UN DEMI-CLASSIQUE : ALEXANDRE SOUMET
Les classiques invétérés n'admettaient aucune compromission avec des novateurs qu'ils traitaient de malfaiteurs publics. Dans le Constitutionnel, organe libéral en politique, conservateur en littérature, le critique théâtral écrivait le 2 mars 1829, à la suite du succès d'Henri III et sa Cour : « Si tous les hommes d'un talent pur veulent entrer dans la lice pour le salut commun, le romantisme sera bientôt contraint de retourner en Allemagne où il est né, avec l'accompagnement des sifflets de toute la France. » Baour-Lormian, auteur de cette froide et correcte tragédie, Oinasis ou Joseph en Egypte, qui fut représentée non sans succès au Théâtre-Français le i4 septembre 1806, se complaisait à vitupérer les révolutionnaires de l'art dramatique. Voici quelques anathèmes, extraits d'une poésie dans laquelle il se vantait de tirer le Canon d'alarme :
Ah ! si le ridicule, armé de traits aigus, Ne frappe saus pitié ces penseurs ambigus,
Le désordre s'accroît et n'a plus de limites ; Nous verrons les héros transformés en ermites, Ces vils coupe-jarrets, ces vampires affreux, Echappés tout sanglants des manoirs ténébreux, Sur la scène française à jamais avilie, Hurler leur désespoir et leur mélancolie. Dans un genre bâtard nous verrons tour à tour Les genres consacrés se perdre sans retour, Les immortelles sœurs, ainsi que des bacchantes, L'œil ardent, le front ceint de lierre et d'acanthe. Sous le poids de l'ivresse, exhaler en hoquets Des vers sans nom, sans forme, et dignes des laquais.
Non moins forcené cet Alexandre Duval qui, après avoir été marin, architecte, acteur, eut le plein de sa vogue sous l'Empire, en fabriquant des comédies, des opéras, des parodies, des drames, dans le goût suprêmement bourgeois. Exaspéré par le succès de la jeune école, il adressera en 1833, sous ce titre : De la littérature romantique, une lettre violente à Victor Hugo qu'il accuse d'avoir ruiné l'art dramatique. La préface de ses Œuvres complètes contient une furieuse sortie contre la presse : « Au nombre des misères, s'écrie-t-il, il en existe encore une que je dois signaler; je veux parler des journaux. Pendant plus de vingt ans, ils ont empoisonné ma vie et détruit ma santé. Ce n'est que depuis quelques années que je suis devenu insensible aux petites méchancetés des coteries et à l'injustice des haines de parti... L'expérience de mes trente ans de théâtre m'a convaincu d'une grande vérité, c'est que toute la malice humaine ne peut rien contre une pièce forte de raison et de choses. »
A la lisière du classicisme, il faut placer certains écrivains de demi-teinte et de tempérament plus moderne, encore qu'enfermés dans les us de
la tragédie. C'est, d'abord, Michel Pichat (de l'Isère), auteur d'un Léonidas, qui parut sur le Théâtre-Français le 26 novembre 1825. Il disait au cours d'une préface assez fastueuse : « En parlant des Grecs, je parle à tous les Français. La Grèce est véritablement pour nous comme une autre patrie. Sans doute ma tragédie a dû à ce sentiment presque unanime une grande partie de la faveur du public. On applaudissait, dans l'antique Léonidas, le Léonidas nouveau, ce Marcos Botzaris, dont la mort si héroïquement méditée a ressuscité l'héroïsme des Thermopyles. Quant à M. Talma, c'est plus que mon Léonidas, c'est le Léonidas de l'histoire, c'est le Léonidas de David, qui parle, qui marche, qui agit devant les spectateurs étonnés. » A côté, ou plutôt un peu audessus de Pichat, plaçons Léon Halévy. Dans son ample bagage, il y a lieu de retenir le C^ar Démétrias, tragédie jouée au Théâtre- Français le l^'" août 1829. C'est l'aventure du lils d'un vieux soldat, qu'on a substitué à l'héritier de la dynastie. Parvenu au souverain pouvoir, il apprend la supercherie dont il a bénéficié, et un monologue nous révèle ses intimes perplexités :
Ce trône m'appartient, je n'en descendrai pas ; Je suis digne, après tout, de la grandeur suprême.
A la reine Marpha désabusée, qui lui crie :
V^ous n'êtes pas mon fils,
il répond dans une scène presque cornélienne :
Je suis votre vengeur.
A peu près au même niveau se maintient Ancolot, avec des tragédies vaguement modernisées. Son
Louis IX, en 1819, lui valut une pension de 2000 francs sur la cassette royale et la protection des ultras,, qui voulaient protester contre les Vêpres siciliennes, V œuvre libérale de Casimir Delavigne. Après l'échec du Maire du Palais, lequel n'eut que sept représentations en 1823, Ancelot prit sa revanche avec une tragédie de Fiesque, imitée de Schiller et jouée à l'Odéon le 5 novembre 1824. On y trouve ce vers étrange, pour annoncer poétiquement un coup de canon :
Le bronze va bientôt marquer la dixième heure.
Par contre, il convient de signaler, au quatrième acte, une situation pathétique qui hausse le ton du dialogue, en un cliquetis d'hémistiches :