REVERIE AU SEUIL DE LA TERRE PROMISE
Doué dune clairvoyance admirable des âmes et de la sienne propre, ainsi que de cette franchise entière sans quoi 1 intelligence d'autrui et la conscience de soi-même perdent toute efficace, Philippe avait deviné l'angoisse que son ami ne trahissait pas. Il ne put se défendre d'en sourire, avec indulgence, mais avec un peu de pitié pour ce faible. Ce qui le mortifia fut de sentir, au moment qu'il en souriait, qu'il était dans la même détresse. Alors, il se reprocha de n'avoir pas réconforté son cadet par un de ces gestes d'amitié que d'ordinaire il ne se permettait point, mais qui sont excusables dans une si grande occasion.
(( Car, se dit-il, je suis à une époque de ma vie. »
Et il s'attarda un peu à y rêver. Il ne doutait pas que cette minute inaugurât pour lui une
ère nouvelle. Tout le temps qui avait précédé n'était qu'un prélude. Mais quel prélude! Une existence, plusieurs existences achevées ! Si jeune, il pouvait déjà dire : « Le vieil homme... » Il avait ensemble la notion d'une fin et celle d'un commencement. Il se rappela quatre vers, assez bizarres, assez médiocres, qu'il avait écrits — jadis :
Mon enfance rieuse est en bière : j'assiste Aux obsèques, portant la cire et le flambeau; Et je l'enterre avec la solennité triste D'un vieillard moribond courbé sur vin tombeau.
Il se reprocha encore la sécheresse malavisée de son adieu, quand il aurait eu lui-ihême un si grand besoin d'épanchement. « Je suis très has, )) murmura-t-il ; et comme il n'a point coutume de se passer ces défaillances, il s'interdit, purement et simplement, de poursuivre des réflexions qui ne pouvaient que le déprimer encore plus. Il ne connaissait qu'un moyen d'arrêter le cours de sa pensée lorsqu'elle lui devenait importune, c'était d'y substituer une pensée étrangère. Il jeta un furtif coup d'oeil sur ses compagnons de route, qui furent aussitôt à ses yeux comme s'ils n'étaient pas; puis il ouvrit son sac et en tira un volume du cher Platon qui ne le quittait jamais.
« ... Détournons-nous de ce côté, suivons le cours de l'Ilyssus; puis, où il nous plaira, pour nous reposer asseyons-nous. — C'est une
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chance que je sois nu-pieds ! Car toi tu l'es toujours. Nous allons pouvoir marcher dans l'eau et nous mouiller les pieds, cela n'est pas désagréable à cette heure du jour et de l'année. . . Vois-tu ce grand platane? Là, il y a de l'ombre, une brise modérée, et de l'herbe pour nous asseoir ou, si nous aimons mieux, pour nous étendre... — La source est froide, l'air est tout chargé de parfums, l'été strident vibre dans la chanson des cigales. »
Le charme que goûtait Philippe à relire ces merveilleux enfantillages, était divers et innombrable; car toutes les joies successives qu'il y avait goûtées à chacune de ses précédentes lectures, maintenant il les goûtait ensemble et les retrouvait accumulées. D'abord, quand il ne faisait qu'épeler, la lettre seule du texte l'avait séduit, mais déjà il était sensible à la musique des mots et à leur balancement; il était ivre et fier d'acquérir un nouveau langage, plus fin, plus flexible que le nôtre, qui s'insinue jusque dans les moindres replis de l'idée, et qui exprime, par des quarts de ton, des nuances depuis tant de siècles abolies. Puis cette pensée, cette sensibilité antique, il avait eu le bonheur, l'orgueil, de l'atteindre et de la pénétrer, de se l'assimiler toute. Elle lui était dorénavant sympathique et familière. Ce que l'âme de Lysis et de Ménexène, d'Alcibiade ou d'Apollodore pouvait receler de plus ineffable, il le voyait aussi
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clairement que ce qu'il surprenait au jour le jour dans l'âme de son ami contemporain André Jugon. Quand il relisait leurs propos, qu'il croyait entendre avec les sons divers de leurs jeunes voix, il était ému comme quand on retrouve au fond d'un tiroir une lettre d'un mort aimé. Ce qu'il éprouvait, c'était une sorte de ressouvenir et de nostalgie. Philippe, en même temps que la faculté de se recueillir, avait celle de se répandre hors de soi et, pour ainsi dire, de se déborder. Il habitait par la pensée non seulement tous les lieux de la terre et même les espaces du monde, mais aussi tous les temps de l'histoire, et il avait une mémoire véritable des immenses passés antérieurs à sa naissance. Le miracle grec était une chose dont il se souvenait. Il en frémissait encore. Certains hommes, qui ont le sentiment de la race, prennent leur part des gloires les plus anciennes qui l'ont illustrée. Philippe avait le sentiment de l'humanité, et revendiquait sa part de toutes les gloires humaines; mais il avait ses préférences, il faisait son choix. Il se persuadait en souriant qu'il avait été, dans une autre vie, un disciple de Socrate, un camarade de Platon. Il reconnaissait en le lisant le platane et le gattilier, les parfums, la caresse du vent, le chant des cigales et le froid de l'eau courante divisée par ses pieds nus. Le même texte lui suggérait aujourd'hui, en même temps que le décor anti-
que, le décor inconnu, mais imaginé d'Oxford, les heures de noble loisir parmi des compagnons de son âge amis des gestes harmonieux et des beaux discours, et. si la chance le favorisait, l'entretien d'un maître sage et ironique.
Mais cette vision de sa plus ancienne comme de sa prochaine patrie, au lieu de le flatter, ne lui donnait plus qu'un sentiment d'exil, de solitude, solitude habituellement si chère, et qui maintenant l'angoissait. Il s'avisa soudain qu'il n'était pas un homme, mais un pauvre petit, trop tôt orphelin. Pour la première fois peutêtre de sa vie, il se prit en commisération au point que des larmes lui vinrent aux yeux. Il regarda vers la portière, et le paysage réel ne l'intéressa point. Il voulut reprendre le livre : sa science était neuve, encore incertaine, deux ou trois mots moins familiers l'arrêtèrent, ce fut un accident irréparable. Il cessa de lire. Ses yeux se fermaient. Il était las et découragé. Il s'endormit comme un enfant. Il avait encore de ces sommeils brusques et complets qui interrompent si heureusement la pensée de l'adolescence, trop chargée si elle était continue.
Il eut un pauvre réveil au moment d'arriver à Boulogne. Il n'était accoutumé qu'à la plénitude : cette médiocrité fut pour lui ce qu'est l'accablement de la fatigue ou de la maladie pour un homme fait. Le vent salé de la mer ne lui donna que des frissons, et quand il aborda
sur l'autre rive du canal, les choses nouvelles n'excitèrent point sa curiosité. Elles n'étaient point si nouvelles pour lui. Une fois déjà tout enfant il était venu à Londres ; en y débarquant au milieu de la nuit, il se persuada qu'il reconnaissait la gare, les maisons, les rues : il ne les reconnut point, et ne ressentit qu'un effroi vague. Après un dîner trop tardif, il n'eut pas le courage de sortir. Il se mit au lit. Il se demandait avec une véritable terreur : « Est-ce que je vais être malade? » Il se sentait exilé, seul. Mais les malaises ni les inquiétudes de ce bel âge n'ont jamais un caractère si personnel ni une si pauvre précision . Tout ce qu'ils sentent rayonne à l'infini. Le petit voyage que venait d'accomplir Philippe Lefebvre n'était pour lui que la première étape, et en même temps le symbole, du voyage sentimental, tragique ou amusant que doivent accomplir à travers la réalité tous les hommes. Il ne mesurait point la distance de la Seine à la Tamise, mais l'immensité du monde. Il n'avait pas peur de Londres, mais de la vie.
Sa mélancolie ne se dissipa point durant le repos nocturne ni au retour de la lumière. Le temps était beau, mais une brume menteuse déguisait la sérénité du ciel. Les premières pensées de Philippe furent, ainsi que l'aurore, ternes et grises. Il prit alors un grand parti : il résolut de fuir, ce matin même, Londres où il
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avait projeté de demeurer quatre ou cinq jours. D'ailleurs, le but de son voyage n'était pas Londres, mais Oxford. La précipitation de ce départ ne lui laissa plus le loisir de penser, et il ne se recueillit que dans le hansom qui le menait à la gare de Paddington. Il se félicita de la décision qu'il avait prise : elle lui parut sage, et il y voyait encore une preuve de cette liberté privilégiée, grâce a laquelle, même quand il se déterminait par la raison, il avait le sentiment de n'être déterminé que par son bon plaisir. Mais son cœur n'était pas moins tourmenté que la veille, d'un effroi toujours vague, et maintenant sacré. Avant deux heures, il allait pénétrer dans la terre promise, à moins d'un accident improbable, miraculeux, qu'il souhaitait peutêtre. Son impatience était fiévreuse et n'avait pas la douceur du désir. Des incommodités purement matérielles l'entretenaient dans le mal-être. Il n'avait pu luncher avant de partir, et il fut, pendant tout le trajet, tenaillé par la faim. Quand la noble cité lui apparut avec ses créneaux et ses tours, ses coupoles et ses clochers, il sentit une fierté secrète de la reconnaître sans l'avoir vue jamais, de pouvoir dire : (( Ici est donc la cathédrale, ici Magdalen, ici la belle rotonde de la Radcliffe Caméra. » Mais il bouda contre son émotion. Il se hâta vers un autre hansom, si vieux, suranné, hansom de province. Il traversait les faubourgs, et il ne
voyait plus, à mesure qu'il se rapprochait d'eux, aucun des monuments vénérables qui lui étaient apparus tout à l'heure. Oxford, à peine atteinte, s'était aussitôt évanouie. Il arriva enfin à l'hôtel de la Mitre, et la façade, rustique et ancienne, perdue sous les fleurs, ne lui sourit point. Il remarqua seulement que le vestibule était étroit, obscur, aboutissait à une petite cour plantée, humide et sombre comme un puits. On lui désigna une chambre, il n'y monta point. Il demanda la salle à manger : elle était à droite du vestibule. Il y entra.
Mais à présent il n'avait plus faim. Il n'en déjeuna. pas moins copieusement, et pensa, avec tristesse, qu'il ne pourrait pas dîner. Il monta enfin à sa chambre. L'escalier, propre et modeste, orné de naïves estampes, lui plut. C'était un escalier de maison privée. Mais, quand il entra dans le réduit qu'on lui destinait pour logement, il eut un mouvement de révolte. La cellule était si étroite, que le lit, pour deux personnes, l'obstruait toute. Une table à écrire barrait le passage entre le lit et la fenêtre, qui donnait sur une ruelle, vis-à-vis une vieille petite église environnée de son cimetière. On avait hissé déjà la malle sur une planche à mi-hauteur, d'où pendait une étoffe pour dissimuler le porte-manteau. Sur la table à écrire était posée une Bible tout écornée. Philippe eut le cœur serré. Ce n'était qu'un logis passager,
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une halte, mais il ne savait plus s'il y pourrait seulement demeurer un jour ou deux. Il n'eut pas du moins le courage de ranger ses vêtements, et il retourna aussitôt à la rue.
Il y erra, mais, par crainte de s'égarer, il allait, il revenait sur ses pas, ne s'aventurant jamais qu'à une faible distance de l'hôtel; de sorte que la ville lui parut d'abord toute petite et peu fréquentée, de peu de ressources, vraiment provinciale, triste; triste malgré le brillant, la gaîté de ces jolis étalages anglais où tous les objets semblent des jouets utiles; Philippe aimait aussi, à la devanture des boutiques, les « souvenirs » d'Oxford, les armoiries des collèges, les pipes, et toute la défroque universitaire, les robes, les insignes, les bizarres shapskas; mais il ne concevait plus qu'il pût séjourner des mois dans une si petite ville. Enfin, il osa s'engager dans la ruelle traversiez sur laquelle il avait vu que donnait la fenêtre de sa chambre. Sous cette fenêtre même, en face du cimetière et de l'église, se trouvait une librairie. Il y entra et, pendant près d'une heure, feuilleta des livres de classe, revendus par les étudiants à la veille des vacances; c'était des textes latins ou grecs, enrichis de notes manuscrites, qui ne présentaient pas le moindre intérêt, mais il sentit en les déchiffrant je ne sais quel attrait de camaraderie qui le mit un peu plus en confiance. La glace
était rompue. Après avoir bouquiné, il n'eut que le temps de rentrer à la Mitre : le diner de table d'hôte était à six heures et demie! Puis il sortit encore. La nuit tombait à peine. Il ne savait que faire de sa soirée. Il alla devant lui, au hasard, mais moins timidement; et c'est alors qu'il reçut le coup de la grâce ; la souveraine beauté d'Oxford, dont il commençait de désespérer, lui fut révélée soudain et le toucha. Déjà, cependant qu'il dînait dans la salle que les larges vitres sans rideaux ne semblent point séparer de la rue, il avait vu sur le trottoir des passants dont le nombre l'étonnait; car il pensait naïvement que cette ville de cinquante mille âmes dût se vider au premier jour des vacances. Il s'arrêta sur le pas de la porte, hésitant s'il irait à gauche, où il voyait High-street se perdre dans le désert de la nuit, ou bien à droite vers Garfax (c'est-à-dire la croisée des quatre-voies) où flânait une véritable foule. Les Anglais, amoureux de leur home, vivent pourtant à l'extérieur, chaque fois que le temps leur permet cette fête. Ils ressemblent, en ce point, aux gens du midi de la France qui ne peuvent pas se sentir chez eux et vivent à la terrasse des cafés. Mais les Anglais ne vont pas au café : ils se promènent par les rues. Ils sont gais, mais leur gaîté ne fait aucun bruit; elle n'est pas débraillée ; les plus humbles sont vêtus correctement et portent une fleur à la boutonnière.
Cette foule fut sympathique à Philippe Lefebvre autant que les Méridionaux lui sont en horreur, et il ne refusa point de s'y mêler.
Dans Carfax, au coin de fligh-street et de Cornraarket, il tomba en arrêt devant le merveilleux, le séduisant étalage d'un marchand de tabac, où des flots de lumière ruisselaient sur le métal des boîtes cylindriques de Capstain et de Chairman, des boîtes plates de cigarettes, exposées alternativement avec des photographies qui représentaient les principaux monuments d'Oxford ou le dernier pageant, et une incroyable variété de pipes excessivement longues ou excessivement courtes, ou sculptées en guise de caricature. A la vue de tous ces objets désirables, Philippe éprouva le même ravissement que les enfants dans un magasin de jouets, et le même besoin irrésistible de tout prendre, de tout emporter, de tout posséder. Après une délibération interminable, il poussa la porte, et acheta, mais furtivement et comme s'il l'eût volée, une pipe brasenose, qu'il bourra et alluma surplace; et il fut ensuite bien fier de se montrer en public avec cette pipe aux dents.
Mais il obéit à un autre instinct d'enfant ou de sauvage, et pour cacher sa proie, il quitta la rue trop fréquentée, tourna brusquement à droite, dans Market-street, qui l'attirait parce que là il ne voyait plus un seul passant, presque
pas de lumière, ni dans la rue même ni aux fenêtres, et seulement, le long d'un trottoir, deux voitures de livraison qui semblaient abandonnées. Tout en tirant de grosses bouffées de sa Varsity pipe, il suivit cette rue peu intéressante jusqu'à une autre qui la traversait, aux deux bouts de laquelle il avisa de loin deux autres voies larges et bien éclairées. Il jugea que l'une des deux devait être High-street, où il ne se souciait point de retourner si tôt. Alors il regarda en face de lui, et vit soudain les murs de deux antiques collèges, séparés par une simple ruelle dans le prolongement de Marketstreet où il était.
Il tressaillit à cette rencontre. Ce n'était point la beauté même de ces monuments anonymes qui le saisissait; car, dans l'ombre de minute en minute accrue, il n'en pouvait apercevoir aucun détail, et sans la ligne nettement tracée des créneaux qui les couronnaient à une assez faible hauteur, peut-être ne les eût-il point distingués des maisons plus humbles qui les environnaient. Mais justement elles les environnaient, elles se serraient contre eux, comme dans les vieilles villes tous les logis se serraient autour de l'église. Ils étaient familiers et bienveillants, ce n'étaient pas des curiosités ni des ruines, ils vivaient; parmi d'autres pierres plus jeunes, ces vieilles pierres vivaient d'une vie réelle et continuée. Et Philippe les aima sou-
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dain, comme on n'aime que les personnes ou les choses en effet qui vivent. Il sentit qu'elles avaient une âme, et cette âme, il la désira, car c'est elle qu'il était venu chercher ici.
Longtemps il demeura en contemplation devant ces murs, qu'il imaginait peu ornés, presque nus; et levant les yeux, il observa que la rue était plongée dans les ténèbres, mais que le ciel luttait contre la nuit et brillait encore d'une blancheur crépusculaire : signe d'espoir, symbolique promesse des clartés qu'il était venu chercher de si loin ; et ainsi que du fond d'un puits on voit en plein midi les étoiles, il lui parut que de cette prison de ténèbres où l'enfermaient des maisons muettes et deux, vieux collèges endormis, il voyait en pleine nuit le reflet de la lumière éternelle.
Alors, à pas lents, étouffés, comme s'il eût craint d'éveiller en faisant le plus léger bruit l'esprit du lieu qui sommeillait, il se glissa dans la ruelle. Au coin, une lanterne, suspendue à une potence, donnait peu de lumière, mais la projetait justement sur un écriteau où le nom du passage était écrit, et Philippe Lefebvre put lire : Brasenose lane. C'était le nom de la pipe qu'il venait d'acheter, et dont il était si fier! Le présage lui sembla favorable. Il n'aurait su dire ce que cela pouvait présager. Mais il crut à son étoile, et devint si hardi qu'il négligea de s'orienter ; il poursuivit sa promenade
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à tort et à travers, et fut égaré en moins de cinq minutes : jamais il n'avait été si content. Il se prenait pour un conquistador qui s'en va à la découverte d'une terre inexplorée. Son cœur battait, mais ce qu'il faut pour que l'aventure fût plus amusante. Il se comparait aussi plus modestement au petit Poucet perdu dans les bois; et voici qu'au moment qu'il faisait cette comparaison, il vit de loin la flamme précaire d'une veilleuse. Il fut charmé comme tous les incrédules de fraîche date, chaque fois que l'une des féeries qui plaisaient à leur imagination mais que leur raison précoce répudiait, semble autorisée contre tout espoir par le témoignage même de leurs sens. Il eut la bonne volonté d'aider le miracle, et fut droit à cette veilleuse. Elle brillait à la voûte d'une petite loge, qui était comme l'antichambre ouverte de l'habitation du portier, et qui terminait, à droite, une longue grille, derrière laquelle on apercevait une cour assez vaste et la façade d'un collège. Philippe poussa une barrière à claire-voie, qui céda. Il hésitait, il avait peur d'être apostrophé par le gardien, qu'il voyait dans la pièce voisine occupé à faire la lecture entre une vieille femme et une jeune fille. Mais ce brave homme ne lui dit rien : il entra et se mit à faire le tour de la cour, tranquillement, comme s'il était chez lui.
Il ne voyait encore que la silhouette des trois
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murs et leur couronne de créneaux, et la masse d'une vigne vierge ou d'un lierre, qui faisait dans la nuit comme de grosses moulures frustes. Il avait un grand sentiment de respect, mais surtout de confiance, à cause de cette liberté qu'on lui laissait d'aller et de venir sans lui demander rien. Il pensait bien que l'honnête portier eût traité de même le premier venu, et il se flattait cependant d'être privilégié. Il était reconnaissant à toute l'Angleterre de cette noble hospitalité. Comme il est de nature discrète, il se remontra qu'il ne devait point abuser, mais il ne tint aucun compte de la remontrance, et au lieu de rentrer, il poussa plus avant. Il franchit un passage voûté, qu'il vit sur l'un des côtés de la cour, et se trouva ensuite dans un cloître dont il fit le tour; et tandis qu'il cheminait sous les arceaux parmi les ténèbres il leva les yeux, et il vit que le ciel était encore lumineux et blanc.
Il revint sur ses pas et, de l'autre côté de la cour, vit un autre passage qu'il n'hésita pas non plus à franchir; et cette fois il se trouva dans un jardin, il sentit le parfum des fleurs et surtout le parfum de l'herbe arrosée. Il allait, suivant le labyrinthe des allées, et il parvint à une retraite encore plus mystérieuse. Un écriteau, simplement cloué au tronc d'un arbre, annonçait que cette partie du jardin était privée; mais Philippe, à cause de l'obscurité, ne
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le vit pas, et c'est sans penser mal faire qu'il prit possession de ce coin désirable. Une pelouse, parfaitement unie mais en pente, était entre deux chemins ; au bord de la pelouse, un perron de trois marches permettait de monter du chemin d'en bas au chemin d'en haut sans fouler le gazon. G à et là se dressaient des rosiers rigides avec de3 touffes de géraniums à leurs pieds. Philippe s'assit sur la marche intermédiaire du perron, et il se sentit divinement heureux.
Quel était le nom du collège où il s'était glissé comme un voleur? Philippe n'en savait rien, et ne savait pas davantage en quel point d'Oxford il se trouvait ; mais il lui parut qu'il était au centre même de la cité de sagesse, et que, si le génie du lieu y avait une place d'élection, celte place devait être ici. La clarté médiocre diffuse à l'entour de lui ne lui permettait pas d'apprécier les distances, ni même celles des différences d'aspect qui devaient être en plein jour les plus visibles : il avait l'illusion d'être enfermé de toutes parts et de très près par des murailles dont la nuit exagérait encore la hauteur, qui n'étaient percées d'aucune fenêtre, et dont l'unique ornement, géométrique et sévère, était ces créneaux découpés nettement sur le ciel. Il n'avait plus cependant aucun sentiment de peur ou de tristesse, ni d'oppression. Il n'était pas en prison, mais à l'abri,
et dans un abri fortifié, dans une sorte de château fort, sûrement retranché des barbares; et il ne pouvait diriger ses regards qu'en haut, vers le ciel pâle, vers le ciel immaculé. Philippe, comme on aimait de dire alors, était « moderne », épithète assez dépourvue de sens ; il était peut-être déplacé parmi ce décor médiéval; mais cet anachronisme, qui l'eût offensé naguère, ne lui déplaisait point. Il songeait que la réalité est toujours plus ou moins médiévale et barbare, que la pensée est réduite à la défensive, et doit, même aujourd'hui, se réfugier dans les cloîtres, derrière les grilles des couvents.
Mais non, il n'était pas obligé de toujours tendre ses regards vers le ciel : il pouvait aussi les abaisser vers la terre ; les murs qui l'environnaient ne l'empêchaient que de tourner sa vue vers l'horizon. Et par terre, il voyait l'herbe fine, roulée, l'allée sablée de sable fin, les rosiers et les géraniums, les trois marches de pierre fraîches, le jardin exquis. Tous les objets que ces murs noirs tenaient enfermés trahissaient un goût délicat, un souci minutieux du bien-être et de l'agrément, une nature charmante, soigneusement cultivée par l'homme. Ces légers indices lui révélaient une entente de la pensée éternelle et de la vie actuelle. Il sentait circuler autour de lui, il n'aurait su le dire plus clairement, mais il le sen-
tait, quelque chose d'ingénu et déjeune, surtout de sain et de fort. A travers cette nuit mélancolique, si durement bornée, sauf en haut, par des murailles de citadelle, soufflait un vent de jeunesse et de joie. Philippe en était pénétré, religieusement. Il lui semblait que parmi ces monuments, où le christianisme a mis partout sa jalouse empreinte, ce qui dominait, c'était ces forces de la nature auxquelles jadis les païens donnèrent des noms propres de dieux. Et s'il avait voulu dire qui des Olympiens tenait ici le rang suprême, certes il n'aurait point nommé Aphrodite; car ce n'était pas une odeur de volupté que humaient ses narines, rien de féminin; si Dioné avait eu ici des autels, la foule ne s'y serait point pressée. Le soir pourtant était sensuel, mais d'une sensualité qui s'ignorait, stérile ou chaste, et farouche; et Philippe eût nommé l'Amour; non point l'enfant Amour, le plus jeune, le plus beau des dieux, mais le plus ancien, le terrible Eros qui n'a eu ni père ni mère, et qui est né du Chaos lui-même aussitôt après la Terre au large sein.
Et c'est ainsi qu'exilé, seul, enveloppé d'un tel silence et de si épaisses ténèbres qu'il aurait dû trembler de peur, Philippe était ramené par l'excès de sa santé jeune et de son imagination vers son vrai pôle : l'éternel désir. Il avait bien le sentiment d'être dans un cloître, mais où ne
sévissait point la maladie des cloîtres, qui énerve, Yacedia. Il y évoquait au contraire, comme un autre Faust sous les arceaux et les ogives de son laboratoire, les formes impérissables du monde antique. Et en même temps qu'il s'exaltait, il s'apprivoisait aussi avec ce lieu d'exil que témérairement, mais averti par un instinct, il avait choisi; car les tout jeunes hommes ne reconnaissent ni n'acceptent pour leurs patries momentanées que celles où ils ont désiré un soir, à l'unisson du désir innombrable qu'ils sentaient flotter autour d'eux.
Philippe se leva soudain, et marchant d'un pas martial, portant haut la tête, comme un conquérant, il fit à rebours le chemin qu'il avait fait. Il passa d'un air de défi devant la loge, et n'attira point davantage l'attention du portier. Dans la rue, il fit halte un moment, non pour raisonner son chemin, dont il n'avait aucune idée, mais pour le flairer comme les animaux qu'un sens mystérieux conduit. Aussi, ne s'en fiant qu'à son instinct, il atteignis bientôt High-slreet qui était à quelques pas. Il vit se dresser d'un côté la tour carrée de Magdalen avec ses quatre clochetons d'angle. Il savait que la Mitre était de l'autre côté : en peu de minutes il y arriva.
Presque toutes les lumières étaient éteintes, mais la porte laissée ouverte. Il ne rencontra pas un voyageur, pas un serviteur. Il monta,
toujours du même pas relevé, mais en étouffant ses pas, comme un garçon de cet âge qui rentre tard sans permission et quand la maison dort. L'étrange petite chambre incommode, dont l'aspect l'avait désolé celte après-midi, lui plut ce soir. Il posa même près de son lit la vieille Bible écornée, et dès qu'il fut couché la feuilleta. Mais Philippe n'était pas l'homme des livres saints; il fut rebuté dès les premiers versets. Il revint à l'autre livre, qu'il avait coutume de lire chaque jour; il l'ouvrit au hasard pour en obtenir un présage, et commença de lire à la ligne que son doigt glissé entre deux pages lui désignait.
(( ... Si le délire était un mal, cela serait ad- (( mirablement dit ; mais les plus grands de tous (( les biens nous viennent justement du délire, « quand du moins il nous est octroyé par une « grâce divine. La prophétesse de Delphes et « les prêtresses de Dodone ont rendues plus « utiles services publics et privés lorsqu'elles <( étaient dans le délire ; elles en ont rendu fort (( peu, ou point, lorsqu'elles étaient de sangce froid... Celui qui, n'étant point possédé des « Muses, vient aux portes de la poésie, et se <( flatte de se faire poète par artifice, celui-là ne ce sera jamais qu'un pauvre poète : la poésie « des sages appliqués est peu de chose au prix « de la poésie des fous... Ne craignons point « les passions de l'amour, et ne cédons point
(( à de lâches raisons : c'est pour notre plus « grande félicité que ce délire nous est suggéré (( par les dieux. »
Texte merveilleusement approprié ; car Philippe était aussi dans un état de délire qu'à peine alanguissait le sommeil prochain. Une sensibilité prophétique lui faisait d'avance goûter les j oies que lui réservait le pays de Chanaan , au seuil duquel ce soir il s'était assis pour rêver. Il était agité dés transports de l'amour, du seul amour essentiel, celui qui n'a aucun objet. Il était inspiré des Muses, et ses plus récents souvenirs, du collège sans nom et de l'aimable jardin, lui apparaissaient enveloppés déjà de légende et de poésie. Il en reconnaissait l'écho dans ces belles phrases qu'il lisait, et qu'il murmurait en les lisant. Une harmonie lui était décelée entre la nuit subtile et ces mots, eux-mêmes parfumés, lumineux, ou divinement obscurs. A mesure que la torpeur du sommeil le gagnait, il n'essayait plus d'en pénétrer le sens; il n'écoutait plus que la musique aiguë des syllabes, où, comme dans le champ des cigales, vibre l'été strident. Mais cette sonorité même s'atténuait à ses oreilles engourdies. Le livre lui échappa. Ses paupières s'étaient fermées. Sa rêverie se continuait en rêve. Ses lèvres seules avaient gardé leur sourire, tendre, timide et malicieux.