‹ L'attitude du lyrisme contemporainChapitre 24 sur 40 · Le P&avre Pécheur. Mercure Jo France. Paris · texte numérisé non relu

Le P&avre Pécheur. Mercure Jo France. Paris

l'Imitation, la critique catholique ait dû saluer avec joie ce livre d'art, conçu dans une extase religieuse, où se mirent les effusions lyriques du petit frère saint François. Bien entendu, ce fut le contraire qui se produisit, à de rares exceptions près. L' Univers, par l'intermédiaire d'un certain D'Azambuja, — « abscon comme la lune », a dit de lui Villy — bégaya des sottises sur cet artiste outrecuidant, dont l'audace allait jusqu'à terminer une œuvre pie au moyen d'une péroraison que le journaliste déclarait peu orthodoxe, prouvant par le fait même qu'il n'avait pas lu le Pauvre Pécheur, à l'instar de ces catholiques qui n'ont compris ni Verlaine ni Huysmans, pas plus qu'ils ne comprendront l'Amour sacré de Vielé-Griffin. Et pourtant, j 'ose le crier bien haut, depuis Sagesse nous n'avons entendu de chants plus mystiquement catholiques, plus spontanément fervents que ceux échappés de la bouche saignante du Pauvre Pécheur.

Cette humble figure qui penche sa résignation dans une eau sans reflet est empruntée au célèbre tableau de Puvis de Chavannes. Cette eau grise est celle du baptême ; le péché l'a colorée de cendre. C'est en lui-même que le pauvre pêcheur pêche. 11 se tient morne devant le filet de sa conscience, sans rien prendre, et ne lève pas même les yeux sur Marthe. Quatre livres :

celui de la Douleur, de l'Amour, du Vertige, de la Folie renferment l'âme dolente ou épanouie du pauvre pécheur. Mais les froids ciseaux de l'analyse se refuseront toujours à disséquer une méditation vivante, une foi active où plongent les racines d'un être en qui l'humanité se ramifie. Tantôt le pauvre pécheur s'adresse à sa sœur d'élection.

Il faut faire de la musique avec nos âmes. Brodons le contrepoint palpitant de deux rêves, Ourdissons deux personnes d'une seule trame, Que ton angoisse en ma lassitude s'achève.

Tantôt il donne libre cours à sa fougue impressionniste et son âme s'identifie, dans une sorte de fureur panthéiste, aux pavots rouges qui saignent dans la plaine :

Sonneurs de rouge, coqs des fleurs, coquelicots, Dont l'éclat crisse en l'or des soirs dominicaux, Mon âme fraternise avec vous.

Printemps de braise, avril, bruisse d'étincelles, Phares vifs au soleil dont la flamme éteint celle Du jour qui par-dessus vos transports s'obscurcit, Ma fauve ardeur s'exalte à vos apoplexies.

Fleurs brûlantes où meurt sans trêve un cri suprême, Hardi 1 — Hardi la plaine aiguë avec moi-même.

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Tantôt il dialogue intérieurement avec le Christ :

Qu'elle est singulière votre voix,

Lorsqu'elle parle en moi !

Je n'ose pas vous reconnaître.

Tantôt il s'enfonce dans l'ivresse d'un vertige transcendant :

Oui, mais ne plus tenir la terre sous ses pieds,

Tout perdre, dans le vide énorme se noyer,

Rien qu'on puisse palper, qu'on frôle, où Ton se pose,

Avec l'inquiétude alors d'être une chose,

Puisque Dieu nous a fait stables en nous créant,

Etre partout soi-même en proie à du néant.

Etre fou de ne rien étreindre une minute !

Tantôt il pleure des mots simples :

Voici tout simplement que j'ai perdu ma mère. Je vous offre, ô mon Dieu, son parfum éphémère, Parmi l'or triomphal de cette Fête-Dieu, Et puis je crois en vous, des larmes dans les yeux.

Tantôt il gémit sa faiblesse. Car le pauvre pécheur n'a pu soutenir jusqu'au soir « l'effort surhumain de vouloir ». Il a tenté Dieu, pensant l'étreindre avec ses bras. La chair trop longtemps

flagellée a parlé, soudain accablée de désirs sensuels, et s'est désaltérée d'une autre chair.

J'ai péché n'importe avec laquelle.

Je voulais, j'étais fou 1

Me libérer du poids de mon cœur n'importe où.

Or, Jésus se fait entendre une dernière fois. La voix divine prêche la vie simple et Famour des humbles. En voulant palper le Verbe « dans la terreur blanche et dans le délire », le pauvre pécheur a mésusé de ses forces viriles. Personne n'a le droit de s'affranchir de soi. 11 lui faut marcher vers une autre vie et renaître « pour d'humbles devoirs dans l'aube frileuse ». Quant à son âme ancienne, toute parfumée d'extase, toute meurtrie de sa chute dans le mal, elle sera rachetée par Marthe.

Tel est ce poème vécu, moment passionné d'une crise sainte. Mithouard a raison de tenir à ce dernier recueil. Le Pauvre Pécheur est bien vraiment son chef-d'œuvre, l'aboutissement lyrique de tous ses désirs de jeune homme ; la conclusion d'une vie mystique en proie au tourment de l'Unité. Et j'ai tout lieu de croire, hélas I que notre littérature n'enregistrera pas de sitôt de pareils accents.

La pensée poétique de Mithouard a su s'incarner dans des formes personnelles qui disent à quel point l'idée et l'expression se compénètrent chez notre artiste. Par suite de son isolement, Mithouard n'a pas su puiser ailleurs que dans le rythme de sa conscience les harmonieuses et subfiles cadences capables de clicher sa pensée libre. Pour lui, comme pour tous les vrais poètes symbolistes, il existe deux sortes de vers : le vers lu et le vers parlé. L'un est conventionnel; son domaine abstrait se clôt d'étroites limites, totalement disproportionnées avec ia mobilité de nos sentiments contemporains. L'autre, le vers parlé, s'offre comme la réalité par excellence de nos personnes, les diverses pulsations de nos émotions concrètes, le chant instinctif d'un tempérament, la mesure libre et continue de nos symphonies intérieures.

Malgré les récents travaux suscités par l'emploi de ces cadences flexibles, je crois qu'il est encore impossible à cette heure d'enfermer en des règles fixes notre prosodie, pour toujours affranchie des canons statiques. On ne peut endiguer par des lois stables le rythme individuel en quoi se loca-

lise la mélodie de chaque poète. Je reconnais en ceci le charme de notre poésie française, comme de toute beauté. La grande valeur du vers libre provient de l'habile et du savant maniement des syllabes fortes et faibles. Ainsi nous jugeons tout de suite de la bonté de tel ou tel poète dans la façon dont il manie et mêle les accents. Ou le vers libre est franchement insupportable, s'apparente à de la prose médiocre, ou il renforce le rythme et martèle avec grâce une mélodie expressive.

De fait, le vers français ne s'appuie pas seulement sur le nombre des syllabes. Ces syllabes diffèrent encore entre elles par la qualité et le timbre. Quoique moins marqué qu'en latin, Faccent existe dans notre langue. Interrogez, pour vous en convaincre, l'instrument de l'abbé Rousselot. Vous verrez que les mots âme et femme n'amènent point sur le cylindre enregistreur le même nombre de vibrations l. D'indy, notre grand musicien occidental, a montré, dans son Traité d'Harmonie, tout le parti que notre polyphonie contemporaine tire des temps lourds et des temps légers. Notre musique n'est que du mouvement. Ce que Wagner, Franck, d'indy, Chausson, Debussy

1. Cf. Robert de Souza. Là poésie française et l'e muet. (L'Occident. Nov. 1902.)

ont réalisé en musique : suppression de la barre de mesure à intervalles réguliers, — détestable importation de la Renaissance — la symétrie répudiée, ainsi que les morceaux de remplissage qui « font le pont », la poésie moderne Ta incorporé dans sa métrique. Temps lourds, temps légers prodigués avec goût, voilà l'essence de notre poésie. C'est tout ce qu'on en peut dire pour l'instant, si Ton ajoute que dans le corps de nos strophes analytiques se groupent une infinité de petites harmonies mystérieuses, impossibles à nombrer, d'où naît la joie suggestive du poème '. Enfin, le rythme et la beauté de l'expression proviennent encore de la valeur historique des mots employés. « Remarquez, écrit Mithouard dans le Tourment de r Unité, la vétusté phosphorescente de ces vieux mots où se sont accumulés des siècles de sens, et la beauté encore de ces mots abstraits

1. C'est ce qu'a fort bien rendu Mithouard dans le Tourment de V Unité. Parlant du Clavecin bien tempéré où chaque partie est faite de motifs minuscules qui s'organisent en groupes, qui se répondent et qui évoluent successivement, l'auteur ajoute : « De cette incroyable polyphonie, les plus infimes détails sont diversement expressifs, par où se suggèrent à chaque endroit d'autres éléments que ceux dont l'œuvre offre la liaison étroite,... tout cela se coordonnant avec puissance, se massan. comme vers un centre inévitable, autour dune dominante idée.. L'harmonie-mère d'une œuvre emporte par conséquent avec elle un faisceau d'harmoniques qui la timbrent et qui l'étoffent, en l'amplifiant d'une série de correspondances. »

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employés au pluriel dans le latin mystique. C'est qu'un nouvel usage les multiplie par eux-mêmes et les charge de richesse. » Les mots ont une âme et une figure. L'âme du mot se révèle par un heurt chez le lecteur, elle déclanche notre émotion et provoque la suggestion en nous colorant de sa lumière. La figure du mot détermine la beauté de la forme, ses proportions, son harmonie.

Est-ce à dire que le vers libre rompe de parti pris notre tradition poétique ? On se doute que non, puisque l'Occidental est l'homme qui comprend le mieux la valeur du temps, c'est-à-dire de la continuité. Avec nos musiciens contemporains « la mélodie retourne à la pureté originelle de l'enfance barbare ». Avec notre conception dynamique de la poésie nous rejoignons les laisses rythmiques du moyen âge. Notre oreille s'est affinée, comme sensibilisée à l'excès, mais notre vers parlé mériterait la critique s'il oubliait l'âge classique et la persistance de certaines habitudes. On ne peut se débarrasser des nécessités du vers lu. C'est ainsi que la rime pourra être assagie ; — « si l'on n'y veille elle ira jusqu'où?» — nous allégerons ses redondances sonores ; nous l'escamoterons même parfois, afin de mieux marquer une imprécision voulue et l'étendue indéfinie d'un décor éployé. Mais notre oreille guette son retour. La rime demeure un élément indispensa-

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ble du vers français. Et plus indispensable que le reste, plus nécessaire que jamais dans le maniement délicat des modulations et des tonalités le goût, seul vrai juge.

La lecture des œuvres plus haut analysées me suggéra ces réflexions sur la forme du vers moderne. Mieux que quiconque, Mithouard a su rénover notre métrique, faire de la mélodie continue^ sans jamais froisser nos oreilles. Le premier il a tenté certains groupements symétriques raisonnés, auxquels nos esthéticiens n'ont encore prêté nulle attention. Son vers n'est ni la strophe analytique de Griffin, ni la mélopée de Verhaeren ni les laisses multicolores de Kahn, mais luimême. Sans m'attarder, je renvoie à la première pièce de Y Iris exaspéré, si curieuse par ses anapestes et son rythme de quatorze pieds, divisés en 4/4/6, avec l'accent de la dernière syllabe.

Un iris lent,

s'est élancé

vers la flamme des cieux.

Et j'ai livré

mes passions,

ma chair toute sanglante, Mes sens, mon cœur,

pour la nourrir,

à la mystique plante.

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Qu'on relise aussi dans le môme livre la Lime aveugle. Ici le vers de quatorze pieds a sa césure au septième, et le premier hémistiche ne trouve sa réalisation, au point de vue du sens comme de l'harmonie, que dans le second hémistiche."

La lune est un œil qui tâche

à s'ouvrir dans le ciel noir.

Elle a désespérément

la convoitise de voir.

On dirait d'un accord d'abord altéré qui, après une légère modulation,se repose sur la dominante. Mithouard, fort préoccupé avec Souza et d'autres des questions de métrique, a tenté de concilier la liberté de l'inspiration intuitive avec les exigences rythmiques. Car le problème prosodique peut se résumer ainsi : trouver un rythme qui reproduise le rythme de notre émotion dans ses riches variétés. Or le rythme intérieur sera toujours autrement complexe que le rythme du langage écrit, ces deux rythmes n'ont pas le même nombre de pulsations, ni la môme durée. Si donc nous voulons atteindre un chimérique isochronisme et chanter nos émotions dans un rythme parlé adéquat à notre état d'amo nous risquons de compliquer à l'excès nos mètres lyriques et de fausser en la subtilisant la quantité d'harmo-

nie perceptible par l'oreille. L'énoncé revient donc à ceci : trouver un rythme satisfaisant à la fois aux exigences du vers lu et qui s'approche aussi le plus possible des mouvements intérieurs de la pensée.

Ce rythme vrai Mithouard l'a cherché. En plus de la question des accents et de la rime dont on ne saurait se passer complètement, Fauteur du Pauvre Pécheur pense réconcilier la liberté du rythme avec l'harmonie de l'oreille. Le résultat de ces recherches on nous l'offre dans trois pièces intitulées Le Temps blanc, La Belle Tkérence et YArcadie parues dans les numéros de janvier et de février 1909 de YOccident. Ces poèmes sont fort curieux. Chaque vers est divisé eu deux hémistiches dont Fun contient un mètre fixe et l'autre un mètre variable. Dans La Belle Thérence, par exemple, l'élément fixe, formé de cinq syllabes, est au premier hémistiche.

La Belle Thérence,

à qui j'ai donné mon cœur A de grands yeux gris,

si purs que j'en ai peur, Qui me font mourir,

quand ils se posent sur moi, Qui me font mourir

d'émoi.

Dans l'Arcadie, au contraire, le mètre libre se trouve au premier hémistiche, le second se compose d'un élément invariable qui assure le bon fonctionnement de l'oreille.

Quand Nicolas Poussin

passait dans la campagne L'immobile clarté d'un beau jour

bleuissait les montagnes.

Gomme on voit dans les midis de juin

de lourds nuages blancs Accumuler leur neige à même

un ciel étincelant, Les opulents feuillages Arrondissaient leur dôme

au fond du paysage.

intéressantes recherches qui n'ont pas encore, que je sache, été signalées. L'avenir nous dira ce qu'elles valent.

Tout grand poète se renforce d'un esthéticien. Notre main gauche n'ignore Facte de notre main droite qu'afin de la laisser libre d'œuvrcr selon son instinct. Mais sitôt l'œuvre accomplie, elle a raison d'intervenir et de soupeser les fruits éclos

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de ce labeur. L'artiste qu'est Mithouard se double d'un critique avisé . Délicieux exemple d'une organisation délite. Le poète s'abandonne dans l'instant où parle son démon, et sait tout de même lui échapper pour le mieux contempler.

Le Tourment de l'Unité l est à la fois un essai critique des deux courants où s'abandonnent sans se mêler les sources de l'art actuel, et un exact inventaire de la vie passée de l'auteur. Avant de regarder sa jeunesse s'enfoncer dans la brume des chers lointains, Mithouard ausculte sa pensée, tâte le pouls de son cœur, résèque son cerveau, l'allège de toute idéologie. Gomme la crise traversée est commune à beaucoup de contemporains, on en profite pour détermiuer les acquisitions, la mentalité d'une période turbulente et féconde. Le titre de l'ouvrage en indique assez la tendance. Cette unité divine, symbole de toute beauté, que Mithouard rêva d'étreindre, il va encore la poursuivre à travers la multiplicité de nos efforts d'artistes. «Quand Dieu fit l'homme à son image, ce fut donc qu'il lui inspira cette passion de reproduire l'Unité divine, de vouloir sans repos restituer son auteur >. La Beauté est donc « une sensation d'unité que nous procure l'ouvrage harmonieux ». Quant à l'harmonie, elle apparaît

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