‹ L'attitude du lyrisme contemporainChapitre 21 sur 40 · Récital mystique. Lcmerre, Paris · texte numérisé non relu

Récital mystique. Lcmerre, Paris

L'immense amour auquel l'âme se désaltère N'est pas celui qu'on prend aux femmes de la terre. Elles ne savent pas nous aimer gravement, Notre besoin d'aimer s'irrite en les aimant.

Us rêvent d'étancher dans uneconsubstantielle amitié la soif dévorante de leurs désirs infinis.

Amour plus recueilli que l'amour, amitié

Ce que mon âme attend, ce qu'elle achèterait

Du plus pur de son sang, c'est d'éteindre la tienne,

Et de la posséder, c'est qu'il nous appartienne

De nous appartenir tous deux éperdument,

De nous résorber l'un en l'autre en nous aimant

Et d'étreindre à jamais nos soifs inassouvies,

Et d'identifier l'essence de nos vies,

Et d'en pleurer de joie, et de mettre en commun

Le sang, l'être, l'amour, et de n'être plus qu'un !

Je retrouve cette même conception mystique de l'amitié chez les premiers romantiques allemands ', dont nos symbolistes français se rapprochent par tant de côtés. Balthazar et Gilbert se sont assis sous les blanches ailes d'un grand ma-

1. Cf. le» effusions lyriques de Frédéric Schlegcl et de Novalis. Voir notamment I. Rouge : Frédéric Schlegel et lu genèse du roman lis me allemand, p. 17. Fontcmoing, Paris, 1904.

gnolier. Survient un sanglier affamé qui les renverse, les piétine, les déchiquette à coups de boutoir. Nos deux pèlerins sont tombés sanglants.

Ils regardent avec une exquise langueur Sur le sol onduler la pourpre de leur cœur.

Une même pensée leur vient : boire le sang l'un de l'autre, afin de confondre leur être et de communier leur vie.

Ils levèrent chacun au firmament vermeil

Leur coupe qui fumait vers le pâle soleil.

Et puisque ce breuvage était vraiment eux-mêmes,

Puisque l'amour ressemble, en des heures suprêmes,

A l'Epouvante assis au fond du bois sacré,

Puisque boire ceci qu'avaient élaboré

Leurs rêves, leurs pensées, leur amour, puisque boire

C'était dans la forêt mystérieuse et noire

Pénétrer plus avant que les hommes ne vont,

Ils burent lentement leur coupe jusqu'au fond.

Ainsi ils s'endorment doucement, heureux d'avoir réalisé leur idéal d'amour.

Le Mari de la Forêt nous offre le même type d'amoureux assoiffé d'amour transcendant.

Il n'est de plein bonheur qu'autant qu'il s'y révèle A chaque pas qu'on fait quelque face nouvelle, Et que le plus grand cœur ne renferme d'amour Que ce qu'on en voudrait pour aimer un seul jour.

ADRIEN MITHOUARD ET l'oCCIDENT 165

Il va donc épouser une forêt aux profondeurs incalculables. Là, les feuillages sans cesse variés, les jeux d'ombre et de lumière toujours nouveaux forment une chose vivante en perpétuel devenir ; on n'en pourra jamais consommer l'attrait.

Quelle femme avait Pâme aussi profonde ? Aucune Chez qui l'immensité ne fût une lacune. En la seule forêt, il pourrait chaque jour Découvrir des aspects ressuscitant l'amour.

Le soir venu, Gautier entreprend « d'aimer et d'étreindre Fimmense ». Il chante et la forêt redit son chant mille et mille fois intensifié. Il court dans le vent, baise les mousses, étreint les bouleaux, se roule dans les ronces. L'orage éclate furibond. « Ce sont les voluptés de la grande débauche. » Une louve le guette. Gautier se dégage des buissons crochus. Il grimpe au sommet du plus bel arbre. Et, pour mieux embrasser d'un cœur illimité son épouse infinie, Gautier se précipite dans le sein des flots verts.

Ce poème est un des plus beaux symboles réalisés que je connaisse. Tout, la pensée intuitive et lyrique, les descriptions immanentes, c'est-àdire en fonction d'états d'âme, les images violentes accumulées, le mouvement fou qui fait perdre haleine à la première lecture, la langue neuve et

tourmentée, tout concourt à l'expression frénétique d'une âme en proie à l'amour passionné et délirant de la nature.

Avec 17m exaspéré l nous assistons aux dernières convulsions d'un romantique très évolué. (>u nous a trop habitués à considérer le symbolisme comme une déclaration de guerre au romantisme. Cette vue ne semble juste que si Ton remplace le mot romantique par celui de parnassien. La génération de 1885 continue la voie tracée par Hugo, quoi qu'on en ait dit. Elle ne fait qu'acclimater les destinées de la poésie française aux exigences de la mentalité contemporaine. Cette mentalité, délibérément idéaliste, requiert une poésie plus souple et plus réelle. « C'est à lame que la scieucc va se prendre», déclare Taine. C'est aussi à l'Ame que va s'adresser la poésie, à l'âme et à tout ce qui la constitue : la conscience profonde, l'idée incarnée dans des formes subtiles qui l'enserrent sans la déformer, la nature perçue du dedans, en fonction de nos états psychologiques, et non plus considérée objectivement comme procédé plastique. Les premiers romantiques français confondaient trop souvent l'âme avec l'imagination. De là leur poésie parfois bien superficielle. C'est dans le sens de profondeur qu'il faut comprendre la

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