FIESQUE
Le repos et la gloire.
En tête de l'ouvrage figure une épître dédicatoire au bon Saintine, qui semble avoir tenu auprès d'Ancelot le rôle d'une sage Egérie :
Plus d'une fois, ami, mes enfants nouveau-nés Furent par ta prudence à périr condamnés; J'exécutai l'arrêt, et, domptant la nature, Je devins le Brutus de la littérature.
L'auteur de Fiesque tient à nous faire savoir son dévouement aux fleurs de lis, son aversion pour les trois couleurs :
J'avais couru naguère, au moment du danger. Sous le drapeau sans tache heureux de me ranger, Offrir aux défenseurs du trône héréditaire De mon bras inconnu le secours volontaire.
Au resle^ la nécessité d'un renouveau dramatique ne lui échappe point. En 1829^ dans Elisabeth cV Angleterre, que Cuvillier-Fleury appelle « une vraie parade sans vérité ni poésie, » il se range parmi les admirateurs de Shakespeare. Il met cette profession de foi dans la bouche d'un des personnages, la comtesse de Suffolk :
Avec nous, dans Southwark pourquoi ne pas venir Du hon Wiihain Shakspeare admirer les merveilles? Gomme il charme à la fois le cœur et les oreilles ! Quel génie enfanta ces chefs-d'œuvre divers, Et que n'oublîrait-on en écoutant ses vers !
Plus heureusement doué fut Alexandre Soumet, qui essaya de rompre avec les errements anciens. Il manqua d'audace, mais le sens du théâtre, un instinct scénique, lui avait été abondamment imparti. On peut regretter que son caractère, aussi souple que celui de Népomucène Lemercier était rigide, l'ait toujours incité à flagorner le pouvoir et à déserter les causes vaincues. Il chanta, tour à tour. Napoléon qui le nomma auditeur au Conseil d'État, la Reslauration qui lui conféra le titre de bibliothécaire du roi à Saint-Cloud, Louis-Philippe qui l'appela à la bibliothèque de Gompiègne. Au demeurant, il était poète, avec des élans ou des aspirations qui se trouvaient à l'étroit dans la vieille formule classique, sans qu'il parvînt à la briser.
Né en 178G à Castelnaudary, Alexandre Soumet avait été un enfant prodige, doué d'une inconcevable précocité. A sept ans, il faisait des vers, et peu après il s'avisa d'ajouter un livre entier à Télémaque. Les Jeux Floraux le comptèrent parmi leurs plus brillants lauréats, et son biographe Le
Fèvre-Deumier dit en st3^1e pompeux : « Quand les carrousels de Clémence Isaure se rouvrirent sous le ciel pacifié du Midi, il y jeta ses rimes, pour en récolter les fleurs, et sa moisson fut complète. » En 1814, il composait l'élégie de la Pauvre Fille, qui tira des larmes, de si douces larmes, à nos sensibles aïeules. L'année suivante, deux prix de poésie étant proposés au concours, l'Académie française décerna l'un et l'autre à Alexandre Soumet : il avait traité des sujets bien diiïérents, la Découverte de la vaccine et la Mort de Baijard. Déjà il était l'auteur d'un couple de poèmes à tendances morales et d'une religiosité édulcorée, V Incrédulité et le Fanatisme. En portefeuille il avait une tragédie de Cléopâtre, Telle est la besogne qu'accomplissait, à la suite de la Grande-Armée, cet auditeur au Conseil d'Etat, chargé d'administrer les provinces conquises! Des vers devaient traîner dans les dossiers du fonctionnaire.
La Restauration rendit aux Muses ce nourrisson de vingt-neuf ans, et voici en quels termes son panégyriste le félicite de n'avoir pas échangé son brevet de poète contre un diplôme de préfet : « Notre philosophe, qui n'avait accepté de fonctions que par obéissance, et se fut laissé par devoir enfermer dans des horizons de bureau, commença enfin à respirer plus à l'aise, à ne plus sentir sur son front la calotte de plomb des affaires, à s'apercevoir qu'il n'y a pas do places, surtout quand elles sont hautes, qui vaillent les pas qu'on fait pour y monter. Sa carrière administrative était, Dieu merci, terminée : et, malgré sa chétive fortune, malgré son pou d'espoir d'en fonder une par son travail, il eut le courage de se consacrer exclu-
sivement aux lettres. » On conviendra qu'elles lui furent assez propices, mais le biographe passe la mesure de l'éloge et pousse jusqu'à l'hyperbole. 11 place Soumet au-dessus même de Lamartine et de Victor Hugo. « De nouveaux points de vue^ dit-il, s'ouvraient à travers les broussailles de l'Empire : une langue nouvelle se révélait. On ne s'était point habitué à cette opulence d'images, à ces alliances inusitées d'expressions, à la richesse mélodieuse des rimes, au balancement nombreux des périodes, à cette musique de la parole, si expressive qu'on dirait que le son a de la couleur. C'est que nous avions eu beaucoup de versilicateurs, et qu'il se montrait enfin un poète. »
Après plusieurs années de recueillement et de labeur sous le ciel natal du Languedoc, Alexandre Soumet revint à Paris et aborda le théâtre. A quarante-huit heures d'intervalle, le 7 et le 9 novembre 1822, il fit représenter Clytemnestre à la Comédie-Française et Saill à l'Odéon. Le succès, ici et là, fut éclatant. Quoique les deux pièces procèdent d'inspirations manifestement distinctes, l'une païenne, l'autre biblique, elles ont ce caractère commun d'être fondées sur la fatalité, avec les modifications que comportent les religions opposées de l'IIellade et de la Judée.
Le rùle d'Oreste et celui de Saiil sollicitaient également le génie de ïalma. Il hésita longtemps, puis répondit à l'auteur avec sa bonne grâce coutumière : « Je me décide pour Oreste, j'aime mieux avoir à lutter contre les furies que contre Satan, et je crains que vous n'ayez dépassé dans Saill les forces humaines. » Pour interpréter Clytemnestre, dont Victor Hugo a dit qu'il « préférait cette tragédie à tout ce qui a paru sur notre scène
118 l'aube du théâtre ROxMâNTIQUE
depuis un demi -siècle, » ïalma avait à ses côtés Ligier dans Pylade, Desmousseaux dans Égistlie, mademoiselle Bourgoin dans Electre; le rôle capital de la reine était échu à la robuste mademoiselle Duchesnois. Le sujet traité par Soumet ne correspond nullement aux Erinnyes de Leconte de Lisle, mais nous montre Glytemnestre devenue l'épouse de son complice P]gisthe et torturée par le remords. Devant le tombeau d'Agamemnon, elle rencontre Electre qui vient chaque jour et prier et pleurer, immuablement fidèle au souvenir paternel. Entre cette mère et cette fille, combien tragiques les paroles échangées!
GLYTEMNESTRE.
Arrête, écoule- moi.
ELECTRE
Mon père nous entend.
GLYTEMNESTRE.
Vois mes pleurs.
ELECTRE
Je rejoins son ombre délaissée.
GLYTEMNESTRlJl.
Par delà tes souhaits tremble d'être exaucée. Si lu savais !..,
ELECTRE
D'où naît un si tardif remord?
• Qui vous poursuit?
GLYTEMNESTRE.
Les dieux.
ÉLEGTRE.
Que veulent -ils?
GLYTEMNESTRE.
Ma mort.
Oreste est revenu, accompagné par Pylade. Il se trouve en face de sa sœur Electre qui, près do
la tombe d'Agamemnon, l'excite à la vengeance. Et Glytemnestre, en revoyant Oreste^ sent renaître l'amour maternel. Mais le fils vengeur ne fléchit pas. Il veut tuer, il tuera Egisthe, et supplie sa mère de s'associer à son dessein. Elle refuse. Alors il suit la destinée fatale, il les assassine, elle et lui, l'épouse adultère et l'ambitieux meurtrier; puis, quand il a consommé son pieux forfait à la cantonade, il reparait, en proie à des fureurs qui n'égalent pas celles d'Andromaque. Elles n'en sont que la paraphrase, œuvre d'un bon rhétoricien :
Cachez, fleuve d'enfer, ma tête criminelle ! Sisyphe, écrase-moi sous ta roche éternelle ! Filles de Danatis, cédez-moi vos tourments; Oreste peut sufflre à tous les châtiments. Vous m'avez vu tenir ma promesse terrible ; J'ai de tant de forfaits fermé le cercle horrible ; J'ai frappé, j'ai rempli mes destins odieux. Quel crime faut-il donc pour désarmer les dieux ?
Sur Saill, Victor ITugo ne porte pas un jugement moins favorable que sur Clijtemnestre. On lit, dans sa Correspondance , a la date du 17 janvier 182.'i : « Cet ouvrage, entièrement original, sévère comme une pièce grecque et intéressant comme un drame germanique, rév^élera du premier coup toute la hauteur de Soumet. » Au vrai, la versification de cette tragédie, « tirée de l'I^jcriturc Sainte, » est harmonieuse, encore qu'un peu redondante. Le personnage de Saill, où Joanny emporta un triomphe, a une majesté saisissante ot lugubre; celui do David, qui doit toujours être joué par une femme, évoque l'image charmante d'un Kliacin grandi :
Seize printemps à pciuo ont passé sur son front.
Jonathas, fils de Saûl^ lui demande comment il se nomme. Il répond avec simplicité :
David. Bethléem m'a vu naître, L'heureuse Bethléem, d'un entant glorieux Dans l'avenir lointain berceau mystérieux. Longtemps je fus pasteur...
11 raconte sa vie paisiblement écoulée :
Je tiens 1 1 harpe sainte, et l'esprit du Seigneur : Dicle à ma faible voix des hymnes de bonheur; A l'ondjre des palniiers, sous nos sacrés portiques, Ileutend ma prière, écoute mes cantiques, Me parle de son peuple, et souvent dans les cieux, Colombe lumiueuse, il se montre à mes yeux.
Chez ce David adolescent qui abat Goliath,, supplante la Pythonisse d'Endor, apaise les fureurs de Saûl et ne laisse pas indiiïérentc la iille du roi, les élans de mysticité se mêlent aux humaines tendresses. Par là l'œuvre de Soumet n'a pas l'incomparable sainteté d'At/io.lle, mais quelque chose de la grâce attendrissante d'Estlier :
Ce Dieu qui lit le jour ne défend pas d'aimer.
11 est daus le ciel même un esprit de lumière
Qui conserve à l'amour sa pureté première;
Son front porle une étoile, et ses mains un flambeau ;
Des anges du Seigneur c'est l'ange le plus beau.
Presque trop joli, en son allure ambigui', demiféminine, semble cet éphèbe qui conquiert les cœurs sur son passage :
David nous apparut sous des palmiers en fleurs ; L'aloès embaumé, la myrrhe précieuse Entouraient de |)arfums sa tête gracieuse ; Ses (rails d'un feu divin s'animaient éclairés, L'amour divin brillait dans ses yeux inspirés.
Apres que Saûl a tué son fils Jonathas, qu'il prenait pour David, et s'est fait justice en se tuant soi-même, la tragédie s'achève sur ces paroles du prophète Achimélech, aveugle et septuagénaire, gardien du temple de Nobé :
Peuple, à d'autres destins David est réservé; Un Dieu vit dans sa race, et le monde est sauvé.
Vingt mois plus tard, le 2 juillet 1824, Cléopdtre fut représentée à l'Odéon, avec mademoiselle Georges pour protagoniste. Joanny tenait le rôle d'Antoine, et Ligier celui d'Octave César. La première soirée ne se déroula pas sans orage. MM.Porel et Monval, dans leur volume consacré il l'histoire de VOdeo/l, relatent un incident significatif : « Quatre actes avaient tellement ennuyé le public que, lorsque le rideau s'est levé sur le cinquième, un spectateur s'est écrié : « Messieurs les acteurs et mesdames les actrices, vous avez joué les premiers actes d'une façon si insignifiante, que vous devriez bien nous faire grâce du cinquième. » Un haro s'éleva contre l'orateur. Néanmoins, de nombreux sifflets ayant salué la fin de la tragédie, on vit qu'il n'avait eu tort que dans la forme.
A la lecture, l'œuvre de Soumet ne parait pas mériter un traitement moins sévère. La scène se passe à Alexandrie, après la bataille d'Actium. Antoine vaincu a suivi Cléopâtre, auteur de sa défaite, et lui-rrême est rejoint par son épouse Octavio, accompagnée de ses enfants. Entre le devoir et la passion, entre ces d(3ux femmes, la légitime et l'autre, inégalement séduisantes, il prend l'attitude et tient le langage d'un homme infiniment embarrassé. Le flux et le rcllux de ses
préférences remplissent les cinq actes de la tragédie. Gléopâtre a bien préparé et mis en évidence le fer et les poisons qui doivent lui donner la mort; mais c'est l'habituelle manœuvre d'une amoureuse très expérimentée^ désireuse d'attendrir la crédulité d'un amant. Antoine, qui est plutôt un soldat brave qu'un brave père de famille, tombe dans le piège avec la candeur traditionnelle des vieux militaires. Arrive Octave qui le sermonne, qui le somme de revenir « à son épouse, à Rome, à la vertu; » puis Octavie qui pleure. Antoine s'émeut soudain et dit à Cléopâtre :
Vous avez fait ma honte, elle fait mon orgueil ; Je rougis de moi-même et suis fier d'Octavie.
A l'acte suivant, le troisième, nous assistons à la volte-face d'Antoine. Il veut couronner Gléopâtre, mais elle l'a trahi et livré à Octave. C'est un déboire. Alors Octavie renouvelle l'assaut, secondée par son fils Marcellus, un garçonnet fort éloquent,, qui, comme le jeune Vignot d'Alexandre Dumas, ne connaît pas son père et demande à le connaître. Tout cela est étrange, en vérité; le dénouement sera plus bizarre encore. Cléopâtre assassine Octavie, après quoi elle s'em-^ poisonne. A ses pieds vient expirer Antoine, qui s'est transpercé la poitrine et soupire néanmoins une déclaration :
Cléopâtre jamais ne me parut si belle.
Ah ! que je goûte encor l'affreuse volupté De contempler ses yeux où s'éteint la clarté.
Avant de rendre l'âme,, elle veut le braver, le désespérer une dernière fois, on lui apprenant qu'elle a tué Octavie. Il se retourne avec dégoût
et lui jette cette suprême apostrophe, tardivement
morale en son tutoiement :
m La mort nous unissait, le crime nous sépare, t.parjine-moi ta vue à l'heure du trépas Et Tinvincible horreur d'expirer dans tes bras.
De même que Saiil avait pour sous-titre : ou le Sacerdoce et la Royauté, on pourrait écrire, audessous de Cléopâtre, en guise de commentaire : ou les fluctuations d'un général trop sensible. Et volontiers on y joindrait un vœu : que tous ces agités reposent en paix î
Le sujet de Jeanne d'Arc hanta l'imagination d'Alexandre Soumet. Il le fît servir à deux fins : une tragédie jouée en 1825, et une trilogie nationale, sorte d'épopée dédiée à la France, qui fut publiée posthume, ennovembre 1845, par les soins de madame Gabrielle Soumet d'Altenheym. La trilogie du déclin est fastidieuse; la tragédie de la maturité excita des transports d'enthousiasme et valut à mademoiselle Georges un de ses plus brillants triomphes. Il s'y trouve des invraisemblances capitales : ainsi l'arrivée de François de Paule dans la prison, le revirement patriotique du duc de Bourgogne, l'intervention mélodramatique du père et des deux sœurs de Jeanne d'Arc. Mais la division est adroite en cinq actes, intitulés la Captivité, la Torture, le Tribunal, le Jugement de Dieu, et le Bûcher. La versification est moins déclamatoire que celle de Casimir Delavigne traitant le même thème avec une ferveur chauvine. Il y a certains vers bien frappés, à l'adresse de l'Angleterre, — car le pieux Soumet n'a garde de mettre l'Kglise en cause, alors que Charles X règne et que la Congrégation gouverne. Jeanne d'Arc
crie à son bourreau, l'inquisiteur Hermangard :
Tout mon sangtpeiit couler sous votre main cruelle; Ma vie est d'un instant, la France est immortelle !
Ou bien elle envoie à sa mère ses mélancoliques adieux :
Dites-lui que je meurs Avec le seul regret de lui coûter des pleurs. Ce fut bien orgueilleux pour une pauvre fille De placer son pays plus haut que sa famille, Au delà de ses champs d'avoir un horizon. De sauver sa patrie en perdant sa maison... Emportez celte croix pour ma mère... pour elle ! Les feux vont consumer ma dépouille mortelle ; De mes restes proscrits rien ne doit demeurer ; Je n'aurai point de tombe où vous puissiez pleurer, Et dans cette humble croix je laisse à notre mère Tout ce qui restera de moi sur cette terre.
En 1827, Alexandre Soumet fit représenter /i'/n/- Ua, un drame imité de KeniUoort/i, et le 2 mai 1828, ÉUsabethde France, qui n'eut à la Comédie- Française qu'un médiocre succès, en dépit de nombreux emprunts faits au Don Carlos de Schiller. Le titre primitif devait être le Secret de la Confession, mais la censure estima sans doute qu'une telle dénomination tomberait sous le coup de la loi du sacrilège. Les rôles étaient ainsi distribués : Elisabeth de France, mademoiselle Duchesnois; Philippe II, Ligier; don Carlos, prince royal, Firmin; le duc d'Albe, Menjaud; d'Egmont, ambassadeur de la Belgique, David. Certes Soumet avait là un admirable sujet : la jalousie de Philippe qui a épousé la fiancée de son fils et qui pressent la survivance de leurs silencieuses amours. Aiguillonné par la perfidie du duc d'Albe, ce roi malheureux, père sans entrailles, met à la torture.
mais en vain, le moine Alvarès, qu'il soupçonne d'avoir reçu la confession de la reine. Non content d'emprisonner Carlos, il mande le chef du tribunal de l'Inquisition, nonagénaire et aveugle^ qui lui conseille d'immoler le coupable ou prétendu tel à son impitoyable courroux. Philippe résiste, en un retour de scrupule paternel:
(yest mon seul fils. S'il meurt, pourquoi tant de fatigues, De travaux commencés, de combats et de brigues ? Pour qui ce que j'ai fait et ce que j'ai tenté?
Et l'inquisiteur de répondre, avec une froideur de bourreau :
Pour le néant plutôt que pour la liberté.
Cependant lu reine, arrivée au paroxysme do la souffrance et comme stimulée par la cruauté de Philippe, fait à Carlos l'aveu dont elle s'était toujours défendue :
Oui, quand tout séparait nos tendresses cachées, Nos deux àmcs brûlaient, l'une à l'autre attachées.
Le roi les écoute, les surprend. Quatre hommes masqués et portantdes flambeaux l'accompagnent, ainsi que le chef du tribunal auquel il donne cet ordre laconique :
.l'ai la preuve du crime, il ne m'en faut point d'autre. Mon devoir est rempli; vieillard, faites le vôtre.
L'œuvre maîtresse d'Alexandre Soumet est Une Fête de Néron, tragédie écrite en collaboration avec Louis Belmontet, et représentée à l'Odéon le 28 décembre 1829. Cette pièce néo-classique, où mademoiselle Georges tenait lepersonnaged'Agrippine et Ligier celui de l'empereur, eut plus de cent représentations consécutives. Elle continuait avec une certaine audace l'histoire de Néron, magis-
tralement esquissée par Racine. Après le meurtre de Britannicus, celui d'Agrippine. Pour peindre le parricide, Soumet et Belmontet ont recours à une couleur locale et à des teintes sombres que le pur classicisme n'eût point avouées. Burrhus a cédé la place à Sénèque, plus verbeux en sa philosophie impuissante; l'insidieux Narcisse est suppléé par Locuste, l'empoisonneuse, spécialiste émérite. L'empereur, soumis à la volonté de la courtisane Poppée, après un infructueux essai pour qu'Agrippine soit noyée au large, la fait égorger par le prétorien Lénas. Elle vient — et c'est une hardiesse romantique — mourir au pied de la statue de Néron qu'elle embrasse désespérément :
...Je reçois, mon fils, ce don de ton amour. Néron devait la mort à qui le mit au jour. Mon ombre en gémissant va joindre les victimes Et montrer aux enfers le plus grand de tes crimes.
Parmi les éloges chaleureux de la presse, la Quotidiennedii M décembre 1829 formula une réserve au sujet de ce dénouement réaliste : « Le succès n'a pas été un moment contesté jusqu'à la dernière scène^ où la vue d'une large plaie saignante a excité quelques murmures... Horreur pour horreur, mieux vaut encore l'oreiller d'Othello. » Le Figaro eut également une note de moralité historique : « Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est l'insouciant abandon avec lequel les auteurs se sont livrés à la peinture des mœurs de débauche et de sang qui ont épouvanté le règne des empereurs. Suétone ne va pas plus loin. » En 1862, quand Une Fête de Néron fut reprise à l'Odéon sans paraître trop démodée, Francisque Sarcey, arbitre impartial, porta dans le feuilleton de VOpl-
7iion nationale un jugement favorable : « C'est, dit-il, une œuvre curieuse, parce qu'elle marque un moment de notre histoire dramatique. Le goût de la tragédie était encore très vif dans le public. La révolution faite à grand fracas par Victor Hugo était proche; quelques-uns s'y essayaient par avance, de façon plus timide. Une Fête de Néron est une de ces tentatives, un compromis entre la sévérité nue de la tragédie classique et ces aspirations secrètes au tumulte et à l'éclat du drame, qui bouillonnaient alors en certains esprits. »
On ne reprendra, selon toute apparence, aucune des autres œuvres d'Alexandre Soumet. Durant ses dernières années — de 1829 à 1843 — il ne retrouva jamais le demi-coup d'aile qui soulève par intervalles Une Fête de Néron. Il semble que sa veine dramatique était épuisée. La tragédie de Nornia, écrite en collaboration avec Jules Lefèvre, l'auteur des Martyrs d'Are^so, et représentée le 6 avril 18)U à l'Odéon, tâchera de rendre pathétique la trop lointaine aventure d'une druidesse, séduite par Pollion, proconsul de Rome, et abandonnée avec deux enfants, Agénor et Clodomir. Imaginez l'enlèvement et la subornation d'une manière de religieuse, au temps des farouches Gaulois. Norma avoue sa faute à son père Orovèse, qui est un homme de bronze; elle devient folle au cinquième acte, apparaît avec des cheveux épars, une longue tunique blanche et un rire déchirant; puis elle tue l'un de ses fils et se précipite en entraînant l'autre dans un abîme, non sans avoir lancé à l'adresse de l'ingrat Pollion un dernier couplet de tendresse rétrospective :
Il aimait de mon front l'amoureuse pâleur; Je suis plus pâle ici, mais je ne suis plus belle.
La lune s'est éteinte, et mon âme avec elle; Mon âme où comme un feu son image avait lui, Mon âme qui n'est plus qu'un souvenir de lui.
Soumet tentera de réfuter les critiques qui feront grief à Nonna d'être calquée sur Médée. Il alléguera que la ressemblance n'est pas plus grande qu'entre Hamlet et Oreste, ou le Roi Lear et Œdipe. Mais surtout, dans cette courte préface apologétique, il rend un légitime hommage à sa principale interprète : a Mademoiselle Georges obtenait dans ce rôle un succès d'enthousiasme. Après avoir été tour à tour dans les premiers actes la Niobé des Grecs, la lady Macbeth de Shakespeare, la Velléda de M. de Chateaubriand, après avoir parcouru le cercle entier des passions que peut renfermer un cœur de femme, elle s'élevait dans l'acte de la folie à une hauteur d'inspiration qui ne sera peut-être jamais reproduite. » Par malheur pour Soumet, la pièce valait moins que l'actrice.
Il composera encore, à l'extrême déclin, deux tragédies où il aura sa fille, madame Gabrielle d'Altenheym, pour collaboratrice. Le Gladiateur — représenté au Théâtre- Français le 24 avril 1841 en même temps qu'une comédie des mêmes auteurs, le Secret du Roi — prête à Origène, insultant les faux dieux, des anathèmes qui sont loin d'égaler ceux de Polyeucte :
La mort, en nous frappant, ressuscite le monde ! Tout chrétien est jaloux d'en couronner son sort. Il marche à la victoire, appuyé sur la mort.
Assurément, l'infortune de ce gladiateur est lamentable et rare. Dans le cirque, au moment de frapper la viclime Néodémie, il reconnaît sa fille
à une marque — mettons sur l'épaule — qui lui fut faite quand on l'a
Arrachée avant l'heure aux flancs nus de sa mère.
Extraordinaire opération césarienne! Au reste, le Gladiateur, après un court répit, est contraint de tuer sa Néodémie retrouvée, pour la dérober aux outrages de l'amphithéâtre, et il lègue à ceux qui l'écoutent une conclusion morale, digne do figurer dans la Case de l'oncle Tom :
Je veux que ce poignard, sur un autel chrétien, Rappelant quel forfait épouvante notre âge. Au monde rajeuni dise : Plus d'esclavage!
Du même aloi est Jaiiè Gret/, jouée le 30 mars 1844 à l'Odéon, un an avant la mort de Soumet. Guilfort, fils du duc de Northumberland, est aimé à la fois par Marie Tudor, sœur et héritière d'Edouard VI, et par Jane Grey, petite-nièce de Henri VIII, qu'il a épousée et qu'il veut faire reine d'Angleterre. Elle s'en défend. Il la presse :
Le trône ou l'échafaud, que choisis- tu?