Le Tourment de V Unité. Mercure de France. Paris
« récriture de l'Unité sur la matière. Le secret de Fartiste fut de nous procurer l'occasion d'un inconscient calcul». L'harmonie est faite de « chiffres sensibilisés». Elle est « l'ivresse de totaliser? le délire des ensembles, la joie de la synthèse ». Les chefs-d'œuvre de l'architecture, de la peinture, de la musique, de la poésie vérifient cette norme insaisissable et pourtant rigide. Or, l'œuvre d'art commence où les chiffres finissent. « Quoi de plus fastidieux qu'une symétrie, si Ton n'en fait oublier la trop claire ordonnance par la qualité expressive des morceaux ? » C'est pourquoi les hommes ne se satisfont jamais « d'aucune harmonie, à cause du sentiment qu'ils ont de tout ce qu'elle rejette lorsqu'elle se limite ». Ils préfèrent « renoncer à la Beauté plutôt que la souffrir restreinte et limitée » et se réfugient dans l'Expression. « L'origine de l'expressif, c'est d'avoir aperçu qu'il y avait encore des éléments qu'une suprême harmonie ne réalisait pas, d'avoir convoité au delà quelque chose d'inexprimable. » L'expressif se confine dans l'émotion et veut que nous la partagions ; l'harmonieux nous offre des proportions et des lignes. L'un nous parle du dedans, l'autre du dehors ; l'un s'équilibre dans le temps, l'autre dans l'espace ; l'un fait rentrer 9 dans l'œuvre toutes les parcelles de l'univers que l'autre avait rejetées. La richesse expressive d'une
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œuvre d'art se reconnaît à son mouvement. Après donc Y harmonie et l'expression, M ithouard étudie le mouvement, type de l'élément expressif. Le mouvement c'est « un équilibre instable de la matière agencée, une violence qui l'incline ou qui la soulève ». Le mouvement crée la beauté dynamique, de quoi est fait l'art gothique et contemporain, par opposition à l'art statique ou harmonieux des Grecs et des Romains.
Les deux derniers chapitres de cette première partie confirment la théorie si profondément scientifique, et vivante de Mithouard, au moyen d'exemples choisis parmi les arts majeurs de la fin du xix8 siècle. Il semble que l'esthéticien ait tout vu, tout entendu, tout feuilleté, palpé le cerveau de chacun de ses contemporains, épuisé leurs émotions douloureuses en les pressant dans son âme. Mithouard s'est créé un goût nuancé au point de ne laisser échapper aucune de nos subtilités, et la clarté logique extraite des œuvres qui l'entourent s'est changée en un spectre d'idées qu'à nouveau l'auteur du Tourment de PUnitr va décomposer au prisme de son siècle. Tel encore un miroir qui condenserait la lumière et la renverrait au foyer d'où elle émane. Deux conclusions s'imposent : l'inquiétude de l'homme moderne qui a jeté un peu de son A ne à tous les horizons, mais qui se ressaisit, ayant compris la
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nécessité de se retremper à l'école de la bonne difficulté. Simplifier en noblesse, se discipliner, voilà le mystère des inflexibles compositions qui réunit sous le même idéal des hommes comme Mallarmé, Cézanne, Jules Laforgue, Carrière, Odilon Redon, d'Indy, Rimbaud, Chausson, Gide, Rodin, de Bussy, Whistler, Jammes, Maurice Denis.
La seconde partie de cet admirable bréviaire d'art saisit le dernier moment dont est faite la beauté. Après que l'artiste s'est efforcé d'enfermer en son œuvre le plus qu'il peut de l'univers ; après qu'il y a mis l'ordre pour y faire régner l'harmonie, il s'aperçoit « que tout est empreint d'un caractère de dualisme ». « C'est que de réduire les choses à deux clefs, c'est toujours s'approcher le plus de l'Unité que l'on rêvait d'atteindre. » « La dernière étape de ce chemin qui va de la multiplicité à l'unité, c'est de passer par les conceptions dualistes. » Nos énergies magnétiques se précipitent vers deux pôles différents, « cependant qu'en notre cerveau deux hémisphères se partagent les secrets de l'esprit ». Ce dualisme inné, Mitliouard nous le montre chez Verlaine, à la fois cynique et religieux, honio duplex, auteur de Sagesse et de Parallèlement; — chez Hello, ce « Breton dans l'Infini »,ce Pascal du xix' siècle qui possède comme l'autre une ex-
traordinaire aptitude à considérer les extrêmes, les contrastes supérieurs, l'idée pure de la passion, la grandeur et la misère de l'homme ; — chez saint François d'Assise, mystique et naturaliste, dont l'humilité synthétise deux amours exclusifs, celui du Christ et celui des créatures. Dualisme encore que cette désastreuse affaire qui divisa la France en deux camps. « Ce fut vraiment la guerre des méthodes. » Bataille éperdue entre les analytiques et les synthétiques, les expressifs et 1rs harmonieux, les dolichocéphales remuants et les Celtes brachycéphales. « Deux pôles et puis du mouvement pour les confondre », tels nous apparaissent Fart gothique et l'art impressionniste. « Par deux fois un mouvement d'art provoqué par une influence orientale aboutit à nous manifester d'irréductibles Occidentaux.» Gothiques et impressionnistes sont « des hommes de la même race, impressionnés par le même pays ».
La vibration^ « tressaillement intime des atomes cherchant leur équilibre », voilà l'inquiétude de la Beauté. Et ce livre écrit dans l'enthousiasme se termine par un furieux hymne en l'honneur de la Salomé occidentale « qui sait tant de choses et qui danse devant l'immortel Atlantique, pour l'âpre joie seulement d'élancer des lignes chargées de souvenir et de préciser, bien qu'avec élégance, des gestes voulus ». Cette belle fille de
souffrance et de silence « ne se résigne à nul aspect de tranquillité finale et rêve d'un tel repos qu'elle se meut sans repos ». Oh ! l'admirable et très lucide divagation qui clôt une œuvre d'érudition colossale et achève un geste flamboyant ! N'ai-je pas le droit de m'étonner une fois encore de ne pas voir feuilleter par nos mains inquiètes ce Tourmentée l'Unité, résumé lyrique d'un grand siècle expressif. Tandis qu'il écrivait ce fiévreux manuel, Mithouard a trouvé son centre et l'orientation de sa vie. Dans la Divagation de Salomé nous assistons aux dernières convulsions de cet iris exaspéré, fleur mystique d'une intransigeante jeunesse. Or, à déterminer les éléments ethniques, les apports terriens des œuvres d'art analysées, Mithouard a reconnu que notre pensée ne prospère qu'au moyen de nourritures terrestres. A mesure qu'une œuvre s'élève dans le ciel de l'abstraction, elle tire sur ses racines, épuise sa sève, d'où la facilité avec laquelle nous pouvons l'enfermer dans nos schémas mathématiques. Et voici que Mithouard s'achemine vers plus de sérénité, ayant compris la beauté de la vie quotidienne. Nous allons le surprendre dans le Traité de F 'Occident, au moment où il prend position au seuil d'un nationalisme intelligent.
Qu'est-ce donc que cet homme occidental dont à maintes reprises, au cours de cette étude, nous avons vanté les qualités, sinon le type même de notre race? « Qui dit Occident entend à la fois, compris en cette civilisation, Fart espagnol, le flamand, l'allemand, le hollandais, l'anglais, l'italien, mais aussi, entre tous ces glorieux rameaux, la souche française. » Une même religion, un même sentiment chevaleresque, une même conception de la vie ont rendu solidaires ces pays et circonscrivent une âme occidentale. Mais de bonne heure, « la sincérité du Franc a donné son allure à l'intelligence moderne ». Le vaste etfort de l'Occident nous apparaît groupé autour de l'intelligence française, « laquelle singulièrement alerte, mais profondément rationnelle, semble faite d'un équilibre de toutes les autres. Une cellule de sagesse est au milieu: l'Ile de France ». Un instinct national régit le tempérament de notre peuple. Une culture profonde et comme un lieu moderne, « où s'insurgent suprêmement la colère et la verve de l'esprit >;,nous détermine. Notre raison française, souple et expressive, a fondé une discipline à laquelle tous nos arts participent.
Sans doute l'Italie, « héritière et voisine à la fois de l'ancien monde, nous donna longtemps à croire, surtout depuis le xvie siècle, que nous n'existions qu'au regard de l'antique », Or, pouvions-nous laisser élever sur notre sol une maison étrangère? Notre génie français « reprit donc et modifia si bien ce qu'il s'était d'abord assimilé, que nos temps classiques recommencèrent la construction ogivale avec un inflexible et rationnel vouloir ». A tout prendre, la Renaissance manqua corrompre notre goût traditionnel et nous empoisonner d'italianisme. Je vois très bien les dangers que la Renaissance traînait à sa suite, je comprends moins ses bienfaits, lorsque je songe à toute notre civilisation médiévale et à la logique sur laquelle s'arc-boutent nos cathédrales. On déclare que l'Italie nous infusa une sagesse raisonnée dont l'antiquité fit sa norme. Parler un tel langage, c'est blasphémer notre moyen âge, ne rien comprendre à notre intelligence passionnée qui fixa sa mesure par la « croisée d'augive ». L'Occidental est un architecte ; il affirme son amour pour les lignes pures, en construisant une voûte comme un Discours de la Méthode,
Que si donc il fallait définir le génie de l'Occident,nous nous acheminerions, à travers la plaine française, vers une de ces majestueuses cathédrales, nos vrais monuments nationaux, et nous mon-
trerions sa voûte. « Une forme d'art définit, résume et commande toute l'intellectualité occidentale : la voûte... C'est là que l'Occident se reconnaît, c'est par elle qu'il débute ; elle est sa première requête ; le type qu'il en conçoit est si profondément conforme à son génie, que désormais toutes ses œuvres ressembleront à la voûte ; c'est au pays de la voûte que tout commence. » Ne nous faisons donc pas illusion sur les tendances de notre xvne siècle. Il s'est mépris sur la conformité de ses ouvrages à l'antique. En croyant imiter les Grecs et les Romains, « il ne faisait que transporter dans les lettres cette pratique hardie, juste et rigoureuse de construire, qui était française avant lui ». « De l'enseignement oriental, de l'exemple hellénique, de l'esprit latin il ne saurait plus désormais rien rester de vivant, sinon ce que l'Occident s'en est assimilé. » Mithouard nous le prouve en passant en revue nos coutumes, en choisissant les types les plus significatifs de nos œuvres d'art, en projetant de la lumière sur les traits indélébiles et permanents de notre race. Par là se précise, en une vaste synthèse harmonieuse, la mentalité d'un peuple honnête, âpre ment naturaliste, mesuré quoique expressif. Jamais on n'avait encore embrassé d'un plus vaste regard une succession continue de chefs-d'œuvre pour en mieux fixer la commune
origine. Et avec une tradition d'art, c'est toute une manière d'être et une morale qui s'imposent.
L'Occidental, réaliste dans sa logique, le sera encore par sa piété. 11 enterre ses morts. « C'est vers la terre que son instinct profond le porte... Il ouvre donc en elle un sillon pour y poser ses morts, comme pour y mettre le blé de Fan futur, et la terre reçoit le cadavre ainsi qu'une semence. » C'est qu'une race de constructeurs sait le prix de la terre ; celle-ci nous retient par les liens du sang. L'Occidental, parce que réaliste, met à toute heure de l'ordre dans ses pensées et s'affirme à chaque instant. Si, vous promenant avec Mithouard dans le Mantois,vous demandez votre chemin au paysan, au moment où la route fait un coude, il vous répondra : tout droit. « Tout droit, cela veut donc dire ici : prenez à droite ; cela signifie de rester dans la voie qui importe, dans le chemin de tous, dans l'usage commun, dans la Route, enfin... Cet homme du peuple en tient pour les idées générales : je suis en Ile-de-France. » Or, le clocher est notre affirmation la plus résolue. Dès l'instant qu'il tient fermement à son sol, l'Occidental n'a pas peur de porter sa tête droit dans le ciel.
Bien mieux, « ces constructeurs de clochers n'ont envahi le ciel avec cette verve que pour crier à toute heure leur résolution d'en bien user ».
D'où la cloche qui d'un angélus à l'autre mesure et distribue la vie quotidienne. « L'Occident est à savoir le pays du bon emploi du temps. » Notre instinct d'architectes, notre amour pour la logique claire nous fît aussi créer l'estampe. C'est parce que nous fûmes des constructeurs que nous sommes des graveurs. La valeur, cette solidité de l'apparence, nous permit de façonner des images avec simplement du blanc et du noir » ; et l'on nous montre Fart de la gravure se développant parallèlement à ceux de la cathédrale et de la musique, avec même délicatesse, même science de la matière employée. Enfin l'Occident s'est façonné une religion et une morale en harmonie avec sa raison. Le relief de notre esprit apparaît dans la façon dont la religion chrétienne « fut organisée, comprise, sentie, précisée et vécue par nous ». Déjà dans le Pauvre Pécheur nous lisions ces vers:
Beau Dieu qu'ont affirmé nos cœurs d'Occidentaux
Durs et rudes ainsi que les Océans vert-.
Dont l'œil universel à l'infini se perd,
Beau Dieu, les doigts levés, que les Sculpteurs d'Amien
Ont fait à notre image, un peu capétien.
Oui, les dogmes que la religion enseigne et la discipline qu'elle impose sont marqués au sceau
de notre caractère ; c'est une raison nouvelle « de nous regarder comme le peuple de Dieu, ainsi que nous l'avons fait séculairement ». Quant à notre morale elle tient tout entière dans notre vouloir de vivre et dans notre soif de certitude. Le sens de la vie nous empêche de tomber dans l'abstraction et de suivre notre logique jusqu'à ses limites. Toute vérité qu'on pousse trop loin se fausse, disait M. Bergson dans un de ses cours. C'est donc le bon sens, plus humain, plus complet que la raison pure, qui nous régit. « Il y a aussi un sentiment de la vérité. » L'Occidental est synthétique, il n'analyse pas de menus faits jusqu'à s'entourer de poussière. Non, il incline « vers les vastes conceptions, vers les fortes complexités, vers les structurés et vers les systèmes qui étreignent une masse de réalités ». Puis, il marche, conscient de tout ce qu'il traîne avec soi, ayant foi dans la vie qui se prouve ellemême.
Il est mal aisé d'exposer dans sa plénitude, de suivre dans toutes ses conséquences une pensée sans cesse en mouvement. Si je délaisse l'exposition pour résumer, je m'aperçois que le Traité de l'Occident ' est entièrement édifié sur l'idée de Temps ; idée féconde entre toutes — propre au sys-