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V. — Ses innovations. Son rythme

Les diverses monographies entreprises ici tondent à cette seule fin : montrer, au sein d'une

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attitude lyrique déterminée, un ensemble d'efforts originaux concourant à créer une même mentalité collective.

Ce m'est précisément une joie, à chaque nouveau poète analysé, de me heurter à une individualité irréductible, sans sortir du périmètre du symbolisme, en sorte que si les paysages changent, la patrie intellectuelle demeure.

Oui, la richesse du domaine poétique que nous parcourons, s'étale dans la jeunesse sans cesse renouvelée de ses points de vue et dans l'offre de ses multiples aspects : image de cette douce France, dont le climat tempéré est propice à l'éclosion de toutes les fleurs, sollicite quantité de ciels.

Si le symbolisme est une attitude lyrique propre,— et par propre j'entends une disposition de l'esprit et du cœur qui ne soit ni celle des romantiques, ni celle des parnassiens, — il est clair, en effet, que cette attitude se compose d'un ensemble de gestes qui tous concourent à son équilibre. L'unité dans la variété, telle pourrait être la formule synthétique de l'attitude symboliste, après avoir été la définition de Fart selon saint Thomas.

Par unité ou attitude entendons cette personne morale qu'on nomme symbolisme. Par variété désignons les multiples talents dont s'enorgueillit notre poésie actuelle et qui, au moyen de ges-

tes autonomes et quand même bien réglés, marquent la même cadence harmonieuse.

Le symbolisme c'est donc, tendant vers une attitude commune, le geste expressif d'un Vielé- Griffin, d'un Henri de Régnier, d'un Verhaeren, d'un Maeterlinck, etc., etc., entre autres, — pour ne parler ni des morts ni des vivants moins âgés. C'est enfin le geste noble et inspiré d'un Paul Fort.

Tandis que nous passions en revue les acquisitions lyriques de ceux-là, nous fûmes amenés à faire le tour de cet état d'âme complexe qui a nom symbolisme ; car un état d'âme puise sa vie intuitive dans une série d'impressions, d'émotions et de sentiments, bref d'éléments ou mieux de processus qu'il importe d'analyser avant que de les synthétiser en soi. Etudier l'œuvre d'un Paul Fort, c'est avancer un peu plus loin encore dans la connaissance de cet état lyrique ; c'est, dans la prairie é maillée de fleurs, humer le parfum d'une fleur nouvelle.

Le propre des théories naissantes, qui s'écartent des modes de penser conventionnels, est de n'être point comprises et de subir d'immédiates

déformations. A défaut d'autres exemples, le symbolisme nous fournirait de nombreuses preuves de la difficulté qu'éprouve la foule à s'adapter à la vision originale qu'on lui propose. Au sujet de notre position prise dans le lyrisme contemporain, les erreurs semblent s'être accumulées toutes seules. C'est ainsi que nul ne peut prévoir le temps où l'on cessera de nous reprocher notre manque de clarté.

Le" public, pressé dans ses jugements, se passe de confirmations concluantes. Il a hâte de classer ses idées selon les commodités de l'action et fausse ainsi le réel. Il procède toujours du particulier au général et sa logique est d'induction vulgaire. Pour deux ou trois poètes qui ont en effet tenté sur le vocabulaire de notre langue des expériences un peu hardies et qui voulurent traiter le substantif comme une « fin en soi », nous eûmes à supporter un poids fort lourd de récriminations, d'injures faciles ou de sales plaisanteries. Le symbolisme ne serait-il donc, comme ils le prétendent, qu'une école littéraire, dont l'originalité foncière résiderait dans un amour immodéré de la pénombre et du clair-obscur ? ou bien aurions-nous peur d'être pris en flagrant délit de mêler un vil alliage à quelques pincées d'or, que nous ne travaillons, — disent-ils, — que dans les ténèbres ?

Bien avant de lire les poètes contemporains, il importait de les dénigrer pour qu'ils ne pussent goûter, jeunes, la gloire. Or je demande, aujourd'hui que la poésie dite symboliste est universellement connue, sentie, admirée, où nous pourrions rencontrer quelque obscurité susceptible de nous arrêter au milieu d'une lecture. Sera-ce dans la Chevauchée d'Yeldis au lyrisme précis et net, semblable à un écrin précieux dont on perçoit d'un seul coup tous les détails ; sera-ce dans Arethuse dont le souffle pur fait lever des milliers de paysages clairs et d'images plastiques; sera-ce parmi ces Serres chaudes où chaque fleur évoque un sentiment, où chaque odeur procure une vision d'âme ; sera-ce au milieu de ces Villes lenlaculaires aux cris déchirants de joie furieuse, aux halètements de forges, aux heurts crépitants des marteaux rythmés par des mains de géants ; serace enfin dans Fœuvre de Paul Fort?

En voilà un du moins dont on pourra dire qu'il n'est point obscur. Serait-ce qu'il n'est pas symboliste?

Le symbolisme, conformément à l'état des esprits de la fin du xix° siècle, fut d'abord Féclosion d'un grand souffle de liberté. Quelle joie,

pour nos poètes, de respirer loin des sentiers battus du pâmasse, dégoûter jusqu'à l'exaltation le bonheur d'être, de se sentir vivre parmi la lumière et les caresses des choses 1 II fallait que ce désir païen fût exaucé pour permettre aux symbolistes de prendre conscience d'eux-mêmes et de la nature réfléchie dans leur âme. Sans s'être concertés avec les impressionnistes, et après eux, les symbolistes tentaient un grand effort pour s'affranchir de règles conventionnelles et palpiter à l'unisson de la conscience de l'univers. Artistes et poètes ne cherchaient à se libérer des visions apprises et des lieux communs statiques, en dehors des réalités mouvantes de la vie, qu'afin d'atteindre à plus de vérité sincère. Il n'importe pas de rechercher si cette notion de vérité fut parfois mal comprise par les peintres, en qui le souci trop direct de la nature extérieure et la soumission trop absolue à l'objet a tué souvent l'idée ; si au contraire les symbolistes en exprimant moins les objets que leurs reflets sur la surface d'une conscience d'homme, — sans jamais pourtant s'écarter du réalisme, — n'ont pas mieux que ceux-ci satisfait à la notion contemporaine de vérité immanente. Constatons simplement que, sans aboutir aux mêmes conclusions, peintres et poètes sont partis d'un seul tournant : le sens de la liberté.

Cet âpre désir de se mouvoir sans entraves, sous le ciel de la pensée, ne s'est jamais plus manifesté que dans Fœuvre de Paul Fort.

Ah ! comme l'auteur de Coxcomb méprise les préfaces, les manifestes, les théories, les querelles littéraires ! En créant le genre lyrique qui est bien à lui, Fort a dédaigné nous instruire sur son métier, la qualité de son vers, le sens de son imagination. Dans son Roman de Louis XI, ce livre « de bonne humeur », où la psychologie la plus fine se mêle à une vision toute personnelle et à un talent narratif délicieux, à peine le poète a-t-il jeté en note quelques mots d'explication sur sa prose rythmée. Mais si nulle part vous n'êtes arrêté par des commentaires ou des avant-dire théoriques, en revanche vous trouverez, servant d'exergue à plusieurs de ses livres et dans le cours de toute son œuvre, des citations et des affirmations revendiquant bien haut la liberté, pour le poète, du choix de ses sujets et de son inspiration. L'esprit souffle où il veut et nul n'a le droit de chicaner sur les conditions premières d'un poème. Voici de la beauté ; que réclamer de plus ?

En tête des premières Ballades,Fovt reproduit un passage connu de la Préface des Orientales, tant il est vrai que le romantisme, comme le symbolisme, comme tout courant lyrique nouveau, débute toujours par des affirmations d'indépen-

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dance. « L'art n'a que faire des lisières, des menottes, des bâillons ; il vous dit : va ! et vous lâche dans ce grand jardin de poésie, où il n'y a pas de fruit défendu... Le poète est libre. » Dans le livre intitulé Montagne, Fort, en deux ou trois aphorismes, résume son art. « Je veux tout le miroir et non pas un éclat. . . Penser « en troupe » est indigne du poète. Reste libre, c'est là ta première noblesse. » Ces vers de Boileau sont fiévreusement épingles au verso de la première page :

Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux, Trop resserré par l'art, sort des bornes prescrites, Et de l'art même apprend à franchir leurs limites.

Certains pourraient croire que ce besoin de liberté en art autorise les pires excès. Penser cela serait confondre la liberté avec son contraire, Panarchie. Au début du symbolisme, il faut le reconnaître, il y eut quelque confusion dans ces mots, tant la joie de découvrir l'univers enchanté poussait les poètes à vouloir avec énergie leur délivrance. Mais sitôt que la mine du parnasse eût sauté, entraînant dans un grand fracas les chevilles, les trucs, les trompe-l'œil de l'école positiviste en poésie, le mot liberté en art ne signifia rien autre que le pouvoir de faire tout son

devoir de poète, de même qu'en morale le libre arbitre n'est exigé qu'à seule fin de remplir sa pleine condition d'homme ; rien de plus, mais rien de moins.

Paul Fort nous offre un bel exemple du poète dont toute l'esthétique tient d'abord dans ce seul mot : liberté. Liberté, c'est-à-dire poésie pure, poésie complète, poésie dégagée, de tout ce qui n'est pas elle, poésie libre parce qu'elle ne veut vivre que de son essence, liberté de s'affirmer poète total. Cette expression, ainsi entendue, fut le mot de passe auquel le symbolisme a reconnu les siens.

Mais la liberté n'est que la condition première de toute œuvre lyrique ; cause nécessaire et non suffisante de la poésie contemporaine. Paul Fort est encore et surtout symboliste par sa vision spirituelle de l'univers, par sa façon d'interpréter la nature suivant les réfractions de sa conscience.

Pour l'idéalisme actuel la perception est une synthèse d'états de conscience et le monde extérieur n'est qu'une collection de sensations. « Par idéalisme, déclare M. Fouillée, nous n'entendons pas la théorie qui veut tout réduire à des idées... Nous ne désignons par ce mot ni la négation des objets extérieurs, ni la représentation purement intellectualiste du monde ; nous entendons la

représentation de toutes choses sur le type psychique, sur le modèle des faits de conscience, conçus comme seule révélation directe de la réalité... De là, chez les philosophes contemporains, cet « idéalisme » dont le vrai nom serait plutôt le « psychisme1. »

Le symbolisme est précisément cette attitude lyrique qui consiste à imprégner d'âme chaque paysage perçu, à faire vivre, selon le rythme de la conscience, les objets environnants. Par ainsi le monde extérieur emprunte la lumière de notre être et la nature se colore de la nuance de notre âme. Les choses sont autant d'émotions en puissance et recueillent notre propre exaltation.

Paul Fort n'a jamais cessé de satisfaire à ce besoin d'expansion par quoi nous communions avec le cosmos. Le second livre des Ballades françaises, Montagne, s'ouvre sur cette belle et profonde déclaration de foi :

Nature, je ne conçois rien de tes beautés graves que selon l'amalgame, au miroir de mon cœur, de tes lignes, de tes matières impérissables avec mes joies, ces rêves, et ma vie, ces douleurs, — qu'avec mon cœur, ou bien mon âme, périssables

dans mes proses en vers, comme ils disent, les sages.

1. Alfred Fouillée. Le mouvement idéaliste et la réaction contre la science positive, p. VI, Alcan.

Plus loin la même idée est reprise et traitée avec non moins d'éclat :

Ce n'est point par ses cimes que la terre te pénètre, ô ciel, ni par sa flore, captive malgré soi, c'est par l'âme de l'homme, son âme volontaire, et l'orgueilleux éclat de mes yeux en fait foi...

et plus loin :

Car Dieu ne crée les choses que par l'âme de l'homme. Chaque jour l'univers renaît de son émoi. Il en est cependant pour qui tout se repose, qui regardent le ciel... ne l'aperçoivent pas.

Dans Lucienne, « ce petit roman lyrique à bâtons rompus, dit Charles-Henry Hirsch, dont les personnages sont des sentiments et des sensations », nous retrouvons les mêmes transpositions psychiques :

Rythmez de vos longs cils les battements de mon cœur, croisez vos doigts émus sur voire sein qui bat, que votre émotion rythme un chant de triomphe, comprenez-vous, dans moi !

ou encore :

Vous êtes dans les fleurs et l'air que je respire, vous êles dans les feuilles et l'air que je respire, les

blondes pousses et la feuillée qui tombe, vous êtes dans l'odeur des fruits que je respire, dans le profond parfum de l'automne expiré, et dans la neige sur les branches, —ou la neige comme une main câline sur ma manche.

Ainsi, pour moi, vous êtes l'univers. Et c'est votre faiblesse en moi.

ou enfin dans les premières Ballades :

Contemple, sois ta chose, laisse penser tes éprends-toi de toi-même épars dans cette vie. Laisse ordonner le ciel à tes yeux, sans comprendre, et crée de ton silence la musique des nuits.

Bref c'est toute Fœuvre qu'il faudrait citer, les huit volumes de vers de ce magicien dont le cœur déborde d'images et dont les chants évoquent toute la féerie des pays intérieurs. Fort a fait sienne la parole d'Aristote : « Le inonde est plein d'âmes. »

Es-tu cette lumière adorable éveillée sur la moire du lac, mon âme, entre les saules, et qui me ferait croire que, doucement en moi, l'œil du jour se rallume? — Mon âme, es-tu ces bois?

Symboliste par sa conception de poète, par sa méthode évocatrice, Paul Fort l'est encore par ses idées sur la vie. Le symbolisme ne se con-

tente pas d'une esthétique profonde, il se veut encore, avec raison, une philosophie. Cette philosophie qui est celle de la vie, au sens où l'entendait Guyau, se résume en ces mots : la lumière ou la joie.

11 est curieux, en effet, de remarquer combien le xix* siècle, inauguré par les romantiques sur un mode mineur et débilitant, s'est achevé, grâce aux symbolistes, sur un vigoureux hymne de joie. Le pessimisme d'un Chateaubriand, d'un Hugo ou d'un Lamartine n'a eu que peu d'écho dans nos jeunesses. La notion panthéiste qui guida un Spinoza et un Goethe a trouvé ici son retentissement. Déjà Vigny nous conviait à la sérénité, à cette sérénité que donne la connaissance des lois de l'univers et de la destinée acceptée. Les Gœthéens diront : « Qu'importent nos petites peines de conscience devant la vie universelle, l'admirable machine que rien ne peut détourner de son mouvement et de son cours1. » Cette attitude stoïcienne a créé une éthique et une méthode positive puissantes. En l'acceptant nos poètes devaient lui faire subir une transformation, non dans son fond, mais dans sa forme, au risque de condamner la poésie à tomber dans l'atmosphère irrespirable

1. Cf. Georges Graffc. Essai sur le Gœthisme. Bévue des Idées, 15 octobre 1906.

de la philosophie. Ils conçurent donc d'exalter jusqu'à l'enthousiasme cette discipline intellectuelle. A force de concevoir la nature sur le modèle de la nécessité, l'univers nous est apparu comme un ensemble de forces concourant à une harmonie et susceptibles de se dilater en beauté. Le fait d'être, de respirer, de voir, de faire jouer ses membres et fonctionner ses organes constitue autant de joies. Dans notre participation à la vie de Funivers, l'orgueil humain s'accroît du lyrisme de tout sentir. Chaque arbre, chaque feuille, chaque herbe des prés prend une nouvelle raison de susciter nos transports ; tout devient digne d'être magnifié. D'où, sans doute, le grand nombre de livres aux titres exultants : Les Heures claires, Clarté de Vie, Joies, Entrevisions, etc., etc.

Ainsi les symbolistes, élevés dans la même atmosphère intellectuelle que nos savants et nos philosophes, ont voulu faire un pas de plus : dépasser la sérénité, qui est le procédé positiviste, pour aller jusqu'à la joie. Ils ont tiré du panthéisme autre chose que le stoïcisme. Ils ont dépassé le réalisme expérimental afin de dégager le sentiment de l'infini et de la divinité cachée derrière les apparences. Ils ont enfin synthétisé le jeu des forces de l'univers dans cet instinct lyrique, la joie ou la libre expansion de nos puissances.

Ainsi j'allais songeant à cette loi première : nul n'aime la Beauté sans aimer la lumière. Le grand jour pénétra mon front rose de fièvre et, détournant son cours, vint rafraîchir mon sang, et je croyais, fermant les yeux dans mon bien-être, tant ce jour était doux, sa lumière parfaite, que mon esprit voyait, au travers de mon front, le ciel dans la prairie et le ciel sur les monts !

Paul Fort, comme Vielé-Griffin, comme Verhaeren, comme tant d'autres, — alors que pourtant Henri de Régnier et Maeterlinck demeurent encore enfermés dans le stoïcisme, — n'ont revendiqué si haut les bienfaits de la liberté que pour mieux s'enivrer aux sources de la vie et baigner tous leurs sens dans la lumière, dans ce que Fort appelle la grande ivresse.

Couché sur un gazon dont l'herbe est encore chaude de s'être prélassée sous l'haleine du jour, oh: que je viderais, ce soir, avec amour, la coupe immense et bleue où le firmament rôde 1

Suis-je Bacchus ou Pan? je m'enivre d'espace, et j'apaise ma fièvre à la fraîcheur des nuits. La bouche ouverte au ciel où grelottent les arbres, que le ciel coule en moi ! que je me fonde en lui!

L'œuvre de Paul Fort pourrait porter en exergue ce vers du Livre des Visions :

La lumière est la vie de toutes mes pensées.

ou cette strophe des Hymnes de Feu :

Mais toute la nature est au seuil de mon cœur. La terre et le soleil ont la même cadence, rythmée à l'unisson des battements de ma vie. La lumière du jour te pénètre, ô ma vie ! Elle s'ajoute à moi comme une récompense, quand je laisse mes sens errer de l'astre aux fleurs. La terre et le soleil en moi sont en cadence, et toute la nature est entrée dans mon cœur.

Certains qui, espérons-le, savent mal lire, se sont imaginés que les procédés habituels à l'attitude symboliste : la vision immanente des choses, les images intuitives, le libre déploiement de nos transports, devaient nécessairement compliquer jusqu'à l'obscurité l'expression de ces états d'âme vécus. J'ai dit, au début de cette étude, combien, une fois pour toutes, cette accusation était fausse. Pour mieux renforcer l'objection, il importait d'abord de prouver jusqu'à quel point extrême Paul Fort est symboliste. Mais s'il est dûment symboliste, serait-ce à présent qu'il n'est point clair ?

Paul Fort, né à Reims, a su tirer des paysages de l'Ile de France un doux enseignement. Sa sensibilité semble avoir été façonnée et comme pétrie selon les manières pures — je dirais classiques, si ce mot ne signifiait souvent des contours trop stricts — de notre race. Il a donc pu, sans contrainte, se garder de Finfluence norvégienne, comme de la conception pionne de l'idéal marseillais.

Dans ses Idylles, antiques il n'emprunte à la fable ancienne que ce qui est éternel et ce qui alimente toute poésie : Famour de la nature. Or, par le fait que File de France est comme une « cellule de sagesse » f au centre de l'Occident, un poète qui a accoutumé de fréquenter les bords de la Marne et de la Seine, se trouve admirablement doué pour sentir la légèreté de notre ciel et la grAce de nos plaines. De là, chez Fort, deux tendances constitutives de notre peuple, qui savent se concilier dans un cœur ému : la poésie grave et ordonnée selon une logique souple mais rigoureuse, et la poésie familière, d'accord avec le rire de nos bergères et la clarté du vin de nos coteaux. Dans les Ballades françaises, dans Lucienne, dans Paris sentimental, dans los Hymnes de Fctf, nous passons sans heurt d'une ode de haut lyrisme à

un lied câlin. C'est la chanson pieuse du bourdon du village, tandis que partout alentour frissonnent les notes frêles de clochettes aériennes:

Voici le don de joie et de pensée altière que verse aux fronts humains le soleil de midi, les drapeaux de l'été flottent sur les esprits et les blés se déploient dans les chants populaires !

et soudain le poète sourit malicieusement :

Maman ! le diable qui me tire par les jambes !... Allons donc... — Oui, parce que le gros gendarme a mangé le petit Jésus. — Tu sais, toi, si tu le fais encore mourir une seule fois, celui-là, je te fiche une gifle ! — hurle papa qui fait des chiffres.

Le Français d'Ile de France ne quitte Racine que pour Jules Laforgue. Cette description de Bullier est savoureuse en diable :

Amours d'un soir, amours d'un an, béguins d'une heure ou d'un moment, émotionnettes d'étudiants, caprices des futurs notaires, — porte-monnaie et sentiment, ah ! folies des huissiers enfants I si ça durait la vie entière, ça ferait-il plaisir aux parents? — Mais écoutez cette misère : le coup de foudre, à en mourir, de ce vieil aspirant docteur pour la petite Esméralda. € Souviens-t'en, l'on jouait EspafU !... Depuis ce jour-là, mon cœur saigne... » Il n'en

mourra pas cependant, il nous fera mourir plus ard, sous un coup de foudre de son art. — Béguins d'une heure, amours d'amants, porte-monnaie et sentiment. Et les gros lots de la déveine : ces glorieuses passions d'un an, et les collages, tous les collages comme du beurre sur une tartine d'enfant, que l'on se coupe chaque jour dans le pain mollet de l'amour !

Une heureuse disposition à l'ironie, jointe à un goût parfait, à un grand amour pour les pensées vigoureuses dénotent une fameuse organisation de poète. La sensibilité de Fort est de toute première qualité qui lui permet de vibrer avec tous les êtres, d'entrer en contact avec chaque lieu évoqué, d'aiguiser sa psychologie jusqu'à pénétrer les plus subtils sentiments humains.

Pour parvenir à se donner « un cœur innombrable », Fort nous indique malicieusement sa recette : la bêtise. Jamais l'auteur de Paris sentimental ne manque de nous répéter : « Le poète doit être bête. »

Ce n'est pas très intelligent (on me l'a dit) les poètes. Ils sont trop bêtes lorsqu'ils aiment. Ce sont les Bêtes du Sentiment.

Qu'est-ce à dire, sinon que l'artiste, comme le savant, doit s'étonner de tout et posséder une

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âme assez naïve, des sens assez vierges pour vivre en perpétuelle exaltation. Au moindre vent l'eau des fontaines se fronce ;au plus simple attouchement des choses la conscience du poète doit s'élargir et s'étendre en ondes lyriques.

Nous saisissons sur le vif la raison pour laquelle Fort s'est si bien assimilé les mœurs des simples, des villageois, des marins, des pâtres, des petites amoureuses *. L'Amour marin est un livre unique dans les annales de notre poésie, car les Amours jaunes de Corbière, faites de hâtives notations n'atteignent pas à cette perfection brutale ou sentimentale avec laquelle s'expriment les matelots de Y Amour marin.

T'es pas la même que moi, bien sûr. T'es toute petite devant moi. Mais quand y te quitte, ah ! tu gran dis ! t'es sur la mer, une grande figure, qui grimpe au ciel, qui couvre tout. Moi, je suis toujours moi

1. Cf. Robert de Souza : « Rondes et pastourelles, aubades, romances et guillonnées, berceuses et brunettes, ballades narratives, complaintes d'amour, chansons de fêtes et de métiers, gwerziou et soniou bretons, lieds ou saltarelles, il semble qu'aucun des modes lyriques populaires ne soit absent du livre de M. Fort. Rendus dans leur rudiment expressif de langue et de pensée, ou transformés, affinés de la pénétration d'une sensibilité moderne, ils développent les broderies d'un art original très savant sur la trame de leurs rythmes primitifs. » (La poésie populaire et le lyrisme sentimental, p. 91.)

pour moi. Dans mes souvenirs, je n'grandis pas. J'suis à mes souvenirs. C'est déjà ça, mignonne d'amour 1... T'es pas la même que moi, c'est sûr. T'es toute petite quand t'es devant moi. Mais quand j'suis loin, que j'pense à toi, dans mes souvenirs tu couvres tout, la mer, le ciel, la nuit, le jour 1 Et ça, c'est trop, mignonne d'amour !

Peut-être, comme le remarque aussi Robert de Souza, Fort est-il moins naïf qu'il n'en a l'air, c'est même sûr, car je connais peu de livres où la psychologie soit plus poussée que dans le Roman de Louis XI. Ici le poète a voulu exprimer par Fhistoire anecdotique la mentalité d'un peuple gouverné par « un curieux homme >. L'ouvrage s'ouvre sur cette déclaration de Hugo : « L'histoire dit bien quelque chose de tout cela : mais ici j'aime mieux croire au roman qu'à l'histoire, parce que je préfère la vérité morale à la vérité historique. > Ce qu'un chartiste ne saurait nous donner, voilà ce qu'il faut aller chercher chez Fort. Il m'indiffère de connaître la liste exacte des événements accomplis de 1461 à 1483, mais je suis ravi de retrouver, dans ce livre, le Louis XI du château de Péronne, au chaperon brodé de médailles de cuivre et d'images de plomb, occupé à des patenôtes et, dans le même temps, combinant une nouvelle rus<i ; h' Louis XI, qui jure par la Pâques-Dieu, tout en

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ayant peur du diable ; le bon sire, qui, craignant les pétards, fait tenir devant lui le vaste Tristan et qui allonge le bras entre les jambes du compère, pour allumer le bûcher ; le fin renard s'amusant à dessiner les gibets et qui lorsque Commines lui dit : « Sire vous blasphémez ! » répond :

— Sainte Marie 1 est-ce possible ?... Vite alors, mon chapelet ! Non. J'ai encore quelque peu à pécher. Je m'absoudrai du tout ensemble.

— Tiens, tiens, serait-ce à l'homme que je viens de m'adresser.

— Nenni, c'est à la force.

Quant au mouvement tempétueux qui accompagne ces narrations, aux dialogues piquants, chargés de traits de caractère, aux personnages divers et multiples qui grouillent dans le récit, à la variété extraordinaire d'images dont se pare le style descriptif de ce roman lyrique, — il faut se résigner à n'en rien dire. L'analyse se refuse à violer avec son sécateur ce Paradou moral, et peut-être est-ce le moment de rappeler la parole de Bacon : « On ne fait rien de beau par les règles, mais par une espèce de bonheur. »

Cette espèce de bonheur qui illumine la poésie de Fort nous la retrouvons dans la façon dont est conçue l'œuvre intitulée Coxcomb ou l'Homme tout nu tombé du Paradis* Dieu a créé les âmes

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pour sa gloire et satisfaire sou besoin d'expansion. Or pour se conclure, Dieu n'a plus qu'une âme à composer. Cette âme entre les âmes, le Seigneur la laisse libre de se choisir elle-même. Aussitôt le futur être humain se pare du diadème de sept âmes d'élite : Socrate, Hamlet, Triboulet? Galilée, Gonfucius, César et Mahomet. Dieu ne put s'empêcher de s'écrier : « Quelle âme, oh l quelle âme ce mortel vient de se composer ! Coxcomb, crête du monde, on t'appellera Coxcomb ! Va, tu seras sans âge... Cependant n'oublie pas le recensement dernier. » Coxcomb sent un corps rose et gras s'attacher à son âme. Le Seigneur lui allonge un coup de pie 1 ; voici Coxcomb en route pour la terre, semant les vérités encloses en ses sept âmes.

Ce n'est là qu'un prologue d'une épopée burlesque en trois chants, mais ce poème vibre d'une vie si pleine, si totale que chaque page constitue un tableau définitif, scène de mœurs, de caractère ou paysage lyrique, et se suffit à lui-même. Le dialogue des deux gendarmes est du plus curieux comique et de la meilleure observation. Le passage suivant, parmi mille autres est gracieux au possible :

Les angelots faisaient refléter leurs menottes aux astres qui venaient reluire à ces clartés, et sur les

dalles bleues où leurs petits pieds trottent jouaient à la marelle avec la voie lactée.

A côté d'une douce ironie nous rencontrons des strophes de la qualité de celle-ci :

J'ai beau faire, les sept ciels resteront dans mes yeux : leurs couleurs éternelles, suaves et magnifiques, leurs divines lumières flottent sous mes prunelles, quand je ferme pieusement mes paupières catholiques.

D'un mot nous dirons que l'œuvre de Paul Fort est tout sensibilité. Cette sensibilité est instinctive en ce sens qu'elle jaillit du fond même do l'être ; elle est aussi consciente d'elle-même, si j'ose dire, réfléchie, pénétrée de raison française, — sans cesser d'être folle. Cet instinct et cette conscience nous donnent le ton de la poésie populaire, du folklore, de la chanson rustique, d'une part, de la haute poésie, de l'ode majestueuse et du grand lyrisme, de l'autre. Le tout réuni en le même artiste dénote une sensibilité à la fois très naïve et très cultivée, très libre et très organisée.

Il ne s'agit donc plus d'une sensibilité de romantique, c'est-à-dire particulière et maladive, mais d'une sensibilité générale donnant le sens de l'universel. C'est par là, si l'on veut y prêter

attention, que le symbolisme se relie au classicisme. On a beaucoup parlé de Moréas, pas assez de Fort. La poésie de celui-ci remonte aux sources mêmes du lyrisme, elle est donc aussi grecque que française, c'est-à-dire complète. On a trop peu admiré aussi la fraîcheur et l'abondance de ces images qui recréent, pour nos yeux avides, le monde extérieur.

Revoir sur un versant la lune à son déclin pendre ses glaces grises aux branches des sapins, les bruyères lasses en gravissant pleurer vers l'aube, sous le vent, comme à la dérobée ; ô revoir les bouleaux à la tige d'argent s'alanguir et coucher leur front sur un torrent, revoir l'aiguille bleue où piaule l'alcyon et que tache un désir de végétation, fleurir soudain dans l'aube, d'aiguës et d'améthystes, et vers la cime où l'aigle et les nuages glissent se traîner lentement un brouillard orangé... Au jour levant dans l'air ses baguettes magiques, revoir des campanules et des neiges dorées, revoir tout un torrent briller comme de l'or, et les myrtilles noires, au souffle de l'aurore, agiter leurs grelots roses, et silencieux...

Parmi nos meilleurs poètes contemporains, Fort est celui qui innove le plus.

Sa poésie est comme de la clarté d'Ile de France tombant sur un décor. Cette clarté est si fine, si légère, si ténue qu'elle fond parfois tous les tons

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dans une sorte de buée lunaire qui fait songer aux féeries anglaises. Tantôt, au contraire, la lumière pénètre les objets et rend leurs contours presque transparents, si bien que la nature apparaît dans son plus joyeux éclat. Le réalisme poétique d'un Wordsworth, les images berceuses et teintées d'émotion d'un Kaets, les subtiles notations d'un Dickens semblent s'être donné rendez-vous en un cerveau centre du monde ; sans compter que la poésie de l'Intermezzo y trouve aussi son ironique écho.

Ai-je rêvé de toi vraiment? Il me semble. Oui, c'était charmant. C'était, au reste, un rêve allemand.

On ne juge un poète que par comparaison ; ce sont donc des noms, des noms encore qu'il me faudrait accumuler pour enserrer la personnalité si riche d'un Paul Fort ; tout de même je pense que dans cette brillante symphonie, la flûte de Kaets et le hautbois de Heine domineraient '.

1. Si je ne répudiais, dans la série de ces études qui ne sont que de brèves notations et des points de repère, tout développement facile, il demeure évident qu'un parallèle entre Fort et Gérard de Nerval s'imposerait.

Pour extérioriser le rythme de cette pensée lyrique en perpétuel mouvement il était besoin d'une forme essentiellement ductile, qui clichât toutes les aspérités du sentiment et qui s'adaptât à toutes ces transpositions d'états d'âme. Fort

— et c'est là un de ses plus beaux titres de gloire

— n'hésita pas à se créer un style « pouvant passer, au gré de l'émotion, de la prose au vers et du vers à la prose ». Cette forme, rappelons-le, n'est bonne que pour Fort. Notre poète a donc raison de renvoyer à d'autres les critiques tendant à prouver que son style ne peut être généralisé.

Voici brièvement réunis les avantages d'un pareil style. Un vers chez Fort ne vient pas seul, il traîne avec lui sa strophe entière. Je dis mal. Le poète ne pense pas par alexandrin, mais par strophe; celle-ci lui est donnée d'un seul coup, par intuition, et nous reconnaissons là encore une des meilleures conquêtes du symbolisme.

En second lieu ce procédé est le seul qui tienne compte des élisions naturelles. Suivant le ton que

nous prenons, ton d'émotion, ton oratoire, ton ironique, nous élidons naturellement certaines syllabes, ou bien nous les renforçons. La strophe de Fort se présente toujours comme elle doit être parlée, et parlée, ne l'oublions pas, selon l'accent même de l'Ile de France.

Grâce à cette présentation extérieure choisie par l'auteur de Lucienne, les élisions naturelles nous apparaissent d'elles-mêmes et nous trouvons du premier coup les plus fines toniques voulues par l'auteur. L'harmonie de cette musique se dégage toute seule sans fausses notes. Ajoutons qu'à moins qu'un méridional ne veuille s'en mêler, un acteur ordinaire déclamera avec plus de facilité et de vérité des vers ainsi établis typographiquement; les yeux lisent comme nous parlons; l'expérience faite avec des poèmes de Fort, disposés tels qu'ils le sont dans ses livres, fut concluante \

Tout doucement, sans fracas, âgé de trentesept ans, ayant déjà à son actif d'écrivain huit volumes de vers ou de prose rythmée, chacun d'une originalité renouvelée, Paul Fort continue son œuvre de clarté et de joyeux rêve.

1. Je renvoie pour plus de détails à la très complète étude de M. Louis Mandin sur les Ballades Françaises de Paul Fort, Vers el Prose, 1909.

Sans avoir jamais dévié, sans avoir rien sacrifié à la renommée, Paul Fort, il faut qu'on le sa che, est parmi nos artistes actuels un de ceux qui remplissent le mieux leurs engagements de poètes.

I. — Mithouard mérite une étude. On fut injuste envers lui. — Son enfance, ses goûts, son organisation d'artiste. — Bigalume. Le musicien.

II. — Son évolution. Le Récital mystique. — L'Iris exaspéré. — Les Impossibles Noces. — Le Pauvre Pécheur, son chef-d'œuvre. Inspiration.

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