‹ L'aube du théâtre romantiqueChapitre 25 sur 55 · RUSTAUD · texte numérisé non relu

RUSTAUD

Oui, lui-même en enfant près des enfants il joue ; Car on ne fut jamais si doux, si bon bourgeois ! Comme aux grands de Paris il parle aux villageois. S'il n'eût reçu, dit-il, un si gros héritage, En curé de hameau, dans un simple ermitage, Près de quelque nourrice à l'écarl il vivrait, Elevant les marmots qu'il lui baptiserait.

Au troisième acte, qui souleva une véritable tempête, était un burlesque et plat imbroglio. D'Harville prenait un noiaire pour un médecin et voulait qu'il lui tâtât le pouls. L'autre s'offrait à recevoir son testament.

Dans toute la pièce, il n'y a lieu de retenir qu'un couplet, assez heureusement venu^ sur la jalousie :

Une personne aimée est pour nous une idole; Son seul nom, nn clin d'oeil, un geste, une parole, Le toucher de sa robe et le bruit de ses pas, Un billet qui nous vient, on qui n'arrive pas, Un reproche, un pardon, un désir^ une absence, L'approche d'un rival, tout nous jette en démence. Sourit-elle à quelqu'un, on en est consterné; Accueille-t-elle un soin, on se croit ruiné; Plaît-elle à tout le monde, on en prend de l'ombrage; Paraît-elle moins plaire, on en a de la rage.

Dans une « note finale » do la brochure, Lemercier prétend qu'il n'avait eu jusqu'alors que deux échecs véritables au théâtre, et à quinze ans d'intervalle : la chute d'Isule, « par ordre » consulaire, et celle du Faux Bon Homme, a un peu par désordre ». Il estime, d'ailleurs, qu'on a été fort injuste pour son Montledoux, dont la société, issue de la Révolution, lui avait offert le modèle. « Un parterre bienveillant et calme, dit-il, eût peut-être pris plaisir à le juger. Notre parterre actuel veut des objets plus mouvants et des portraits plus larges. J'aurais dû opposer à mon personnage le Faux Bon Diable, caractère qui, par sa feinte vérité et son air de cordialité, est plus théâtral que le Faux Bon Homme, parce que l'un est saillant et qu'il agit en face, tandis que l'autre n'est que fin et qu'il agit en arrière. » Cette réserve faite, Népomucèno Lemercier conclut, avec la maussaderie de l'auteur malchanceux: « J'espère que du moins on ne me contestera pas d'en avoir eu la première idée ; car^ que ne m'a-t-on pas disputé? jusqu'au faible avantage d'avoir inventé, dans Pinto et dans Plaute, le genre de la comédie historique. »

Plus heureuse fut la fortune de la pièce suivante, le Complot domestique ou le Maniaque supposé. Il s'y trouve une thèse que formule ainsi la dédicace à M. Dupuytren^ chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, professeur à la Faculté de Médecine, etc : « 31on cher Dupuytren, les vrais médecins méprisent l'empirisme et la charlatanisme. C'est en écoutant vos leçons que j'ai le mieux appris combien l'un et l'autre sont dangereux aux hommes. Frappé des abus du pouvoir discrétionnaire, trop aveuglément abandonné à certains régisseurs des maisons où l'on traite les maladies mentales, j'ai voulu rendre encore la comédie utile à la société, en signalant l'espèce de charlatans la plus funeste dans l'image de mon Thérapeumane... Il y a, je crois, quelque force comique dans l'intervention d'un soi-disant médecin de fous, plus insensé que ses malades par sa manie systématique. J'ai pris soin d'opposer en contraste à l'originalité du docteur ignorant et cupide la physionomie d'un habile et honnête docteur. »

Ce Thérapeumane est un médecin tout moderne — on dirait maintenant « nouveau jeu » — et, en examinant Angeline, fille de M. Danjoie, il n'omet pas de se présenter sous un jour avantageux et attrayant :

Nous n'avons plus le ton de notre école altière, \i bonnet doctoral coninie au temps de Molière; Abjurant le costume et l'air de médecin, r.tudiant du monde et le fort et le fin, dans de société, jaloux de plaire aux femmes, Nous entrons aujourd'hui dans les peines des dames.

Il s'agit de faire passer M. Danjoie pour fou, avec la complicité de son intendant Grippard ainsi

186 l'aube du théâtre ROMAiNTIQUE

que de son neveu Blinval, et de rompre un mariage projeté entre Angeline et l'honorable docteur Clairfond. Mais quelle maladie trouver à Danjoie?

Il étourdit son cœur, divertit ses penchants Parmi les feux de joie, et les ris, et les chants, Et, par la mélodie et les jets de la flamme, Tient ses sens éveillés pour endormir son âme.

Ce qui veut dire qu'il aime la musique et les feux d'artifice. Il a également un penchant très marqué pour l'espèce féline, comme le rappelle L'Olive, son valet :

Vous perdîtes un jour votre angora si beau, Et lui fîtes graver sur un petit tombeau : (( Hôte inapprivoisé, plein d'aimables souplesses, Au seul logis hdèle, et sensible aux caresses, Doux, veloutant sa griffe, adroit et patelin, Ci-gît mon chat, portrait du sexe féminin. ))

Il n'y a pas là de quoi incarcérer un homme, fût-ce dans la maison de plaisance que nous décrit Thérapeumane :

Mon hôpital de fous mérite des éloges ;

Que dis-je, un hôpital? c'est une pension.

Asile de retraite et de discrétion,

Dont le jardin, les cour^, les enclos agréables,

Cachent l'intérieur où sont mes incurables.

Tous les aliénés entre mes mains remis,

N'y voyant plus que moi, deviennent mes amis.

Au soin de les traiter mon savoir me condamne.

Et c'est ce qui m'a fait nommer Thérapeumane,

De mania, mot grec, finement contracté

Avec le radical du mot, thérapeute.

Qui de thérapeutique est l'étymologie :

En tout, signifiant guérisseur de manie.

l'aube du TIIKâTUE uomantioue 187

Voilà le logis et le médicastrc. Reste à préciser la nature du mal :

La tète en est le siège ; et, d'après ce système, On y doit appliquer d'abord quelque épithème, Par la douche, et la glace en tempérer le l'eu, User de narcotique et l'assoupir un peu; Plus un stcrnutatoire : en voilà pour la tête. Les fonctions du corps ensuite on les arrête. La lancette en la veine affaiblit promptement Des chaleurs de l'esprit cet aveugle instrument. J'achève en de longs bains de le rendre débile ; Je détrempe le foie, expulse l'atrabile ; J'envoie à l'estomac un émétique lin, Et s'il regimjje encor, je le garrotte enfin.

De là un résultat indubitable : la folie cède la ])lace à l'imbécillité. Gomme les animaux malades de la peste,

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.

Quelques-uns, nonobstant, ont l'indélicatesse de ne pas supporter le traitement et de priver Thérapeumane d'une rémunération prolongée.

Jugez-en : l'un d'entre eux s'en vient me requérir; J'exige qu'il m'accorde un mois pour le guérir. Eh bien ! d'impatience il meurt en trois semaines. Qu'y faire?

l'olive.

Ah ! le gaillard !

TIIÉRAl'EUMANE.

Voilà de leurs fredaines !

Serait-ce le cas de ce bon Danjoie ? vS'aviserat-il d'être un fou récalcitrant? 11 faut d'abord recueillir les indices qui permettront de déduire un diagnostic.

l'olive.

Lorsque de sa défunte il vit l'enterrement, Il perdit l'appétit et son teint ordinaire.

THÉRAPEUMANE.

Spasme vers le plexus, que nous nommons solaire.

l'olive.

Il ne parlait qu'à peine, et semblait bégayer.

THÉRAPEUMANE.

Fluxion angineiise, humeur à délayer.

l'olive.

Longtemps il fut chagrin.

THÉRAPEUMANE.

Empâtement du foie.

l'olive.

Maintenant son vertige est d'aimer trop la joie.

THÉRAPEUMANE.

Pléthore d'un sang vif. .

l'olive.

Il s'essouffle à courir.

THÉRAPEUMANE.

Obstrûment à la rate.

l'olive.

11 ne croit pas souffrir.

THÉRAPEUMANE.

Illusion des sens.

l'olive.

Il fuit le lit, la table.

THÉRAPEUMANE.

Grand feu dans l'hypocondre.

l'olive.

Il est colère en diable.

THÉRAPEUMANE.

Chaleur au diaphragme.

l'olive.

Au reste, vertueux, Bon père, époux sensible, et maître généreux.

THÉRAPEUMANE.

Ah ! ce trop de vertu, passion très fatale,

Ne part que d'un excès de chaleur animale. D'un nonïbre de mes fous ce symptôme fréquent M'est de sa maladie un témoin convaincant.

Il n'a pas vu Danjoie, et déjà il en fait son pensionnaire ; mais, désireux de mener vite les choses, il appréhende M. Primesac^ père de madame Danjoie. Comme celui-ci regimbe et proteste, Thérapeumane lui jette la consultation foudroyante :

L'égarement visible est saillant dans vos traits ; Vous risquez, par colère, un coup apoplectique, D'être en mal ataxique, enfin paralytique ; Qui sait? cataleptique.

Au troisième acte, par un jeu do scène qui avait déjà servi à Lemercier dans le Tartufe réiDolutionnaire, Danjoie manque d'être mis sous les scellés dans une armoire. Il s'aperçoit que GrippardetBlinval veulent le voler, que Thérapeumane est un insigne charlatan, qui a phlébotomisé plus que de raison l'innocent Primesac. IMais la pièce n'a garde de tourner au drame, comme telle œuvre du Théâtre- Antoine, En Paix, de M. Bruyerre, consacrée à l'étude de la législation sur les aliénés. Le Complot domestique demeure dans le domaine de la pure comédie, et Danjoie conclut avec un parfait optimisme :

Lgayons-nous, fuyons des soins presque homicides. Et, de peur d'être fous, craignons d'être stiipides.

Page 1