VI. — Les Pas sur la Terre. — Les marches de l'Occident
VIL — Conclusion. L'Occident doctrine esthétique bien équilibrée, qui répudie également la stérilité d'un humanisme abstrait et l'outrance des anarchistes novateurs.
Je me décidai, un beau jour, ayant lu la plupart des textes de la littérature dite symboliste,
ADRIEN MITHOUARD ET l'ûCCIDENT 153
d'entreprendre Pétude des livres didactiques où se trouvent esquissées l'histoire, la critique, l'esthétique, je ne dis pas de cette école, — il n'y a pas d'école symboliste, — mais de cette attitude lyrique contemporaine. Un de mes plus grands étonnements — j'en éprouvai plusieurs — fut le silence prudent qu'ont gardé et que gardent encore avec ensemble les plus ou moins autorisés de nos «donneurs d'immortalité» autour de l'œuvre, pourtant significative, d'Adrien Mithouard. Aucune anthologie — et Dieu sait s'il en existe I — ne renferme à ma connaissance des vers de l'auteur du Pauvre Pécheur. Aucun « livre de masque » n'a daigné nous offrir un moulage de cette expressive et babillarde physionomie. Pourtant le nom d'un homme qui s'affirme tour à tour poète, esthéticien, essaiiste, directeur de revue, et qui, par surcroît, régit, avec quel zèle ! les intérêts d'un gros arrondissement de Paris, ne peut être ignoré. Voilà une personnalité bien encombrante. Elle tient donc silencieusement de la place dans nos esprits.
Oserai-je avouer avoir connu la poésie de Mithouard dans le même temps que celle de Vielé- Griffin et d'Henri de Régnier. Perdu dans un collège de province, je trompais par la lecture de la Cueille d'Avril et des Poèmes anciens et romanesques les heures banales d'une morne rhétori-
que. Un ami, confident de mes goûts naissants, me fit don, je crois bien pour se moquer, de l'Iris exaspéré. Tout de suite l'étrangetô de ce titre me conquit. Ainsi qu'il arrive aux cerveaux longtemps comprimés, dont le mysticisme vivant ne cherche que l'occasion de s'essorer, je chéris moins ce livre à cause de ses qualités solides, que pour l'espèce de secousse nerveuse qu'il m'apportait. Je me réfugiais alors dans l'outrance et lisais au hasard la jeune littérature, vers quoi allaient tous mes rêves tumultueux. Etions-nous, deux ou trois petits provinciaux, mieux informés que ceux de notre âge, les potaches de Paris ? Je l'ignore, et n'insiste que pour m'étonner de cet oubli non encore réparé. La critique peut se tromper sur les destinées d'un ouvrage, elle se trompe journellement. Au moins devrait-elle reconnaître son erreur, lorsque les années sont venues fortifier un talent qui produit avec entêtement et qui se grandit à mesure. Je pense à Sénèque le sage écrivant : « Les uns ont la réputation, les autres la méritent. » 11 m'est donc aussi doux de réparer avec modestie une grande injustice que de marquer un apport original dans le courant symboliste au long duquel je me complais à muser, en feuilletant l'œuvre féconde d'Adrien Mithouard. J'aurais aimé, pour les études qui m'intéressent, n'avoir qu'à dégager les conclusions proposées
par l'auteur lui-même. Cette tâche n'est aisée qu'au terme d'une analyse détaillée, non encore tentée. Suivons donc pas à pas Mithouard dans Félaboration journalière d'une pensée en perpétuel mouvement. Nous le verrons d'abord se chercher, pousser des prolongements dans tous les domaines de l'activité intellectuelle. L'heure viendra où, ayant trouvé son centre, il prend finement position et édifie la profonde doctrine de FOccident, en laquelle nos fiers instincts de naturalistes et la continuité de notre race s'unissent. Sans différencier des qualités harmonieusement accouplées, pénétrons plus avant dans ce tempérament de poète, d'esthéticien, d'essaiiste. Ainsi d'une ellipse morale, image de la vie, dont on parcourt les axes spirituels, pour aboutir au foyer de Fâme, cette synthèse rayonnante.
Je sais que certains ne sont parvenus que tard à Fexpression de leur originalité, comme une graine ensevelie sous le gel de Fhiver, qui attend le choc du soleil pour s'épanouir. Je sais aussi que notre enfance chantera pour toujours dans notre avenir, et que nos jeunes années portent déjà, les mains hautes, la corbeille fleurie de no:
tre existence future. L'enfance de Mithouard se vêt de pensées graves, et, tout de même gracieuses, joue, toute frêle encore, dans un jardin solitaire. Fils unique, confiant dans le bonheur calme dont l'environnent les siens, il caresse tôt ses yeux à la certitude des lignes pures et des harmonies architectoniques. Le père de Mithouard était « un médecin de maisons ». Nous contemplons, dans le Traité de l'Occident, un portrait achevé de cette physionomie sereine. Il légua à son fils cet esprit droit et large qui constitue l'homme libre, le goût des choses belles et utiles, le sens exact des proportions et l'amour de la plaine française. « Quand j'étais petit, je faisais mes devoirs chez mon père ; il rangeait sa table, approchait la lampe, mettait un gros livre sur ma chaise et m'installait bien à mon aise. Car il ne concevait pas qu'on pût rien faire sans bien s'y mettre. Puis il m'entourait d'un tel silence que j'éprouvais un grand besoin de le remplir de toute la tension de mon petit cerveau. Une paix dévorante embrasait la pièce ; autour de cette lampe, l'atmosphère brûlait. L'oisiveté me faisait peur, qui m'eût laissé en proie à cette heure pesante où je me sentais si respecté. » C'est assez dire que l'enfant commença à se chercher dans une joie studieuse. Mais comme la solitude et l'isolement poussent d'ordinaire une conscience catholique vers l'idéalisme, ce n'est
que plus tard, au contact des réalités quotidiennes, que l'artiste trouvera en lui cet équilibre, fondement de notre tradition. Pour l'instant, il s'ébat dans le mysticisme.
Au collège on lit Homère et Cicéron ; on s'entretient avec les classiques. Mithouard ne connaîtra que relativement tard les romantiques, Hello, Mallarmé, Verlaine. Ceci est à retenir. Une attraction secrète, jointe à une éperdue frénésie d'idéal, non un désir légitime d'imiter, lui insufflent le goût des vers et de la musique. Mithouard puise en son moi son originalité. Un seul poète lui est familier, Banville. Dans la lecture des Odes funambulesques, Mithouard apprend les rudiments d'une métrique un peu courte, qu'il saura élargir pour se créer un rythme en harmonie avec sa nature ardente. Au reste, nous avons accoutumé de considérer Banville comme un subtil jongleur. Cette réputation de parnassien coquet a fait grand tort au poète lyrique et même épique. Mais un collégien aime la gymnastique et les cabrioles. Mithouard écrit d'abord une fantaisie endiablée dans le style des Odes funambulesques. Bigalume est une scènette dont les personnages se composent d'un vieux pédagogue radoteur, d'une gentille jeune fille romanesque et d'un petit lutin futé.
Je n'ignore pas le peu d'importance que Mi-
thouard attache aujourd'hui à cet exercice prosodique. Aussi bien, ce goût un peu fantasque, cet air de ne pas avoir Pair, cette joie amusée de contempler ses propres pirouettes, est une caractéristique du tempérament de notre artiste. Jamais Mithouard ne se départira, même au milieu d'une composition grave, de cette ironique attitude. Chaque fois qu'un jeu de mots le démange, il faut qu'il nous le jette à la figure. Une métaphore bariolée vient-elle se poser sur sa plume, soyez sûr qu'aussitôt il l'attrape et la pique sur son papier comme un papillon aux ailes étranges.
La Perdition de la Bièvre l est écrite au moyen d'éblouissantes associations d'idées. La Divagation de Salomé, chef-d'œuvre de style « mallarméen », qui clôt dans l'enthousiasme un hymne violent à l'unité dynamique de l'esprit et de la vie, laisse échapper des phrases comme celle-ci : « Et vous, mon oncle, prenez toujours patience et vous faites narrer l'aventure de la femme de Loth qui fut changée en statue. C'est une histoire qui ne manque pas de sel », ou comme cette autre : « Et je dansais seulement pour ceci que je me sentais des jambes à vexer Jean Goujon », ou encore; « Qui a pu saisir, isoler, condamner à
1. La Perdition de h Bièvre. Bibliothèque de l'Occident. Paris. 1906.
l'éternité des palpitations uniques? M. Degas. Qui a pu fixer sur de Fespace les formes de la rapidité? M. Degas. Saurait-il aussi bien entendre la rotation des peuples ou l'adolescence des planètes? Le Degas des planètes c'est Dieu »; ou enfin : « Le paon amoureux qui danse la pavane se doute-t-il qu'en faisant la roue devant sa bienaimée, il darde anxieusement sur toutes les choses les vingt regards de son plumage vain — pas si vain J — le paon qui regarde le grand Pan ! » Délicieuse habitude d'un occidental, fils de notre moyen âge et de nos cathédrales, qui sourit à travers ses larmes, qui trompe sa veine satirique à mêler des gargouilles ta la perspective d'un chefd'œuvre. Heureuse possession de soi permettant de se mettre à côté des choses pour mieux les regarder. Joie de vivre au milieu de la mobilité des formes, de les comprendre, de les palper, de les plier à son propre destin, de s'y adapter sans être dominé par elles.
Ai-je dit qu'entre temps Mithouard s'appliquait à devenir un savant violoniste ; non un de ces amateurs de salons qui nous font grincer des dents, mais un consciencieux virtuose? J'entends bien tenir compte comme il convient de cette sensibilité musicale, pour la révélation du talent de notre artiste. Car le violon est une âme qui chante, qui rit ou pleure selon notre vouloir. « Oui, cette
petite chose passionnée, depuis si longtemps pressée par un amoureux effort, poussée d'une émotion à l'autre jusqu'à sa forme, enferme vraiment en soi un grand frisson de vie. » Si vous allez chez Mithouard, vous trouverez étages sur les rayons d'un meuble, cinq petits sarcophages vernis, où dorment pendant le jour des instruments doucement caressés. Mais quand vient le soir, le Stradivarius ou FAmati se réveillent sous les mains expertes de celui qui se plaît à poursuivre son âme avec des sons. Ah ! comme Mithouard a parlé religieusement de Léon Reynier ! Gomme il a su comprendre, à l'aide de sa science musicale, la flexibilité des rythmes médiévaux basés sur l'idée de temps, comme l'ordonnance d'une cathédrale ! Gomme il a su tirer pour l'oreille une métrique reposant sur l'accent, «c affranchie des cadences symétriques que la danse impose >, alors que l'auteur de Fervaal, en véritable occidental, développe librement, sans l'interrompre par des accords abstraits, sa polyphonie, sur « cette rythmique puissante des temps lourds et des temps légers ! » Et je songe à la parole d'Ingres : « Un violoniste ne saurait être un malhonnête homme. >
D'abord Mithouard qui ne pense rien faire à demi, posséda chez lui un orgue, — un orgue et aussi un billard. Le billard c'est de la logique en
ADRIEN MITHOUARD ET i/oCCIDENT 161
mouvement, un jeu fortifiant d'intellectuel prompt à résoudre le mystère de la Trinité au moyen de trois billes entre-choquées. Le billard, c'est encore mieux que de la raison fixée, puisqu'il y faut de la justesse, de la légèreté et une certaine intuition pour les coups compliqués ; autant de qualités propres à l'occidental. Nous sommes une race d'honnêtes joueurs de billard. Et puis le billard en poésie, c'est encore l'influence de Banville qui I reparaît. Or, ce meuble est inconfortable pour y | dormir et quantité d'amis y trouvent l'occasion de fréquentes visites. Mithouard qui n'aime pas à être dérangé dans son labeur réfléchi, alla donc vendre à l'hôtel Drouot son tapis vert. Il en revint avec un orgue, superbe occasion qu'il saisit... aux tuyaux. Cet instrument dont « la large poitrine, en continuant une voix toujours égale, a déterminé ce type suprême du style lié dont les parties s'en vont d'un seul mouvement comme les quatre nervures de la voûte », est seul capable de remplir de son haleine inépuisable une nef ogivale. Encore une façon pour Mithouard de goûter la cathédrale et de s'acheminer en mesure à mieux vivre une vie d'occidental.
Je demande qu'on ne me fasse pas grief de ces détails accumulés au hasard, semble-t-il. Précisément ma méthode consiste à façonner cette intelligente physionomie au moyen de touches suc-
cessives, de tons superposés; et vous verrez bien qu'elle finira par surgir de l'ombre.
Nous avions laissé Mithouard se débattre avec son moi. Par suite de son isolement, il acquiert très tôt une originalité franche; par suite de ses tendances catholiques, il est tout de suite enclin au mysticisme. Plus tard, Mithouard acclimatera son mysticisme à un naturalisme local et deviendra un des types les plus représentatifs de sa race. Pour l'instant, il dédaigne le public et confie au papier des méditations passionnées. Actif et douloureux, tel m'apparait cet artiste dans les quatre livres de vers où sa jeunesse s'est offerte.
Le Récital mystique l est l'expression d'un cerveau, tendu comme un arc, qui tire des flèches enflammées vers l'absolu. Deux poèmes de ce recueil eurent toujours mes préférences. Chaque fois que je les relis je me sens pénétré de la même émotion indéfinissable.
Le Magnolier est l'histoire de deux jeunes gens, Balthazar et Gilbert, insatisfaits de l'amour incomplet que nous donne la femme.