LE MATIN DES MATINS
Les félicités destinées aux Justes après la mort sont malaisément imaginables ; les poètes, de tous les pays comme de tous les âges, en ont manqué la description, au point de nous en inspirer la peur plus que le désir, et de nous suggérer une préférence pour la médiocrité du Purgatoire. Ils ont en revanche mieux réussi à peindre le Paradis terrestre ; et ce que le jardin merveilleux devait avoir d'extrêmement matériel, de tropical, a fourni de thèmes moins inégaux à leur verve les grands inventeurs de métaphores et de mots. Ils ont su évoquer en nous l'héréditaire mémoire de ces heures initiales, où circulait par toute la nature une sève
dont l'abondance fait honte à notre anémie; ils ont rêvé les aspects primitifs de la terre « encor mouillée et molle du déluge ». Leurs vastes ébauches nous étonnent, et nous ne prenons pas garde en les admirant que, ces mêmes splendeurs, nous les avons vues, non pas sur la toile des tableaux ni sur le papier des livres, mais de nos propres yeux ; car elles ne sont pas éteintes ni abolies : hier, aujourd'hui, demain elles se répètent, et dans les siècles des siècles ; car chacun des individus de l'espèce revit pour son compte, une à une, toutes les époques. Pour chacun d'eux, comme si nulle génération n'avait existé antérieurement, et qu'il fût à la lettre le premier exemplaire humain sorti des mains de Dieu, chacun des réveils de l'enfance est le réveil du Monde. Chaque matin est le matin des matins, un instant prodigieux, un jour inouï. L'enfant, l'adolescent, ainsi que l'Adam biblique, a cette joie quotidienne, effrénée, naïve, de commencer le Temps.
Chaque aurore est pour lui le même abîme d'éblouissement que l'aurore première, et à mesure que sa sensibilité se dégage du sommeil qui lengourdissait, il voit naître parmi le crépuscule et les brumes un paysage comparable à ceux de l'Eden, « dont l'extase est presque de l'effroi ».
Mais cet éden est intérieur, ces paysages sont des paysages dame ; et sans doute, le poète qui
essaierait de les décrire y échouerait, faute de moyens assez spirituels. Il risquerait aussi de détonner. Quelques jeunes hommes l'écouteraient avec sympathie, et regretteraient seulement qu'il fît des crayons si pâles de leur jardin secret; mais les adultes n'apercevraient que le ridicule défaut d'harmonie de son lyrisme et des figures contemporaines. C'est que l'enfant, l'adolescent participent encore de l'éternité. Dès le triste âge adulte, l'homme entre véritablement dans la durée qui se chiffre et qui date, et comme s'il avait bu l'eau du Léthé, il oublie jusqu'au dernier souvenir de son paradis perdu. Il appartient comme un esclave à un siècle, à un fragment de siècle. Il dépend d'un milieu, de certaines mœurs, d'un décor, d'un costume ; et, parmi toutes ces modes, ce qui n'est qu'éternel et immuable a un air démodé, et fait rire.
Philippe déjà pressentait cette dissonance, ce blessant anachronisme. Il était à l'âge intermédiaire entre la première fleur et la maturité. Il n'avait souffert encore nulle diminution, ni renoncé, au seuil de la saison virile, aucun des magnifiques pouvoirs de l'enfance. Toutes les énergies étaient chez lui en excès; elles l'enivraient toujours, mais il ne les ignorait plus, et il n'était plus capable d'effronterie, il avait une pudeur inquiète. Il ne livrait qu'avec rete-
nue, à autrui, à sa conscience même, le secret de ses merveilles intimes. L'aube nouvelle renouvelait en lui chaque jour un enthousiasme comparable à celui des hommes primitifs, étonnés et ravis que le soleil se levât encore ce matin; le spectacle de sa belle intelligence ne l'exaltait pas moins que celui de la nature et ne lui était pas moins nouveau : il n'avait pas encore eu le loisir de compter toute sa richesse. Mais, tandis qu'il s'admirait ingénument, d'instinct il gardait les paupières fermées, afin de n'être pas gêné par les objets sensibles, et par un décor trop précisément situé dans le temps. Ce décor en effet, qu'il avait lui-même ordonné avec un goût très sûr, mais sujet à des repentirs prochains, ce décor était l'illustration d'une des périodes de la société bourgeoise les plus rigoureusement limitées, qui a duré vingt ans à peine.
Le quartier de Paris où demeurait Philippe e3t celui qui a le mieux signifié, pendant les trente dernières années du dernier siècle, par ses changements de physionomie brusques, l'instabilité des habitudes. C'était la plaine Monceau, où il se souvenait d'avoir vu brouter des chèvres après la guerre : auparavant, il ne poussait point, même le dimanche et le jeudi, jusqu'à cette terra incognito.; et la rue de Lisbonne, où logeaient alors ses parents, lui semblait aux confins du monde, surtout pendant
le siège de Paris, quand après la classe du soir, écourtée faute de gaz, il remontait en grelottant le boulevard Malesherbes, luttant de vitesse avec la nuit qui tombait.
Puis, les peintres s'étaient partagé ces terrains vagues. Ils avaient inventé une peinture, à la fois' d'histoire et de genre. Cet art était rémunérateur. Ils obtenaient des honneurs et ils faisaient fortune, ils étaient les rois du jour. Ils ne le furent pas longtemps. La peinture se vit détrônée par la littérature, qui n'était d'ailleurs, en ce temps-là. qu'une peinture écrite. Les gens de lettres se piquaient avant tout d'être artistes. Ils concevaient une aristocratie purement intellectuelle, où, par une légèreté inexplicable, ils n'accordaient aucune place et aucun titre à la pensée pure. Philippe Lefebvre, à vingt-deux ans, sentait déjà toute sa supériorité sur ces hommes de sensation. Il n'avait guère fait que ses classes ; mais bien des gens qui professent la littérature n^en pourraient pas dire autant. Il se tenait pour un honnête homme, quelque peu égaré parmi une élite où manque la vraie culture, souvent même l'éducation élémentaire : modeste quand il se jugeait à part, orgueilleux quand il se comparait. Orgueilleux, non, mais enthousiaste sous une apparence de froideur timide; ivre de sa jeune pensée qui fermentait comme un vin'doux; ivre surtout à ces heures de réveil, où son paradis intérieur
se révélait à lui une fois de plus dans la clarté flatteuse de l'aube. Comme tous les jeunes gens, il l'avait fleuri sans scrupule de fleurs pillées un peu partout. Déjà cependant il en avait luimême semé ou croisé quelques-unes, et dans la serre où il les cachait, il les regardait grandir, si frêles, avec une tendre, avec une tremblante prédilection.
Comme il avait orné son éden de fleurs d'emprunt, il avait dû aussi faire son nid dans le nid des autres. Il l'avait choisi dans ce quartier tout neuf, qu'ont déshonoré depuis les immeubles à sept étages, mais qui n'était alors peuplé que de petits hôtels. La maison hollandaise y voisinait avec le manoir du moyen âge, un cottage de Henley avec une maison de Jacques Coeur, et le gothique flamboyant avec le perpendiculaire. Ainsi, le siècle que harcela toujours une superstition maladive et pernicieuse de l'originalité, accusait par mégarde son impuissance de rien créer d'original.
Non loin de la place Malesherbes s'élevait une sorte de palais, qui était une réplique exacte du château de Blois et ne lui ressemblait pas du tout. On remarquait çà et là, dans les rues adjacentes, trois ou quatre hôtels moins importants, de même style, qui appartenaient au même propriétaire et avaient été construits par le même architecte. Ils étaient comme des fragments, des rognures du grand château. Le
moindre, dont la façade ne passait point sept mètres, avait une porte à un seul battant, basse, de chêne plein, et le linteau de pierre était sculpté en forme d'accolade. Derrière cette porte, un vestibule, étroit comme un couloir, aboutissait à un escalier en tourelle. Il n'y avait que deux étages, loués séparément, et à chaque étage, outre de petits réduits impraticables, une salle immense, dont le plafond était à poutres apparentes. La cheminée, monumentale, atteignait le plafond. Elle avait aussi deux étages, et était décorée, à mi- hauteur, de la salamandre, au fronton, du porc-épic. Le tout était de pierre grise, mais égayée par des écussons peints d'azur, de gueules, de sinople, d'argent et d'or, qui figuraient les armoiries de familles inconnues. Le jour venait d'une verrière qui occupait tout un côté de la pièce, qui était divisée par des meneaux, et sommée, à l'extérieur, dune accolade semblable à celle de la porte, mais naturellement de plus grande dimension. Une denielle de pierre couronnait la façade et masquait le chéneau. Les chambres de domestiques n'étaient point logeables, mais elles recevaient la lumière de lucarnes démesurées, et vraiment plaisantes à voir, de la rue.
Les grandes salles étaient si pareilles à celles des anciens châteaux que l'on a coutume de voir dépourvues de meubles, qu'il ne paraissait point convenable ni possible d'y en mettre
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aucun; ou plutôt elles avaient l'air d'être déjà, telles quelles, en état d'être habitées, lorsque l'on en faisait la visite après le déménagement d'un précédent locataire : à rebours des appartements ordinaires, qui offrent en ce cas le tableau de la désolation. Philippe Lefebvre, quand il avait visité celui des deux logis alors libre, au deuxième étage, y avait eu un sentiment de chez-soi, inespéré parmi un tel décor, et l'illusion d'une retraite accommodée par la Providence expressément à son intention. Il avait d'emblée vu la place des accessoires indispensables : une table a écrire en vieux bois noirci, à lourdes colonnes torses; une bibliothèque à l'anglaise, sans vitres, et dont les rayons seraient bordés de cuir gaufré; deux divans revêtus de tapis de Perse et, dans un coin, un petit lit de soldat dissimulé derrière un paravent de laque de Coromandel; au mur, quelques étoffes: au plafond, un de ces lustres hollandais en cuivre poli, un soleil au bout d'une longue tige, équipé au gaz : car les temps de lélectricité ne commencèrent que plus tard ; et il avait loué sans balancer 1 étrange garçonnière destinée primitivement aux peintres, mais que la médiocrité de la lumière avait toujours rendue impropre à l'exercice de cette profession.
Philippe Lefebvre se trouvait alors exactement seul au monde. Orphelin de père dès le
plus bas âge, il avait pris son temps pour faire ses études, tout en les faisant brillantes selon l'expression consacrée. Il n'était pas pressé : la loi militaire l'exemptait de tout service à titre de fils unique de veuve. Puis, comme il achevait sa dix-huitième année, il avait perdu sa mère presque subitement, et bien que la loi, qui ne l'exemptait plus, lui laissât deux ans de répit, il avait contracté sur-le-champ son engagement conditionnel. Il se félicitait d'avoir été astreint à cette vie rude. Il en appréciait hautement le bénéfice, moral et physique, l'avantage surtout d'avoir dû interrompre, durant douze mois, une carrière exclusivement spirituelle inaugurée beaucoup trop tôt. Il eût, d'ailleurs, été humilié de ne pas « faire comme tout le monde ». Il avait, ainsi que tous les jeunes Français, ce goût vif des choses militaires, mêlé d'ironie et de tendresse, qui en temps de guerre les improvise héros, et en temps de paix assure un public universel à toute littérature, même vulgaire, où les souvenirs de la caserne sont évoqués.
Cette inclination, chez Philippe, était favorisée par une mémoire singulièrement fidèle et permanente de l'Année terrible. Ses premières émotions fortes avaient été la déclaration de guerre, le désastre, le siège et l'incendie de Paris. Il ne doutait point qu'il ne dût conserver jusqu'à son dernier jour ces impressions,
qui étaient à l'origine de sa sensibilité. Il s'en félicitait, il en était fier: et il tenait pour un inestimable privilège la date de sa naissance, qui avait permis qu'il eût une conscience juste suffisante pour souffrir la faim et le froid, et des yeux pour voir, quand il avait vu brûler la Ville.
Il tenait aussi pour un privilège d'être seul au monde, et libre. Sa mère, avant de mourir, lavait fait émanciper; il n'avait jamais eu même un tuteur. Sans doute, il apercevait la mélancolie de cette solitude. Il avait du cœur, une grande affection pour ses morts. Il vouait à ses parents une reconnaissance quasi intéressée, pour l'honnête santé morale qu'il avait héritée d'eux, pour les habitudes de régularité bourgeoise qu ils lui avaient inculquées, pour l'heureux équilibre de sa nature, dû à la composition de deux caractères très différents. Mais il ne pouvait nier, malgré son cœur, que, pour un homme de raison précoce, c'est un atout miraculeux d'être son maître à vingt ans, et dégagé de toutes les servitudes, même les plus tendres. Il avait l'indépendance matérielle; il possédait une quinzaine de mille francs de rente, qu'il avait la naïveté de croire une immense fortune, et qui étaient du moins un joli denier pour un tout jeune homme, raffiné, assez porté au luxe, mais rangé, peu capable de chasteté, encore moins capable d'attacher au-
cune importance à ses petites aventures banales et de les payer plus que leur prix.
Pour un jeune homme à qui est échue cette fortune singulière de naître sage et modéré, nulle direction ne saurait valoir celle dont il a lui-même inventé la méthode et tracé le plan. L'autorité, le contrôle, fût-ce d'une mère ou d'un père, l'entravent et le retardent sans profit. QuoiP dit-on, il sera privé de l'expérience d'autrui? Il s'en passera, et d'autant mieux que « l'expérience d'autrui » n'est pas seulement d'une utilité douteuse : elle n'est pas même concevable; ces deux termes se détruisent, et l'expérience est personnelle ou elle n'est point.
Seul maître, après Dieu, de sa petite barque, et digne .de la conduire, Philippe avait cette sorte de sang-froid moral qui n'admet ni l'irrésolution ni le scrupule. Aussi ne se refusait-il point l'une des plus nobles joies de la vie, qui semble, depuis l'Antiquité, exilée d'ici-bas : le loisir. Nos contemporains ne goûtent plus le loisir que par hasard, en fraude, avec impatience, avec remords, soit quand ils sont malades, ou en vacances ; mais les Français du moins croient faire quelque chose de mal quand ils prennent des vacances. Le siècle des affaires ne peut pas connaître le loisir, qui aujourd'hui est la négaiion des affaires : même chez les Romains, gens d'action, c'est les
affaires qui étaient la négation du loisir. Philippe n'ignorait pas cette nuance de langage, et il n'ignorait pas la valeur du loisir. S'il en avait perdu l'habitude au collège, où on lui donnait trop de devoirs, il l'avait reprise au régiment, où, tandis que le corps travaille, l'esprit peut se recueillir. Il était bien résolu de ne plus reperdre une habitude si précieuse, et son premier soin, quand il revint du service, fut de ne point chercher ce qu'on appelle vulgairement une occupation.
Mais il craignait le désœuvrement, qu'il discernait fort bien du loisir en théorie, moins bien en pratique. Quand il avait passé toute une après-midi à relire, au coin de sa cheminée monumentale, un des livres qu'il préférait, pourquoi donc avait-il le sentiment et le regret d'une journée vaine? Autre chose l'inquiéta : presque sans y penser, malgré lui, il se mit à écrire. « Si je n'enraye pas, se dit-il avec un effarement un peu comique, d'ici à sept ou huit mois j'aurai fait mon roman, comme tout le monde. » Car c'était le temps où des gens de bonne foi croyaient que l'espèce humaine se divise en deux classes, les philistins et les autres, et que les philistins sont les hommes qui n'écrivent pas de romans. Philippe Lefebvre ne savait pas encore très bien ce qu'il ferait dans la vie, mais il était déjà résolu de ne pas s'en tenir à un destin de romancier.
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Les voyages le tentaient, point les voyages d'étude, comme on dit. Il était curieux, mais il souhaitait surtout plus de solitude encore et de liberté. Il craignait aussi de se trouver le même au retour, et de s'être dérangé pour rien... Un soir, il lisait quelques pages d'un écrivain français sur Oxford ; il éprouva un vague désir (( d'y être » , que lui inspiraient d'ailleurs toutes les descriptions de pays étrangers. Puis il lui parut qu'il recevait un mystérieux avertissement, et il songea au démon de Socrate (car il était grand liseur de Platon) ; mais les avertissements du démon de Socrate étaient prohibitifs, et l'influence à laquelle Philippe obéissait déjà ne lui conseillait point de s'abstenir, mais de prendre un parti. Faut-il avouer qu'un grain de snobisme fit pencher la balance ? Il se dit que « cela ne ferait point mal » s'il allait passer deux ou trois termes à Oxford. Il se dit aussi : « J'irai si je veux! » Puis il s'enivra d'imaginer la vieille cité vénérable parmi les beautés toujours fraîches de la campagne qui l'environne, Oxford, séminaire et paradis, et dans ce lieu adorable, pendant six mois, une vie de jeu et de pensée, de gymnastique et de musique.
La génération des Philippe Lefebvre est née à la vie spirituelle le jour qu'elle a été initiée aux rudiments de la philosophie. Elle ne savait pourtant à qui entendre, les plus diverses doc-
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trines se disputaient sa faveur. Les dignitaires de l'Université se flattaient alors que Ton y enseignât l'éclectisme de la monarchie de juillet et du second Empire, qui ne pouvait, en dépit d'un caractère purement laïque, effaroucher les familles bien pensantes ; mais déjeunes professeurs avaient substitué sans le dire, à cette demi-orthodoxie, la critique de Kant ou à peu près : elle passionnait ces écoliers, qui, à leur insu et par un effet second du désastre, étendaient à la pensée allemande les privilèges que le vainqueur n'avait revendiqués que pour son commerce; elle les passionnait surtout parce qu'elle est hermétique, et puis parce qu'elle avait des airs de ne leur être enseignée qu'officieusement, en contrebande, et suggérée comme une denrée défendue. Elle était cependant bien officielle, puisque c'est les professeurs qui la révélaient, tout en recommandant à leurs élèves de se nourrir de M. Taine.
Ce véritable hétérodoxe, ce polémique frondeur, du moins en matière de philosophie, les séduisait décidément et était en fin de compte leur maître. Philippe lui avait emprunté d'enthousiasme toutes ses velléités et toutes ses contradictions : l'esprit de système qui trouve moyen de faire chez lui bon ménage avec l'empirisme, un faible pour la métaphysique dont il est le négateur, le parti pris de l'expérience et la pratique du raisonnement a priori. Il est
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certain que nul ne fit jamais tant de constructions en l'air que cet observateur. Il poussait ce travers d'esprit jusqu'à n'attendre point d'avoir visité un pays nouveau pour savoir ce qu'il en devait penser, et jamais il ne s'embarqua pour aucun voyage sans un lourd bagage d'idées préconçues.
Philippe en ce point l'imitait, avec la servilité d'un disciple très jeune, et il n'était pas encore tout à fait sûr de partir pour Oxford, que déjà il savait ce qu'il y allait voir et sentir, sur la foi de quelques lectures, et d'un petit nombre de documents que son imagination complaisante faisait foisonner.
Et sans doute n'abusait-il point de l'hypothèse en se figurant le décor d'après des photographies et des descriptions qui paraissaient exactes : les vénérables pierres délitées, vêtues de lierres et de vignes vierges, les herbages à perte de vue, les ormes séculaires ; mais il pressentait aussi l'atmosphère, l'âme de l'éden élu. C'est l'arbitraire et le procédé de l'amour, qui ne s'attarde pas à prendre connaissance de son objet, mais qui le crée, à la ressemblance d'un idéal préexistant, et ensuite s'étonne ingénument du miracle d'une ressemblance dont il est l'unique ouvrier. Ainsi, pour inventer le charme d'Oxford, Philippe le déduisait de son désir.
Puéril, pensif et naïvement sensuel, il rêvait
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un lieu de délices pour ses sens et pour son esprit, un lieu de travail et de divertissement, un lieu d'innocence et de volupté. Il voulait qu'en dépit des guides, qui l'y menaçaient d'un climat rude, une température aimable y régnât toujours, et une lumière atténuée comme aux Champs Elysées décrits dans le Télémaque, où c'est justement cette lumière de quoi on se nourrit et on s'enivre. Les habitants de ce doux pays, les jeunes gradués oufellows, il les ramenait peu à peu, par des analogies insensibles et supposées, au type des jeunes gens de Platon, dont il avait aimé, toujours chez M. Taine, un premier crayon, puis qu'il avait voulu connaître chez Platon lui-même : désolé d'avoir appris le grec si mal au collège, il avait eu la patience de le rapprendre seul, et maintenant il lisait couramment Alcibiade, Charmide, il savait presque par cœur et Phèdre et le Banquet. Comme Socrate et ses disciples, il aimait passionnément les discours, et d'avance il se faisait une fête de ses entretiens avec ses futurs camarades, tout en n'ignorant point d'autre part que les Anglais, même dans les Universités, n'aiment pas les discours, et que leurs entretiens comportent plus de silences que de répliques. S'ils ressemblent aux jeunes gens de Platon, ce n'est guère que par le goût des exercices ; mais cette ressemblance, fût-elle unique, eût séduit encore Philippe Lefebvre. Le seul
désavantage qu'il aperçût à la date, autrement privilégiée, de sa naissance, était une priorité d'âge un peu trop marquée sur la génération française qui a ressuscité les sports. Il s'avouait (rien que sur ce point) inférieur à ceux qui le suivaient immédiatement. Il comptait bien se relever de cette infériorité, et faire, avec un négligeable retard, son éducation physique en Angleterre. Pais brusquement, sans nul souci de conséquence, il passait du corporel au spirituel et de l'antiquité grecque au moyen âge. Il s'avisait que dans ces collèges, pareils à des couvents, il serait pareil à un moine qui n'a fait que des vœux temporaires. Oubliant qu'il fuyait Paris pour n'y pas mener une vie de rat de bibliothèque dans le quartier Malesherbes, il aspirait à la paix des cloîtres et à un recueillement médiéval. Tout d'un coup il s'éprenait du xme siècle, pour lequel il n'avait naturellement aucune inclination. Ces bigarrures sentent un peu trop le dilettantisme : elles sont fatales à un jeune esprit, qui a déjà légèrement, mais avec une curiosité ardente, exploré les régions les plus diverses du passé.
La perspective d'un départ, et même d'un assez long exil n'effarouchait nullement Philippe. Il se piquait d'être fort débrouillard, et chez lui partout. Il parlait bien l'anglais, quoique ce fût la mode en ce temps-là, pour les garçons, de n'étudier que l'allemand : on ne
doutait point que, si tous les Français mâles savaient la langue du fameux maître d'école qui a vaincu à Sedan, nous ne reprissions bien vite l'Alsace et la Lorraine. Par bonheur, Philippe n'avait pas été victime de cette niaiserie. Jaloux de sa liberté, à Oxford aussi bien qu'à Paris, il décida qu'il ne suivrait point de cours et ne s'inscrirait point à un collège. Il pensait demeurer, soit dans un boarding-house, soit chez un professeur, à moins qu'il ne dénichât une veuve, et il n'aurait su dire pourquoi la pension chez une veuve lui semblait préférable. En attendant qu'il l'eût trouvée, ou le professeur, ou le boarding-house, il comptait loger plusieurs jours, peut-être plusieurs semaines — il était bien libre — à l'hôtel tout bonnement. Puis il s'avisa que, pour avoir tout son temps, il ferait bien de ne pas partir à la veille du terme de septembre, mais d'avance, l'été; et comme cette saison était déjà aux deux tiers, il fit ses malles. Par mortification, pour se punir d'une trop puérile impatience, il s'infligea un délai de quatre jours; mais enfin le matin était venu où, au réveil, il put se dire en souriant : « C'est aujourd'hui », et voir, comme suspendue parmi l'abîme d'éblouissement où chaque matin il se réveillait, l'image souhaitée de la ville, ses ogives et ses coupoles, et les corniches de sombre lierre à la crête des murs gris...
Soudain, il jeta les yeux sur sa montre, et, sautant à bas du lit. s'écria, d'un ton de reproche, mais très indulgent :
— Neuf heures I Je vais encore trouver moyen de me mettre en retard, comme à l'ordinaire.
A ce moment, l'ami le plus intime de Philippe, André Jugon, ouvrit une porte, qui était, selon le style, basse, étroite, et partie intégrante de la boiserie, si bien qu'André Jugon parut faire son entrée à travers le mur. Aucun domestique ne l'avait annoncé, et il n'avait pas même frappé. Ge sans-façon n'était point du sans-gêne, mais au contraire une sorte de protocole, institué par Philippe en faveur de son meilleur ami, pour bien marquer qu'André avait une place privilégiée dans la maison et y était réellement chez lui. D'ailleurs, la discrétion de Philippe était extrême, et non seulement active, mais, si l'on peut dire, passive : il ne pouvait souffrir que, chez lui, qui que ce fût au monde se crût chez soi. Peut-être même l'exception où il avait consenti lui était- elle fort désagréable. Il n'en avait que plus de mérite à maintenir cette cérémonie à rebours. C'est un de ces raffinements comme en inventent les jeunes cœurs très tendres, qui ont seuls des délicatesses et des trouvailles d'amitié.
Le sentiment qui unissait Philippe à André était l'œuvre du hasard. Il aurait pu aussi bien ne pas être, mais il était solide et éternel. Il avait pour fondement une sympathie que rien de raisonnable ne justifiait. Il était sublime, du moins virtuellement ; car la médiocrité de la vie ne permet guère le sublime actuel; mais, si par exemple Philippe avait soupçonné que cela pût faire plaisir à André qu'il se précipitât par la fenêtre ouverte sur le pavé de la rue, il l'aurait fait sans hésiter; il l'aurait fait si vite qu'il n'aurait pas même pris le temps de goûter l'étonnement et la joie de ce beau geste. André eût fait de même pour complaire à Philippe, mais il eût ajouté au sacrifice un sentiment de déféj rence. Cette amitié, élémentaire, presque primitive, avait des bizarreries, des gaucheries, dont la cause unique était une disparité d'âge, qui leur semblait considérable et qui n'était que de quatre ans. Cela suffisait pour leur suggérer le regret d'appartenir à deux générations différentes, successives et par conséquent ennemies; ils n'étaient pas bien sûrs qu'une liaison entre deux soldats de ces camps opposés ne fût point coupable, comme l'intelligence d'un Capulet et d'un Montaigu.
Philippe se targuait de la guerre, dont il pensait avoir été le témoin déjà conscient, et méprisait un peu son ami, qui, n'ayant pas alors l'âge de raison et de souffrance, l'avait
vue sans la voir, ne l'avait point subie, n'en avait reçu aucune empreinte. Le seul, mais précieux avantage que Philippe reconnût à André était de l'ordre sportif. Il se sentait humilié en présence de ce beau garçon de dixhuit ans, bien qu'il fût lui-même un beau garçon de vingt-deux ans, de la plus honnête santé. Un travers des adolescents, plus ou moins marqué selon les circonstances et les siècles, mais qu'ils poussaient, environ 1880, jusques à un excès comique, c'est de croire que les aînés, fût-ce de six mois, sont déjà sur l'autre pente, et donnent des signes de sénilité, eussent-ils à peine vingt ans. André appartenait à cette jeunesse nouvelle qui pousse l'autre de l'épaule, et Philippe à celle qui est poussée. Naturellement, il se révoltait contre ce jugement sommaire, car il ne se sentait pas du tout au déclin, il se sentait même encore bien loin de son développement. Il soupçonnait son petit ami André d'avoir à son endroit une certaine pitié injurieuse: et lui-même prenait en pitié André Jugon, qui avait eu le malheur de faire ses études après le bouleversement et l'abaissement des programmes, qui peut-être n'était point passionné d intelligence, ni très chaud pour la philosophie, qui témoignait parfois des velléités religieuses! Ceci était aux yeux de Philippe le pire péché contre l'esprit. Mais ce dédain mutuel que les deux amis ne se mar-
chandaient pas, s'abîmait et se noyait dans une immense admiration.
Leurs façons étaient toujours à l'opposé de leurs sentiments : comme leur amitié était secrètement tendre, leur abord était d'ordinaire d'une rudesse artificielle. Il le fut particulièrement ce matin, parce que la séparation prochaine leur coûtait à tous les deux, et qu'ils se seraient fait tuer l'un et l'autre plutôt que d'en convenir ou d'en rien laisser paraître. Philippe n'avait pas non plus la conscience très nette. Il se reprochait de quitter André Jugon, pour si longtemps, sans la moindre nécessité, par caprice. Aussi ne se touchèrent-ils la main que distraitement. Ils oublièrent de se dire bonjour et de se demander : « Comment vas-tu? » Puis André (qui avait une excellente éducation bourgeoise) se jeta et se vautra comme le dernier des bohèmes dans un grand fauteuil de cuir qui était entre le paravent et le lit. Philippe passa dans un petit cabinet de toilette voisin, dont il laissa la porte ouverte; et ils entamèrent sans préambule une conversation parfaitement indifférente, que seule son incohérence extraordinaire sauvait de la plus déplorable banalité.
André affecta de conter point par point tout ce qu'il avait fait la veille depuis son lever jnsqu a son coucher : c'était pour donner une leçon à Philippe, qui avait coutume de le voir chaque jour, et qui justement hier, à la veille
d'une séparation, n'avait pas trouvé une minute à lui consacrer. Obligé de forcer sa voix pour se faire entendre d'une chambre à l'autre, et d'exagérer la netteté de l'articulation, André Jugon, par cetle emphase involontaire, semblait accuser davantage son ressentiment. Mais le récit manquait du moindre intérêt; il était même inconcevable, et scandaleux, qu'un garçon sérieux eût dépensé ne fût-ce qu'une journée de sa vie à des occupations si neutres, dont la principale était un séjour d'une heure et demie, avant le dîner, au Café de la Paix. Puis André, d'un ton de défi, mais d'extrême pudeur (bien qu'en termes libres), annonça qu'il avait fait la connaissance d'une femme; il ne dissimula point qu'il comptait, un jour ou l'autre, en obtenir les dernières faveurs ; mais il ne vendait pas la peau de l'ours, et tenait encore pour aléatoire un succès si évidemment facile que le plus novice ne l'eût pas diîleré d'une heure.
Cette grande nouvelle valut à André Jugon les félicitations ironiques de Philippe Letebvre, qui les cria d'abord du cabinet de toilette sur un diapason trop fort et mal assuré, mais crut devoir ensuite, vu la circonstance, rentrer en scène, et réitérer de plus près son compliment. Philippe avait coutume de plaisanter son petit ami sur des retardements que la jeune France de trente ans après devait mettre à la mode,
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mais qui n'étaient alors recommandés — sans effet — que par Dumas fils en ses préfaces. A rebours de son cadet, Philippe, en ces matières, professait les théories des pères bourgeois du temps, qui étaient qu'un jeune homme doit jeter sa gourme et que le plus tôt est le mieux. Les mères bourgeoises en gémissaient. Aussi bien Philippe attribuait-il à une influence abusive et peu éclairée de Mme Jugon mère les temporisations d'André, et sans précisément souhaiter qu'il fit la fête, ne le voyant point la faire, il ne le jugeait point un homme libre.
Après s'être éclipsé de nouveau, Philippe se mit à débiter, sur le chapitre des femmes, des idées générales, d'une ingénuité, tranchons le mot, d'une bêtise désolante. André, par bonheur, ne lui répondit pas moins niaisement. Ils se trouvèrent soudain dans une harmonie parfaite, et goûtèrent avec une joie vraiment ineffable les délices de l'unanimité. Tout se gâta lorsque Philippe reparut encore au bout de quelques minutes. André, qui à ce moment éprouvait un vif désir de revoir la bonne figure de son ami, tenait ses .yeux fixés sur la porte, prêt à sourire dès qu'elle s'ouvrirait. Il eut une fâcheuse surprise : cette bonne figure lui déplut. Il dit avec humeur :
— Comment n'as-tu pas trouvé le temps de te faire couper les cheveux à Paris, avant de partir pour plus de six mois?
Cette critique un peu bizarre avait plus de sens qu'on ne croirait. Philippe, ainsi que la plupart de ses contemporains, avait depuis le régiment conservé la coiffure militaire, les cheveux courts et taillés en brosse. André, qui n'avait pas encore fait son service, avait adopté la même coiffure par anticipation et pour être comme son ami. Il conçut l'affreux soupçon que Philippe, au moment de partir pour Oxford, méditait de laisser croître son abondante chevelure afin de ressembler aux jeunes Anglais. Il lui reprocha ce qu'il considérait, symboliquement du moins, comme une désertion. Philippe fut d autant plus piqué qu'il avait le même sentiment et un peu de remords.
L'entretien s'éleva, d'un élan brusque. André se mit à discourir sur la tradition et sur la race, et Philippe à le contredire d'autant plus âprement que c'était de mauvaise foi; car ils pensaient de même tous deux; mais Philippe ne souffrait point qu'André « qui n'a pas vu 70 » lui donnât des leçons de fidélité à la patrie
Ce qui à la vérité offensait plus le nationalisme d'André, c'était que Philippe le quittât pour s'en aller en Angleterre. Ils étaient bien trop fins tous les deux pour ne pas surprendre cette arrière-pensée, mais ils se tenaient ferme sur le terrain des idées générales, sans faire la plus fugitive allusion à leur situation personnelle. Ils rompaient des lances avec tant d'ar-
deur qu'un témoin les aurait crus brouillés à mort. Le charme de leur dispute était cette naïveté qui leur permettait d'aborder les plus hauts sujets du premier bond, sans détours ni progrès ménagés, ni précautions oratoires. Ils n'avaient pas, comme les esprits parvenus à la triste maturité, la pudeur des idées, de l'éloquence et du sublime.
Cet entretien inégal eut une digne conclusion. Philippe était enfin habillé. André lui fit des compliments de son costume, de façon à lui faire entendre qu'il n'aimait guère ce costume et le trouvait encore trop anglais. Puis ils parlèrent de leurs divers fournisseurs; mais Philippe commençait d'être en retard et de s'impatienter. Il sonna enfin le valet de chambre pour le dispenser de venir à la gare, et lui dire que (( c'est monsieur André qui porterait le sac ». André aurait bien voulu voir qu'un autre le portât!
— Vous fermerez bien tout, ajouta Philippe, et vous irez remettre les clefs de l'appartement à monsieur André, chez lui... Tu viendras, dit-il à Jugon, donner de l'air de temps en temps.
— Oui, fit André, ému.
Il n'osait croire à un tel bonheur.
Le valet de chambre fit avancer un de ces fiacres misérables qui ont été la honte de Paris pendant tout le xixe siècle. Durant tout le trajet,
les deux amis ne soufflèrent mot. Philippe se demandait continuellement s'il n'avait rien oublié. Il était absorbé comme un mathématicien qui cherche à résoudre, de tête, un problème très difficile. A la gare, l'enregistrement des bagages, le choix d'un coin, l'arrangement des colis dans le filet, les occupèrent jusqu'au départ du train et réduisirent à rien leurs adieux . Ils échangèrent une poignée de main aussi rude et aussi distraite que tout à l'heure, lorsque André était arrivé chez Philippe ; mais leur émotion était profonde, ils avaient le cœur serré. Ils tenaient surtout à n'en rien laisser paraître.
Quand le train fut hors de vue, André sentit l'horreur de la solitude. Il était atterré. Il ne pouvait pas comprendre que son cher Philippe, qu'il voyait tous les jours, l'eût quitté pour plusieurs mois. Plusieurs mois, c'est l'éternité pour une imagination puérile encore, à qui une seule journée semble longue, et une absence de quelques heures insupportable. Il conçut, en un moment, un système de philosophie pessimiste qui étendait à tout l'univers son ennui essentiellement privé. Et il s'en alla à pas lents, voûté comme un vieil homme.