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LE PARADIS PERDU

Il s'était abattu au travers du lit de Tintagel : il dormait avec une espèce de rage et une fureur de rattraper le temps perdu; son souffle, régulier d'ordinaire et lent, était saccadé, court, précipité. Hypnos, dieu du sommeil, à qui les Anciens attribuaient le visage d'un très jeune homme, est de tous les immortels le plus puissant sur les hommes en* effet jeunes et qui se portent bien : le divin Platon n'est pas de force à lutter contre lui.

Tintagel dormait lui-même de si bon cœur que la secousse et le coup qu'il reçut de la chute de son camarade sur lui, ne le fit pas seulement tressaillir; et il ne se réveilla que longtemps après, lorsque l'aiguille de la pendule marqua précisément l'heure où il avait coutume de se réveiller.

Il fut stupéfait de voir que Philippe était tombé sur lui, et comme ce poids l'étouffait, à la lettre, fit d'abord un geste fort brutal pour s'en débarrasser. Mais, aussitôt après, il prit peur et s'écria :

— Etes-vous malade ?

Philippe ouvrit les yeux, et, après une seconde d'étourdissement, recouvrant sa lucidité, partit d'un grand éclat de rire.

— Etes-vous réellement fou? dit Rex, que cette nouvelle hypothèse n'effrayait plus, mais scandalisait.

— Non, répondit Philippe, je mourais de sommeil, et je dois m'être endormi tout d'un coup, en lisant.

— Je pense, moi aussi, dit Rex avec dignité. Philippe rit de plus belle.

— Vous vous êtes endormi à dix heures un quart, et moi à cinq heures du matin. Ah! vous n'en avez pas lu bien lourd, du drame d'Ashley Bell!

— Je préfère, dit Rex, que vous me le racontiez.

— N'y comptez pas, dit Philippe, c'est une pièce trop embrouillée... En somme, c'est une très mauvaise pièce, toute pleine de beautés sublimes... Mais j'avais fini de la lire depuis très longtemps lorsque je me suis endormi. (Il ramassa par terre le volume de Platon.) J'étais allé chercher Phèdre dans ma chambre, pour

relire l'allégorie du cheval noir et du cheval hlanc... Vous vous rappelez cette allégorie?

— Naturellement, je me la rappelle, dit Tintagel toujours avec dignité, et comme si, a chacune des répliques de son camarade, il eût pris la mouche.

Mais Philippe le regarda bien dans les yeux, et lui dit aussi simplement qu'il lui eût demandé l'heure ou la température :

— Rex, croyez- vous qu'après notre mort nos âmes auront encore des ailes, qui nous emporteront vers les régions supérieures où habite la race des dieux ?

Rex lui repartit avec la même simplicité et un imperturbable sérieux :

— Naturellement, Philippe, je le crois, puisque nous sommes ordonnés et sages, maîtres de nous, et que nous avons réduit le vice en servitude, et que nous avons remporté le prix de l'un des trois combats que l'on peut appeler vraiment olympiques. Philippe, qui mériterait des ailes, sinon moi et vous? La loi ne permet pas que celui qui a déjà commencé le voyage céleste soit exilé de nouveau, parmi les ténèbres, sous la terre.

Ils se turent, comme ils faisaient chaque fois qu'ils pensaient à l'unisson, et que toute communication verbale de leur pensée était donc superflue. Tous deux avaient une haute conscience de leur mérite transcendant, de leur

absolue pureté, et la même certitude de leur assomption après la mort qu'un chrétien a de son salut éternel.

Cependant une soudaine tristesse accabla Philippe, une angoisse affreuse l'étreignit, l'idée lui vint, sans cause, que la félicité présente finirait un jour, demain peut-être, ou aujourd'hui. Il appela à son aide la chimère de l'éternel retour : elle fut cette fois sans efficace. Il souffrait si cruellement qu'il souhaitait mourir, — mourir, peut-être pour avoir plus tôt des ailes. Puis, de même sans cause, ce nuage se dissipa. Philippe redevint bruyant et gai, courut à sa chambre, où il se mit à faire sa toilette en chantant. Rex faisait de même, et pensait — comme si souvent! — qu'il leur était arrivé un grand bonheur.

Philippe Lefebvre avait le même sentiment, et cependant l'angoisse, qui tout à l'heure le gênait, durait encore ; mais elle était devenue toute physique, et sa conscience s'y trompait. Ce n'était plus qu'un peu d'oppression, le souffle moins ample, les symptômes — organiques — d'une préoccupation, mais d'une préoccupation sans objet. Lorsque, tenant par l'épaule Tintagel, il entra dans la salle à manger pour le déjeuner de neuf heures, il eut un battement de cœur. Pourtant il ne se doutait pas que ce fût, sous cette forme matérielle, le pressentiment de cette nuit qui lui revînt, pressentiment,

qu'il avait oublié, d'une fin prochaine de son bonheur au moment même qu'il en atteignait le sommet. Il se doutait encore moins que celte invraisemblable fin brusquée fût à la minute de se produire, quand il entrait dans la salle à manger en tenant fièrement son camarade par l'épaule.

Tous les hôtes de Paumanock étaient déjà descendus à table. Rex et Philippe s'excusèrent d'être légèrement en retard; puis ils firent le tour des convives en souhaitant à chacun le bonjour et en leur serrant la main, selon Tordre des préséances. Ils commençaient naturellement par miss Bell, et ensuite allaient saluer le Maître ; mais Philippe avait dès longtemps pris l'habitude de serrer d'abord la main à lord Swanage et à Billee Liphook, et en dernier lieu seulement à Lembach, qui était de beaucoup leur aîné. Il crut remarquer que l'Allemand était ce matin plus que jamais gonflé de son importance et semblait provoquer les questions. Il n'en posa point, et cette attitude de Lembach lui déplut. Mais rien ne pouvait lui déplaire ou lui plaire bien fortement, parce qu'il avait surtout grand'faim, et à son âge, cette sensation prime toutes les autres.

Il gagna sa place, qui était près de Tintagel, et y trouva son courrier posé à côté de son couvert : c'est ainsi qu'à Paumanock-house, on faisait chaque jour la distribution. Philippe

avait pour sa part un journal de France, et une seule lettre, où il reconnut l'écriture d'André Jugon. Il l'ouvrit, avec la permission de miss Florence; mais il vit qu'elle avait huit pages, et la remit dans l'enveloppe sans même parcourir les premières lignes ; il glissa l'enveloppe dans sa poche et, instinctivement, leva les yeux sur Lembach. La physionomie de l'Allemand était si singulière que Philippe se dit :

« Il sait donc ce qu'il y a dans la Jettre d'André?... Mais quelle bêtise! Comment le saurait-il? »

N'importe : cette lettre, maintenant, semblait à Philippe mystérieuse, et il regrettait de ne l'avoir pas lue. Il ne pouvait pas la retirer de sa poche, pour de sottes raisons de convenance ! Il s'irritait : son déjeuner en fut gâté, et lui parut n'en pas finir, quoique fort bref.

Si impatient qu'il fut de quitter la table, Lembach, plus tôt que lui, se leva et disparut. Il remarqua encore cette disparition, qui le troubla. Enfin, il se leva lui-même, sortit, et Tintagel le suivit. Tintagel le suivait toujours, et n'avait pas lieu de faire autrement aujourd'hui ; mais Philippe semblait chercher à s'échapper, et Rex était obligé de le poursuivre. Chose curieuse, cette poursuite n'importunait pas Philippe : il cherchait à s'échapper, et il était heureux de n'y pas réussir. Il avait besoin de Rex, en son angoisse.

D'ordinaire, il remontait d'abord dans sa chambre, pour lire son journal ou ses lettres. Cette fois, il alla dehors, sur le boulevard. Comme Rex l'accompagnait, il ne lut pas encore la lettre d'André, et partit au pas de promenade, sans but, cependant vers le Parson s Pleasure et la Mésopotamie. Ils ne disaient rien, ni l'un ni l'autre. Arrivés près du bathing place, Philippe dit en souriant, et en imitant par plaisanterie l'accent des loueurs de bateaux à Henley ou à Maidenhead :

— BoaL Sir?

— Yes, fitTintagel.

Ils entrèrent dans le garage et y choisirent un bateau, et le poussèrent à la gaffe, en remontant le courant, jusqu'à une petite anse que réservait le saillant d'une souche très ancienne. Les branches entrelacées des arbres formaient au-dessus de leur tête un berceau. Après s'être amarrés, ils s'étendirent côte a côte au fond de la barque. Alors, Philippe tira de sa poche la lettre d'André Jugon et se mit à lire. Il avait bien soin de la tenir de façon que Rex n'eût qu'à tourner le visage pour la lire en même temps. Tintagel lui sut un gré infini de cette charmante délicatesse d'amitié, mais n'eut garde d'en profiter; car il n'était pas moins discret que son ami n'était délicat.

Dès les premiers mots de la lettre, Philippe y remarqua une agitation qui lui semblait cor-

respondre à ses pressentiments et, avant même de leur assigner un objet, les justifier. Il sut à quoi s'en tenir avant de tourner seulement la première feuille. André Jugon n'usait pas des procédés dilatoires de madame de Sévigné ; il ne savait pas ménager les nouvelles à effet. Sa nouvelle était un incident de frontière, peut-être un casus belli entre la France et l'Allemagne. Cette perspective ne l'effrayait aucunement et ne lui causait qu'une émotion bien naturelle. Philippe Lefebvre aperçut fort bien que son ami ne sentait déjà plus, si l'on peut dire, individuellement, mais traduisait dans cette lettre des sentiments collectifs et unanimes. Il devina, à travers la lettre d'André Jugon, que toute la France était excitée, et en train. Quant à André lui-même, ce qu'il voyait de plus clair en tout ceci, c'est que Philippe, qui devait rejoindre son corps le deuxième jour de la mobilisation, serait obligé de quitter Oxford précipitamment. Ce retour avancé, inespéré, le comblait de joie, bien qu'il n'en dût sans doute profiter qu'entre deux trains; car il savait qu'au cas d'une déclaration de guerre, la classe dont il faisait partie serait appelée sur-le-champ. Mais le retour de Philippe était, visiblement, celle des conséquences d'une guerre possible à quoi il attachait la plus grosse importance.

Une préoccupation si puérile, mais si flatteuse, ne pouvait déplaire à Philippe : la nou-

velle même, la nouvelle à effet d'André Jugon ne lui fit aucun effet. Si depuis sa première enfance il s'était habitué à croire qu'il ferait un jour la guerre, et que peut-être il mourrait pour sa patrie, l'échéance toujours retardée de cette guerre l'avait à la longue blasé. Il la croyait certaine, inévitable, théoriquement : dès que l'on en parlait comme d'une réalité prochaine, il cessait d'y croire. Il avait, presque chaque année, entendu dire : « Nous aurons la guerre au printemps. » Pourquoi cette prédiction, chaque fois démentie, se fûtelle accomplie cette année? L'incident paraissait grave : un commissaire français avait été attiré dans un guet-apens et les Allemands ne le lâchaient point. Mais Philippe se souvenait de tant d'autres incidents de frontière qui n'avaient pas eu de suite ! Il ne pouvait pas croire que celui-ci en eût davantage... — Ce n'était pas tant ces raisons raisonnables qui l'empêchaient d'ajouter créance à la lettre d'André Jugon, et même de la bien comprendre.

Il était couché au fond d'un bateau plat, il regardait à la renverse le ciel entre les branches entrelacées. La rivière était déserte, l'eau semblait arrêtée, et seules en décelaient la fuite lente de grandes herbes parallèles qui d'amont en aval s'étiraient. Tintagel était étendu auprès de Philippe. Ils ne se parlaient point, afin de

ne pas rompre l'enchantement de ce calme. A peine rêvaient-ils, et dans leurs âmes arrêtées commel'eau, les pensées vagues, nonchalantes, étaient comme ces ombres d'herbes que le courant invisible couchait. Comment la lettre d'André Jugon, parmi ces choses, eût-elle fait impression à Philippe ? Elle n'avait proprement aucun sens. Dans l'éden en miniature de la Mésopotamie, Philippe avait pu entendre Ashley Bell parler de la guerre, il en avait pu lui-même parler, mais c'était une dispute d'école, de la philosophie, des mots; cette voix qui maintenant venait lui dire : « Tu vas peut-être demain, peut-être ce soir, être exilé du Paradis, et vingt-quatre heures plus tard tu seras changé en soldat », cette voix jetait une note si aigre et si fausse qu'il en était presque choqué, du moins il n'en était pas ému. Il dit à Rex, d'un ton sarcastique :

— Vous avez vu ce que me raconte mon camarade de Paris ? (Il feignait toujours de croire que Tintagel avait lu la lettre d'André par-dessus son épaule.)

Tintagel fit un signe de négation. Philippe lui tendit la lettre et il la lut fort lentement, d'abord parce qu'il le fit en conscience, et aussi parce qu'il ne lisait pas très couramment le français. Il parut, malgré son habituelle impassibilité, plus alarmé que Philippe : ce n'est point qu'il crût davantage à la guerre ; il ne

croyait pas non plus au départ de Philippe, mais il ne pouvait souffrir que Ton en parlât et il ne voulait même pas y penser.

Sa contrariété fut si forte qu'il ne goûtait plus le charme de l'ombre et de la rivière. Philippe sentit son impatience et, comme d'habitude, prévint son désir sans faire mine de le deviner. Ils ramenèrent, vite, la barque au garage, et retournèrent à pied, en hâtant le pas, j usqu'à Paumanock-house . Mais ils n'y entrèrent point, suivirent le South Park Walk, et comme ils étaient déjà loin de la maison, Philippe, faisant halte un moment, dit à Rex :

— Où allons-nous?

— En ville, répondit Rex, chercher les journaux de Londres qui doivent être arrivés.

Philippe ne refusa point de faire une chose si raisonnable ; mais il eut un petit accès de lâcheté qu'il n'avoua pas à Tintagel. La presse de son pays ne lui inspirait aucune confiance, la presse anglaise lui inspirait une confiance aveugle. Il savait que, si les journaux de Londres inclinaient à croire la guerre probable, il commencerait de le croire lui-même : il eût préféré de n'être pas déterminé si tôt dans un sens ou dans l'autre, et d'attendre encore.

Malheureusement, le Daily Telegraph et le Times lui suggérèrent cette croyance dont il ne se souciait pas. Il y trouva de plus un rapport

circonstancié de l'incident, qui lui parut grave : la provocation était évidente. Il garda bien de demander à Tintagel : « Qu'en pensez-vous? » Tintagel pensait exactement comme Philippe, et ils revinrent tous deux en silence. Comme ils traversaient Carfax, ils virent un hansom qui filait vers la gare et sur lequel était chargée une malle. 'Cette rencontre n'était point surprenante à l'heure d'un train ; mais Philippe aurait juré que dans le hansom il avait reconnu au vol Lembach. Il ne le dit point à Tintagel et ne lui demanda point encore : « L'avez-vous reconnu? » Mais ils se regardèrent, Tintagel avait un air effaré, et ce fut précisément comme si Philippe Lefebvre eût posé la question et reçu la réponse.

Alors, toujours sans se donner le mot et rien que par l'effet de leur unanimité coutumière, ils hâtèrent le pas, rentrèrent à la maison, et montèrent ensemble droit à la chambre de Lembach. Ils la trouvèrent vide et en désordre, le lit défait, les meubles bousculés, la commode, l'armoire, ouvertes, vides. Ils échangèrent de nouveau un regard, et Philippe dit seulement :

— Je suis bien aise qu'il soit parti à l'improviste et sans pouvoir me dire adieu.

Mais ce départ brusque lui causait une sorte de malaise. Des souvenirs de son enfance lui revenaient, des choses que lors de l'autre guerre il avait ouï dire des Allemands, qu'il n'avait pas

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toujours très bien comprises, qui l'avaient troublé d'autant plus. Il les supposait tous agents d'une police secrète, émissaires d'un pouvoir occulte, qui écoutaient aux portes et passaient à travers les murailles, comme les espions du Conseil des Dix dans Angelo tyran de Padoue. Ce romantisme de qualité un peu inférieure lui remettait en mémoire la comparaison, d'un romantisme plus relevé, qu'il avait faite naguère entre Lembach et le démon aco^ lyte du docteur Faust. La disparition du ténébreux personnage ne pouvait point manquer de lui rappeler son apparition, également subite et surnaturelle, un jour, à la bibliothèque bodléienne. Il ne se dit point en termes exprès que Lembach (sans doute ancien volontaire d'un an et officier de réserve) devait avoir reçu un ordre de mobilisation, ou, certain que la guerre éclaterait, l'avoir prévenu ; mais telle était au fond sa pensée ; et c'est quand il vit ces traces dune fuite, le désordre de cette chambre abandonnée, que ses derniers doutes s'évanouirent. Si Philippe se fût à ce moment trouvé sur le sol de la patrie, il est probable que sa certitude de la guerre eût pris les couleurs de l'espérance et du désir. Peut-être son héroïsme latent ne se fût-il pas encore déclaré, ni même son enthousiasme, mais il eût été excité violemment, il eût senti le premier appétit du danger, du risque, avec quelle fierté, quelle sombre

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joie! Quel transport d'échapper soudain à la banalité des jours, pour vivre des jours incontestablement historiques! Mais surtout, l'attention de sa conscience eût redoublé. Il eût été curieux, passionnément curieux et impatient de voir comment il se tirerait de cette épreuve, quelle figure il allait faire dans une épopée. Voilà ce qu'il aurait dû sentir ! Il ne le sentait point et il en était mortifié.

Il se demandait :

« Serai-je obligé, ainsi que Lembach, de quitter Oxford ce soir ou demain? Ou bien cette alerte, comme tant d'autres, n'aura-t-elle point de conséquence, et après quelques heures de tremblement aurai-je la joie folle de pouvoir demeurer ici, d'y pouvoir demeurer tant qu'il me plaira, tant que m'y attachera mon cœur? »

Mais il était honteux de se tenir à un point de vue si personnel, si médiocre, et de rapetisser le tragique dilemme de la guerre ou de la paix. Cette joie même de demeurer, il ne savait plus s'il la souhaitait : il la pressentait diminuée par une sorte de déception. Il ne souhaitait pas non plus la guerre, comme il eût fait peut-être, certainement, s'il eût respiré à cette minute l'air de France. Il était mécontent de lui-même, et il s'en prenait aux autres, à tout ce qu'il aimait le mieux ici, à Ashley Bell, à Tintagel. Quel que dût être l'événement, il en était d'avance

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désespéré. Il aurait voulu oublier, ne plus penser, il voulait du moins ne pas parler.

Avec Tintagel, qui parlait toujours si peu, se taire n'était pas difficile ; mais il redoutait ce que ne manquerait point de dire Ashley Bell, et s'il avait pu inventer un prétexte, il ne serait pas descendu à l'heure du lunch. Contre toute vraisemblance, Ashley Bell ne dit rien, ni personne. Il ne fut pas plus question de la guerre que s'ils n'avaient pas lu les journaux. Swan et Billee en effet ne les lisaient point ; mais Bell? mais Florence? Et ils ne dirent pas un mot! Us ne rirent pas même allusion à l'absence de Lembach. Les deux plus jeunes hôtes de Paumanock-house, qui peut-être ne s'étaient pas aperçus de cette absence, ne demandèrent aucune explication. Des propos sur la guerre eussent importuné Philippe, le mutisme l'offensa : on ne prenait point part à son souci? On n'attachait aucune importance à cette chose formidable qui l'intéressait directement? Après le repas, il sortit avec Tintagel. Celui-là du moins le comprenait, celui-là seul.

Ils se promenèrent, ils crurent se promener au hasard ; mais leurs pas malgré eux les conduisaient vers tous les lieux que Philippe avait le plus aimés, que Rex avait mieux aimés depuis que Philippe était son camarade. Philippe continuait de n'avoir aucune idée claire, mais il avait le sentiment qu'il faisait des visites d'adieu .

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Il était en deuil, toujours prêt aux larmes, pour rien, pour un jeu de lumière, un souffle, un frisson des arbres, une feuille chassée par le vent sur la surface de l'eau, arrêtée au terme de sa course brève par les brins d'herbes de la berge. Ils retournèrent à la ville à l'heure où y arrivent les journaux de France, et ils en achetèrent deux, afin de pouvoir lire en même temps sans que Rex fût obligé de lire par-dessus l'épaule de Philippe ; car il s'agissait aujourd'hui de choses trop sérieuses.

Il est vrai que Tintagel, qui déchiffrait à peine le français, aurait pu se dispenser de faire une version aussi lente que pénible, et attendre ce que lui dirait Philippe, mais il croyait, en se comportant ainsi, témoigner à son camarade trop peu de sollicitude. Il se jeta donc par politesse sur un journal français ; il n'était pas au milieu de la première colonne, que Philippe avait déjà parcouru les quatre pages d'un autre et son opinion était faite.

Philippe haussa légèrement les épaules, et dit:

— Eh bien, c'est sûr.

— Ah! fit simplement Rex.

C'est tout ce qu'ils dirent jusqu'à Paumanock. Ils n'avaient rien à dire : les idées de Philippe n'étaient pas plus claires qu'auparavant ; il n'était que morne, accablé ; Tintagel, de même ; ils respectaient mutuellement leur

peine vague. Philippe s'inquiétait de ne sentir aucune souffrance aiguë, et cet engourdissement de son cœur lui faisait honte secrètement. Mais il se disait :

ce C'est ce soir, quand je serai rentré dans ma chambre avec Rex, que j'aurai vraiment du chagrin, un chagrin humain. Je pleurerai peutêtre, nous pleurerons, et alors ce sera le grand déchirement. »

Il n'appréhendait pas le dîner, qui se passa en effet comme le lunch, sans que personne fît allusion aux événements d'outre-mer ; mais après dîner, lorsque Rex et Philippe furent seuls, il n'y eut pas entre eux de scène dramatique, parce que Philippe tombait de sommeil, se mit au lit et s'endormit aussitôt.

Et il n'y eut rien non plus le lendemain matin, parce que, dès son réveil, voyant Tintagel debout, habillé, près de son lit, il essaya de sourire et murmura :

— Est-ce que vous êtes resté là toute la nuit à me veiller, Rex?

Mais Rex, muet, très grave, lui tendait une dépêche qui venait d'arriver.

— Ah ! . . . fit-il, en baissant les yeux.

Il la prit, l'ouvrit. Elle était, comme il pensait bien, d'André Jugon. Il releva les yeux. Ils se regardèrent.

— Oui, dit Philippe, je dois partir à l'instant même.

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Il sauta à bas du lit. Il n'avait que le temps de faire sa malle. Ils y jetèrent, pêle-mêle, les vêtements, le linge, et des objets dont ils n'auraient su dire : « Ceci est à vous, ceci est à moi. » Comme le jour qu'ils avaient déménagé de la Mitre! Où était leur gaîté de ce jour-là? Philippe courut chez Florence, moins pour lui dire adieu que pour régler le compte. Il entra chez Swan et chez Billee. Les deux petits comprenaient qu'il allait sans doute se battre et le regardaient avec une admiration étonnée. Il serra la main d'Ashley Bell presque sans émotion, comme si Ashley Bell n'eût pas été son grand camarade et son maître pour la vie et pour l'éternité. Seul, Rex Tintagel l'accompagna jusqu'à la gare, mais ne s'avisa pas qu'il aurait pu l'accompagner jusqu'à Londres.

— Ah! mon Dieu! dit Philippe, j'ai oublié sur la table le manuscrit d'Abijah. S'il vous plaît, vous le rendrez à miss Florence.

— Oui, dit Rex.

Ils étaient arrivés à la dernière minute, le train allait partir, ils se dirent à peine adieu. Philippe était dans un véritable état de stupeur. Il n'essayait même pas de penser à la guerre, de s'exalter. Il ne pensait pas non plus à tout ce qu'il venait de quitter — pour jamais. Il n'était seulement pas capable de pencher sa tête à la portière et de regarder fuir cette campagne qu'il avait si chèrement aimée, son paradis, son

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paradis perdu ! Il était dans un coin, il ne faisait aucun mouvement. À Londres, il alla de Paddington à Charing- Cross , et il se trouva de nouveau dans un train, dans un coin, immobile, stupide.

Il eut faim, prit un peu de thé, de cake. Il passa du train dans le bateau. La traversée fat calme. Il dormit un peu, et se réveilla au moment de débarquer à Calais. Il ne reprit vraiment conscience que pendant qu'il faisait les cent pas sur le quai de la gare, le long du train de Paris, en attendant le départ. Il conçut alors une de ces idées spontanées et soudaines que rien ne justifie, mais dont l'origine môme est obscure, et qui s'imposent à l'esprit avec plus d'autorité que les déductions d'une logique rigoureuse ou les jugements lentement mûris : le titre de la certitude qu'elles suggèrent est une sorte de bon plaisir, et elles semblent irréfutables parce qu'on ne songe pas à les discuter. Subitement, il parut à Philippe Lefebvre que toutes les difficultés étaient aplanies et que la guerre n'aurait pas lieu. Il ne lisait pas la guerre prochaine sur le visage des voyageurs qui allaient et venaient autour de lui, ni sur le visage muet des choses. Il ne croyait plus, il ne pouvait plus croire à la guerre, il s'assurait qu'elle ne serait point. Il ressentit la même angoisse qu'il aurait justement dû éprouver, si une preuve de fait, ou morale, lui eût été au con-

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traire donnée que la guerre serait. Il fut atterré : le train allait partir, il oubliait de remonter dans son wagon. Un employé l'y poussa. La secousse du départ le fit tomber assis à sa place. Il vit ses compagnons de route lire les journaux du matin, qui arrivent à Calais environ cette heure-là. Il le savait. Son premier soin aurait dû être de courir à la bibliothèque de la gare et de les acheter. Comment n'y avait-il pas songé? Et quel supplice î II voyait les autres lire ces nouvelles, qu'il attendait! Mais il était encore si engourdi qu'il en souffrit à peine. Il patienta ; et quand un des voyageurs, -ayant fini une de ces feuilles, la rejeta sur la banquette, il tendit la main presque timidement, il murmura :

— Vous permettez?

L'autre fit un signe d'assentiment. Alors il saisit le journal, et ses yeux trouvèrent d'emblée, sans la chercher, la dépêche ; la dépêche qui annonçait que le commissaire indûment arrêté par les Allemands venait d'être relâché, que toutes les satisfactions demandées par le gouvernement français étaient accordées, que l'incident n'aurait aucune suite.

Il comprit le sens profond et mystérieux du mot « désastre », l'accent terrible de ces deux syllabes, leur fracas sans écho, leur chute muette. Ainsi, c'est pour cela qu'il avait écourté, interrompu brusquement la plus heureuse période et la plus riante de sa vie, pour

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cela, pour rien ! Evidemment, puisqu'il n'était plus forcé par un devoir de rentrer à Paris, il pouvait descendre du train à la première station, à Amiens, repartir par le premier train, pour Calais, pour Londres, pour Oxford. Evidemment. Cet enfantillage, ce caprice d'enfant gâté, c'était la sagesse. Mais il sentit qu'il ne serait pas sage, qu'il irait droit à Paris, chez lui : ce qui est fini ne peut se recommencer. Il sentit qu'il avait quitté Oxford tout de bon, qu'il n'y retournerait jamais, oh! non, jamais il n'aurait le cœur d'y retourner.

Dieul être parti ainsi, sans larmes, presque sans tristesse I Avoir escamoté les adieux, comme les lâches qui ont peur de souffrir ! Il savait bien que ce n'était pas sa faute. Il n'avait pas peur de souffrir, lui : il aurait voulu souffrir à proportion du bien qu'il perdait, et jouir de se mortifier, et s'arracher, mais non pas fuir ! . . . Et puis ce dénouement brusqué n'était plus en harmonie avec le reste : alors ce qui avait été si beau ne lui laisserait donc qu'un souvenir imparfait, à jamais inachevé?

Il eut un accès de colère. Il ne tenait plus en place, il allait, il venait, il étouffait au fond de sa gorge des cris... Il se gourmanda, comme au temps de son enfance, quand il avait des insomnies et qu'il se disait : « Si je pouvais seulement me tenir tranquille une minute, je m'endormirais tout de suite. x> De même, il

s'obligea de se rasseoir et de lire. Il ouvrit son sac. . . Oh ! . . . le désordre des choses lui rappela les gestes maladroits et désolés de Tintagel, les larmes lui vinrent aux yeux. Il retrouva le volume de Platon, celui où était Phèdre, qu'il avait lu hier matin. . . Hier matin î il aurait juré que c'était l'autre mois, l'autre année. Hier matin! A aucun prix il n'aurait voulu relire l'allégorie du cheval noir et du cheval blanc. Mais le livre s'ouvrit de lui-même à la page qu'il avait lue, en quittant Paris, en allant là-bas.

« ... Détournons-nous de ce côté, suivons le cours de l'Ilissus ; puis, où il nous plaira, pour nous reposer asseyons-nous. — C'est une chance que je sois nu-pieds ! Car toi, tu l'es toujours. Nous allons pouvoir marcher dans l'eau et nous mouiller les pieds, cela n'est pas désagréable à cette heure du j our et de l'année . . . Vois-tu ce grand platane? Là, il y a de l'ombre, une brise modérée, et de l'herbe pour nous asseoir ou, si nous aimons mieux, pour nous étendre... — La source est froide, l'air est tout chargé de parfum, l'été strident vibre dans la chanson des cigales. »

Cette prose divine, jadis, lui avait fait pressentir, et lui rappelait maintenant, les grandes prairies, les ormes séculaires de Christ-Church, etl'Isis, et le Chenvell, et les retraites sacrées de la Mésopotamie. Cette prose cadencée le balançait pour ainsi dire entre le souvenir de

ses désirs d'alors et ses regrets inutiles d'aujourd'hui. Philippe, en la récitant à voix basse, croyait voir Phèdre nu-pieds dans l'eau , il croyait l'entendre lire à Socrate le discours de Lysias sur l'amour, et Socrate ironiquement le réfuter ; il croyait voir et entendre, a l'ombre"' d'un autre arbre, Ashley Bell, « qui annonçait aussi l'amour mais non la paix ». Il voyait, à l'écart, le sombre Lembach, et l'insouciant Billee Liphook qui jouait, et sur la berge lord Swanage mollement étendu, penché vers le fleuve au point que ses abondants cheveux pâles et moirés retombaient sur son visage, occupé à se mirer comme un Narcisse dans l'onde que sans la troubler effleurait le bout de ses doigts ; il voyait Rex Tintagel debout à l'avant de la barque, armé d'une longue perche, et d'un geste lent et fort l'appuyant au fond de l'eau.

Et il pleurait. Quand il y prit garde, il eut honte et s'essuya les yeux à la dérobée. Ce qui le consola un peu fut de penser que l'heure de son arrivée ne pouvait être soupçonnée de personne. André lui-même ne devait pas compter qu'il revint si tôt. Il se dit : « Personne ne viendra au-devant de moi », et il savoura l'âpre joie d'être seul au monde. Cependant, à l'arrivée, par excès de prudence, il se perdit dans la foule. Il ne fit aucune rencontre, ni sur le quai, ni aux bagages. Il poussa un soupir de soulage-

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ment quand il fut dans le fiacre en sûreté, seul, seul avec sa grande douleur enfantine, seul au monde, mais fort.

Cette force l'abandonna quand il rentra chez lui. Sa maison, qui pourtant, naguère, lui avait plu, qu'il avait choisie entre toutes les autres, l'appartement qu'il avait arrangé lui-même et qui était un moment de son goût, epfin tout ce décor, qui était un de ses états d'âme, mais ancien et à présent aboli, lui inspira de l'horreur. Il crut d'abord qu'il ne pourrait pas rester ici, même cette nuit, qu'il irait coucher à l'hôtel. Les prétextes ne lui manquaient pas. Il n'avait pas de domestique, il avait dû ouvrir lui-même les volets, tous les meubles étaient recouverts de housses, le logis semblait inhabitable... Ce fut précisément cette incommodité qui l'y retint. Il était ici parmi la dévastation et la mort, dans la vraie solitude, tête à tête avec un autre Philippe Lefebvre qui n'était plus, et qu'il ne regrettait même pas. Aimait-il davantage le Philippe Lefebvre d'aujourd'hui? Du moins il les comparait ; il ne voulait presque pas admettre de ressemblances entre ce mort et ce vivant morne; il voulait que la parole d'Ashley Bell, l'air d'Oxford, l'amitié de Rex Tintagel l'eussent entièrement transformé. En si peu de jours ! Trop peu de jours ! Il sentit de nouveau, cruellement, la douleur et la colère de ce départ prématuré, absurde, — irrépa-

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rable, la pauvreté, d'ailleurs tragique, de ce dernier acte d'une pièce qui avait été jusqu'à hier matin — hier matin ! — une parfaite et ravissante féerie.

Comme il avait des instincts d'ordre bourgeois, il entreprit, malgré sa préoccupation, de défaire ses malles. Mais le désordre où justement il les trouva, lui remit devant les yeux la scène suprême de ce matin, la bonne volonté, la maladresse incroyable de Rex dès qu'il s'agissait de ranger du linge et de plier des vêtements. Pour imiter Rex, il jeta tous ses effets pêle-mêle encore dans les armoires. Il les chérissait pourtant et il les respectait, ces choses maintenant usées, fripées par le voyage, qu'il avait portées là-bas, et qui étaient pour lui des souvenirs, presque des reliques.

Hélas! c'était ses seuls souvenirs. Il n'avait pu acheter aucun de ces bibelots d'argenterie, qu'il aimait de regarder le soir aux lumières dans les boutiques étincelantes de High-Street et de Carfax. Il n'avait que sa pipe brasenose, achetée le premier soir, quelques photographies, du Sheldonian, de Magdalen, de l'Addison Walk; et une seule photographie de Rex, où ils étaient tous, même Lembach, autour d'Ashley Bell. Il n'avait pas d'autre portrait d'Ashley Bell, sauf à la première page des Voix de la Mer, de la Ville et de la Forêt.

Il prit le volume des Voix, le posa sur une

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table, et les photographies auprès. Alors il osa lever les yeux et regarder autour de lui, espérant que peut-être il avait réussi à changer l'aspect de cette pièce. Non, il n'avait rien changé. Elle lui paraissait toujours hostile, haïssable. Il la haïssait toute, et chaque détail en particulier ; plus que tout le reste cette cheminée monumentale, de château, décorée, à mi-hauteur, de la salamandre, au fronton, du porcépic, et dont la pierre grise était égayée par des écussons peints d'azur, de gueules, de sinople, d'argent et or, qui figuraient les armoiries de familles inconnues.

Mais la vue de ces écussons lui rappela qu'il avait aussi acheté un jour les armoiries de tous les collèges. Il trembla de les avoir perdues, fouilla jusqu'au fond de sa malle qui n'était pas encore vidée. Il les retrouva. Il alla prendre dans la pièce voisine un marteau, des clous, et cloua les écussons vénérables des collèges sur ces blasons de fantaisie. Quand il eut fini cette besogne, il regarda autour de lui encore, et il se sentit un peu moins exilé.

Alors, il bourra sa pipe brasenose de tabac anglais qui lui restait, et il se mit à fumer en face de sa cheminée aux armes d'Oxford. Il avait laissé entr'ouverte la porte de la chambre où il était allé chercher tout à l'heure le marteau et les clous. Il parlait à demi-voix, comme s'il n'eût pas été seul. Et de temps en temps, il se

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taisait ; il tournait la tête vers cette porte entrebâillée, parce qu'il espérait toujours qu'il allait entendre, sans le voir, Rex Tintagel lui dire :

— Pourquoi vous taisez-vous, Philippe? Je ne dors pas, je vous écoute.

Oxford ...

Paris, décembre lOl't-mai i915.

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