‹ L'attitude du lyrisme contemporainChapitre 3 sur 40 · IV. — Quelques mots sur sa forme · texte numérisé non relu

IV. — Quelques mots sur sa forme

Dans cette étude et dans ses suites, il ne s'agira pas de critique littéraire, mais de constatations. Un poète, en tant qu'il exprime le Cosmos et chante sa vision de l'univers, s'affirme indiscutable.

Les œuvres mortes, j'entends celles qui s'écartent des conditions de la vie systématiquement, celles que dessèche le jeu logique de l'esprit, celles attardées aux arabesques jolies et inutiles, demeureront pieusement murées dans nos mémoires, — telles ces momies couvertes de bandelettes, à l'abri du souffle des jours dans leurs coffres de cèdre.

Plus haut vers la lumière, plus loin dans la vie, il nous faut porter les yeux. Tressaillir au contact de la réalité belle, à pleins poumons humer l'air de la vie, au point qu'un sang noir gonfle nos veines, penser le monde et crier sa pensée, — ou simplement lui sourire, — c'est enlacer vos doigts, vous les héroïques, les lyriques, les prosateurs, vous les poètes.

Enfant, j'allais au hasard par les prés, une baguette flexible arquée dans mes mains. Soudain, le bois de coudrier frémissait vite : j'étais averti. Une source d'eau pure devait filtrer en cet endroit sous mes pieds. En creusant les mottes fleuries, je la trouvais. Ainsi, sans savoir, je faisais la critique des eaux, car la sève du bâton restait sourde à l'approche des mares croupissantes, des flaques vertes. Seule Fonde fluente émotionnait mes mains. Et c'est pourquoi, musant à travers les champs de notre poésie française, je m'arrête d'instinct, sollicité par l'œuvre de Francis Vielé-Griffin, qui

murmure comme un ruisseau bleu au bord de mon esprit.

Mais je me garderais d'en troubler le cours. Patauger dans la pensée de ceux à qui nous devons d'être, serait un crime. Toute la fraîcheur des claires fontaines ne brille-t-elle pas au creux des mains de l'enfant altéré ? Léger, je bois une strophe et je passe. Or, voici que par là j'ai communié la ferveur du poète ; je me sens lui-même et sa vie ; par une seule goutte de beauté et d'amour son âme entière s'est transfusée en moi, dont je dirai le goût.

En tant que poète, l'homme synthétise toutes les ondes mystérieuses du monde dans le miroir de son âme ; écho sonore, il polarise les rythmes de la nature et les inscrit dans ses chants. — En tant qu'homme, le poète marche vers son devoir et vers sa fin, qui sont de se réaliser suivant le bien. Un caractère noble, une compréhension profonde du réel, voilà les réceptacles de la muse. Plus synthétiquement, si vous voulez, une pensée morale, uue impression psychologique qui, réunies, s'appellent conscience, palpitent dans un vers. Vielé-Griffin est cette conscience.

Le vîtes-vous jamais s'attarder en de détestables compétitions, exiger des hommes la gloire vaine et le jour vain, se diminuer au mètre de la mode? Non, Fauteur de la Cueille d'Avril a tra-

versé, hautain et beau, les petitesses contemporaines, pauvre de désirs comme un ascète, riche d'orgueil légitime, c'est-à-dire d'humilité.

Du moins sois fier, malgré les heures d'impuissance, Exulte d'être toi, puisque tu restes tel, Toi, qui n'as pas rythmant quelque réminiscence Cherché le plagiat qui m'eût fait immortel !

Dans la quinzième leçon de son Evolution de la poésie lyrique en France au xixe siècle, Brunetière, parlant de notre poésie contemporaine, s'exprime ainsi : « Le symbolisme... c'est tout simplement la réintégration de Vidée dans la poésie. Un symboliste est tenu de penser, s'il veut mériter le nom de symboliste, ou celui de poète même... Tout symbolisme suppose une idée sans le support de laquelle il n'est qu'un conte de nourrice ; et toute symbolique implique, ou exige, à vrai dire, une métaphysique, j'entends une certaine conception des rapports de l'homme avec la nature ambiante ou, si vous l'aimez mieux, avec l'inconnaissable. »

Ces réflexions semblent avoir été dictées à notre grand critique par l'étude de l'œuvre de

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Francis Vielé-Griffin. Nul poète de la génération de 85 n'a autant contribué que Fauteur des Cygnes à cette « réintégration de l'idée » dans la poésie actuelle. Une pensée grave et puissante s'incruste en chacun de ses poèmes. Un romantique peut se livrer éternellement au jeu de son imagination fantaisiste ; un parnassien n'a nul besoin « d'idée » dans l'exécution appliquée de ses images plastiques. Si Ton entend, au contraire, par sijmbolisme, une poésie idéaliste en qui la pensée et le sentiment s'identifient au point de prendre corps par un lyrisme grandiose et évocateur d'âme, — un poète, dit symboliste, est tenu de penser et de faire passer dans ses pipeaux le souffle même de la vie.

De la Cueille d'A vril à Swanhilde, de la Chevauchée a'Yeldis à V Amour sacré nous assistons à la perpétuelle explosion d'une pensée qui s'exprime par des chants intuitifs, au lieu de se fixer en des raisonnements discursifs. C'est précisément en cette façon de sentir l'idée et de l'extérioriser que réside la différence entre un poème et un système philosophique. Le philosophe procède par abstractions successives, son entendement seul fonctionne. Pour mieux juger, le savant fait taire sa sensibilité, son moi profond, et se concentre tout entier dans son moi réfléchi, dans ses facultés d'élaboration. Un poème, par contre, déve-

loppe une pensée, non pas suivant un ordre syllogistique mais dynamique. Le cœur trouve ici à se satisfaire autant que la raison. Il ne s'agit plus d'une pensée fixée dans un concept rigide, mais d'une pensée en mouvement, d'une pensée en action et vivante.

Un philosophe se différencie d'un poète en ceci que l'un pense abstrait tandis que l'autre pense lyrique et concret. De là parfois les difficultés que nous éprouvons à mettre une ligne de démarcation entre certains philosophes et certains poètes. Emportés par leur intuition, des hommes comme Fichte, Schelling ou Nietzsche parviennent à faire passer en nous de grands frissons lyriques. De leur côté, certains poètes trop ratiocinants, tels Sully-Prudhomme, nous donnent dans certains poèmes l'impression de tendre à un didactisme un peu froid, par l'excès même de leur intellectualisme.

La philosophie n'est que du pensé, la poésie est du vécu. L'essence de la poésie a été admirablement définie par ce même Brunetière qui voit en chaque poème « une métaphysique manifestée par des images et rendue sensible au cœur ». Plus synthétiquement nous dirons qu'un poème est en soi le rythme d'une vie.

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llestjtrès difficile de décomposer les temps de l'inspiration d'un poète en général et de Vielé- Griffin en particulier. Ce dernier n'a-t-il pas écrit : « L'art n'a pas de manière, nulle œuvre ne livre son secret qui est unique et se confond en son identité même \ » Par le fait qu'un poème est l'expression lyrique d'une vie et qu'un vers s'offre comme la synthèse d'une âme unique, nous éprouvons quelques scrupules à objectiver, si l'on peut dire, l'enthousiasme d'un poète et à réfléchir son exaltation intérieure. La meilleure façon de connaître un fruit dans sa totalité est encore d'y mordre et de vivre un instant sa saveur fraîche. Laissons-nous donc aller à l'empire des suggestions proposées par l'auteur de Phocas et des évocations dont il nous veut envelopper.

L'histoire des poèmes de Vielé-Griffin se confond avec l'histoire de ses pensées. A dire le vrai, ces pensées peuvent se ramener à l'unité. L'homme de génie, suivant Hello, est celui qui n'a qu'une idée. Sous des formes multiples, dans les poèmes

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