L'Occident, février
de Griffin, une seule pensée se trouve incarnée : Vidée de Vie ou d'activité créatrice. Par là Griffin est bien de son époque. Jamais nous n'avons tant crié vers plus d'expansion d'être ; jamais l'âme contemporaine n'a désiré d'un plus grand désir accroître ses puissances; jamais l'homme n'a mieux compris, d'accord avec Nietzsche, la nécessité de « se surmonter », de créer « de nouvelles valeurs ».
Cette idée de vie ou d'activité créatrice se résoud chez Vielé Griffin en deux idées accessoires, l'une esthétique, l'autre morale: l'idée de beauté et celle de retour éternel.
L'amour de l'art, de la beauté universelle qui fait pleurer les hommes et par le moyen de quoi nous formulons nos rêves, nous palpons un instant notre idéal, a toujours exalté notre poète. Sans cesse il revient sur ce sujet, si bien qu'en son esprit l'art finit par s'identifier à la vie, par aspirer tout le réel. C'est en l'art que doit s'opérer la complète réalisation de notre être, — raison et sentiment, — en l'art pur, dégagé de toute compromission, de toute entrave factice. Vielé- Griffin se permet de protester contre les règles conventionnelles fixées par l'école parnassienne, parce qu'une école n'est jamais qu'une position, qu'un point de vue. L'art vrai, l'art total doit s'imposer, comme la plus noble manifestation de nos
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énergies latentes, et se rit des barrières derrière lesquelles on le veut enfermer.
Cette idée, Griffin la développe en maints passages, mais avec plus d'insistance dans la dernière partie de la Clarté de Vie, intitulée : En Arcadie. Ici nous sommes en présence d'un art poétique grandiose qui plonge ses racines dans une philosophie de la vie. Voici Métissa, ou le mythe de la libération de l'art, La souveraine a vécu parmi les orgies de sa cour ionienne dans un temple fermé à la lumière du jour, jusqu'à Theure où le rideau de pourpre est déchiré. Métissa, éblouie, contemple alors le ciel bleu, la mer retentissante et son âme communie la nature :
Toi, toute dressée
Devant la vision,
Les mains levées
A l'appel des saisons,
Tes joues vives du jeune sang
Que bat ton cœur joyeux à coups pressés
Le regard fixe vers le jour éblouissant,
Immobile comme qui entend parler l'oracle;
Puis — comme une mère sur un enfant choyé —
Fermant tes blancs bras triomphants,
Tout ton être penché vers l'infini spectacle,
Muette, tu voyais !
Abandonnant le sanctuaire de l' Arcadie où d'au-
très « mornes fous d'hiver, patients et séniles » sont demeurés pour « faire un mausolée au gazouillis d'avril », Melissa rieuse, symbole de la beauté éternelle et libre, suit le poète qui chante :
Faisons un hymne alors qui sonne au large,
Ailé comme le vent au long du golfe attique,
Joyeux comme le vent qui charge
De poussière nos oliviers,
Gai comme le bruit humide de tes colliers
Et svelte comme ton blanc corps sans tunique.
Voici le Chevrier silencieux qui hait les mots bavards, les phrases inutiles et qui se tait pour mieux entendre la voix des choses, la voix mystérieuse et douce de tout ce qui nous entoure :
Ne crois pas que ma vie soit muette 1 La chèvre bêle, je souffle dans ce bois, La bise et la brise en ces pins ont des voix Qui dans la profondeur des âmes se prolongent; Sous le soleil qui mord et sous la pluie qui ronge La pierre même bruit, s'effrite et croule Vers la mer et le chant éternel qu'elle roule...
Pose l'oreille contre terre; elle chante, berger : Si tu ne l'entends pas, tu es un étranger; Ce coquillage, tiens, écoute-le, il gronde; Une voix harmonieuse emplit le monde!
Or tout cela a-t-il le son vain de leurs mots? Des mots dont tu vas faire une ode ?
Trois cris de flûte disent mieux la vie Que toutes les paroles d'Hésiode!
Donc je me tais. M'as-tu compris?
Voici le Potier — le parnassien — habile en l'art de ciseler les coupes :
Les vases qu'il tourne et orne sont parfaits,
De galbe pur, et quoi qu'il trace
— Les petits groupes de déesses et de dieux,
Des thyrses en trophées,
Orphée de Thrace,
Les bacchantes à la dépouille tigrée,
La danse des Muses —
Tout satisfait les yeux,
Charme ou amuse. *
Le poète s'assied auprès de cet aïeul vénérable et le regarde travailler tout en chantant. Le potier lui reproche amicalement ses rimes frêles et trop faciles, son rythme fuyant, ses mélodies promptes. Tout cela, dit-il en substance, ne saurait conduire à l'immortalité,
Tandis que cette terre que je grave Est telle qu'elle brave De sa beauté passive Le temps qui guette ;
Et — que je meure ou que je vive,
Ou que l'Hellade esclave
S'efFace et tombe dans l'oubli —
Dans mille fois mille ans sur telle plaine
Où sera morte Athènes,
Où aura péri Thèbes,
Un soc lèvera ma coupe demi-pleine
Des cendres des arrière-neveux mêlés à la lie
Des cendres qu'ils y boiront dans mille années.
Et ce seul geste d'éphèbe
— 'S'en trouvât-on que ce débris —
Dira au monde jeune qui nous fûmes.
Non, répond le poète, je ne veux pas d'une « éternité passive », je n'aspire qu'à « l'éternité quotidienne >, car la vie « se réalise à l'infini » :
Ce que je prends aux brises de l'été
Un autre le prendra et s'en trouvera riche.
Les formes meurent, mais la même émotion qui me pousse à chanter persistera en d'autres et se renouvellera toujours :
Aïeul I nous sommes la voix perpétuelle
Et ce qui vit en nous, les éphémères,
Est éternel en soi, étant la Vie;
Notre art n'est pas un art de lignes et de sphères :
Nous sommes, c'est assez;
Soyons, à toute voix!
Demain nous dormirons où dort le passé coi.
FRANCIS VIELE-GRIFFIN ET i/lDÉE DE VIE 29
Mais l'avenir harmonieux sera;
Ce dont nous fûmes subsiste,
Si bien que sur la lèvre des amants
Le mot : Toujours renaît impérissablement,
Joyeux et triste...
Kt le potier, devenu songeur, brise sa coupe.
Tout est joie, tout est beauté dans la nature. Le rêve du poète est de pouvoir chanter jusqu'aux moindres gestes des choses, d'assortir son âme aux plus tendres nuances des cieux, de dérober aux fleurs leur parfum, de voler léger comme le vent ; que ses poèmes se marient si bien à la vie de l'univers qu'ils s'identifient au rythme de la conscience universelle que symbolise Melissa la triomphante :
Mais qui donc chantera, Melissa d'Arcadie, L'hymne que toute chose en priant te dédie? Le sourire et le geste chaste que tu penches Sur la fontaine, émue au baiser de ta soif; La clarté dont avril enguirlande tes hanches ; Les roses dont l'amour victorieux te coiffe ; Les pétales neigeant leur frêle mort ardente, De tes cheveux tout d'or limpide comme un vin, Vers le pli et les fleurs de ta gorge prudente...
Ohl qu'il sache, entraînant d'un geste surhumain La joie de ta beauté vers l'éternel demain,
Lever le rythme ardent que ta pudeur avive, Comme une torche claire et sûre, et que l'on suive !
Une autre idée chère à Vielé-Griffin est celle, avons-nous dit, du retour éternel, idée non plus esthétique mais morale. On connaît la doctrine de Nietzsche sur ce sujet, doctrine que l'auteur de Zarathustra conçut à Sils Maria en août 1881. « Tous les états que ce monde peut atteindre, déclare Nietzsche, il les a déjà atteints, et non pas une fois seulement, mais un nombre infini de fois. Il en est ainsi de ce moment ; il a été déjà une fois, bien des fois, et de même il reviendra, toutes les forces étant réparties exactement comme aujourd'hui : et il en est de même du moment qui a engendré celui-ci et du moment auquel il a donné naissance. Homme 1 toute ta vie, comme un sablier, sera toujours retournée à nouveau et s'écoulera toujours à nouveau1... »
l.M. Lichtemberger a bien mis ce point en valeur:* L'évolution universelle s'accomplit non pas suivant une ligne droite infinie, mais suivant un cercle immense dont chaque existence individuelle est un imperceptible segment ; nous avons vécu un nombre infini de fois notre vie dans ses moindres détails et la revivons de même indéfiniment. Devenir conscient de cette loi suprême de l'existence, l'accepter non seulement sans révolte, sans horreur, mais de bon cœur et non seulement de bon cœur, mais avec un enthousiasme joyeux, c'est là le but que Zarathustra montre à l'humanité : lorsqu'elle l'aura atteint, 1' * Homme » sera devenu « Surhomme ».
FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN ET l'iDEE DE VIE 31
Pour Griffin la vie est un grand recommencement. Chacun vit à son instant toute l'humanité ; chacun est un fragment sensible d'un être éternel. Comme le disait tout à l'heure le poète à son aïeul parnassien le potier, « l'éternité est quotidienne », « la vie se réalise à l'infini ». La nature demeure éternellement vierge ; les fleurs exhalent toujours les mêmes parfums; l'eau toujours neuve mire les mêmes arbres ; ces routes que nous parcourons d'autres les ont suivies avant nous, s'émerveillant des mêmes choses avec des sourires identiques et des émotions semblables. La vie ramène de communs états d'âme. Toute heure est bonne et se perpétue en chacun de nous. La vieille Hellas n'est pas morte ; Hélène surgit en toute femme qu'on aime ; nos lavandières entre les peupliers du bord de la Loire accomplissent le geste séculaire de Nausicaa et sourient du même sourire sans peur à Ulysse nu.
Ah 1 douleur l Si la vie immense N'est pas en l'heure, toute, et telle Qu'un mot d'amour vaut l'étincelle De l'astre ému des soirs d'enfance ; Douleur ! Si le seul mot redit N'est pas le mot du paradis, Si toutes choses ne sont les mêmes, Kt s'il est de nouveaux poèmes...
ONT! MPORAIN
0 jeunesse du monde I 0 rêves éternellement nouveaux ! 0 désirs anciens renaissant selon l'heure ! 0 flux et reflux des marées, comme vous immortalisez autour de nous et en nous-mêmes des minutes identiques !
Car tout ceci, depuis qu'on chante des poèmes C'est la voix, en écho, d'un seul instant de Vie, Qui sourd, enfin ! et qui persiste.
Une grande partie de l'œuvre de Griffin n'est que le commentaire de ces vers :
Nous vivons à jamais dans ce que nous aimons
Rien ne mourra de nous, rien n'est futile et vain.
Et c'est surtout à la fin de Ux\y.i et de Wieland le Forgeron que cette idée s'orchestre et devient le plus ample :
Hausse-toi plus avant, tu le peux, jusqu'à voir
Derrière le voile clair de ce vain jour de mai
Couronne juvénile de mobile clarté,
Que le soleil pose au front gris de la terre —
Jusqu'à voir dans la nuit radieuse de mystère
Le tourbillon sans fin des astres par milliers
Roulant dans l'infini, sur l'orbite ployé,
Réaliser la forme qui t'éblouit de loin
Du grand geste éternel, qui tourne et se rejoint l
FRANCIS YTELEGRIFFIN ET l'iDEE DE VIE 33
Mais, ainsi que nous l'annoncions au début, l'idée de beauté pure et celle de retour éternel ne peuvent être qu'arbitrairement dégagées et pour les besoins de l'analyse, d'une plus haute idée qui les couronne. Elles ne sont que les deux fûts sur lesquels s'appuie la voûte de l'idée de Vie ou d'énergie totale.
Que ferions-nous en effet d'une beauté morte, et combien la cruelle morale qui se dégage du déterminisme de ce retour éternel nous plongerait dans le désespoir, si nous n'avions déjà en nous Ténergie du surhomme qui accepte joyeusement de revivre un nombre illimité de fois chaque minute d'une triste vie !
Griffîn, une fois de plus, se rencontre avec Nietzsche. Suivant ce dernier : « Seul celui-là se réjouira de la doctrine nouvelle qui sait donner un sens et un but à la vie, qui accepte et aime la nature et la réalité, qui jouit en artiste de leur richesse, de leur beauté, de leur grandeur, qui désire voir la fatalité réalisée, par delà l'humanité passée et présente, des combinaisons nouvelles, des formes nouvelles d'existence, plus grandes encore et plus belles, et qui, exalté par la partie qu'il joue avec le hasard, ne voyant dans ses échecs et ses souffrances qu'un aiguillon à pousser plus loin, plus haut, à se dépasser lui-même, voudra, dans une ivresse d'enthousiasme, revivre
encore et éternellement, cette existence de héros et d'artiste *. »
Pour ces mêmes raisons Griffin puise clans la notion de vie magnifiée l'essence de sa morale, le principe de la beauté rayonnante et universelle. Au reste, le caractère noble et fier du poète devait confirmer sa philosophie.
Déjà Comte dans sa Synthèse subjective avait montré de quel orgueil doit se gonfler notre cœur, en face du spectacle grandiose de l'existence sans cesse accrue en nous et continuée en d'autres, de sorte que la mort n'a aucune prise sur Y Homme et ne termine rien.
Ce fut un beau spectacle, au siècle dernier, de voir ainsi l'humanité revenir à la santé et donner elle-même son sens à la vie, car l'homme est « créateur de valeurs ». Cette philosophie qui puise sa raison dans la complète expansion de notre être et qui a d'illustres parrains, nous l'appelons tantôt philosophie de l'action, tantôt impérialisme. On a déduit de ses prémices une politique et une sociologie. Ces prémices importent seules ici et se résument dans la glorification de toutes nos énergies, dans cette tension de tout l'être, dans cette vie « doublée et redoublée » dont
1. Cf. René Bcrthelot. Évolutionnisme et Platonisme, p. 119. Arean. Paris, 1908.
parle Gobineau et qu'incarnent les héros des Pléiades, ces « fils de rois ».
« Au commencement était l'Action », dit Faust. Griffin pense de même. L'essence du monde, la substance des êtres n'est pas l'intelligence, mais l'activité ou la volonté, comme s'exprimerait Schopenhauer. Mais contrairement à ce que pense ce dernier, cette activité, principe de tout, ne saurait s'exercer sans dégager de la joie, car à toute fonction en exercice s'attache un plaisir.
Aussi bien, cette joie que procure le sentiment en nous de la vie qui s'écoule n'a rien de commun avec les voluptés charnelles. C'est une sorte d'enthousiasme intérieur, la manifestation d'un instinct profond, un frisson dionysien, une ivresse d'être, de voir, de respirer, de palper, de sentir, de désirer sans fin, de faire effort.
L'effort est saint toujours qui glorifie la vie.
Même la douleur est bonne, car elle est encore une puissance d'être et se confond avec cette joie sacrée, latente, intuitive qui bande perpétuellement notre énergie du fond de notre âme. Griffin parle quelque part de la douleur « éternelle et suave ». Il dit à un jeune suicidé de douze ans :
Et, certes, en la mort même tu fus la vie.
36 i/attitldi: du LYBISMB contemporain
La mort est préférable, en effet, à une vie médiocre et lâche, sa négation :
Caria Vie est belle et sainte,
La Vie est joie et douleur et mystère,
Et pour mourir, ainsi que toi, sans crainte,
Il faut aimer le rêve de la terre :
Ils en ont menti, ceux qui faisaient d'elle
Un peu de pain, un peu de vin mortels ;
Ils t'ont tué trois fois ceux qui niaient
L'Amour et Dieu et ton humanité ;
Mais s'ils t'ont fait la vie selon leur honte,
En repoussant leur vie ofTerte, tu les domptes.
Pour que l'être vive dans sa plénitude, dans cet état d'extase triomphant, pour qu'il échappe au pessimisme, l'homme doit élever sa volonté au niveau de celle du monde entier, dilater son aine et Templir jusqu'au bord d'énergie bouillante. Chacun se hausse jusqu'à la vie par sa « volonté de puissance >, sa force, son caractère ; plus nous sommes pleinement nous-mêmes, plus nous respirons une vie large et rythmée. Que chacun donc « exulte d'être soi » et développe en son cœur ce qui rend l'existence plus profonde, plus grav^, plus digne d'être voulue.
L'individualisme de Griffin a donc pour point de départ l'idée d'activité et pour fin l'exaltation de la personne. Le poète ne pense se libérer des
contraintes sociales par la force, qu'afin d'affirmer la beauté de l'effort, le triomphe du moi qui sans cesse se veut dépasser. Cette apostrophe à Saint-Michel du Péril résume tout notre long développement :
La victoire est en notre droite,
Michel, comme ta lance vermeille
L'avenir identique miroite
Sur tes ailes qu'il ensoleille ;
Ton pied stable foulant l'impur
Est l'équilibre joyeux ;
Ta stature d'or sur azur
Trace l'ordre harmonieux ;
Et si j'ai compris ta face,
Michel, et ton geste et tes ailes,
Je puis rire à la vie qui passe
Et sourire et la dire belle,
Encore l
— Si j'ai compris ta face
Et le reflet de Dieu en elle.
Pourquoi Phocas le Jardinier, si peu chrétien pourtant, veut-il mourir en m;irtyr? Parce qu'il voit une lâcheté à renier ses pères qui lui disent : « Meurs de la mort que nous eussions choisie », et qu'il ne doit pas fléchir dans la volonté de ses ancêtres.
On te dira martyr et saint, mais, tu le sais Que tu meurs seulement pour ne pas renier La foi du père de ton père le jardinier, Que pour ne pas iléchir il te suffit d'être homme...
Dans Swanhilde cette soif d'être, cet impérialisme transcendant ne veut être dominé par rien, même pas par l'amour et s'exprime en mots sauvages.
Dans la Partenza, au contraire, les adieux à la Touraine dont la beauté molle endormait peu à peu l'énergie du poète, sont colorés de teintes tendres et mélancoliques.
L'Amour Sacré est aussi un poème à la gloire de la volonté. En regard de l'empire romain, force brutale et sauvage, le poète a placé Fêtre le plus faible en apparence, la jeune fille chrétienne. Or c'est la vierge martyre qui triomphe. Lorsque l'individu, si chétif soit-il, veut de tout son vouloir, il dompte des foules et se découvre des réservoirs d'énergie capables de briser, comme un torrent, les obstacles interposés.
Idées de Beauté et de Retour éternel, toutes deux servant d'assises à une plus haute idée, celle
de vie intense et d'activité totale forment l'essence, le substratum de la philosophie de Griffin. Par là nous sommes en droit d'admirer l'inspiration élevée du poète et de justifier la parole précitée que le symbolisme ou lyrisme contemporain s'appuie sur des pensées et non sur l'imagination seule ou sur de simples descriptions.
Mais ces pensées Griffin ne les analyse pas, — c'est l'œuvre du philosophe de raisonner sur des concepts, — il les vit et les chante. Milton, d'après Coleridge, déclare que la poésie doit être « simple, sensueuse et passionnée ». Cette définition exprime à merveille le tempérament de notre poète.
Quand Milton dit que la poésie est simple, il entend qu'une idée revêt un autre aspect suivant qu'elle est exprimée lyriquement ou scientifiquement. Le savant décompose une idée en ses élémeuts, la divise en « autant de parcelles qu'il se pourra » et la découpe en petits cubes intellectuels, afin d'étudier abstraitement la forme de chacun. Le poète, au contraire, par le fait qu'il vit une idée et qu'il l'identifie à son âme, présente cette idée dans sa réalité psychologique ou fondamentale. Un état d'âme demeure simple et indécomposable ; on ne peut l'assimiler à un son ou à une couleur toujours divisibles. L'idée vécue est un état d'âme exprimé dans son unité pure et intuitive.
La poésie, dit encore Milton, est sensiicuse. Le savant s'efforce de n'être dominé par aucune préférence et fait taire ses goûts. Il rend l'idée dans un style aussi géométrique que possible, la présente de façon schématique, par crainte de la déformer à la lumière de Fimagination, et la dépouille de toute âme. Le poète fait précisément le contraire. Il sait qu'une idée offerte dans un mot abstrait est une idée morte. Il la concrétise donc, lui donne une forme définie, l'enveloppe d'images, la presse comme un fruit. Pour Fàme lyrique, Fidée a une saveur ; elle s'adresse à tout notre être, c'est-à-dire à nos sens comme à notre raison. Le poète sensibilise Fidée et, pour mieux nous la faire goûter dans sa réalité dynamique, il nous la sert avec ses multiples suggestions.
Le troisième caractère de la poésie, suivant Milton, est la passion. Le philosophe fait taire les mouvements de son cœur ; le poète les exalte. Pour celui-là l'idée est un chiffre, une équation ; pour celui-ci c'est une émotion, un sentiment, quelque chose qui vibre et qui s'élance comme une fleur. Chez le philosophe l'idée est un concept ; chez le poète elle devient amour ou haine, joie ou douleur, affection, désir.
Ces trois caractères : simplicité, idée sensible au cœur, passion, délimitent les frontières du lyrisme contemporain.
La poésie de Griffin est bien cela : simple je veux dire une ; sensueuse, j'entends imagée et concrète, on la sent voler autour de nous comme un papillon dont on pourrait saisir les ailes en étendant la main ; passionnée, enfin, ou ardente, chaude du soleil de la vie, tendue ainsi qu'un arc qui jette des flèches dans les cœurs.
Arrêtons-nous un instant pour admirer ce tempérament de poète très pur et la qualité de cette sensualité lyrique, si vivante et si fraîche. Jamais de banalités, jamais de mots usés ou las d'avoir trop servi et vidés de leur sens jadis évocateur. Le poète recrée l'univers suivant sa vision personnelle, profondément originale et intuitive. Il veut, par un déploiement incroyable d'images jeunes et sans fin renouvelées, rafraîchir nos sensations, nous aider à nous émerveiller du moindre frisson des blés, du plus léger murmure des feuilles. Son émotion, il nous la communique dans sa beauté première, telle qu'elle sourd de son cœur, en des phrases qui font de l'air autour de notre esprit et qui nous éventent doucement :
Faisons un hymne alors qui sonne au large,
Ailé comme le vent au long du golfe attique.
Joyeux comme le vent qui charge
De poussière nos oliviers,
Gai comme le bruit humide de tes colliers
Et svelte comme ton blanc corps sans tunique.
Chaque chose est colorée, tout spectacle dégage une note, parle aux sens et chante ; nous soin mes entourés de mélodies et de teintes joyeuses :
Si l'on écoute bien,
Le silence est sonore comme un hymne ancien
Que chanteraient des moines pour l'éternité ;
Et si l'on fixe l'ombre longuement,
Il y flotte de subites clartés
Confusément ;
Entends et vois 1 .
Sans doute, c'est ton sang qui chante en toi,
C'est ton sang qui scintille,
Et ton illusion est ta complice :
Toujours n'est-ii pas de silence qui ne bruisse,
Toujours n'est-il pas d'ombre qui ne brille.
La muse de Griffin se promène court vêtue, pieds nus sur l'herbe humide ; elle rit à la vie, cueille des gerbes de fleurs, s'avance vers nous parfumée de toutes les senteurs du printemps, la chair nacrée, ruisselante de lumière :
Le rythme de sa voix est ma seule métrique, Et son pas alterné ma rime nuancée, Mon idée est ce que j'ai lu dans ma pensée, Certe, et je n'ai jamais rêvé d'autre Amérique Que de baiser l'or roux de sa tête abaissée.
Notre poète excelle à exalter l'âme des sousbois, la limpidité des petites sources, la ferveur des blés qui courent dans le vent, les jeux des rayons à travers les branches, et surtout, oh ! surtout, l'atmosphère qui papillote autour des objets, la fluidité de Fair où baignent les paysages de France, notre ciel matinal, le rêve nonchalant qui s'essore de la terre féconde :
Une ombre bleue Traçait des cônes.dentelés A l'Orient des meules, Sur l'éteule ; La plaine rose pantelait D'un souffle maternel ; On tassait l'or réel Des lourds blés fauves, Sous le soleil de Dieu.
Je m'étonne qu'on n'ait jamais encore comparé Griffin à Corot ; avec Racine, La Fontaine et nos impressionnistes Monet et Sisley ils ont peint, au moyen de procédés différents, mais en somme musicaux, les harmonies subtiles de nos sites français :
De l'ombre, ici, on regarde,
Kntre les feuilles extrêmes et la haie,
La longue plaine que garde
L'arroi pâle des peupliers, Là-bas, où le fleuve s'attarde Aux méandres familiers.
Cette caresse à nos yeux, ces murmures à nos oreilles sont bien de chez nous. L'intelligence de Griffin a été formée par les images et les concerts de nos plaines et de nos collines. L'a-t-on assez remarqué? l'inspiration de Fauteur de la Chevauchée est essentiellement française.
A ce propos, il n'est .pas mauvais de s'entendre sur ce mot « français». Bien des critiques pensent que notre xvii0 siècle seul est représentatif de notre tempérament.
C'est étrangement rapetisser notre idéal et l'âme de notre race, dont les formes ou manifestations se sont tellement multipliées à travers les époques de notre histoire littéraire qu'il semble téméraire d'affirmer : ce siècle est français, celui-ci ne Test pas. Le génie de notre peuple, les qualités de notre intelligence persistent au cours des vicissitudes des âges. Chaque siècle nous contient et nous résume, seuls diffèrent et se transforment les genres ou modes d'expression en lesquels nous incarnons notre intelligence. On prouverait, je pense, qu'une cathédrale nous exprime avec autant de vérité que le Discours de la Méthode, la façon d'exprimer notre âme a simplement changé.
FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN ET i/lDEE DE VIE 45
Nous pouvons regretter, par exemple, que le xvii' siècle, malgré toutes ses richesses d'art et ses beautés littéraires, ait, comme le disait Boileau à Brossette, « coupé la gorge à la poésie », ou tout au moins étroitement muré le lyrisme dans des règles étouffantes. Certains ont le droit de croire que l'expression de notre âme collective fut plus énergiquement rendue au Moyen Age entre autres.
A cette époque l'architecture atteint son apogée et l'Occident se mire en la Cathédrale avec satisfaction. D'autre part, il faut avouer que si l'architecture est à son point de perfection, on n'en saurait dire autant de notre langue. Nous ne sûmes alors nous hausser jusqu'à la réalisation littéraire de notre France. Un seul monument se dresse en face de la Cathédrale : la chanson populaire. C'est donc à celle-ci que nous demanderons notre inspiration, à celle-ci qui draine au long de ses laisses rythmiques autant de vie et de mouvement qu'en contient une « croisée d'augive ». D'où le retour conscient, à notre époque, à cette chanson populaire si riche d'àme.
La Ronde de la Marguerite, Wieland le Fory////, Y Amour sacré et tant d'autres légendes célébrées par G ri f fin donnent un élan nouveau à notre poésie française. On a su rendre à Gérard de Nerval tout l'honneur qui lui revient d'avoir
découvert dans les ballades du Valois une mine prérieuse de lyrisme. Griffin ne s'est pas contenté d'utiliser la veine populaire pour des reconstitutions de mise en scène ou des contes archaïques. C'est par le dedans que le poète de Clarté de Vie et que la plupart des poètes novateurs retrouvèrent d'instinct le sens de l'art populaire « par le seul fait d'une analogique manière de sentir » '. Aussi bien tout poussait Griffin à puiser dans le trésor du folklore : son genre d'esprit synthétique, son inspiration « intimiste » et sentimentale, mais surtout la fraîcheur particulière et la souplesse neuve de ses rythmes.
Le poète qui nous donnera une étude complète sur le vers de Griffin aura droit à notre estime. Nul n'est plus riche en rythmes que l'auteur de Phocas le Jardinier. La raison en est que ces rythmes ne sont pas choisis et arrêtés au seuil de la confection d'un poème. Ils s'assortissent suivant les teintes du sentiment exprimé, se confondent
1. Cf. Robert de Souza. La poésie populaire et /<* ïi/rismc senlimental, p. 44. Mercure de France.
FRANCIS VIELE-GRIFFIN ET l/lDEE DE VIE 47
au souffle de la création intérieure, enserrent la sensation, de viennent la projection même de Fâme de l'artiste.
La difficulté du vers libre et le maniement délicat de ses lois complexes proviennent de ceci que notre métrique aujourd'hui ressortit de l'artiste, est l'expression d'un tempérament. Tout poète a le droit de* créer sa prosodie. Qu'on ne voie pas en ceci la preuve de notre anarchie contemporaine. Car si l'artiste est vraiment poète, si le goût des siècles a façonné son intelligence au point d'en faire un juge impeccable et l'a dotée d'un instinct affiné et sûr, inconsciemment cet artiste trouvera le rythme juste, celui-là précisément qui correspond à son état psychologique.
C'est le cas de Griffin. Le choix parfait de ses strophes, la justesse de son oreille, le maniement infaillible des accents, le dosage méthodique des syllabes présentées avec leur valeur orale, donnent à la strophe sa plus complète émotion :
Hors le rire du vent dans les hêtres
Et la chute des faînes
En la rouille des feuilles,
Hors, peut-être,
Le cor lointain qui pleure sa peine,
Le silence est tel sur le porche et le seuil
Qu'on entend par le portail, ouvert
Vers la forêt sainte et qui se recueille,
La prière basse des nonnes blanches Pour la vigile du dimanche.
Voici une strophe jaillie d'une seule haleine, extraite du poème intitulé In memoriam Stéphane Mallarmé :
Vous fûtes le seul homme peut-être alors.
Je vous évoque d'entre des millions
Contre le vieux décor
Qui tourne et change, et que voici le même encor :
Vous souriez de ce sourire étrange,
Et si nous nous émerveillons
D'une chute d'ange,
D'une mort d'âme,
D'une trahison.
Levant les yeux, nous nous voyons
Debout, rêveur et calme
Contre le vieux décor...
— Maître, qui disait que vous étiez mort ?...
Griffin est habile dans l'art de lier les sons de même nature, afin de nous donner, en plus de Témotion morale, comme un goût physique des choses décrites :
Car le jour est joyeux et le fleuve s'endort : On y pourrait cueillir le reflet des fleurs d'or.
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Les foins fanent, l'argile du sentier gerce.
Fauche la faux, et fane la fourche 1
La fleur est vive de ta bouche,
Nos mains s'étreignent, nos cœurs s'unissent,
Tout l'air est ivre, et ta voix est douce ;
Mes roses saignent entre tes lys.
On le voit, il n'y a pas d'enjambement dans ces vers. Une des raisons du vers libre, en effet, est de rendre à la strophe sa vérité et ses lois organiques. L'enjambement est un « truc », un trompel'œil, ses effets sont restreints ; la plupart du temps il interrompt la période et arrête sans raison la voix qui s'y appuie. Griffin l'a dit : « L'enjambement est la négation même du vers. » Le vers libre a horreur de l'enjambement. La strophe analytique concilie à la fois Boileau et Hugo. Le premier, par des règles trop statiques, arrêtait l'élan du vers et, sous son gouvernement tyrannique, la césure frappa la poésie d'une monotonie désespérante. Le second, dans son désir de libérer l'alexandrin, le désagrège au point de le rendre méconnaissable en lui donnant l'allure d'une petite prose essoufflée. Le vers qu'on nomme libre — à tort, car il obéit à un déterminisme psychologique très sévère — est le véritable instrument et la plus sûre oxpression du lyrisme.
On n'ose l'avouer encore. La plupart des jeunes poètes, soit par ambition détestable, soit surtout à cause de leur terrible ignorance coulent leurs pensées anémiques dans une forme basse. Griffin a fait preuve d'un noble courage en prouvant par Fexemple, quoique au détriment de récompenses académiques, la beauté d'une forme d'un maniement fort délicat. Son œuvre nous sauve de la honte. Celui qui voudra l'étudier en toute indépendance y puisera les lois d'une esthétique admirable, capable de servir de canons à plusieurs générations. Gomme l'écrivait avec raison Jean de Gourmont, Vielé-Griffin est un précurseur.
I. — La nature est un vaste réservoir de sensations. L'artiste extrait de cet ensemble et choisit ce qui lui semble le plus représentatif. Ce choix est dicté par la vision du poète. D'où la possibilité de classer les artistes d'après leur mode de vision.
II. — Mécanisme de la vision poétique. Deux sortes de visions: la vision périphérique et la vision centrale.
III. — Régnier synthétise et résume en son art ces deux modes de vision. Régnier tour à tour romantique, parnassien, symboliste. Exemples.