‹ L'attitude, les gestes, l'action chez l'orateurChapitre 4 sur 5 · LK TRÈS RÉV, D'' PAUL A LONUKES · texte numérisé non relu

LK TRÈS RÉV, D'' PAUL A LONUKES

nous ne devrons pas nous étonner si le disgracieux et le grotesque abondent.

Les chaires ont affecté des formes surprenantes, suivant les caprices de la fantaisie et de la folie humaines, îl y a vingt ans, on est apparemment arrivé au comble de l'absurde. Qu'est-ce qu'on pouvait donc bien avoir dans Tesprit en les fabriquant? Une chaire profonde du vieux t3pe pouvait rappeler à un ministre qu'il était mortel, car c'était un cercueil dressé sur une de ses extrémités : mais quelle raison avait-on d'ensevelir tout vifs nos pasteurs? Beaucoup de ces machines ressemblent à des tonneaux ; d'autres sont sur le modèle de coquetiers ou de verres à vin; une troisième catégorie a été imitée des huches à pain sur quatre pieds ; une quatrième me rappelle des nids d'hirondelles accrochés à un mur. Quelques-unes sont si hautes qu'elles donnent le vertige à leurs occupants^ quand ils se risquent à lancer un regard dans les affreux abîmes qui s'étendent au-dessous, et elles donnent un torticolis à ceux qui regardent le prédicateur en son perchoir. Je me suis fait l'effet de la vigie à l'extrémité du grand mat, quand je me suis trouvé au sommet de ces tours de garde. Ces abominables constructions sont des maux en ellesmêmes et elles engendrent d'autres maux.

Pendant que j'en suis à parler des chaires, je ferai

une digression a l'adresse des conseils d"ég-lises. Je sens souvent dans les chaires une détestable odeur de gaz. qui provient évidemment d'une fuite dans les conduites, et peut étourdir le prédicateur ou lui causer des nausées. On devrait nous épargner ce désagrément. Souvent aussi le ministre a de chaque coté de la tète une grande lampe, de sorte qu'il est pris entre deux feux, a ne pouvoir bouger. Après cela, qu'on se plaigne de trouver tant de tètes chaudes parmi les ministres! On fait ce qu'on peut pour leur donner la fièvre. Pas plus tard qu'hier soir, en chaire, il me sembla que quelqu'un me donnait des coups sur la tète : je levai les yeux et vis une énorme lampe Argand avec réflecteur, placée juste au-dessus de moi, de façon à verser des torrents de lumière sur ma Bible: c'était un arrangement très ingénieux, seulement l'inventeur avait oublié que sa lampe inonderait aussi de ses feux mon cerveau qui est très sensible. Ce n'est pas agréable d'attraper un coup de soleil artiticiel en prêchant : si un accident de ce genre doit nous frapper, que ce soit pendant nos vacances et par un vrai soleil.

On n'a pas l'air de se douter, en construisant une chaire, que le prédicateur est un homme organisé

comme les autres : le siège, où vous avez à vous reposer quelques foi«, n'est souvent qu'un bout de planche, et la poignée de la porte vous entre dans le dos: quand vous êtes debout et que vous vous avancez, vous heurtez un drôle de sac en gutta-percha, qui vous défend les abords du pupitre. Ce récipient de caoutchouc est une attention charitable à l'adresse des sourds; j'espère qu'ils s'en trouvent bien, car à tout mal pour celui-ci doit correspondre une compensation pour celui-là. Impossible de se pencher sans boucher l'appareil; pour moi, j'}' dépose ordinairement mon mouchoir de poche, ce qui oblige les sourds à ôter de leurs oreilles le bout du tube et à s'apercevoir qu'ils m'entendent assez bien tout de même.

Personne ne soupçonne le malaise que procurent les chaires, comme quelqu'un qui en a escaladé beaucoup, et les a trouvées toutes pires les unes que les autres. Elles sont généralement si profondes qu'un petit homme comme moi peut à peine voir par-dessus, et, lorsque je réclame quelque chose pour in'exhausser, on m'apporte un coussin. Figurez-vous un ministre de l'Evangile se hissant sur un coussin pour prêcher : c'est un Boanergés et un Blondin en même temps ! C'est trop nous demander que de vouloir nous

faire tenir en équilibre et de' corps et d'esprit. Les glissades et les chutes des tabourets et des coussins, dont j'ai souffert en prêchant, me reviennent maintenant en fouie à la mémoire et ravivent les impressions les plus désagréables. Que ne nous met-on à l'abri de ces misères et de ces tracas ! Car il ne s'agit pas seulement de notre manque de confort personnel : c'est une bagatelle, cela. Mais, hélas ! ces riens jettent l'esprit hors des gonds, bouleversent nos idées et troublent notre àme. Oui, nous devrions nous mettre audessus de ces misères, mais, quoique l'esprit soit de bonne volonté, la chair est faible. Pourquoi maintenir une cause de troubles malencontreux?- Je ne suis pas seul dans la tribulation. « Je ne puis supporter, dit Sidney Smith, d être emprisonné a la mode orthodoxe dans ma chaire, ma tète seule passant au-dessus du pupitre. J'aime a regarder librement dans l'auditoire, a faire feu dans la masse. Les gens disent que je suis un prédicateur hardi, parce que j'aime à avoir les bras libres et à marteler du poing la chaire. Un singulier contretemps m'arriva un jour que, pour exécuter ma manœuvre, je m'étais hissé sur une pyramide de coussins. J'avais pour texte : « Nous sommes perplexes, «mais non désespérés: persécutés, mais non aban-

« donnés ; abattus, mois non écrasés.)) A peine eus-je prononcé ces mots que, me préparant à les illustrer^ je le fis en effet, et d'une manière à laquelle je n'avais pas du tout pensé. Mon échafaudage de coussins s'écroule soudcin ; me voilà à bas, et peu s'en fallut que je n'allasse tomber dans les bras de mes auditeurs, qui, je leur rends cette justice, se comportèrent très bien et reprirent leur sérieux plus vite que je n'aurais pu Tattendre. ))

Pour en revenir à mon sujet, les chaires en forme de boîte habituent le prédicateur à se considérer comme Lin buste seulement, et il ne sait que faire de l'ensemble de sa personne, quand il n'est pas en cage : bras et jambes sont alors de trop pour lui.

Il est incontestable que c'est la peur qui rend gauches beaucoup d'hommes. Se présenter, parler en public, quelle torture pour quelques-uns ! Tous leurs nerfs sont excités, tout leur corps tremble de peur. Leurs mains surtout les gênent; elles vont, elles viennent, elles s'agitent d'une façon désordonnée, fiévreuse; ils aimeraient qu'on les leur attachât aux côtés : ils n'auraient plus à s'en préoccuper. A Tappui de l'emploi du manuscrit en chaire, un membre du clergé

anglican a dit : ' L'iiomnie nerveux, qui tourne les pages de son cahier, occupe Si^s mains, tandis qu'il ne sait qu'en faire, s'il n'a pas a les employer ainsi. » A quelque chose malheur est bon. Il doit cependant exister un traitement plus radical contre la gène nerveuse : le prédicateur doit essayer de dompter le mal, plutôt que de chercher a en cacher les manifestations. La pratique est un grand remède, et la foi en Dieu une cure encore plus puissante. Quand le ministre s"est habitué au public, il se tient avec aisance, parce qui] est à l'aise : quant a ses mains ou a ses jambes, il n'y pense plus : il va à son travail de tout son cœur et il prend les positions les plus naturelles à un homme qui est a son affaire: ce sont aussi les plus convenables. Les gestes sans recherche, auxquels vous n'avez pas songé une seconde, sont les meilleurs, et le plus beau résultat de l'art, c'est de bannir l'art et de laisser l'homme aussi libre d'être gracieux que la gazelle peut lètre dans les montagnes.

Des bizarreries accidentelles dans la posture et le geste peuvent être provoquées par la difficulté à trouver le mot qui doit suivre. Il est curieux de voir, dit un Américain, comment les différents individus

se sortent différemment du même mauvais pas. M. Calhoun cherche souvent ses mots ; quelquefois le mot lui reste dans le gosier, tandis qu'il cherche à le prononcer. Dans ce cas, il tire vivement deux ou trois fois son col de chemise et passe ses doigts osseux dans ses longs cheveux gris qu"il hérisse. Webster, quand un mot le tracasse ou qu'il est empêtré dans une phrase, gratte scrupuleusement le coin droit de son oeil gauche avec le troisième doigt de sa main droite: si cela ne lui réussit pas, il se frotte vigoureusement le nez avec l'endroit de son pouce recourbé. En désespoir de cause, il écarte les genoux, dessine une ellipse avec ses jambes, plonge les mains au fond de ses poches, jette vivement en avant le haut du corps, et le mot est bien obHgé d'arriver. » Il ne faut pas chicaner sur sa tenue un homme à l'agonie, mais ce serait un grand bien qu'il n'y fût jamais et qu'il n'en exécutât point les contorsions .

L'habitude aussi arrive à façonner les orateurs à des pratiques très singulières dont ils ne peuvent plus se débarrasser. Celui-ci ne pourra pas oublier de jouer avec un bouton de son habit ; celui-là, de se tortiller les doigts. « Je me souviens, raconte Addison

dans le Spectateur, que dans ma jeunesse, alors que j'allais souvent a Westminster Hall, il y avait un avocat qui ne plaidait jamais sans avoir en main une petite ficelle, qu'il enroulait autour d'un doigt ou de son pouce tout le temps qu'il parlait: les plaisants du temps disaient que c'était le fil de son discours. Un de ses clients, plus farceur qu'avisé, lui enleva un jour la ficelle au beau milieu de sa plaidoirie ; il aurait mieux fait de la lui laisser : son avocat perdit la cause avec le fil. )j Quand on n'a pas encore pris le pli de ces petites particularités, il faut se surveiller pour ne pas en devenir la victime; mais, si elles sont insignifiantes, peu remarquées et ne nuisent pas au succès du prédicateur, qu'il ne s'en préoccupe pas outre mesure. L'attitude du prédicateur doit être naturelle, mais je parle d'une nature gracieuse, comme il faut, non grossière. Il doit spécialement éviter ces positions qui ne sont pas naturelles chez un prédicateur, parce qu'elles paral}"sent les organes de la voix ou compriment ses poumons. Il doit écouter le bon sens et ne pas se créer des empêchements physiques à parler, en se penchant sur la Bible ou sur le rebord de la chaire. S'incliner par-dessus comme pour parler confidentiellement aux personnes placées immédiatement

au-dessous, cela peut, à l'occasion, être toléré; mais, comme position habituelle, c'est aussi laid que hors de place. S"avise-t-on jamais, en parlant dans un salon, de se 2Dlo3^er en deux? Tenez-vous droit, d'aplomb, et ensuite parlez en homme. Quelques orateurs sautent à l'autre extrême ; ils rejettent la tête très en arrière, comme s'ils s'adressaient aux anges ou voyaient une inscription au plafond. Cela n'est admissible que lorsqu'une sublime apostrophe le nécessite par extraordinaire.

Un trop grand nombre de prédicateurs se permettent de se pencher, de s'étendre, de se coucher tout de leur long, comme s'ils fainéantaient sur le parapet d'un pont et babillaient avec quelqu'un passant en bateau sur le fleuve. Nous ne montons pas en chaire pour nous coucher et paraître à notre aise et avoir un air dégagé, mais nous y allons pour une affaire très importante, et notre attitude doit convenir à notre mission. Une attitude nonchalante, de fainéant ne dénote pas une disposition respectueuse et sérieuse. Les campagnards grecs ou romains n'ont pas pris de leçons de maintien et ils ne se tourmentent pas pour savoir quel effet ils produisent sur le voyageur ; la nature seule, hbre de maniérisme, d'afféterie

et d'aiTectatlon, leur donne une démarehe et un air gracieux. Ce serait sot d Imiter les Grecs ou les Italiens, si ce n'est dans leur liberté à l'endroit de toute imitation, mais ce serait bon de pouvoir reproduire leur port naturel et aisé. Il n'y a pas de raison pour qu'un chrétien soit un clown, mais il y en a beaucoup pour qu'un prédicateur ne soit pas un rustaud. Rowland Hill disait qu'il ne voyait pas pourquoi les plus belles mélodies seraient pour Satan ; je ne vois pas non plus pourquoi les orateurs les plus gracieux ne seraient que pour lui.

Maintenant, laissons l'attitude et passons spécialement à l'action ; c'est aussi un point secondaire et toutefois important, Notre première remarque est qu'elle ne doit jamais être exagérée. En pareille matière, l'exercice corporel est utile à peu de chose. Il est difficile de dire exactement et en général quand commence l'excès. L'action varie d'une race à l'autre. Deux Anglais se parleront très ti'anquillement et posément comparés à deux Français. Observez nos voisins gaulois : ils parlent avec tout le corps et ils haussent les épaules, et ils agitent les doigts, et ils gesticulent véhémentement. Nous pouvons donc fort

bien admettre qu'un prédicateur français soit plus animé qu'un anglais, parce qu'il l'est dans la conversation ordinaire. Si vous et moi nous causions ensemble comme des Parisiens, nous serions ridicules, et de même si nous étions agités et véhéments en chaire, cela serait tout aussi déplacé de notre part. Il en est des individus comme des races : quelquesuns gesticulent plus que d'autres, et si c'est vraiment dans leur tempérament, nous n'y avons rien à redire. Par exemple, nous ne pouvons blâmer la gesticulation et les promenades étonnantes de John Gough, le conférencier, car, sans elles, il n'eût pas été John Gough. Je voudrais bien savoir combien de lieues il fait pendant une de ses conférences! Ne l'avonsnous pas vu escalader un volcan à la poursuite d'une bulle d'air? Comme il éveillait notre pitié, quand il marchait dans la lave brûlante qui lui venait jusqu'à la cheville! Puis tout à coup le voilà parti, parti pour l'autre extrémité de la plate forme, à Excter Hall (i), apostrophant son verre d'eau ; mais il ne s'y arrêtait qu'une seconde et se retrouvait d'un bond devant la balustrade, par dessus les corps des membres de

(i) Salle de conférences, de concerts, etc.

la Société de tempérance. C'était bon pour John Gough; mais si vous, John Smith, ou vous, John Brown, vous vous mettiez à faire ces voyages, on s'empresserait de vous comparer au Juif errant ou à Tours polaire tournant sur lui-même dans sa fosse du Jardin zoologique. Martin Luther avait, en chaire, l'habitude de frapper du poing avec une telle ardeur qu'on montre a Eisenach une planche — de trois pouces, je crois, — qu'il brisa en martelant un texte. On a mis en doute la vérité de ce fait, car on a remarqué que ces mains délicates qui pinçaient de la guitare avec tant de charme, n'ont pas pu être soumises a un régime de violences: pour nous, nous l'admettons, car la main indique le caractère de l'homme: or Luther présentait un admirable mélange de force et de tendresse. La délicatesse de l'àme augmentait chez Luther rénergie du caractère. Il n'est pas difficile de comprendre, à la façon dont il tombait sur le pape, qu'il put et mettre en pièces une planche et faire vibrer d'une main légère les cordes de sa guitare, comme David, qui jouait parfaitement de la harpe et brisait sans peine un arc d'acier. Il fut un temps où John Knox était si faible qu'on s'attendait à le voir s'évanouir au moment où il montait dans sa chaire: une fois

là, on aurait dit qu'il allait en réduire le bois en copeaux. C'était, cela va de soi, le style du temps, alors que les protestants luttaient pour la vie et que le pape et ses prêtres, et le diable et ses anges étaient dévorés d'une fureur toute spéciale : cependant je ne suppose pas que Mélanchton crut nécessaire d'être aussi terrifiant, et Calvin ne martelait ni ne tailladait ainsi. En tout cas, gardez -vous d'essayer de briser des planches de trois pouces, car il pourrait s'y trouver un clou; ou de faire des cojDcaux avec le bois de votre chaire, car vous pourriez vous trouver finalement sans chaire du tout. Tombez sur les consciences avec force et proposez-vous de briser les cœurs durs parle pouvoir de l'Esprit; employez pour cela la force spirituelle; ce n'est pas la force physique qui est la puissance de Dieu pour le salut.

Garder une immobilité absolue vaudrait mieux, s'il fallait choisir entre des extrêmes, que se démener à l'excès. Quand Nathan s'adressa à David, je suppose qu'il prononça très calmement sa parabole, et que, au moment de dire : « Tu es cet homme-là, » il lança au roi un regard profondément sérieux. Mais les jeunes ministres s'imaginent que le prophète s'avança jusqu'au milieu de la chambre, et, le pied

droit en avant, dirigea son index comme un pistolet entre les yeux du souverain, puis, frappant violemment du pied, cria : '< Tu es cet homme la! « Il est probable que, si les choses se fussent passées ainsi, Tattention du royal coupable eût été détournée de lui-même sur le prophète insensé et qu"il eût appelé sa garde pour le mettre dehors. Il est dans la nature des sentiments profonds de tempérer plutôt que d'exagérer toute manifestation extérieure de leur existence. Plus un homme sent ce qu'il dit. moins il aura de vulgaires emportements. John Wesley a raison de dire que les prédicateurs ne doivent pas constamment mouvoir leurs mains : les anciens appelaient cela : le babil des mains.

Lorsque votre sermon exige des gestes imitatifs, ayez particulièrement soin de ne pas aller trop loin dans ce sens, car vous pouvez dépasser le but avant de vous en apercevoir. J"ai entendu parler d'un jeune théologien qui. en faisant appel aux inconvertis, s'écriait : « Hélas ! vous fermez les yeux a la lumière (et il fermait les yeux : vous fermez les oreilles à la vérité let il se mettait un doigt dans chaque oreille) ; et vous tournez le dos au salut » (et il tournait le dos à TauditoireK Est-il étonnant que Tauditoire, voyant

son prédicateur le dos tourné et se bouchant les oreilles, partît d'un éclat de rire? Cette pantomime pouvait avoir sa raison d'être, mais il yen avait de trop, aussi eùt-il mieux valu qu'il n'y en eût pas eu du tout. Des gestes énergiques , que quelques-uns loueront, risquent de frapper d'autres personnes justement par ce qu'ils ont de singulier.

Un jour, à la Chambre des communes, Burke, reprochant à ses auditeurs de forger des armes contre leurs concitoyens, lança sur le plancher un poignard. Ce mouvement me paraît avoir dû être saisissant. Cependant Sheridan dit : « Monsieur nous a apporté le couteau;

OÙ est la fourchette r » et Gilray lit une malicieuse caricature de l'incident. On ne risque pas grand' chose à être trop modéré dans l'action : on risque beaucoujD à ne l'être pas assez. Aussi, modérez un peu votre ardeur, si vous sentez que vous en avez de reste. Brandissez moins vos mains; ayez quelque pitié de la Bible quand vous frappez dessus, et en général prenez plus calmement les choses.

C'est peut-être le signe qu'on a trouvé le juste milieu dans l'action oratoire, quand elle ne suscite ni réloge ni le blâme,, ne provoque aucune observation ; c'est qu'alors elle est si intimement unie au discours lui-même qu'on ne songe point à l'en séparer. Des manières qui frappent sont de mauvaises manières, a dit quelqu'un.

Deuxièmement, l'action doit être expressive et avoir l'à-propos. Nous ne pouvons exprimer autant de choses par l'action que par le langage, mais nous en pouvons exprimer quelques-unes plus fortement par l'une que par l'autre. Ouvrir une porte d'un mouvement indigné et la montrer est tout aussi parlant que les mots : « Hors d'ici! » Refuser la main qui vous est tendue est une déclaration très claire de mau-

vais vouloir et provoquera probablement un ressentiment plus durable que les paroles les plus raides. On demande très bien le silence sur tel ou tel sujet en mettant un doigt sur ses lèvres. On désapprouve signifîcativement en hochant la tête. Les sourcils soulevés dénotent la surprise d'une façon très nette ; chaque trait du visage peut dire la joie ou la douleur avec une éloquence qui n'est qu'à lui. Que de volumes peuvent être condensés en un seul haussement d'épaules, et que de déplorables calamités ont été enfantées par cet unique haussement d'épaules ! Puis donc que le geste et l'attitude parlent avec force, il nous faut veiller à les faire parler avec justesse. N'allez jamais imiter cet ancien Grec qui s'exclamait: « O ciel ! » et montrait du doigt la terre ; n'allez pas décrire la faiblesse d'un moribond en tapant ferme sur le pupitre. Les orateurs nerveux semblent faire feu au hasard avec leurs gestes. Même après avoir réussi à se débarrasser de leurs peurs, ils ne règlent pas leurs gestes, de façon que ceux-ci partent concurremment avec leurs paroles.

On en voit qui menacent les poings fermés, les personnes qu'ils désirent encourager! Aucun de vous ne serait assez stupide, j'espère, pour joindre

CHEZ l'orateur 43

étroitement ses mains tout en disant : « Il n'est pas clans Tesprit de l'Evangile de se réserver pour le petit nombre. Son essence est d'être généreux et expansif. Il ouvre ses bras aux hommes de tout rang, de toute nation » Ce serait un même solécisme d'étendre les bras en vous écriant : « Frères, concentrez vos énergies. Rassemblez-les, comme un général rassemble ses troupes autour de l'étendard royal un jour de bataille ! » Non : mettez les gestes à leur place et voyez que l'expansion soit exprimée par les bras étendus, et la concentration par les mains unies.

L'action et le ton ensemble peuvent contredire absolument les mots. L'abbé MuUois nous parle d'un malicieux plaisant qui, entendant un prédicateur prononcer ces mots terribles : « Retirez -vous, maudits! « sur le ton le plus onctueux, se tourna vers son voisin et lui dit • « Allons, mon garçon, laissez-moi vous embrasser : c'est a quoi le prédicateur vient de nous exhorter. » Déplorable malechance, qui n'est point rare. Que de force le langage de l'Ecriture perd, grâce au mauvais débit du prédicateur ! Ces mots, que le prédicateur français prononçait si mal, sont des plus terribles, et j'en ai fait l'expérience lorsque, il y a peu de temps, je les ai entendu lancer avec une

effrayante véhémence à ma congrégation par un fou, qui s'imaginait être un prophète envoyé pour nous maudire. « Retirez-vous, maudits î » Cela sortit de ses lèvres comme un roulement de tonnerre, et le dernier mot sembla toucher le fond même des âmes, quand le fou, l'œil flamboyant et la main étendue, le

fit éclater sur rassemblée.

Trop d'orateurs font croire qu'ils ont pris les leçons d'un maître de boxe, si bien ils font le poing selon les règles de la noble science. Il n'est pas agréable de contempler des frères prêchant l'Evangile de paix dans ce mode agressif, pourtant il n'est pas rare d'entendre un évangéliste annoncer le Libérateur en jouant des deux

poings. C'est amusant de le voir se mettre en position, dire : a Venez a moi », puis ajouter, après une évolution des poings : « et je vous soulagerai.» Messieurs, vos rires ne me surprennent pas, mais il vaut infiniment mieux pour vous de bien rire de ces absurdités ici que de faire rire plus tard par la vos auditeurs a vos dépens. Ces maladroites mains, une fois disciplinées, deviennent nos meilleurs auxiliaires. Elles parlent, comme notre langue, et peuvent faire comme une musique silencieuse, qui ajoutera au charme de nos paroles ii).

La face, et particulièrement les yeux ont un rùle important dans l'action. Quel malheur pour les ministres lorsqu'ils ne peuvent pas regarder leur monde ! C'est singulier de les entendre supplier des

( i) « Quoi, dit Montaigne, des mains nous requérons, nous promettons. n('US appelons, congédions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons. confessons, répétons, craignons, vergoignous, doutons, instruisons, commandons, insistons, encourageons, jurons, témoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, méprisons, défions, dépitons, flattons, applaudissons, bénissons, humilions, moquons, réconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, rejouissons, complaignons, attristons, déconfortons, désespérons, étonnons, examinons, taisons. »

{^Note du traducteur).

zj6 l'attitude, les gestes, l'action

personnes qu'ils ne voient pas. Ils les conjurent de regarder Jésus sur la croix. Vous vous demandez : où sont donc les pécheurs? Les yeux du prédicateur sont dirigés sur son livre, ou au plafond, ou bien ils se promènent perdus dans le vide de l'espace. Il me semble que vous devez fixer les yeux sur vos auditeurs, quand vous en êtes à l'exhortation. Il est des parties d'un sermon où la sublimité de l'enseignement peut réclamer l'exaltation du regard, et il en est d'autres où vous pouvez laisser le regard errer sans but ; mais quand vous exhortez, il ne vous faut pas regarder autre chose que les personnes à qui vous en avez.

Je pourrais multiplier les exemples de ce que j'entends par une action appropriée, mais ceux-là peuvent suffire, et je renvoie la suite du sujet à une prochaine leçon Je suis si convaincu que beaucoup estimeront cette matière trop secondaire pour avoir droit à la moindre attention, que je termine en citant un trait où Ton verra le soin donné par les grands peintres à des détails minimes; je n'en tire d'autre conclusion que celle-ci : s'ils mettent, eux, tant de soin aux petites choses, combien n'en devons-nous pas mettre, nous? « Lorsque j'étais à Rome, dit Vigneul

Marville, je voyais fréquemment Claude : je le rencontrais souvent sur les bords du Tibre, ou errant aux environs de Rome, parmi les vénérables restes des anciens âges. C'était alors un vieillard : cependant je i'ai vu revenir de ses promenades avec son mouchoir de poche plein de mousses, de tleurs. de pierres, etc., qu'il voulait examiner chez lui avec cette attention infatigable qui a fait de lui un imitateur si exact de la nature. Je lui demandai un jour comment il était arrivé a obtenir un rang si élevé parmi les peintres, même en Italie. « Je ne m'épargne peine au « monde, me répondit modestement ce vénérable « génie, même pour des riens. »

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