L ALLEGORIE DU CHEVAL NOIR ET DU CHEVAL BLANC
La journée s'acheva comme toutes les autres journées. Rex et Philippe remontèrent chez eux presque aussitôt après le repas du soir. Philippe, en traversant sa chambre pour aller dans celle de Tintagel qui le précédait, reprit sur son bureau le manuscrit à'Abijah, et dit à son camarade :
— Voulez-vous que nous passions la soirée à lire ensemble le drame d'Ashley Bell?
Tintagel répondit encore que cela lui ferait plaisir ; mais comme il retirait en même temps son veston et le lançait à l'autre bout de la chambre, Philippe lui demanda en riant :
— Que faites-vous?
— Je me déshabille et je me couche, dit
Rex avec le plus grand sérieux ; je suis fatigué.
— Ah çà ! dit Philippe, vous ne comptez pas que je vais me coucher aussi, et vous lire, de mon lit, jusqu'à deux ou trois heures du matin, ces trois actes qui m'ont l'air interminables, en forçant ma voix pour que vous m'entendiez? Je réveillerais toute la maison, et certainement on croirait que nous sommes devenus fous.
— Naturellement, je ne pense pas une telle bêtise, répondit Tintagel extrêmement froissé. Mais, ajouta-t-il avec un admirable égoïsme, vous n'avez pas besoin de vous coucher, vous, puisque vous n'êtes pas fatigué. Vous roulerez le fauteuil près de mon lit, afin que je puisse lire par- dessus votre épaule. Nous ne ferons aucun bruit, nous ne réveillerons personne, et on ne croira pas que nous sommes devenus fous.
Philippe ne trouva point d'objections à cet arrangement. Le temps qu'il fit la manœuvre du fauteuil, son camarade était déjà couché. Il adossa le siège au lit, et commença la lecture sans désemparer. Il levait en l'air chaque feuille, et Rex, qui avait la vue longue, pouvait lire, la tête sur l'oreiller. C'est Philippe qui, obligé d'avoir les mains hautes, était dans une position incommode. Il ne laissait pas de prendre un certain plaisir à cette incommodité. Il l'of-
frait à l'Amitié, comme les Chrétiens offrent à Dieu leurs peines les plus banales. Il se demandait seulement combien de temps il y pourrait tenir, et il mesurait des yeux avec inquiétude le manuscrit considérable, au bout duquel il n'espérait pas d'arriver avant la fin de la nuit.
Ce qui l'ennuyait, c'est que, tournant le dos à Rex, il ne pouvait suivre sur son visage les effets de la lecture; et il savait d'autre part que jamais Rex ne prendrait la peine de lui communiquer ses impressions. Il en faisait son deuil. A la dernière ligne de chaque page, il demandait :
— Vous y êtes ?
Et sans attendre la réponse, il tournait la tête, saisissant ce prétexte de regarder le grave et beau visage de son ami. Alors, Tintagel, au lieu de répondre, pour épargner un mot, faisait signe (( qu'il y était » .
Cette cérémonie se répéta jusqu'à trois fois, mais pas une fois de plus. Or, les trois premiers feuillets ne contenaient que la liste innombrable des personnages, aux noms baroques. Après le troisième, Philippe, qui par malice avait un peu tardé de tourner la tête, pour forcer Tintagel de répondre et pour entendre le son de sa voix, ne l'entendit point. Tintagel s'était endormi subitement.
Philippe ne put se défendre de rire tout bas.
L A U 13 E ÀRDENTJ
Quelle preuve nouvelle d'une indifférence absolue en matière de littérature !
« Et quel exemple pour moi! » se dit-il.
L'irrévérent sommeil de Tintagel ne scandalisait nullement Philippe. Il était d'autant plus porté à l'indulgence, qu'il était porté au sommeil, lui aussi. Rien ne l'eût empêché de différer la lecture à demain, ou de se mettre luimême au lit pour lire plus à son aise. Il pensa qu'il ne lirait pas deux scènes sans tomber comme Tintagel profondément endormi. Il aurait pu rentrer dans sa chambre et s'asseoir devant son bureau ; il préféra de rester ici et de veiller Tintagel qui dormait. Il fit pivoter le fauteuil pour ne plus lui tourner le dos. Il ne déplaça point la lampe qui éclairait en plein le visage de Rex, et cependant ne le réveillait pas. Puis il redevint l'écolier docile qu'il était plus ordinairement. Il s'interdit de se laisser distraire par son camarade et de le plus regarder, sinon de loin en loin, aux entr'actes. Il concentra toute son attention sur le « drame sublime » d'Ashley Bell. A la vérité, il se méfiait un peu de ce drame : non qu'il fît état des sous-entendus plus ou moins ironiques de Lembach ; mais comment se fût-il intéressé bien vivement à une pièce dont Tintagel n'avait pu parcourir jusqu'au bout, sans succomber au sommeil, rien que la liste des personnages?
Il eut la grande surprise de se sentir attaché
dès les premières répliques. Le lieu du drame était l'Amérique au temps de la première émigration. Le héros n'était certainement pas cet Abijah Bell, né sous Elisabeth, et qui semblait n'avoir jamais quitté l'Angleterre, mais peutêtre son fils aîné, qui avait en effet passé l'Océan, soit qu'il portât, soit qu'Ashley Bell lui eût attribué le même prénom. Toute l'exposition était une peinture si naïve, si probable, des mœurs de ces pionniers, qu'un esprit intelligent et susceptible de sympathie tel que celui de Philippe Lefebvre ne pouvait manquer de s'intéresser à cette humanité singulière — différente — et semblable : car elle était comme dépouillée, réduite à l'essentiel des sentiments éternels et primitifs, et pour tout dire d'un seul mot, humaine.
Ashley Bell, qui avait conservé intactes les archives de sa famille, possédait les plus précieux documents de cette époque reculée ; et Philippe le savait déjà pour les avoir feuilletés avec Florence. Mais Bell en avait tiré une substance que pas un autre n'en eût tirée, surtout pas un écrivain de profession, parce que ces documents n'étaient pas pour lui « objectifs » (comme se fût exprimé Lembach), c'est-à-dire froids, inertes, morts — étrangers ; c'était à proprement parler des souvenirs : il en est d'héréditaires ainsi que de personnels ; c'était des traditions, et pour la première fois Philippe
entendit bien le sens de ce mot, dont on a tant abusé en France depuis quelques années, qu'on a toujours si peu rigoureusement défini. Il comprit, ou plutôt il sentit, la continuité vivante qu'implique une tradition.
Ces documents n'avaient point perdu leur fleur, plus précisément leur atmosphère, qui était encore l'atmosphère même d'Àshley Bell. Ils n'avaient pas seulement pour Ashley Bell une valeur de fait, mais, selon qu'il y appliquait tel ou tel organe de sa sensibilité, un son et un accent, une couleur, ou un parfum. Il avait rendu sensible à autrui ce qui lui était sensible, et sa mise en œuvre poétique n'avait consisté qu'à servir d'intermédiaire entre l'âme de ces temps lointains et les spectateurs ou les lecteurs d'aujourd'hui. Son drame, qu'il faut bien appeler historique, avait cette perspective qui rend les histoires d'autrefois plus attrayantes et plus vénérables ; il avait le caractère actuel et prochain des histoires contemporaines.
C'était les mille détails touchants, amusants, d'une façon d'exister, et de sentir, et de penser, qui n'est plus, ni même qui n'est plus possible, et dont la vérité abolie saisissait encore Philippe, comme cette lumière attardée qui transmet à nos yeux l'image d'une étoile depuis des siècles éteinte. Il songeait invinciblement au (( Vous y croirez être vous-même » de La Fontaine. Bell avait pu sans doute accomplir ce
miracle d'illusion parce qu'il l'avait fait à son insu, sans y penser ni sans le faire exprès, parce qu'il n'aurait pu faire autrement.
Dès les premières scènes, Philippe avait le plaisir de retrouver des figures d'hommes et de femmes, qu'il avait rencontrées déjà dans les carnets et dans les lettres d'Ashley Bell. Le costume, les mœurs, simples et brutales, n'étaient point pour lui d'une entière nouveauté, ni le décor, si changé depuis que les immenses cités américaines se sont édifiées dans les solitudes : l'aspect ancien des États, qu'il ne pouvait naturellement connaître que par ouï-dire, ne lui était pas moins familier que l'aspect moderne, qu'il aurait pu connaître de ses yeux et qu'il ne connaissait aussi qu'indirectement.
Mais, ensuite, il fut déconcerté. Ashley Bell, qui dans ses poèmes ou ses discours était Ashley Bell, et rien de plus ni rien de moins, qui ne ressemblait à aucun autre homme qui eût jamais passé à la surface de la terre, Ashley Bell n'avait pas à beaucoup près cette originalité absolue, dès qu'il se soumettait aux lois du drame. A vrai dire il ne s'y asservissait point, ou mieux il n'acceptait aucune règle, mieux encore : il les ignorait toutes. Philippe ne se souvenait d'aucun drame shakespearien plus libre et moins ordonné ; il ne trouvait dans Abijah nulle trace de composition ni d'art. En revanche il y surpre-
nait des imitations, et de quels fâcheux modèles! des emprunts, des plagiats.
Bell, qui ne s'intéressait à rien de mondain ni de social, était cependant un amateur de théâtre. Démocrate sincère, véritable homme du peuple, qui n'avait pour camarades que des gens de la plus basse plèbe, il aimait justement le genre de théâtre qui plaît à ces gens-là. Durant les périodes de sa vie où il habitait les cités, chaque soir il allait avec un de ses compagnons préférés, ou bien seul, entendre — au paradis — quelque mélodrame de fabrication américaine, plus souvent une traduction de mélodrame français. Pour « faire une pièce », il avait tout naturellement adopté, et cette fois encore h son insu, les procédés des auteurs de ces mélodrames, leur style, qui s'était combiné bien bizarrement avec son propre style, énumératif et verbeux, avec son vocabulaire cosmopolite. Il n'avait pu s'empêcher de créer des personnages vivants, réels, mais il les avait mêlés à une fable puérile et absurde, toute en péripéties et en rebondissements, il leur avait prêté un langage qui faisait continuellement songer aux Pirates de la Savane. Philippe eût préféré de songer au moins aux romans de Fenimore Cooper ; il eût préféré de ne songer qu'à Ashley Bell.
Le plaisir de curiosité qu'il avait éprouvé d'abord, et ensuite la déception, d'ordre pure-
ment littéraire, l'avaient assez longtemps diverti de l'objet que lui proposait Lembach en lui faisant lire Abijah. Le disciple de l'Antéchrist voulait démontrer à Philippe Lefebvre, par l'argument de cette pièce, que Bell était chrétien sans le savoir, ou que dumoins il hésitait déjà au seuil de l'Evangile. Lorsque Philippe se ressouvint des paroles de Lembach, il crut à une plaisanterie de goût allemand : on n'aperçoit pas du premier coup la tendance chrétienne dans un mélodrame du boulevard du Grime. Il prit garde cependant, lorsqu'il dirigea de ce côté son attention, que tous les personnages à' Abijah étaient profondément pénétrés et comme imprégnés d'esprit chrétien. Les croyants les plus convaincus ne sauraient plus, aujourd'hui que le doute les environne de toutes parts et les assiège, être religieux à ce point ni de cette façon. La religion n'est plus à même d'assurer une relation et une communication perpétuelles, pratiques, entre l'âme et le Dieu, entre l'infini et le fini, entre le mystère et la réalité. Les personnages d' Abijah n'avaient pas des moments de conscience religieuse, et d'autres moments où leur conscience demeurait ù part de la religion : tous leurs actes, leurs gestes, leurs moindres pensées, supposaient pour ainsi dire leur foi. Ils la confessaient implicitement par les mêmes mots qu'ils affirmaient leur existence ; et comme le verbe
« être » est contenu dans tous les verbes qui signifient un élat ou une action, tous les verbes de leur langage contenaient le verbe « croire » . Ces braves gens poursuivaient avec l'Eternel une conversation qui ne languissait jamais. Ils le trouvaient tellement simple que Philippe le trouvait aussi tout simple. Ashley Bell les avait peints tels qu'ils étaient : comment Philippe lui eût-il reproché son exactitude? Sur quel indice eût-il soupçonné que le poète insinuait des opinions personnelles par la bouche de ses héros? Abijah et les autres n'avaient aucun intérêt plus pressant que celui de leur liberté de conscience. C'est pour la garantir, et non par esprit de conquête ou d'aventure, qu'ils avaient abandonné le sol natal, traversé l'Océan, et pris pied sur une terre nouvelle. Ils étaient puritains et sectateurs de William Penn. Ils observaient à la rigueur sa discipline scrupuleuse, bien que le scrupule semble presque une anomalie chez des êtres si élémentaires et si droits, incapables d'angoisse morale, et que ces quakers ne justifiassent guère leur nom, qui signifie « trembleurs ». Miss Florence Bell les avait parfaitement définis, quand elle avait dit que les trois qualités primordiales de ses ancêtres (qui leur ressemblaient) étaient la santé, physique, une vertu sévère et la longévité. Florence mettait la santé, la vertu et la longévité sur le même plan. Il fallait, encore une fois, que
Beli fît leur portrait fidèlement, ou bien il n'avait qu'à choisir d'autres personnages. Les sentiments qu'il leur attribuait n'engageaient point lui-même ni sa signature. Son œuvre, pour répéter encore l'épithète favorite de Lembach, était objective.
Les vues de l'Allemand n'étaient cependant point si fausses, et Philippe en dut convenir, lorsque, poussant sa lecture plus avant, il commença d'apercevoir l'ensemble de l'œuvre. Il reconnut alors qu'elle avait un sens mystique, ou symbolique, et le pénétra sans peine : il a l'esprit assez délié ; mais un esprit moins délié n'aurait pas eu beaucoup plus de peine à entendre le symbolisme de Bell, qui était élémentaire. Le grand poète illettré avait voulu être une fois par hasard ésotérique, et il manquait particulièrement d'ésotérisme. L'idée maîtresse du drame pouvait être confuse, mal déterminée : elle n'était point subtile ni insaisissable. Ce qui eût au besoin facilité la tâche de l'interprète, c'était, ici encore, des analogies un peu trop naïves avec d'autres œuvres connues et universellement commentées. Ici, il va de soi que Bell n'empruntait plus aux fournisseurs du boulevard du Crime : il empruntait surtout aux Allemands ; ce fut pour Philippe une blessure. Dans ce drame, dans ce « mélo », conçu comme les Pirates de la Savane* Philippe Lefebvre avait la stupeur de découvrir main-
tenant on ne sait quel gauche wagnérisme.
Ce n'était point sans doute un Grâal que le héros Abijah devait conquérir, c'était une patrie nouvelle et vierge, une terre promise (d'ailleurs, symboliquement, ces deux objets, ces deux prix du désir et de l'effort pourraient être assimilés). Mais Abijah, comme Parsifal, n'était digne de triompher que parce qu'il était simple et parce qu'il était pur. Sa simplicité et sa pureté faisaient ensemble son mérite et sa force. Comme Parsifal, il pensait manquer le but par suite de tentations. Il avait affaire à une Kundry de qualité inférieure, à une femme fatale ; et il se lirait de cette épreuve à peu près de même, en dernière analyse, que Parsifal échappe aux prestiges de Klingsor. L'héroïne médiocre faisait pénitence au dénouement, comme Kundry, elle avait la même folie de « servir », et elle était réhabilitée, selon l'éthique d'Alexandre Dumas fils. Philippe ne pouvait point s'étonner que, dans un drame d'Ashley Bell, l'amour à la fin arrangeât tout ; il s'étonnait davantage que l'œuvre entière fût à la louange de la chasteté, vertu qu'il avait sujet de croire qu'Ashley Bell considérât fort peu.
Mais voici une surprise encore plus forte et qui achevait de le désorienter. Autant les œuvres impures d'Ashley Bell étaient saines, autant celle-ci, qui exaltait la vertu de pureté, était alarmante, morbide et, au sens le plus
général où les Anglais prennent ce mot, hystérique. Les violences et les meurtres qui la tourmentaient, mêlaient à l'odeur de la chair celle du sang. Bell, dont la sensualité ingénue ne péchait ordinairement que par excès, semblait ici en proie à des crises de sadisme mystique et d'une tendresse pervertie. Philippe en ressentait une gêne insupportable, et lui que n'effarouchaient pas devant témoins les propos les plus hardis de son maître, il ne pouvait sans honte écouter dans la solitude et dans la nuit cette voix qu'il ne reconnaissait plus. Il était seul, puisque Tintagel dormait. Il se demanda pourtant si ce n'était pas la présence de Rex, même endormi, qui inquiétait sa pudeur trop délicate. Il leva les yeux, et ne put voir son camarade sans éprouver une fois de plus ce sentiment de noble sérénité que Rex lui communiquait toujours, et en même temps cette tendresse un peu secrète qui donnait à leur sourire, dès qu'ils se regardaient, une expression de malice.
Malgré ce réconfort, il soupira, et comme il venait d'achever sa lecture, il posa sans bruit le lourd manuscrit sur une table, il s'approcha delà fenêtre. Le jour paraissait, l'aube, encore d'une pâleur mate, promettait d'être bientôt splendide. Mais Philippe, qui se rappelait tant de levers avant l'aurore pour aller jouer ou faire une grande promenade, tant de réveils joyeux
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comme le chant du coq, trouva cette aube-ci, qui n'était point belle, mélancolique, parce qu'elle venait avant le sommeil et terminait une nuit blanche. Il laissa retomber le rideau pour ne plus la voir et garder la lampe allumée. Il reprit place dans le fauteuil. Ses yeux se fixaient encore sur Tintagel, sa pensée était loin. Il méditait.
Il était triste, et il n'ignorait pas le motif de sa tristesse. Pour la première fois il venait de lire une œuvre d'Àshley Bell, avec des sentiments de curiosité, et même d'admiration, mais sans être, dès les premiers mots, dominé, possédé par le Maître, sans perdre le contrôle de soi et la faculté de critique. Il venait de vivre quatre heures avec la pensée de Bell, et il avait réservé l'indépendance de sa propre pensée, il était resté sur son quant-à-soi.
Il ne pouvait se dissimuler la gravité de l'accident, c'était une espèce de brouille, de rupture, — un désastre! Cela lui faisait une peine affreuse. Gela l'humiliait de songer que sa belle vie d'Oxford avait ce dénouement, qu'il faudrait, au retour, l'avouer à ses autres amis, à André Jugon, — ou trahir la vérité. Il aurait souhaité de tout son cœur que cette mésintelligence entre lui et Ashley Bell ne fût pas irréparable.
Mais d'abord, qui lui prouvait qu'elle n'était pas imaginaire? Il eût rougi de l'imputer a la
déception d'ordre littéraire que lui avait causée la lecture d'Abijah; d'autant qu'il repassait les souvenirs de cette lecture toute fraîche, et il apportait bien des tempéraments à sa critique. L'œuvre choquait son goût et toutes ses préférences classiques, mais il se fût jugé petit esprit, si pour cette raison d'école il en avait nié les beautés évidentes, — sublimes, comme disait ironiquement — justement Lembach. Non, il ne les niait pas, il n'était pas étroit ni superstitieux, et la seule cause de sa résistance était ce christianisme latent de Bell, qui pourtant n'aurait pas dû le surprendre, puisqu'on l'avait prévenu. Le seul auteur du malentendu était Ashley Bell lui-même, ennemi des religions positives, qui s'était démenti et renoncé.
(( C'est lui qui m'a trompé! » disait Philippe.
Il ne lui pardonnait pas cette infidélité de l'esprit. Il était enflammé de colère, d'une sainte colère, dont la fureur l'étonna. Il se demanda s'il ne manquait pas aux règles de la mesure et de l'élégance, si son hostilité contre la religion des femmes, des enfants et des esclaves ne tournait pas à une sorte d'anticléricalisme, plus digne d'un politique de province que d'un intellectuel de son rang. Ce doute l'humilia encore profondément. Il était consterné. Il jeta un regard d'envie à Tintagel, et songea combien son camarade était heureux d'appartenir à une
race où les jeunes gens ne se posent même pas ces questions qui torturent les Philippe Lefebvre.
— Aussi, murmura-t-il, lui, il peut dormir! Il ajouta, sur un ton moins romantique, et
en bâillant de toutes ses forces :
— J'en ferais bien autant.
Il reprit le manuscrit d'Abijah et s'en alla vers sa chambre. Sur le seuil, il tourna la tête, et il eut l'enfantillage de murmurer :
— Bon matin, Rex.
Mais sa pensée, presque trop agile, ne touchait jamais la terre que pour prendre un nouvel élan. Brusquement, il se dit :
(( Qu'est-ce donc qui m'étonne? Avais-je attendu cette lecture pour remarquer la parenté de l'Evangile et des doctrines d'Ashley Bell? Mais non, je l'ai remarquée cent fois ! »
Son cœur battit avec force. Il pressentait la transaction amiable qui allait lui permettre de se réconcilier en intelligence avec son maître. Il vit au même instant le premier rayon du soleil matinal se glisser entre les deux rideaux, qu'il avait laissés retomber, mais sans les joindre. Il reconnut l'aurore de ses anciennes journées, abîme d'éblouissement, malin des matins !
Il pensait :
« Ce n'est pas l'esprit de l'Evangile qui me rebute, c'est le dogme de l'Église. Je ne puis
pourtant pas exiger d'Ashley Bell plus d'irréligion que de moi-même ! »
Il se rappela encore la parole de Lembach ; mais, cette fois, elle se retourna contre l'ennemi : « Etre à gauche ou à droite, comme dans les jugements derniers... » Pouvait-il rester à gauche avec Lembach, lorsque le grand Ashïey Bell, vis-à-vis, lui ouvrait les bras? Il s'y jetait ; et ce n'était peut-être pas sa raison qui l'y avait poussé ; mais le tentateur, aujourd'hui victime de ses propres embûches, ne lui avait-il pas dit un jour : « Les philosophies ne sont que des inclinations de la sensibilité » ? Eh bien, Philippe suivait l'impulsion de son cœur ; et il quittait Lembach et ceux qui sont à gauche, il allait retrouver à droite Ashley Bell, et passait condamnation sur ceux des autres élus dont il ne se souciait point.
La lutte qui se poursuivait encore au plus intime de sa conscience le passionnait à tel point qu'il n'en souffrait plus. Il ne se sentait pas déchiré. Il disait seulement :
— C'est toujours l'allégorie de Phèdre, le cheval noir et le cheval blanc.
Il prit le volume de Platon où était ce dialogue qu'il chérit entre tous. Il trouva la page, le passage, lut quelques lignes, et dit en souriant :
— C'est cela... si l'on veut. En somme, cela n'a aucun rapport.
Mais il revint s'asseoir près du lit de Rex, et il continua de lire :
ce De ces deux chevaux, disons-nous, l'un est bon, l'autre point. Mais en quoi consiste la vertu de celui qui est bon, le vice de celui qui est vicieux? Nous ne l'avons pas expliqué : maintenant il faut le dire.
« Le premier donc a de plus beaux aplombs, sa forme est régulière, ses articulations nettes ; il tient haut la tête, il a les naseaux légèrement recourbés, il est blanc, avec des yeux noirs ; amoureux de l'honneur avec pudeur et retenue, ami de la gloire véritable, il obéit sans qu'on le frappe au commandement et à la parole. L'autre est tortu, épais, ramassé, difforme; son encolure est épaisse et courte, ses naseaux camards ; il est vaniteux sans mesure ; ses oreilles velues sont sourdes ; il n'obéit, et en regimbant, qu'au fouet et à l'aiguillon... s
Le sommeil peu à peu gagnait Philippe, et il confondait les images. Le cheval noir, la mauvaise bête vicieuse et insolente, qui pousse en avant avec effronterie et ronge son frein, c'était Lembach. Le cheval blanc, ami de la gloire et de la pudeur, qui tire vers le ciel tandis que l'autre tire en bas, était-ce Ashley Bell, était-ce Rex Tintagel? Il ne savait plus, il sommeillait. Il avait un sentiment, vague, de victoire. Quel combat avait-il donc combattu? Quel grand combat, qu'on peut appeler vrai-
ment olympique? Il goûtait ensemble toutes les joies que procure la sagesse humaine, et celles que procure la divine folie. Il rêvait que son âme ailée l'emportait; « car la vertu des ailes est d'enlever ce qui pèse, jusqu'aux régions supérieures où habite la race des dieux ».