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CHAPITRE XI

NÉPOMUGÈNE LEMERCIER [SlUte)

JV Sous la Restauration.

La comédie en vers n'était pour Lemcrcier qu'un délassement et un badinage. Œuvre également de pure fantaisie cette scène orientale, Agar et Isinael ou l'Origine du peuple arabe, qu'il avait depuis longtemps en portefeuille et qui fut représentée avec un plein succès à l'Odéon, le 23 janvier 1818. C'est un bas-relief biblique, sobrement mais élégamment modelé. Le travail surpasse la matière assez ténue. Agar et Ismaël pensent mourir de soif dans le désert de Hersabée; soudain tombe une pluie bienfaisante, qui les rafraîchit et les sauve. 8ur ce simple sujet Lemercier a rimé un dialogue assez pittoresque, qui contraste avec la fluidité coutumière de sa versification. « L'idée, dit-il, me fut inspirée, à l'époque où l'armée française revint d'Egypte, par le désir d'offrir à nos

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braves l'image des contrées brûlantes qu'ils avaient parcourues victorieusement. » Edité en 1801, cet essai littéraire mérita les louanges de Lebrun, de Delille, de Ducis^ de Bernardin de Saint-Pierre, qui encouragèrent l'auteur à tenter de lui donner une existence dramatique. Népomucène Lemercier eut le bon esprit de suivre leur conseil^ parmi les préoccupations que lui causait le sort de ses innombrables manuscrits.

Il n'avait point délaissé, il creusait opiniâtrement le filon de la tragédie nationale. Quels obstacles n'allait-il pas rencontrer ! Le 25 septembre 1820 devait être jouée au second Théâtre-Français la Déiaence de Charles VI, lorsque survint un veto gouvernemental qu'il apprécie en ces termes dans V Avertisse ment de la brochure : « C'est une étrange fatalité pour moi que la succession des entraves qui arrêtent mes ouvrages, et me réduisent toujours à les faire imprimer avant que de les faire représenter. Je m'afflige aujourd'hui de ce qu'une volonté supérieure, exprimée par la décision du Conseil des ministres, m'ait empêché d'exposer dans ma tragédie sur Charles VI le tableau des malheurs de ce monarque et des désastres de son règne : cette peinture, tracée dans une intention à la fois monarchique et patriotique, eût montré que les discordes civiles ne tendent jamais en déhnitivc qu'à l'aliénation des droits héréditaires de la couronne et qu'au démembrement ou à lîi perte totale du pays, vendu par les factions à l'étranger... Je ne pensais pas que je serais arrêté dans mon projet de donner un tlièntre national par tous les gouvernements. (]'est servir la royauté et la patrie que de présenter au public l'image des attentats et des trahisons qui

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les perdent toutes deux ensemble. Les rois sont hommes, et, comme tels, ils ont besoin de trouver du secours dans le cœur des hommes. » Celte remontrance une fois adressée à la monarchie, Lemercier se tourne vers la presse, encore que dans la préface du Complot domestique il eut fait serment do ne plus se commettre avec les journalistes. « D'ailleurs, s'était-il écrié, que répondre au mauvais ton, à la mauvaise foi, aux mensonges et aux personnalités basses? On ne songe pas qu'il me faudrait descendre dans la lice des folliculaires, qui ont porté tous les bonnets, toutes les cocardes et toutes les livrées des divers partis, à l'aide desquels leur ignorance dogmatise aussi pernicieusement en lillérature qu'en morale et qu'en politicjue, et spécule sur les réputations à faire ou à défaire. J'ai trop peur de me salir. » Celle peur ne le relient pas, au lendemain de l'interdiction de son Charles VI. Il se plaint, il s'indigne des vilenies de la presse soumise à la censure. « Depuis, dit-il, que les feuilles journalières ne sont plus libres, les offenses y semblent presque oflicielles. Le ministère, en censurant les journaux, ne paraît pas avoir purgé les plus virulents d'entre eux de fiel envenimé, de mauvais goût, de mauvais ton, de frauduleuse partialité, d'esprit de dénigrement et quelquefois de diffamation calomnieuse. Je laisse à méditer aux hommes qui se dévouent à nos affaires, et qui mesurent les conséquences des choses, cet utile et beau résultat de l'une de nos lois (Vexception et de circonstances. Ce n'est plus aux journalistes qu'on est réduit à s'en prendre d'un préjudice quelconque, mais aux ministres qui exercent le monopole du journalisme. » A titre de remède, Népomucène

Lemercier demande que le droit commun s'applique au théâtre, c'est-à-dire qu'une pièce factieuse soit juridiquement suspendue et son auteur poursuivi devant les tribunaux, de même qu'il advient pour tout autre genre de délit; mais il n'admet aucune mesure dictatoriale, aucune forme de répression préventive. Il veut, suivant le style du temps, que les écrivains dramatiques aient le droit de soumettre au Grand Jury public les fruits de leurs studieuses veilles. Surtout il tient à bien établir le loyalisme historique, l'orthodoxie monarchique dont s'inspire la Démence de Charles VI. « Je n'ai points dit-il, considéré le duc de Bourgogne comme prince de sang royal, et moins encore Isabeau de Bavière comme reine de France, puisque ces deux monstres ont livré la patrie, et leur famille, et la couronne à l'usurpation étrangère. Les Muses sont chastes et sévères ; la mienne n'a point traduit scandaleusement cette reine en adultère, mais en criminelle d'Etat : nous en devons répudier avec horreur jusqu'à la mémoire. »

Certains vers avaient été préalablement supprimés par la censure, ceux-ci notamment que prononçait Isabeau :

Dn nie condamne même ù tenir des Anglais

Un scepire que je veux ne devoir qu'aux Français.

Le public libéral n'eût pas manqué de souligner une allusion directe à ce gouvernement de la Restauration revenu, après Waterloo, dans les fourgons de l'Angleterre.

L'ensemble de la pièce est médiocre, sauf la scène où Charles YI, en un intervalle de lucidité, refuse de signer la dépossession du dauphin Char-

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les et de souscrire au mariage de sa fille Catherine avec Henri V. Il crie à Isabeau. dans un mouvement pathétique de malédiction :

Toi, qui souillas mon lit, qui dégradas mon trône, Toi, qui vendrais l'Etat et jusqu'à ma couronne. Toi, fille de discorde, et qui, par tes forfaits, Dans l'usage du crime as su trouver la paix! Va t'asseoir aux enfers, nouvelle Frédégonde!

Mais le vers suivant faiblit et sent le remplissage :

Là ton arrêt t'attend pour l'exemple du monde.

De plus noble allure et sans défaillance de style est l'adjuration du roi, quand il vient, devant Isabeau et le Conseil, défendre l'honneur du Dauphin :

L'affreux Bourgogne est mort; de ce meurtre récent Mon fils qui m'a parlé, mon fils est iimocent. Il a, pour repousser l'Anglais qu'on lui préfère, Dieu, ses droits, son épée, et la France et son père.

Un sort non moins fâcheux que celui de isi Démence de Charles VI était réservé à Cloois. Cette tragédie, composée on 1801, parut chez la libraire en 1820. Dans l'intervalle, elle avait été reçue par le comité de la Comédie-Française, distribuée, répétée: puis Lal'ond refusa déjouer, et Lemercier dut retirer son manuscrit, en maugréant contra les sociétaires « qui contestent des droits que les inscriptions sur leurs registres les plus anciens rendaient incontestables. » Il croit avoir lieu de plainte et être fondé à se révolter devant une persécution systématique, puisque dans l'espace de dixsept ans il n'a pu faire jouer qu'une seule o'uvre tragique, Charleinagne. « M'accuserait- on, dit-il,

de mouvements d'impatience? Déjàn'avais-je pas entrepris^ dès Vannée 181^, de mettre à l'étude la tragédie de Camille dictateur, dont les répétitions commencées et interrompues par les fréquents voyages de nos acteurs, reprises et suspendues de nouveau par leurs altercations, ne l'avaient pu conduire jusqu'au parterre en 1818. Talma, sans cesse prêt à partir, en trouvait l'étude trop longue pour les moments de son séjour à Paris, et je crains bien que l'affaiblissement de l'amitié qu'il me doit ne m'ait plus nui que l'atraiblissement de sa mémoire. » Il a, d'ailleurs, pleine confiance dans le mérite intrinsèque et durable de sa pièce. Usant d'une formule qu'il a déjà employée et qu'il emploiera encore, il déclare que Clovis est ce qu'il a conçu de meilleur. A cet égard, il invoque d'estimables et même d'illustres suffrages. « Notre l)on et grand Ducis, dit-il, notre aimable Delille en ont approuvé le plan et les principales scènes. » Et il ajoute, en note : « J'ai nommé Ducis grand, non parce qu'il fut un vrai poète, mais parce qu'il fut un grand citotjen, en refusant une place très lucrative au Sénat-Conservateur, qui ne conservait pas la liberté publique au nom de laquelle il était institué, »

Par l'impression de Clovis — que la Comédie- Française ne jouera qu'en 1830 — Ncpomucène Lemercier veut garder « la propriété de son invention. » Elle était eirectivement d'une nature assez étrange. Ce roi, plus qu'à demi barbare, se dresse comme un 7\irtaje tragique. L'auteur pensait-il se concilier les faveurs de la censure, fidèlement dévouée, comme de raison, au trône et à l'autel ? Il estime que la monarchie des Bourbons ne devait pas s'offusquer d'une restitution de vérité

historique qui n'atteignait qu'uQ Mérovingien. « Mon imposteur tragique^ écrit-il, rn'apparut tout entier dans le premier roi chrétien... C'est l'erreur la plus fatale^ c'est l'outrage le plus mortel à toute dynastie régnante, que de rattacher sa grandeur au souvenir d'un monstre, convertisseur homicide, cupide ravisseur des produits territoriaux, édifîcateur de ruineuses ahbayes, fléau des potentats ses voisins, et destructeur de sa propre maison. » C'est à l'Église, bien plutôt qu'au monarque, que Népomucène Lemercier intente procès, avec une belle ardeur de gallicanisme. Il cite ses auteurs, et non des moindres. « Le clergé, dit Montesquieu, a toujours acquis, il a toujours rendu, et il acquiert, encore. » Le poète voltairien approuve et poursuit : « Remarquons quels princes le dépouillèrent de ses larcins, ou combattirent ses usurpations; ce furent les plus équitables, grands et héroïques, qui aient gouverné la France : Charles Martel; quelquefois Charlemagne, lisez ses capitulaires; longtemps Philippe- Auguste ; souvent Saint Louis même; Charles le Sage; et, durant les deux tiers de sa vie, le tolérant et brave Henri IV. » 11 a eu soin d'éviter tout ce qui pouvait revêtir le caractère d'un procès de tendance et d'un réquisitoire anticlérical. Telle est du moins sa prétention formelle : « Il fallait, pour que mon ouvrage ne fût point, môme en apparence, une sinistre satire de la religion, séparer la pureté de ses préceptes d'avec leur cruelle application, et montrer, à côté des attentats commis en son nom, les services qu'elle put rendre aux barbares adoucis par elle. » Eu termes très catégoriques et qui semblent empreints de sincérité, il se défond d'avoir introduit

dans sa jjièce aucune espèce d'allusion au temps présent. Elle a été conçue et composée sous le Consulat, et elle explique, si nous l'en croyons, l«s motifs de sa conduite, à partir de l'érection de l'Empire. « Aurais-je, dit-il, pensé en conscience ce que j'écrivais, si j'avais souri aux faveurs du clief qui renversait la liberté de mes concitoyens? Je le quittai, prévoyant trop les mallieurs publics et ceux que j'attirais sur moi. » Plus loin, toutefois, intervient une déclaration passablement contradictoire; le poète avoue que sa tragédie reflète les sentiments et les opinions du citoyen : « xMon aversion invétérée pour la tyrannie me suggéra le dénouement de cette pièce sur Cloois, liéros qu'on n'y voit puui que par la honte de son plein triomphe et que par l'horreur de son couronnement, qui ne lui laisse poiir satisfaction que le néant d'une fausse gloire. » Qu'est-ce, en en"et, sinon un vulgaire assassin, un criminel de droit commun, ce roi des Francs qui à Cologne, dans le palais même de Sigebert son parent, tache de le faire tuer par son fils Clodoric? Celui-ci refuse avec éclat de consommer le parricide qu'on lui suggère, et porte sur Clovis un jugement décisif en sa brièveté :

(^e héros, ce vainqueur, ce chrétien n'est qu'un traître !

Après le suicide de Sigebert, le ci-devant fier Sicamhre, devenu un dévot spoliateur, accapare l'héritage et dépouille Clodoric, en murmurant à la manière de Tartufe, lorsqu'il recommande à F^aurent de serrer sa haire avec sa discipline :

Je me tais, vos dangers inc forcent d'accepter Le joug nouveau que Dieu me condamne à porter.

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Hé bien! donc, sous ce dais, je jure en cette enceinte De régner par les lois et la piété sainte.

(( C'est, déclare Lemercier, sous ce rapport crimiuel que j'avais à l'offrir, et non sous les apparences de gloire et de piété que l'erreur lui prête et qui ne lui ont que trop fait de coupables imitateurs. Selon moi, la poésie s'est souvent dégradée, en relevant sous des couleurs prismatiques le portrait des scélérats illustres qu'elle ne montre que de leur beau côté. Ce n'est point le Clovis des romans que Melpomène doit peindre, mais le Clovis de l'histoire. » Or, il advint que celte tragédie, écrite en 180 J, devait, quelques années plus tard, se dérouler au vrai par delà les Pyrénées. Napoléon se comporta avec la famille régnante en Espagne comme Clovis avec Sigebert, ou de bien peu s'en faut. On a vu « un prince royal en discorde avec son père, et le jouet d'un usurpateur qui use de sa crédulité pour détrôner le père et le fils, et qui les détruit tous deux afin d'envahir leurs états. » L'œuvre du poète devenait une incrimination involontaire, et il s'écrie, sous le coup de la fatalité qui le pourchasse : Nil sub sole novwn.

Le 27 mars 1821, il avait enfin une compensation : Frédégofide et Brunehaut, copieuse tragédie mérovingienne, était représentée au second Théâtre -Français, avec une interprétation très satisfaisante. Le rôle de Chilpéric, roi de Soissons, était tenu par Joanny, celui de Frédégonde par mademoiselle Humbert, celui de Brunehaut, reine d'Austrasie, par mademoiselle Guérin. 11 n'y a, dans la pièce, qu'un seul honnête homme. Prétextât, archevêque de Rouen. Quant à Chilpéric,

c'est presque un personnage de féerie, dominé, domestiqué par sa femme, comme l'atteste ce bout de dialogue :

CHiLPÉRic, à Frédégonde.

Si je vous en croyais, quel serait donc le sort Dj prélat, de la reine et du prince?

FRÉDÉGO.NDE.

La mort.

Ainsi dit, ainsi fait. Mérovée est empoisonné par Frédégonde et -vient, au moment d'expirer, la dénoncer à Ghilpéric et la maudire. Etait-ce déjà une audace romantique? J^emercier s'en défond. Il voit dans cette allégation un piège tendu ])ar ses ennemis, par ceux à qui il a entendu dire un soir, au foyer de l'Opéra : « Cet auteur-là ne fera plus rien paraître de son vivant; nous l'avons muré. » Devant le succès — mettons le demi succès de Frédégonde et J3runeliaut, — on l'accuse d'hétérodoxie littéraire, de schisme dramatique, et il répond en proclamant sa fidélité au dogme traditionnel du vieux théâtre : « Me ferait-on un tort d'avoir manifesté de nouveau, en observant le respect des trois unités grecques et latines, que les écarts et l'indépendance du genre nommé romantique ne produisent point d'émotions plus profondes et plus vives que n'en fournit la seule application exacte de nos classiques règles dans les mouvements passionnés artistement circonscrits en de sages limites? » Seulement, comme il se trouve toujours dans le cas de Népomucène Lemercier un peu de mégalomanie avec un grain de maladie de la persécution, les critiques dirigées contre son style le piquent au vif. Il rappelle qu'on a accusé jadis le sublime langage de Bos

suet d'être incorrect, dur et haché, celui de Fénelon d'être mou, traînant et diffus, qu'on a jugé le vers de Racine faible et décoloré, et taxé Molière de bassesse, de trivialité et d'outrages à la langue. En si bonne et si flatteuse compagnie, il se résigne, non sans offrir à notre admiration une métaphore de iîcre allure : « Je ne m'inquiète pas plus, dit-il, des murmures inévitables qu'une voile qui s'avance agitée par la furie des airs grondants ou sifflants autour d'elle, tandis qu'elle arrive poussée heureusement au port. » Il abordera donc aux rivages du Grand Gothique, puisque les plages du Beau Antique semblent interdites aux modernes navigateurs.

C'est encore à nos annales qu'est emprunté le sujet de Louis IX en Egypte, tragédie représentée à rOdéon le 3 août 1821, — un spectacle d'été. L'opposition libérale, à laquelle appartenait Népomucène Lemercier, pouvait s'étonner qu'il fût aller chercher et qu'il glorifiât un personnage dont les vertus et la sainteté devaient réjouir le parti de la Congrégation. Voici sa réponse très plausible : « Je choisis Louis IX au nombre des héros que j'avais à peindre dans le théâtre historiquement national que j'entreprenais de composer. Les opinions du jour qui repoussaient ce saint couronné, en haine des préjugés de son temps, par la force nouvelle des préjugés du nôtre, ne m'arrêtèrent point. » Aussi bien le fils de Blanche de Castille, tout canonisé qu'il fût à Rome, demeurera non seulement suspect, mais odieux aux ultramontains. N'a-t-il pas entravé et tenu en échec les prétentions du Vatican? N'était-il pas roi do France avant que d'être sous l'obédience spirituelle de la papauté ? « Les

éléments, déclare Lcmercier, de la loi Pragmatique rendue par Louis IX, loi tutélaire qu'avait abolie Louis XI et qu'achevèrent de détruire le Concordat de François I*-'"' et tous ceux qu'on a faits depuis, servirent de fondement canonique aux quatre fameux articles par lesquels Bossuet défendit les libertés de l'Eglise gallicane. » C'est le cri que pousse, c'est le serment que profère Louis IX au dénouement, lorsque,, après la mort d'Almadan, Soudan d'Egypte, il est remis en liberté par Octaïr, chef des Mameluks :

Fais que je reiilrc, ô Dieu, comme de Palestine Mon immortel aïeul reparut à Bovine:

Que, ferme appui des lois, mon sceptre souverain Soit plus soumis au Ciel qu'au pontife romain, Et n'enchaîne jamais, pour une cour avare, La mitre gallicane au joug de la tiare.

La contexture de la pièce contient une action que Népomucène Lemercier prétend n'être pas double, mais régulièrement iniplexe, partant conforme à un mode reçu des classiques, puisqu'elle envisage à la fois le sort des vainqueurs et celui des vaincus, et que « les deux parties qui la composent réagissent l'une sur l'autre, marchent ensemble et aboutissent à une fin commune que produit leur concours. » Jj'auteur se flatte qu'une telle œuvre réponde aux aspirations vraies du patriotisme, qui veut qu'on lui montre et qu'on lui livre, pour étancher sa soif, les eaux jaillissantes du terroir national. Il est sur d'avoir pour com plices tous les Français épris des gloires du passé. « L'étude, dit-il, très attentive que j'ai faite durant une des représentations de cette tragédie, donnée gratis au peuple, m'a convaincu que

l'inslinct naturel des hommes que n'égarent ni les allusions départi ni les arguties pédantesques, et qui jugent de sentiment, ne se trompe point sur les sources du puissant intérêt qu'inspire le spectacle des hautes vertus luttant contre les grandes adversités. Cette immense foule, que la pitié tenait captive, a fait éclater son enthousiasme à la délivrance du héros, qu'elle semblait couronner elle-même de ses milliers de mains et des suffrages de toutes ses voix. » Encore que Lemercier se complaise à prendre un succès d'estime pour un triomphe grandiose, il faut reconnaître à certaines scènes de Louis IX en Egypte une hardiesse qui cherche à dépouiller les conventions caduques. Sous les réminiscences de Corneille, il y a un air de majesté dans la démarche du roi, lorsqu'il obtient d'Almadan de partager le sort do ses compagnons d'armes et proclame fièrement l'intégrité de sa foi chrétienne. On croirait entendre un écho affaibli, mais distinct, de Poltjeucte. C'est la lutte entre le Coran et l'Kvangile, entre Mahomet impitoyable et Jésus, porteur de la bonne nouvelle :

ALMÂDÂN.

Osez-vous au calife égaler votre apôtre? Osez-vous comparer volro prophète au uôlrc? L'un de tous ses rivaux fut l'extermiiiateur.

LOUIS

L'autre, des affligés le doux consolateur,

ALMADAN,

L'un promet à nos sens d'éternelles délices.

LOUIS

L'aulre ravit notre Ame à d'éternels supplices.

ALMADAN.

Il nous cache la mort, s'il ne peut nous sauver.

1/aube du théâtre romantique 203

LOUIS

Il nous montre la mort, et nous la fait braver.

ALMADAN.

Il fait les rois du monde.

LOUIS

Aux deux il les couronne.

ALMADAN.

Il commande.

LOUIS

Il conseille.

ALMADAN.

Il punit.

LOUIS

Il pardonne.

Ces parties de dialogue,, coupé et vivant, sont le meilleur^, à coup sur, des tragédies de Népomucène Lemcrcier. Les longues tirades languissent et laissent paraître l'incorrection. déclanaatoiro du style. A ce prix, ses échecs devaient être éclatants, et SCS plus heureuses fortunes ne pouvaient comporter que des succès d'estime. Il espéra ou feignit d'espérer que Louis IX en Egypte lui rendrait les sympathies de la Cour, que le roi pardonnerait l'indépendance un peu misanthropLque de son caractère. Il demanda grâce pour colles de SOS pièces que la censure avait arrêtées et qui sommeillaient dans un portefeuille ou végétaient chez le libraire. « Si cet ouvrage, disait-il, plaît au descendant do Saint Louis, j'ose solliciter des lumières et de l'équité de Sa Majesté, en digne récompense d*^. mon travail, comme on rectification d'une préjudiciahlc erreur ministérielle, l'autorisation de faire représenter ma tragédie imprimée sous le titre do la Démence de C/iarles VI. L'idée première do montrer co touchant

personnage, victime des factions et des coups de la nature, sur le plan principal d'un tableau dramatique, est encore une invention dont je regretterais la nouveauté, si l'on m^en dérobait l'eiïet attendrissant et noble. » Louis XVllI fit la sourde oreille. Il estimait sans doute que le spectacle de la folie royale n'était pas destiné à rehausser le prestige de l'institution monarchique. Depuis 1789, le sujet avait cédé la place au cito3^eri ; les souvenirs de laRé^^olution hantaient les imaginations inquiètes. Le parti ultra ne cessait de rappeler la journée du 21 janvier 1793, et les libéraux, mais surtout les républicains et les bonapartistes, n'avaient point oublié le mot de l'éveque constitutionnel Grégoire, à l'ouverture de la Convention nationale : « L'histoire des rois est le martyrologe des peuples. »

Puisque le dessein d'écrire la tragédie nationale recevait si méchant accueil auprès de la censure, Lemercier se résigna, non sans tristesse, à chercher son inspiration hors de nos frontières. Le théâtre de Shakespeare, qu'il avait très attentivement étudié, lui suggéra Richard III et Jeanne S/iore, drame historique en cinq actes et en vers, représenté à la Comédie-Française en 1823, qui est peut-être de toutes ses œuvres la plus rapprochée de la formule romantique. Il s'y dégage des conventions du classicisme qu'il avait proclamées sacro-saintes et inviolables dans son Cours analytique de littérature gJnérale. C'est, d'abord, à chaque acte, le changement de décors, puis l'abandon de l'unité de temps, « règle, dit-il, dont la stricte observation reste encore un problème à résoudre depuis Aristote qui ne la prescrit pas absolument, et qui, par conséquent, fournira des

textes sans fin aux contestations de nos critiques pédantesques. » Ayant ainsi expliqué et voulu légitimer ses innovations;, il constate qu'elles ont recueilli l'assentiment du public qui lui semble a un guide certain, » bien préférable à ces « écrivains journaliers » auxquels il ne peut ni ne veut se soumettre. En môme temps, il reconnaît qu'une large part du succès revient à Talma, merveilleux do vérité et d'horreur tragique dans le rôle de Richard III. « Notre savant acteur, écrit-il, a surpassé mon attente ; et pourtant le Lévite cVÉphraïni, l'Égisthe d'Agamemnon, ïholus dans Ophis, les caractères de Pinto, de Plante, m'avaient accoutumé à tout espérer de la variété de ses talents supérieurs; mais il faut que je révèle ici combien son application studieuse le rend précieux aux amis qu'il éclaire et qu'il sait interpréter. Nos consultations réciproques* ont souvent duré quatre heures entières, et quelquefois le tour entier du cadran... Ce grand artiste, toujours accessible lui-même aux conseils, fut, dès ma jeunesse, l'objet de ma prédilection intime, et je lui dois mes plus heureux pas dans la carrière dramatique. »

Il y a, par malheur, en cette pièce de Népomucène Lemercier, la rencontre et le heurt d'une intrigue shakespearienne avec une forme littéraire qui reste celle des derniers classiques. Sur un fond très sombre se détachent en clair obscur, comme dans un tableau de Rembrandt, deux silhouettes saisissantes. D'abord, celle de Richard III :

C'est le Néron anglais, le pire de sa race.

Puis Jeanne Shore, qui a été la favorite du feu roi et, par delà sa trahison conjugale, garde des

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sentiments de délicalcsso et d'imniaiiité. Bizarres sont les scènes où elle rencontre, après dix ans, son époux M. Shoro, honnête négociant, qu'elle ne reconnaît pas Oa le croit mort et il se fait passer pour le frère du défunt. Invraisemblable postulat. Ce M. Shore, mari malheureux, a d'ailleurs plaisir à raconter qu'il se ruinait en prodigalités de toilette pour l'inhdèle :

J'épuisais les trésors d'une heureuse opulence

Qui sur elle appelait mille ornements divers

Des bords les plus lointains et du sein des deux mers.

Disons, en style simple, qu'il lui achetait des fourrures, de la soie et des perles. Sa générosité méritait une autre récompense.

Très touchante, par contre, est la sollicitude de Jeanne Shore envers les enfants d'Edouard, livrés à la dure et impjtoyable tutelle de leur oncle, Richard, duc de Glocester et protecteur d'Angleterre, prêt à se transformer en assassin. Cette jeunesse, fauchée dans sa fleur, a fort heureusement inspiré Casimir Delavigne, après avoir ému l'âme plutôt taciturne de Népomucène Lemercier. Un frisson devait s'emparer des spectateurs, lorsque lord Hastings, chambellan de la cour d'Edouard et généreux complice de Jeanne Shore, relatait sa visite aux victimes déjà désignées :

Qaand l'aurore en leur chambre appela mon hommage, Sa clarté, sur un lit^ colorait leur visage. L'un par l'autre embrassés, je les ai vus dormir. Leur sommeil éternel nous eût tous fait frémir.

Et Richard de répéter à part :

Vous frémirez.

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Sa vengeance, avant de s'abattre sur les enfants, frappe Ilastings, qui est décapité, et Jeanne Sliore condamnée, avec un odieux raffinement, au plus effroyable supplice. Voici l'arrêt du Protecteur :

Le glaive immolera quiconque dans la ville Oserait lui donner l'eau, le pain et l'asile. Errante et sans abri, qu'on la livre à son sort; La misère et la faim lui promettent la mort.

Au cinquième acte, qui est d'une rare beauté, il y a un mendiant philosophe dont les propos attestent une connaissance approfondie de l'humaine nature. Apres avoir reçu la bourse amplement garnie du duc de Jiuckingham en humeur de largesse, le gueux mélancolique déduit cette moralité :

Aux portes des prisons ils sont tous généreux, Aux portes des palais ils sont sourds à nos plaintes.

Très docte en sa misère, il traduit littéralement un vers de Virgile :

Qui vit infortuné sait aider l'infortune.

Il aidera, en effet, plus humain qije les riches, plus courageux que les puissants, Jeanne Shore qui s'avance, seule, vêtue d'une robe grisâtre, les cheveux épars sur sa gorge et ses épaules, pieds nus, la marche chancelante. Elle a les yeux creusés, la face blême, et murmure, avec un geste de supplication :

Oh ! la faim me poursuit, L'horrible faim me ronge, et la soif me détruit^ La soif... Ma langue ardente en mon palais aride Demande en vain à l'air une vapeur humide... Enfant cruel I l'oiseau qu'étouffait votre main,

S 'échappant sur ma route, a volé dans mon sein. Peu s'en faut que, vivant, ne s'en nourrît ma rage.

Elle, l'ancienne maîtresse royale, elle implore comme la dernière des misérables, l'aumône d'un peu de pain et d'eau :

Ah ! du ciel pour ma soif qu'une source jaillisse ! Où l'étancher? ô terre, ô féconde nourrice, Fais sortir de ton sein un fruit, des végétaux.

Nul ne répond. On tremble de braver l'ordre du Protecteur. Mais le mendiant est louché par tant de détresse.

Il osera, dût-il être sacrifié, Du pain qu'il a reçn lui donner la moitié.

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