur action, diriger la conscience sur le point précis où il y a une certaine intuition à saisir. En choisissant les images aussi disparates que possible, on empêchera l'une quelconque d'entre elles d'usurper la place de
Fintuition qu'elle est chargée d'appeler, puisqu'elle serait alors chassée tout de suite par ses rivales. En faisant qu'elles exigent toutes de notre esprit, malgré leurs différences d'aspect, la même espèce d'attention et, en quelque sorte, le même degré de tension, on accoutumera peu à peu la conscience à une disposition toute particulière et bien déterminée, celle précisément qu'elle devra adopter pour s'apparaître à ellemême sans voile. »
Maeterlinck a bien illustré cette théorie. Nous le voyons dans les Serres Chaudes entasser à dessein les images pour mieux nous faire pénétrer son impression subtile. Prenons par exemple cette pièce intitulée Regards. L'auteur nous veut parler des regards pauvres et las. Afin de nous baigner d'une ambiance de tristesse et de tu<> longer dans nos esprits cette désolation, Maeterlinck accumule les tableaux appropriés, qui tous concourent à renforcer l'émotion première.
O ces regards pauvres et las I...
Uy en a qui semblent visiter des pauvres un dimanche; Il y en a comme des malades san3 maison ; Il y en a comme des agneaux dans une prairie couverte
[de linges.
Dans la Bible, sans parler du Cantique des Cantiques, ou trouverait de fort nombreux exem-
pies de ce procédé évocateur, comparable à celui de la « touche divisée » en peinture : voici un ton puis un autre ton côte à côte, dont l'effet se recompose dans l'œil. Voici une image puis une autre et leur ensemble constitue une vibrante émotion. Le passage suivant, que j'extrais du Livre des Rois est des plus caractéristique. L'auteur sacré semble essayer plusieurs images et chacune nous achemine à cette sensation de FinefTable sur quoi se clôt ce passage.
< Une voix lui dit : « Sors et tiens-toi devant l'Eternel » ; et en effet l'Eternel passa. Il s'éleva un vent furieux et puissant à renverser les montagnes, à briser les rochers devant lui, mais l'Eternel ne fut pas dans ce vent : après le vent ce fut un tremblement de terre, mais l'Eternel ne fut pas dans ce tremblement de terre ; alors ce fut le feu; mais l'Eternel n'était pas dans ce feu. Mais après le feu, il se fit un léger murmure dans Vair et, en l'entendant, Elie se couvrit le visage de son manteau. »
Que m'importe après cola que, par excès de conscience expressive, Maeterlinck soit tombé parfois dans des allégories, d'ailleurs gracieuses :
A travers de tièdes forêts,
Je vois les meutes de mes songes,
Et vers les cerfs blancs des mensonges,
Les jaunes (lèches des regrets.
129 i/attitudis du LYRISME CONTEMPORAIN'
Il suffit d'avoir indiqué bri èvement chez notre auteur la puissance toujours renouvelée des « représentations » psychiques, le maniement subtil des affinités spirituelles, la figuration lyrique de ses conceptions intuitives, — pour se rendre compte de quelles délicates ressources jouit notre poésie moderne. Aux artistes contemporains appartient le pouvoir d'user de cet instrument infiniment délicat et de confirmer le mot de Spinoza : « Avec des paroles et des images il est possible de former un plus grand nombre d'idées qu'avec les principes et les notions sur lesquels toute notre connaissance naturelle est assise l. »
t, Spinoza. Traité Ihéol. polit., p. 33.
I. — L'attitude du lyrisme contemporain se compose d'une infinité de gestes qui, dans leur variété, expriment l'ensemble d'une personne morale : le symbolisme. Fort est un de ces gestes.
IL — Reproche fait à la poésie actuelle : le manque de clarté. Fort est la clarté même. Ne serait-il donc pas symboliste ?
III. — Le symbolisme est d'abord Péclosion d'un grand souffle de liberté. Fort et la liberté. — Le symbolisme est ensuite un mode de vision spécial qui colore chaque objet à la lumière de nos états d'âme. Fort et ce mode de vision. — Le symbolisme est enfin une esthétique basée sur la notion de vie. Fort, son panthéisme et sa joie.