‹ L'aube du théâtre romantiqueChapitre 12 sur 55 · LA FEUILLE · texte numérisé non relu

LA FEUILLE

— {( De ta tige détachée,

Pauvre Feuille desséchée,

Où vas-tu? » — Je n'en sais rien.

L'orage a frappé le chône

Qui seul était mon soutien.

De sou iucoustaute haleine

Le Zéphyre ou l'Aquilon Depuis ce jour me promène De la forêt à la plaine.

De la montagne au vallon.

Je vais où le vent me mène Sans me plaindre ou m'elf rayer; Je vais où va toute chose, Où va la Feuille de rose Et la Feuille de laurier.

A ces bluettes exquises Antoine-Vincent Arnault préférait de lourdes tragédies en cinq actes. Il en légua le goût, comme un mal héréditaire, à son fils Lucien, qui, avant de devenir préfet de la Meurthe sous la monarchie de Juillet, lit représenter à la Comédie-Française Régulas (1822), Pierre de Portugal (1823), le Dernier Jour de Tibère (1828), Gustave- Adolphe ou la Bataille de Lut^en (iSSO) . Ajoutez, sons le nom de son père, un PejHinaœ que les romantiques, appelèrent « Père Tignasse ^ », une Catherine de Médicis aux Etats de Blois, pour la réouverture de l'Odéon le 2 septembre 1829, et un fort lot de pièces imprimées dans l'édition complète de ses Œuvres en 1864, sans avoir été jouées : Laurent de Médicis, Wertfier, Mar-

1. Pertinax, reçu à la Comédie-Française le 4 décembre 1818 pour n'être joué qae le 27 mai 1829 par suite des entraves de la censure, eut deux représentatioDs, au demeurant fort orageuses. Le surlendemain de la première, le Courrier des Théâtres, rédigé par Charles Maurice, publia un article judicieusement ironique, que terminait cette anecdote : « Il fallait voir mademoiselle Duchesnoisdans le rôle d'IIelvidie, au moment où, campée sur ses reins, raidissant les bras, jetant à grands coups sa tète en arrière, elle a dit : (( Je suis romaine! » Un rire inextinguible s'est emparé de toute la salle, et le destin de l'ouvrage a été décidé. Tué. »

guérite cV Anjou, Roméo et Juliette, Grégoire Vil, tout le bagage de l'arrière-garde classique.

Viennet, autre signataire de la pétition, faisait également des Fables, mais moins spirituelles que celles d'Arnault le père, des Epltres et des Satiî^es, dirigées tour à tour contre les jésuites et les romantiques, des poèmes épiques : VAusterUcle (1808); le Siège de Damas (1823); la Philippide (1828), vingt-quatre chants consacrés à Philippe- Auguste; la Franciade, épopée nationale, destinée à ne voir le jour que trente-cinq ans plus tard, en 1863. C'est le même Viennet qui, retirant son ruban rouge le jour où Charles X donna la rosette à Victor Hugo, ne craignit pas de demander qu'on nommât chevalier quiconque aurait lu jusqu'au bout les vers ou la prose de ces messieurs, et ofQcier quiconque les aurait compris. Ce classique intraitable et rageur, le chef des purs, avait commis nombre de tragédies, vouées à un égal insuccès : Alexandre, Achille, Sigismond de Bourgogne, Arbogaste, les Péruviens. La moins mauvaise est Clovis, représenté à la Comédie- Française le 10 octobre 1820. La pièce avait été lue et reçue à correction deux semaines avant la journée de Lutzen ; mais Viennet dut rejoindre son régiment, et il se vante d'avoir remani'V^^on manuscrit sur les champs de bataille. Dans la préface, il arbore de glorieux desseins ; il veut créer, comme les Grecs, un théâtre national. Féru de libéralisme, il se défend d'en avoir « saupoudré une tragédie du cinquième siècle » et d'avoir « bardé son œuvre de déclamations contre les cours. » Aussi bien, ajoute-t-il, « on n'insulte pas à la majesté des troues ni à la sainteté des autels en exposant sur la scène les abus du sacerdoce et de la

royauté, et les grands crimes politiques sont tous justiciables du tribunal de Melpomène. » Ici, quels sont les criminels ? Syagrius aime' Eudomire, sœur de Glovis, laquelle est convoitée par le farouche Ghildéric. Les ennemis littéraires et politiques de Viennet prétendirent que, parmi les personnao^es, Syagrius était un ventru, Clodéric un ultra, Gésaire un libéral, et Glovis, qui frappe à droite et à gauche, le prototype du système de bascule. Il faudrait plutôt incriminer les entrées et les sorties, qui s'annoncent sous cette forme rudimentaire : « Eudomire s'avance, » ou : « Il s'approche lui-même, » et blâmer une fluidité de style incolore et insipide. Quant aux allusions dont le public d'alors était friand, c'est à peine si l'on en peut découvrir dans ce passage sur l'art de gouverner les peuples :

CLODÉRIC.

Il faut s'en faire craindre.

GLOVIS.

Il faut s'en faire aimer ;

et encore dans cette tirade de Syagrius, qui tient le langage d'un doctrinaire ou d'un juste-milieu sous la Restauration :

Sort affreux des états en proie aux factions ! Chacun a ses projets et ses opinions ; Et, soit que le destin les élève ou les brise, De l'intérêt public chacune s'autorise, J^^gorge, au nom du peuple, un parti détrôné, Ou poursuit dans sa gloire un parti couronné; Et de tous ces débats, dont le peuple est victime. L'étranger seul profite et nous en fait un crime.

Libéral pareillement, à la modo bonapartiste.

était M. Jouy ou de Jouy, et qui tout simplement s'appelait Etienne^ né à Jouy-en-Josas en 1764. Après avoir guerroyé à la Guyane, aux Indes, dans les armées de la République, il avait exalté l'Empire, accueilli la première Restauration, accepté les Cent- Jours, puis protesté contre le second retour des Bourbons. C'était un polygraphe, qui se plaisait à s'entendre surnommer « le successeur de Voltaire. » Bon à tout faire, il fournissait intarissablement articles de journaux et de dictionnaires, mémoires, * comédies, livrets d'opéra et d'opéra-comique, voire même des tragédies. En 1813, c'était Tippo-Saëb, dont il avait rapporté le sujet de ses voyages en Hindoustan, et où il développe en cinq actes une virulente diatribe contre l'Angleterre et son « fatal génie. » En 1818, Bélisaire, reçu, étudié et non représenté au Théâtre-Français. Dans un « Discours préliminaire », l'auteur traite des abus de la censure et relate les causes de l'interdiction. Il prétend que l'autorisation, donnée à la veille des élections, fut retirée cinq jours plus tard : dans l'intervalle, on avait espéré influer sur son vote. La pièce parut en brochure chez Gorréard, libraire, « l'un des naufragés du radeau delà Méduse, » 258, galerie de Bois, au Palais-Royal. On y trouve les vers supprimés par les censeurs, qui vouhiient voir dans Bélisaire et Justinienles doubles de Moreauet de Napoléon. Au premier acte, ce passage avait été biiïé, comme contenant une allusion à l'homme de Sainte-Hélène : ,

iJu plus grand des humains voilà donc le partage ! Une prison, des fers à celui dont le ijras A sauvé son pays, a conquis tant d'Etats,

Plus loin, le monologue de Bélisaire :

iîaiiiii de la nature, à jamais seul au monde^

Vivant^ j'ai vu du jour s'éteindre le flambeau;

Je ne suis plus qu'un spectre errant sur un tombeau.

Et enOn ces quatre vers, manifeste allusioù à un épisode de Waterloo :

Seuls alors les Gaulois redoublent de furie, Le vainqueur vainement leur offre encor la vie ; Un dernier cri de gloire annonce leur trépas : Ils meurent les Gaulois, ils ne se rendent pas.

Le même esprit anime Sylla, joué le 27 décembre 1821 à la Comédie-Française, et qui obtint le prodigieux succès de quatre-vingts représentations consécutives. Jouy, dans le préambule, institue et délaye un parallèle entre le vainqueur d'Orchomène et celui d'Austerlitz : « Le besoin de renommée qui les dévorait tous deux avait entièrement desséché l'âme de Sylla; celle de Napoléon était restée accessible aux plaisirs purs et aux douces affections de la vie domestique. Il ramena la sévérité dans les mœurs. » Sur ce ton apologétique, Jouy se donne carrière. De vrai, la faveur publique conspirait avec lui. Selon le mot de Sécbau, l'abdication de Sylla rappelait celle de Fontainebleau, et la censure ne pouvait voir sans effroi cette évocation des gloires et des angoisses récentes :

Rome, en proie aux fureurs des partis triomphants, Mourante sous les coups de ses propres enfants, Invoquait à la fois mon bras et mon génie. Je me lis dictateur, je sauvai la patrie... J'ai gouverné le monde à mes ordres soumis, Et j'impose silence à tous mes ennemis; Leur haine ne saurait atteindre ma mémoire, J'ai mis entre eux et moi l'abîme de la gloire.

Sylla fut l'occasion d'un triomphe incomparable pour Talma, qui s'était fait exactement la tête de Napoléon. « Il y eut, dit un contemporain ^ un cri de surprise et de saisissement dans toute la salle, lorsque l'on vit le dictateur au masque sombre, aux cheveux aplatis, au front creusé par l'inquiétude, s'avancer lentement, la tête inclinée sur la poitrine, ouvrir du geste la haie des sénateurs, ses clients...» C'était Napoléon, retour de Moscou ou de Leipzig; c'était le masque, avec la mèche légendaire. Le coiffeur de la Comédie attestait à qui voulait l'entendre : « Mon titre de gloire dans la postérité, ce sera la perruque de M. Talma dans Sylla. » Hélas! quand on vendit la garde-robe théâtrale du grand tragique, six mois après sa mort, le 27 avril 1827, cette perruque napoléonienne et tout le costume qui l'accompagnait furent adjugés IGO francs. Ainsi passe la gloire du monde ! Et les romantiques de s'écrier par la voix d'Alexandre Dumas : « Sylla, un succès de perruque I Otez la mèche, et la pièce n'allait pas jusqu'à la fin. »

Andrieux, le vénérable professeur du Collège de France, avait, lui aussi, perpétré une tragédie, Lucius-Junius Brutiis, d'un genre nouveau, disait-il : « Elle n'est ni à danser ni à chanter, mais à parler et à marcher. » Reçue au Théâtre de la République le 18 pluviôse an III, reprise par l'auteur, lue derechef et acceptée à la Comédie- Française le 2() mai 1828, elle se heurta au refus de la censure et même au veto do M. de Marti gnac, qui déclarait « le sujet inadmissible à l'é-

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