LA PETITION DES CLASSIQUES
Loin de désarmer devant le succès à' Henri III et sa Cour, les classiques impénitents redoublèrent la violence de leurs attaques. Ils avaient dans la presse, plus encore que dans l'opinion, un parti puissant et surtout bruyant. Leur orateur de prédilection était Andrieux, l'ancien membre du Conseil des Cinq-Cents et du Tribunat, l'auteur de la comédie des Etourdis, devenu professeur de littérature au Collège de France. Cet bomme aimable et bénin en apparence, qui a composé le Meunier Sans-Souci, avait pris charge de pourfendre le romantisme. Sans doute il n'était doué que d'un mince filet de voix; mais Ville main a dit de lui qu'il se faisait entendre à force de se faire écouter. Voici le portrait que nous trace de ce conférencier disert et batailleur Adolphe Thiers, son successeur à l'Académie française : « Sans leçon écrite, avec sa simple mémoire, avec son immense ins-
truction toujours présente, avec les souvenirs d'une longue vie, il montait dans sa chaire, toujours entourée d'un auditoire nombreux. Sa voix faible et cassée, mais claire dans le silence, s'animait par degrés, prenait un accent naturel et pénétrant. Tour à tour mêlant ensemble la plus saine critique, la morale la plus pure, quelquefois même des récits piquants, il attachait, entraînait son auditoire par un enseignement qui était moins une leçon qu'une conversation pleine d'esprit et de grâce. »
Théodore Muret n'est pas moins élogieux dans son curieux volume, V Histoire par le Théâtre : « Andrieux, dit-il, jouissait parmi la jeunesse d'une popularité qui avait un caractère en quelque sorte lilial. La salle était trop petite pour l'empressement des auditeurs, parmi lesquels un certain nombre d'auditrices, à qui l'on réservait galamment les premières places. Toujours salué à son entrée par de vifs applaudissements, le vieux professeur avait peine à parvenir jusqu'à sa chaire à travers la foule qui encombrait le passage et qui volontiers l'aurait fait passer de main en main. Il est vrai que le fardeau n'aurait pas été bien lourd. Figurez-vous un petit homme de soixante-dix ans environ, frêle, maigrelet, portant presque en tout temps une redingote par dessus son habit, en sorte qu'on se demandait ce qui devait rester quand il était privé de cette double enveloppe et réduit à sa plus simple expression. Appartenant en philosophie à l'école voltairienne, il était, en littérature, de la religion classique. Dans la guerre alors allumée sur ce terrain, il défendait le temple de ses dieux littéraires comme ses propres foyers. En ceci, la modération philosophique du vieil aca-
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démiciea lui faisait quelquefois défaut, et c'était chose plaisante de voir les petites colères où il se mettait. »
Sous un tout autre jour Andrieux est apparu h Mary Lafon, qui dessine ainsi sa silhouette dans Cinquante Ans de Vie littéraire : « Figurez- vous un singe petit, vieux, au visage plissé de rides, et déclamant d'une vçix aigrelette et cassée des lieux communs contre le romantisme. » Il avait pour complices-nés de ses haines tous les auteurs dramatiques de la vieille école, qui pouvaient craindre d'être troublés dans la jouissance exclusive de la Comédie-Française. Ces tenants du passé se coalisèrent — on dirait aujourd'hui : formèrent un syndicat — en adressant au roi une pétition respectueusement indigpée. Ils suppliaient Sa Majesté de prendre en main la cause menacée de Corneille, de Racine et de Molière, et de rétablir l'ordre dans la république des lettres. Après avoir invoqué la mémoire et les intentions de Louis XIV, ils poursuivaient, en demandant qu'on protégeât l'autel sacré de la tragédie :
« La mort de l'acteur qui rivalisait de talent avec les acteurs les plus parfaits de quelque époque que ce soit, a porté plus d'un dommage au noble genre dont il était le soutien. Soit par dépravation de goût, soit par conscience de leur impuissance à le remplacer, quelques sociétaires du Théâtre-Français, prétendant que le genre où Talma excellait ne pouvait plus être utilement exploité, se sont elTorcés d'exclure la tragédie de la scène, et de lui substituer des pièces composées à l'imitation des drames les plus bizarres que puissent offrir les littératures étrangères : drames qu'avant cette époque on n'avait osé reproduire
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que sur nos théâtres infimes... Non seulement ils violent les droits fondés sur les règlements pour favoriser, en toute circonstance, le genre objet de leur prédilection, mais, pour satisfaire aux exigences de ce genre, qui a moins pour but d'élever l'âme, d'intéresser le cœur^, d'occuper l'esprit, que d'éblouir les 3 eux par des moyens matériels, par le fracas des décorations et par l'éclat du spectacle, ils épuisent la caisse du théâtre; ils accroissent sa dette; ils opèrent sa ruine. Et, cependant^, comme la tragédie, malgré tout ce qu'on fait contre elle, lutte encore avec quelque avantage contre son ignoble rival, non contents de se refuser aux frais nécessaires, à l'appareil qu'elle réclame, les protecteurs de celui-ci s'étudient à déconcerter l'ensemble des représentations tragiques, à ne donner pour aide aiîx principaux acteurs que des sujets réprouvés par le public; bien plus encore, pour rendre toute représentation tragique désormais impossible, anticipant sur l'époque où les deux premiers sujets tragiques, mademoiselle Duchesnois et M. Lafond, doivent prendre leur retraite, ils prétendent les contraindre à subir, sous le nom de congé, un exil d'un an, pendant la durée duquel on se flatte de consommer l'absolue destruction du théâtre de Racine, Corneille et Voltaire.
« Sire, les agents sur lesquels votre conliance se repose des soins de surveiller et do diriger le théâtre répondent-ils bien à vos intentions protectrices? Est-ce pour favoriser l'usurpation du mélodrame, est-ce pour lui livrer la scène tragique que les clefs leur en ont été remises? Les fonds que votre libéralité met à leur disposition, pour être employés dans l'intérêt du bon goût, doivent-
ils être prodigués dans l'intérêt de leur goût particulier, qui tend à asservir le domaine de ces grands hommes à la Melpomène des boulevards, et à réduire leur art sublime à la condition d'un vil métier?
« Persuadés, Sire, que la gloire de votre règne est intéressée à ce qu'aucune des sources de la gloire française ne s'altère, nous croyons devoir appeler votre attention sur la dégradation dont le premier de nos théâtres est menacé.
« Sire, le mal est grand déjà ! encore quelques mois, et il sera sans remède ; encore quelques mois, et, fermé tout à fait aux ouvrages qui faisaient les délices de la plus polie des cours, de la nation la plus éclairée, le théâtre fondé par Louis le Grand sera tombé au-dessous des tréteaux les plus abjects, ou plutôt le Théâtre-Français aura cessé d'exister. »
Ce factum, fougueux réquisitoire contre l'administration du baron Taylor, était revêtu de sept signatures. Fut-il, comme l'a prétendu Antoine- Vincent Arnault, l'un des protestataires, remis au roi avant la représentation à' Henri III ^ Le point est sujet à controverse. En tous cas, cette étrange pétition était accompagnée d'une lettre noa moins étrange de mademoiselle Duchesnois, qui se plaignait, non pas au roi, mais au public, que la part de sociétaire eût baissé, depuis trois ans, de seize mille francs à sept mille, et qu'on eût contracté une centaine de mille francs de dette. Elle concluait en annonçant sa résolution d'assigner M. Taylor devant les tribunaux pour violation du pacte social.
Cette réclamation d'une actrice vieillissante, célébrant la gloire de la tragédie et signalant
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les méfaits du drame romantique^ fit généralement sourire. Quant à la pétition, elle inspira à Charles X, qui avait alors un ministre libéral et spirituel M. de Martignac, cette réponse où Ton ne pressent pas le roi des ordonnances : « Messieurs, je ne puis rien pour ce que vous désirez ; je n'ai, comme tous les Français, qu'une place au parterre. »
Les sept, devant une telle abdication, durent croire la littérature, la monarchie et la patrie irrévocablement perdues. En refusant d'écouter Antoine-Vincent Arnault, Lemercier, Viennet, Jouy, Andrieux, Jay et Onésime Leroy, Charles X ne s'était-il pas souvenu qu'ils appartenaient au parti libéral, alors que les romantiques avaient plutôt des affinités conservatrices? La Quotidienne, journal ultra, dans son numéro du 4 mars 1829, dit vertement leur fait aux pétitionnaires, en les énumérant avec dédain : « Antoine-Vincent Arnault, auteur de beaucoup de tragédies dont on ne joue plus que Marias à Minturnes; — Jouy, la renommée la plus tombée de notre époque, du reste moins joué encore que M. Arnault, et romantique sans s'en douter, témoin Sylla avec son cauchemar, son peuple qui parle, sa tribune aux harangues et sa perruque historique; — Etienne, auteur de la jolie comédie des Deux Gendres, empruntée scène par scène, et même avec quelques vers, à un scélérat de jésuite qui s'était permis d'avoir beaucoup d'esprit dans son temps ; — Onésime Leroy, un grand auteur, fort connu pour avoir raccourci, arrangé et gâté la charmante comédie de Montfleury, la Femme juge et partie; il aurait du signer : Pour feu Montfleury, Onésime Leroy; — Népomucène Lemercier : l'instant d'après, lo
redoutable auteur de Plnto s'est avisé qu'il u'avait pas le droit d'être classique ; il a couru après la pétition^ comme s'il se fût agi de reporter un diplôme de censeur maladroitement accepté, mais il n'était plus temps ; la pétition était arrivée aux mains de Sa Majesté qui, dit-on, n'a pas été satisfaite. — Reste M. Viennet. Les amateurs de premières représentations, et qui ne vont qu'à celleslà, savent peut-être à quels titres M. Viennet a été appelé à signer cette pétition. »
Le sévère jugement de la Quotidienne n'était pas désavoué par l'opinion publique, qui lit des gorges chaudes de la protestation des sept. On se divertit aux dépens de ces libéraux, furieusement rétrogrades en littérature. C'était le temps où Victor Hugo, encore royaliste, donnait de la vieille école l'amusante définition : <* Un classique jacobin : un bonnet rouge sur une perruque. » Mais, entre toutes les railleries qui pullulèrent, la plus malicieuse est peut-être celle qu'inséra le Figaro du 28 février 1829, sous le titre les Ours classiques :
(( Une pétition fut faite en Angleterre, durant le règne d'Elisabeth, par Orson Pinnit, directeur des ours royaux. Il se plaignait en leur nom que les pièces d'un nommé William Shakespeare atti raient la foule et éloignaient le public du noble spectacle national de la danse et combat des ours, spectacle protégé de temps immémorial par Sa Majesté et ses prédécesseurs. Nous nous faisons un plaisir de communiquer cette pétition à nos lecteurs. Ils verront que Shakespeare était alors l'intrus, le romantique, et que M. Orson Pinnit était le représentant du goût national et des pures doctrines. Orson laisse parler ses administrés :
« Les traditioQS antiques d'un délassement qui a fait la gloire de vos ancêtres sont au moment de se perdre par l'envahissement du mauvais goût et de la barbarie ; et bientôt, si Votre Majesté ne nous accorde sa puissante protection, le public cessera de se porter au seul et véritable théâtre national, pour aller entendre de misérables farces qui avilissent la scène anglaise.
« Un nommé William Shakespeare a osé composer des pièces d'un genre tout à fait neuf, et déjà on se porte avec fureur à son spectacle, tandis que nous, nous les ours du gouvernement, nous restons abandonnés, forcés de nous croiser les bras ou de danser dans la solitude.
« Dans notre affliction, nous venons nous jeter aux pieds de Votre Majesté et lui offrir les moyens de réparer un aussi grand scandale, en la suppliant d'ordonner que les pièces de Will Shakespeare et des jeunes auteurs de son école soient soumises à une censure exercée par l'un de nous, et qu'aucun de leurs ouvrages ne puisse être représenté sans avoir été marqué préalablement de notre griffe.
« Notre modération connue, nos mœurs douces et simples sont un garant que cette censure sera exercée avec bonhomie et bienveillance. Nous nous bornerons à retrancher de ces ouvrages toutes les extravagances, toutes les choses absurdes qui plaisent tant au public, et qu'on ne trouve jamais chez nous.
« Votre Majesté sentira quel danger il y aurait à laisser occuper l'esprit du peuple par des pièces fortes et spirituelles ; elle sentira la nécessité de ramener la foule, de 'j^v6 ou de force, au spectacle des ours, et bientôt nous aurons à lui rendre des
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actions de grâces d'avoir arrêté les innovations qui menacent d'envahir le seul théâtre national.
« Nous sommes avec un profond respect
de Votre Majesté les ours très humbles et très obéissants
{Suivent les signatures)
Les ours de la Restauration n'étaient pas moins tenaces que leurs ancêtres, contemporains d'Elisabeth. Ils avaient une manière de privilège dramatique dont ils usaient mal, mais qu'ils entendaient garder. Chacun d'eux reçut et tint son rôle dans la conjuration ourdie contre le péril romantique. Le plus lin de la troupe était Antoine- Vincent Arnault, dont Sainte-Beuve a retracé la ligure au tome septième des Causeries du lundi. Ce fut le modèle achevé du littérateur de l'Empire. Né en 1766, mort en 1834, il connut les mœurs de l'ancien régime et pratiqua les idées du monde nouveau. Tout en composant des tragédies, il suivit une carrière administrative et, après avoir été distingué par le général Bonaparte, il demeura fidèle à l'exilé de Sainte-Hélène qui l'inscrivit sur son testament. Singulière époque où un poète était chargé, en 1797, d'organiser le gouvernement des îles Ioniennes ! Arnault s'acquitta très congrûment de sa mission de législateur, et il mandait au vainqueur de Rivoli : « La Constitution que je leur ai donnée n'est pas plus mauvaise qu'une autre, si elle n'est pas meilleure. » Encore qu'il eût de l'admiration pour le premier consul, du respect pour l'Empereur, il gardait son franc-parler et sa dignité d'écrivain. Un jour que Bonaparte lui disait : « Faisons une tragédie ensemble », il répon-
dit tout net : « Volontiers, général, quand nous aurons fait ensemble un plan de campagne. » Chez lui, le fonctionnaire, qu'il fût directeur des Beaux- Arts, secrétaire général de l'Université ou même ministre intérimaire de l'Instruction publique durant les Cent- Jours, pouvait avoir l'échiné souple, mais le poète se tenait droit. Il Usait ses pièces à la Malmaison ou à Saint-Cloud : on ne lui eût pas fait modifier un vers, contre le gré de sa conscience littéraire,
En mai 1791, il avait débuté à la Comédie- Française avec une tragédie. Marias à Minturnes, trop austère peut-être — il ne s'y trouvait pas un seul rôle de femme — mais où résonnaient les mâles accents de la vieille liberté romaine. L'année suivante, ce fut Lucrèce, dont il altéra malencontreusement la physionomie traditionnelle, en prêtant à l'héroïne uq invraisemblable amour pour Sextus. Sa troisième tragédie, et la plus réputée. Blanche et Montcassin ou les Vénitiens, se joua le 16 octobre 1798 au Théâtre de la République — nom donné par la Révolution à la Maison de Molière. On y voit un généreux Français, Montcassin, qui a bien mérité de la république de Venise, s'exposer au châtiment le plus rigoureux en se réfugiant à l'ambassade d'Espagne. Une loi impitoyable livre aux Inquisiteurs d'F]tat, ou Conseil des Trois, quiconque a correspondu clandestinement avec les ministres étrangers. Montcassin est innocent, mais il aime Blanche, tille du sénateur CoQtarini, promise à un certain Capello; il la rejoint à la faveur de la nuit, et lui déclare avec solennité :
J'ai vaincu pour Venise, et, je vaincrai pour toi.
Afin de sauver la réputation de Blanche, qu'il voudrait tout ensemble enlever et ne pas compromettre — ô logique des amoureux ! — il s'évade par le palais de M. de Bedmar. Surpris^ il est inculpé du crime de liante trahison et déféré au Conseil des Trois, où figurent, hélas ! et Gontarini, le père outragé, et Gapello, le rival malchanceux. En vain Blanche arrive pour justifier Montcassin, pour prouver qu'il méditait, non pas avec l'Espagne un complot, mais avec elle de justes noces. Trop tard ! Il a été jugé, condamné à mort et étran-
A distance, on a peine à s'expliquer l'engouement des spectateurs de 1798 pour cette pièce, banale de fond, médiocre de forme. Plusieurs veulent y admirer une couleur historique qu'il est malaisé de découvrir. Quant à la simplicité trop vantée du dialogue, elle devient souvent de la puérilité ou de l'anachronisme. Ainsi Constance, la nourrice de Blanche, voyant qu'elle est prête à courir au secours de son amant, lui suggère ce prudent conseil:
Crains la publicité.
Et la jeune fille de répliquer avec ostentation :
C'est mon unique espoir.
L'opinion publique est mon dernier refuge.
Arnault, exilé par la seconde Restauration, avait en portefeuille une tragédie élaborée dans ses loisirs de fonctionnaire, Germanicus, qui fut représentée le 22 mars 1817 à la Comédie-Française, aussitôt interdite, puis reprise le 20 décembre 1824. Les libéraux firent un accueil enthousiaste à l'œuvre du proscrit. Les royalistes voulurent y voir
des allusioQs napoléoniennes. Il y eut tapage et même émeute — une bataille de Cannes, dit un plaisantin — autour de la pièce, qui ne valait guère que par l'interprétation. Talma, coiiïé à la manière de l'Empereur, tenait le rôle de Germanicus, fils adoptif de Tibère et gouverneur général des provinces d'Orient ; mademoiselle Duchesriois, celui d'Agrippine, épouse de Germanicus. On saluait sa fidélité conjugale par des applaudissements qui visaient le lâche abandon de Marie- Louise, notamment à ce passage tout frémissant d'actualité :
Je ne te quitte pas, dussé-je être importune, Je ne te quitte pas; partout où la fortune, Partout où le pouvoir enchaînera tes pas. En exil, à la mort, je ne te quitte pas.
Au dernier acte, apparaît sur un lit Germanicus, empoisonné par Pison, gouverneur de Syrie, qui a rempli le vœu secret de Tibère :
La mort du prince importe au repos de la terre.
Les convulsions de l'agonie n'empêchent pas le héros de lancer une suprême et copieuse tirade :
0 malheureuse épouse ! ô malheureux enfants ! Je n'en péris pas moins à la Heur de mes ans, Je tombe enveloppé dans une embûche infâme, Dans un pièf^e tendu par la main d'une femme... Adieu, patrie, adieu !
Agrippine se jette sur le corps de son époux, et les amis de Germanicus, unis par un serment solennel, jurent d'être ses vengeurs.
Arnault avait é":alement conduit la traL'-édie dans les brumes septentrionales, avec Oscar, fils d'Ossian, qui fut joué au Théâtre de la Républi-
que le 2 juin 179G. La scène se passe à Selma, dans le palais bâti par Fingal. Oscar aime Malvina, épouse de Dermide que l'on croit mort en une expédition lointaine. Prenant ses précautions^ il avait laissé pour sa veuve des instructions qui ont été trop ponctuellement et surtout trop vite exécutées. En voici la substance :
Ce que perd ma famille, Oscar peut le lui rendre. S'il n'a pas oublié notre amitié si tendre. S'il n'est pas enchaîné par des liens plus doux, A Malvina qu'il rende un plus heureux époux.
On a obéi à Dermide. Or, il revient au quatrième acte et se fâche, quand Oscar, lui avouant sa flamme pour Malvina, s'écrie avec un geste pathétique :
Sur ce cœur qui cherche à respirer Mets un moment la main qui doit le déchirer ; Mets, te dis- je, et frémis. Sens-tu comme il palpite ?
Dermide n'en a cure et provoque son rival. Toutefois, au moment de croiser l'épée, il se livre à une efîusion presque larmoyante, dans le goût de La Chaussée et de Diderot :
Je sens que je suis père et que je suis époux ; Mais, avant de combattre un rival qu'il abhorre. Que l'un et l'autre ami se reconnaisse encore. Embrassons-nous, Oscar.
Ils s'embrassent, puis le combat commence. Ainsi qu'il convient, c'est le mari qui est tué. L'amant, en retrouvant Malvina désormais libre, devient fou de joie ou de désespoir, et adresse à la veuve cet adieu déconcertant :
Déjà je vois Dermide à mnn retour sourire.
Je vais le joindre... Adieu !... Songe à ton fils. J'expire.
De telles élucubrations ne pouvaient illustrer le nom d'Antoine- Vincent Arnault. Il fut plus heureux avec ses Fables, qui sont souvent aiguisées en épigrammes, et dont l'une, intitulée le Colimaçon, atteste une philosophie particulièrement délicate et malicieuse :
Sans amis, comme sans famille, Ici-bas vivre en étranger ; Se retirer dans sa coquille Au signal du moindre danger ; S'aimer d'une amitié sans bornes, De soi seul emplir sa maison ; En sortir, suivant la saison, Pour faire à son prochain les cornes; Signaler ses pas destructeurs Par les traces les plus impures ; Outrager les plus tendres fleurs Par ses baisers ou ses morsures ; Enfin, chez soi, comme en prison, Vieillir de jour en jour plus triste.
C'est l'histoire de l'égoïste Et celle du Colimaçon.
Il est trois vers d'Arnault qui conduiront son nom à la postérité. Ce sont ceux par lesquels se termine la poésie courte et charmante qu'il improvisa, en janvier 1810, dans le parc de Regnault de Saint-Jean-d'Angély, la veille du départ pour l'exil :